Entre un arbre vivant et un arbre mort

Kévin Petroni présente le recueil de Stefanu Cesari, Bartolomeo in cristu, publié aux éditions Éoliennes en 2018.

« Le temps de l’arbre pour qu’il vive et qu’il meure, comme une écriture une façon de dire ton voyage ».

Dans Batolomeo in cristu, le poète Stefanu Cesari commence par situer son récit poétique « entre un arbre vivant et un arbre mort ». Il fait ainsi état d’un cheminement qui le conduit jusqu’à la petite chapelle de San Pantaleo-Gavignano, située dans le centre de la Corse. C’est au cours de cette pérégrination qu’il est confronté à une fresque de Barthélémy, apôtre et martyr chrétien qui aurait été écorché vif. Le poète se présente comme le descripteur de cette fresque, semblant être peinte à partir du sang du martyr. Toutefois, cette contemplation répond à un désir testimonial : à travers cette expédition, il s’agit de maintenir dans le texte la figure de Barthélémy. L’auteur reproduit cette fresque afin de marquer l’esprit du visiteur ; il essaie par ce geste d’intéresser le lecteur au martyr. De cette manière, il reprend une vieille tradition de la littérature latine : celle du sta viator. Une inscription est laissée sur une tombe afin d’indiquer au passant qu’une vie repose dans ce lieu. Le poème se caractérise comme cette inscription qui conserve la vie du martyr. Elle en porte, fidèle à l’étymologie du marturos, le témoignage.

Toutefois, cette description nous invite à une expédition plus intime. Entre un arbre vivant et un arbre mort, le poète interroge sa propre existence sur terre. Le but de celui-ci réside dans le fait de renouer, à travers ce qui s’apparente à une promenade, avec cet « arbre mort », qui symbolise la vie des « bergers », les « maisons » du village, les rivières et les forêts, soit le monde de l’ « enfance ». C’est ce monde qui, pour le poète, « dort » dans sa conscience.  Il est désigné par le « noir » : ce qui, mort et obscur, réside dans l’esprit. L’ « arbre vivant » désigne, quant à lui, le monde qui l’accueille et qui continue de le traverser. C’est ce monde qui ne cesse de se renouveler « saison après saison », c’est le monde du désir et de la consomption, ce monde qui l’accueille en tant que simple « passager » et le promet à l’ « inquiétude ». L’arbre vivant est celui qui prend la couleur « rouge », celle de la force créatrice. Ainsi, le poète est celui qui se trouve entre le perdu, ce monde de l’enfance qui continue de vivre en lui à travers le souvenir, et le vivant, ce monde de la génération qui le promet à la mort. Barthélémy devient donc une métaphore de la vie humaine : c’est celui que l’on « accueille en échange de [sa] peau » (P.53), c’est l’homme nu, accueilli dans le monde en échange de son propre martyr. Il faut entendre le terme dans ses deux acceptions : le martyr est celui qui se sait condamné ; il est aussi celui qui livre le récit de sa vie pour éclairer celle d’autrui. Il incarne cette pensée « errante et sacrificielle » selon laquelle le martyr est celui qui apporte par le récit de sa dévotion la possibilité de la vie future. Le poète cherche, en nous confiant la figure de Barthélémy, le récit qui maintiendrait cette enfance précisément dans ce qu’elle a de perdu, afin de permettre au lecteur ce qu’il nomme « l’apprentissage du vivre » (P.91). Pour rester fidèle à l’écriture de Stefanu Cesari, le récit se propose comme cette « tâche noire bien vivante » (P.89) qui éclaire les générations futures sur leur propre destin. 

Ainsi, le premier geste de cette transmission passe par la mise en oeuvre dune parole dépouillée. De nouveau, Stefanu Cesari rapproche son écriture de la vie du martyr : c’est par l’image du « couteau », l’objet utilisé pour décharner Barthélémy, que s’opère la volonté de restituer l’homme dans sa nudité. C’est aussi par la mise en oeuvre d’un dispositif singulier constitué à partir de deux espaces d’énonciation que s’agence cette réflexion sur le dépouillement : un premier, à l’endroit, sur fond blanc, qui consigne tout ce qui est vu par le poète au cours de sa pérégrination. Il s’agit de la vie prise dans son sens linéaire, celle qui restitue le passage de l’homme sur Terre, de sa naissance à sa mort ; le deuxième, rouge sur fond blanc, propose une description à rebours qui livre au lecteur l’ « énigme » de ce qu’il lit. Il s’agit d’une vie rétrospective puisque le poète extrait de ses souvenirs le sens de ce qu’il voit. C’est une manière de comprendre l’existence en « pénétrant le labyrinthe » (P.123) de la mémoire. Alors que le noir se contente d’établir la série des faits qui se présentent au poète, le blanc inscrit dans le rouge le sens. Néanmoins, ce sens recherché, c’est précisément ce que le blanc ne parvient pas à livrer, à savoir l’origine et l’innocence perdues. En Corse, c’est par le terme « in cristu » que se désigne cette volonté de dépouillement. Bien que l’auteur ne soit pas chrétien, il est difficile de ne pas voir dans ce terme une réflexion catholique : la recherche d’une parole dépouillée est motivée par la mise en croix. Or c’est précisément par l’incarnation, puis par la mise à nu et le dépouillement du corps, que Dieu fait homme, trouve, dans la Passion, le moyen de laver les péchés du monde. C’est par l’arbre mort, celui sur lequel le Christ est encloué, que l’arbre de vie peut être de nouveau connu par les hommes. L’écriture de Stefanu Cesari présente alors l’homme comme l’être du passage, celui qui éprouve la disparition et se trouve dans l’attente du « royaume ».

Pour en savoir plus

Stefanu Cesari, Bartolomeo in cristu, Bastia, Eoliennes, 2018.

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