« Le bel Antonio » de Vitaliano Brancati (1949)

par Marc Giannesini


L’île Brancati en Sicile.

Comme certains écrivains italiens éminents, dont Alberto Moravia et Leonardo Sciascia, j’ai l’intime conviction que Vitaliano Brancati est un romancier passionnant, d’une imagination folle, bref un génie. Le lecteur qui ouvre Le Bel Antonio ou Don Juan en Sicile est saisi d’un vertige halluciné, dévorant, que l’on ne trouve que dans les grandes œuvres tragicomiques. Par ce préambule aussi tonitruant que subjectif, j’entends exprimer ma passion pour le roman comme seul moyen de mettre en lumière et en scène les mœurs d’une société ; ici, la petite société de Catane dans les années trente du siècle dernier, sous le régime fasciste de Mussolini.
Brancati, dans la plupart des ses œuvres, s’en tient à l’examen scrupuleux des relations hommes–femmes : les hommes, donc, au contact des femmes, ou plus exactement des femelles siciliennes prises comme objets de fantasmes par les mâles siciliens, condamnés à vivre leur sensualité comme un perpétuel tourment, une malédiction atavique.Pour préciser, les hommes sont jeunes ou d’âge mur, ils sont célibataires, ont quitté quelque temps cette Sicile maternelle, étriquée, pour vivre à Rome ou ailleurs, puis sont revenus à Catane afin d’y passer le restant de leurs jours. Les femmes, dans ce monde ancestral, se divisent en deux catégories : les mères, qui sont les pires ennemies de leur fils en les étouffant de leur amour hystérique ; et les jeunes filles, vouées au mariage. Comparée à la première, la seconde
catégorie n’a qu’une existence fantasmagorique. Les filles ne vivent
que dans l’esprit et la libido des hommes machos. Voilà pour l’essentiel les enjeux dramaturgiques ; restent  les vicissitudes des existences que Brancati arrive à pousser à bout sous forme de questions.Questions : Pourquoi vit-on ? Eh bien, on vit pour tuer le temps, et une fois le temps tué, on appellera cette vie du nom de l’un des romans de Brancati, Les Années perdues.

 Dans ce livre, justement, revient une autre question comme un leitmotiv : « Sais-tu pourquoi Marconi s’est suicidé ? … « Parce qu’il n’a pas réussi à inventer le yo-yo sans fil. »Traduction prosaïque : les hommes sont des pantins condamnés par leur époque. Brancati substitue à toute analyse de la situation politique une analyse comique. Paradoxalement, le monde est tellement vrai qu’il est faux, le désir est partout mais le plaisir nulle part ; le monde continue bien son petit bonhomme de chemin quotidien, mais force est de constater qu’il tourne à vide. L’homme Brancati, enfin : il est né à Pachino, dans la province de Syracuse, le 24 juillet 1907, d’une mère sévère et d’un père avocat. Il écrit très tôt, il collabore à des revues littéraires en même temps qu’il adhère aux idées fascistes. Il éprouve une grande admiration pour Stendhal, Gogol, Pirandello. A la fin des années trente, il quitte le parti de Mussolini et commence la rédaction de ses plus grandes
œuvres, dans un style distancié et sec, Don Juan en Sicile (1942), Le
Vieux avec les bottes (nouvelles, 1946), Le Bel Antonio (1946).

Il collabore à de nombreux scénarios, et Le Bel Antonio sera adapté au
cinéma par Mauro Bolognini, avec Marcello Mastroianni et Claudia
Cardinale dans le rôle du couple Antonio/Barbara. Les personnes qui
côtoient Brancati parlent d’un homme peu affable, d’une timidité
presque maladive, souffrant d’un profond désespoir. A Leonardo
Sciascia, qu’il rencontre en 1954, il annonce : « Nous ne nous verrons
peut-être plus. Je pars à Turin pour me faire opérer. » En effet,
Brancati mourra cette même année, au cours de cette opération jugée
bénigne.La critique se souviendra de l’œuvre : Sciascia dira que
Brancati « a trouvé les instruments d’exploration, de la « manière
d’être » des Siciliens, dans la déclinaison érotique qui se transforme
en contemplation de la mort ». Angelo Rinaldi évoque Les Années
perdues en ces termes : « Un livre pour tous les temps où il y aura
des garçons au-dessous de leurs rêves, des mères qui sont à tuer et
des îles qui réservent l’amour et le soleil aux seuls étrangers. »


  Texte paru dans l’informateur Corse de la semaine du 20 au 27 mars
2011.



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