Lettres à Nelson Algren 
Simone de Beauvoir Un amour transatlantique 1947-1964

par Marie Anne Perfettini

Sartre et Simone de Beauvoir couple mythique ! Je savais qu’il y avait eu beaucoup de coups de canif dans le contrat mais j’ignorais qu’il y avait eu un tel amour dans sa vie pour quelqu’un d’autre que Sartre.

J’ai donc découvert que cette femme avait vécu une relation passionnée pendant plus de 15 ans avec Nelson Algren (Romancier américain, mort dans la misère et l’indifférence totale au point que personne n’a réclamé son cadavre. Son intérêt pour la face sombre de la société américaine lui aurait valu de la part du FBI un dossier de 500 pages bien qu’aucun élément précis n’atteste du caractère subversif de ses écrits. En France, il avait été introduit dans le milieu existentialiste par Simone de Beauvoir rencontrée vers 1947).
Les lettres de Simone de Beauvoir (plus de 300) ont été publiées par Sylvie Le Bon de Beauvoir mais elle n’a pas eu l’autorisation de traduire et de publier celles de Nelson Algren.

Les lettres sont passionnantes pour plusieurs raisons :
D’abord elles nous font entrer dans l’intimité, dans l’esprit, les espoirs, les angoisses d’une femme qui nous semble en général très forte, très libre.
Or on découvre une femme déchirée entre sa fidélité à un homme qu’elle
admire, Sartre, et un homme qu’elle aime et qu’elle appelle « mon crocodile adoré » mais surtout « mon mari », Nelson.
En effet, malgré son amour, elle n’acceptera jamais d’abandonner Sartre disant qu’il a besoin d’elle : en 1948 elle écrit « Mais ce que vous devez savoir aussi prétentieux que cela puisse paraître de ma part, c’est à quel point Sartre a besoin de moi. Extérieurement il est très isolé, intérieurement très tourmenté, très troublé, et je suis sa seule véritable amie, la seule qui le comprenne vraiment, l’aide vraiment, travaille avec lui, lui apporte paix et équilibre. Depuis presque vingt ans il a tout fait pour moi, il m’a aidée à vivre, à me trouver moi-même ; il a sacrifié dans mon intérêt des tas de choses. A présent, depuis quatre ou cinq ans, est venu le moment où je suis en mesure de lui rendre la réciproque de ce qu’il a fait pour moi, où a mon tour je peux l’aider, lui qui m’a tellement aidée. Jamais je ne pourrais l’abandonner. Le quitter pendant des périodes plus ou moins longues, oui, mais pas engager ma vie entière avec quelqu’un d’autre. Vous devez comprendre, Nelson… »


En 1951 dans une de ses lettres elle réexplique à Nelson « Depuis le
tout premier jour je me suis sentie coupable envers vous parce que je
pouvais si peu vous donner, alors que j’avais pour vous tant d’amour.
Je sais que vous m’avez crue, que vous avez compris mes explications.
(..) Je ne veux pas plaider à nouveau ce point : je ne pouvais pas
abandonner Sartre, l’écriture, la France.
 »

Ensuite comme ces lettres s’adressent (et moi c’est ce qui m’intéresse
le plus) à un Américain qui ignore tout de la France et des « grands
noms » français, elle va brosser des portraits (souvent savoureux) des
auteurs, acteurs de l’époque … Ainsi elle décrit Boris Vian, Colette,
Gide, Genet …
De Colette, elle dit qu’elle « est en France le seul grand écrivain
femme (…
) » et résume sa vie et son œuvre avec beaucoup de tendresse.
De Gide, elle dit qu’il est « le plus vieil écrivain français vivant,
je pense (il a eu le prix Nobel, vous savez, pour avoir écrit sa vie durant qu’il était bien d’être pédé) 
(…) ».

A sa mort elle écrit : « Le vieux Gide est mort (…) Deux catholiques [le] haïssaient : le romancier Mauriac et le poète Claudel. La petite « cassoulet » a fait une excellente plaisanterie : le lendemain de la mort de Gide elle a télégraphié à Mauriac : ENFER N’EXISTE PAS. POUVEZ VOUS MARRER. PREVENEZ CLAUDEL. Signé : André GIDE. Mauriac a piqué une colère rouge (il ignore l’identité de l’expéditeur) »
Elle évoque Boris Vian : « Sartre et Queneau se sont attristés sur
Vian, qui leur a donné le manuscrit de son prochain livre pour avoir
leur avis. Or ils pensent que c’est très mauvais et ne savent comment
lui dire, sans le désespérer (
…) »
Elle parle de ses livres, de ceux de Nelson ou de Sartre. Des
difficultés rencontrées lorsqu’ils veulent monter les pièces de Sartre
(Mains Sales etc…) car les acteurs, metteurs en scène, sedisputent,
etc… (C’est très cocasse). Elle lui parle du prix Goncourt, des hauts
lieux de la bohème parisienne, le café de Flore, les Deux Magots où on
se rencontre, on travaille, on refait le monde. Les caves où l’on
écoute de la musique et où l’on boit beaucoup….
Mais aussi les problèmes d’argent, de logement ou d’approvisionnement au sortir de la guerre.
Enfin, elle évoque ses nombreux voyages, la politique, le colonialisme, l’avortement, tous les problèmes de la France, de l’Amérique aussi, car elle sera en but aux tracasseries administratives pour aller le voir du fait du maccartisme…..
Bref, un livre à l’image de la vie : drôle, triste, émouvant, profond.
Avec en plus l’impression que dans les lettres on triche moins que dans l’autobiographie. Si dans Mémoires d’une Jeune Fille rangée on peut avoir parfois l’impression qu’elle se reconstruit un peu, là on la sent plus sincère, plus nue. Même si on ne s’intéresse pas fondamentalement à Simone de Beauvoir, ce livre est avant tout l’histoire d’une femme et d’une époque passionnante !

Article réédité, première publication Musanostra juin 2010

2 thoughts on “Lettres à Nelson Algren 
Simone de Beauvoir Un amour transatlantique 1947-1964”

  1. Excellent article.
    Un grand merci à Marianne d’entre être l’auteur et à toi de nous le faire partager.
    A vous deux, vous m’ avez donne envie de découvrir cette correspondance.

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