Traduire : trahir ? Quand le théâtre interroge la langue – Avignon 2019 Jambonlaissé L’Indéprimeuse- Cie BoccaMela

Traduire : trahir ?  Quand le théâtre interroge la langue – Avignon 2019

Jambonlaissé

L’Indéprimeuse & Cie BoccaMela

Davina Sammarcelli , ou l’Indéprimeuse, a créé avec « Jambonlaissé » une fantasmagorie littéraire passionnante,  devenue pour notre plus grand plaisir un barnum théâtral improbable, non seulement terriblement drôle, mais linguistiquement fascinant.

Ne vous arrêtez pas au titre ! Ou plutôt si, arrêtons-nous vraiment au titre, à ce mystère – parce qu’il est aussi mystérieux que drôle- auquel il nous renvoie : cette version d’ « Hamlet » va mêler à la traduction « classique » que nous connaissons une traduction littérale numérique par « Google traduction ».

Que se passe-t-il alors quand, au 21ème siècle,   on  ose laisser à une machine la liberté de traduire en « équivalences »contemporaines une langue de plus de quatre siècles,  une poésie faite de mots porteurs d’un imaginaire débordant toute correspondance immédiate. C’est mettre au défi le langage !

L’expérience littéraire de « Jambonlaissé » trouve son aboutissement dans le burlesque assumé de la mise en scène : Hamlet – pardon, Jambonlaissé – nous parle dans une langue « classiquement » traduite, dans une traduction sans question ; mais ses partenaires, parlant le même texte mais traduit autrement, lui répondent  objectivement dans une même langue, mais avec des mots qui veulent dire autre chose, qui ne renvoient plus au même univers.

Oscar Wilde avait déjà relevé ce pouvoir potentiellement dévastateur – et immensément source de drôlerie dramatique – des malentendus possibles du langage dans « De l’importance d’être Constant » (The Importance of Being Earnest), où l’assimilation d’un prénom à une qualité crée une situation rocambolesque, révélatrice de l’absurdité sociale. Cette pièce ouvre la porte du langage performatif. Mais que fait d’autre « Jambonlaissé », en poussant au plus loin, au plus fort des possibilités modernes données au travail sur la langue par la technique,  cette mise en question de la valeur des mots, de ce que l’on entend dans un texte. Cette expérience nous fait entendre que les mots ne sont peut-être, d’abord, que de la matière protéiforme ; que les mots seuls font MAT,  font mal, parce qu’ils peuvent prendre tous les sens et se substituer à toute arme. 

Le rire est effectivement omniprésent devant certains renversements absurdes, et l’histoire tragique d’ « Hamlet » devient proprement hilarante, quand, soudain ce sont les mots qui « fourchent » et semblent transformer le récit. Mais c’est bien le sens de toute langue qui est en jeu.

Ce que nous fait entendre donc ce texte, ce que nous fait voir la mise en jeu des contradictions alors provoquées par ce même texte, c’est que « Google traduction » ne sait pas lire ! C’est qu’il ne peut user que des mots  de la communication, et que ceux-là ne peuvent  que trahir la poésie intraduisible de ce texte… donc de tout texte littéraire, peut-être ?

La traduction par la machine – même « intelligente » – applique littéralement la fonction communicante du « globish » à la poétique du siècle shakespearien, comme s’il s’agissait de signes. Alors, ça en devient parfois incompréhensible, parfois absurde, donc terriblement drôle, dans la mesure où la langue dérive, où elle se montre incongrue dans une situation claire, et justement jouée. Mais c’est aussi la violence brutale du texte, texte non transformé par une réécriture renseignée, orientée,  qui est  révélée par  l’immédiateté, la « non-médiation » de cette traduction littérale. L’interrogation sur la traduction, voire sur le bilinguisme, ouvre aussi sur les potentialités infinies de tout texte.

Saurons-nous jamais à quel point ses premiers spectateurs, à la fin du 16ème siècle, auront ri devant Hamlet ; à quel point ils auront tremblé ? Il n’importe. « Jambonlaissé », au début de ce 21ème siècle nous fait redécouvrir Shakespeare, nous fait  respirer ce qu’il peut y avoir de brutalité burlesque en cet univers où le rire salvateur se mêle au tragique inévitable.

          Sophie Demichel-Borghetti 

Jambonlaissé

L’Indéprimeuse & Alice Faure

Mise en scène : Alice Faure – Cie BoccaMela

Théâtre l’Optimist – 20h25

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *