Rabelais romancier. Une rencontre-Milan Kundera- nrf

par Jacques Fusina


Lorsque j’enseignais la littérature à mes élèves parisiens de «terminale » je me souviens du plaisir qu’ils prenaient à entendre et lire ces magnifiques pages de Pantagruel ou Gargantua du bienheureux Rabelais : quelle puissance évocatrice, quelle force expressive, quelle liberté de ton, quelle inventivité lexicale, quelle fantaisie, quels écarts de langage, quels accès de rire !

Ce plaisir était aussi le mien de rire avec eux, garçons et filles réunis, en ces moments de liberté collective qui étaient aussi célébration d’une langue oubliée que nous tentions de faire revivre par notre imagination effrénée en un instant de classe joyeuse.
Car l’on sait combien est oublié le formidable écrivain de la Renaissance ou plutôt pourrait-on dire combien a été oubliée la dimension d’une œuvre dont le lecteur ordinaire d’aujourd’hui n’est même plus capable de saisir le véritable suc (pour ne pas dire « la substantifique moelle »). Malgré le travail reconnu de certains critiques importants comme par exemple Michaël Bakhtine, pour les universitaires, ou même de biographie réaliste et populaire, plus récemment, comme celle de Michel Ragon, on ne peut pas dire que Rabelais soit considéré pour le public français en général comme de majeure importance pour la littérature d’aujourd’hui. Important dans
l’histoire littéraire certes, l’étude scolaire sérieuse le souligne, mais qu’aurait-il à voir avec l’écriture du roman d’aujourd’hui ?


Alors qu’à l’étranger Rabelais est le plus souvent cité par les grands écrivains pour avoir insufflé avec génie une expression unique de liberté dans l’écriture contemporaine la plus moderne. J’ai donc été très heureux de le vérifier dans le livre de Milan Kundera « Une rencontre » publié dernièrement. Mais ce qui m’a le plus intéressé fut de lire que la découverte de Rabelais par Kundera lui-même s’était faite en langue tchèque moderne ! Cela est dû, précise-t-il, à une traduction complète de toute l’œuvre, les cinq livres, en 1931.


C’était l’époque où la nation tchèque en reconstruction voulait faire
de sa langue une langue européenne à l’égal des autres, c’est-à-dire
capable de traduire même Rabelais et son expression hors normes !
C’est donc ainsi que l’a lu Kundera, non dans un français vieillot et peut-être un peu trop poli par l’école, mais dans une langue tchèque qui en avait réussi alors une magnifique version, justement plus proche de l’original que ne sait hélas plus lire le public français : on dit d’ailleurs que le fameux Gargantua-Pantagruel serait un des meilleurs livres jamais traduits en tchèque !


Réédition d’un billet d’oct.2010

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