Manifesto, de Leonor de Recondo , 2019, Sabine Wespieser

par Marie-France Bereni Canazzi

Un livre assez particulier dans la mesure où on suit les pensées de Leonor qui avec sa mère, Cécile, se rend à l’hôpital pour accompagner son père dans sa dernière traversée : il n’a plus que quelques heures à vivre, est inconscient et en même temps, par la force de la narration, on est aussi avec lui en Espagne, au pays basque et en France et on profite d’une discussion qu’il mène avec Ernest Hemingway, comme s’il s’agissait de l’un de ses proches. il l’apostrophe, Ernesto , et il est question de souvenirs…

La fille musicienne a tant appris de son père, sculpteur, artiste complet : il était si fier d’elle ! D’ailleurs elle jouerait volontiers pour lui qui s’est enfoncé depuis longtemps dans la ouate de la maladie d’Alzheimer, diagnostiquée, et qui s’est endormi davantage encore en sédation, s’il n’y avait des murs de cette petite chambre, d’autres malades et familles ; alors avec son portable au son moyen elle écoute avec ses parents un air qu’ils aimaient tous.

Ernesto a vécu dans leur pays d’origine, il assistait aux corridas, il aimait les taureaux et parlait de la création avec son ami Félix, père de Leonor…Bien sûr cela n’est que rêves, ceux que l’auteur offre à son père en partance, ceux qui le font planer ailleurs qu’entre ses draps blancs, plus haut que dans Paris, plus au sud, là où on buvait, riait, parlait d’amour et se battait, avant la guerre, et pendant aussi. Il lui parle de Cécile et beaucoup de Leonor… Hemingway était bien plus vieux que Félix, leur rencontre est bien improbable ; peut être Félix l’a t-il parfois aperçu et a t-il rêvé de le connaitre , ce que sa fille propose ici ?

Avec Ernesto, Félix se confie aussi sur ses grandes douleurs, sur ses peurs, sur l’exil et sur l’attachement au pays natal et à l’enfance.

Un livre fort, un récit autobiographique, par moments réaliste et à d’autres onirique, selon les voix, entre pudeur extrême et détails très matériels ! Une très belle écriture, dans laquelle le sens du rythme est sensible.


La littérature montre encore une fois qu’elle donne une force terrible : elle fixe les moments, elle rend les êtres immortels dans nos esprits et elle fait supporter le non sens des vies, ou du moins ce qui serait trop lourd sinon.

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