La maison, d’Emma Becker

Flammarion 2019

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Par MF Bereni Canazzi

Assurément bien écrit et intelligent, ce livre à la première personne et présenté comme autobiographique a tout pour interpeller ; son auteur, qui a été et cela est sensible étudiante en littérature à Paris, a vécu deux ans à La maison, lieu de plaisir , à Berlin, en Allemagne, là où des femmes, jeunes ou moins jeunes, plus ou moins belles, de toutes nationalités, ont proposé leur corps contre une certaine aisance financière et l’affirmation d’un pouvoir sur les clients…

« Il n’est pas besoin, pour se prostituer, d’être acculée par la misère ou complètement cinglée, ou sexuellement hystérique ou affectivement démunie. Il suffit simplement d’en avoir assez de trimer pour n’acheter que le strict nécessaire.« 

Y a t-elle été contrainte ? non . Elle a juste choisi de gagner davantage d’argent, de travailler aux heures qui lui conviennent, de découvrir cet univers d’odeurs et de couleurs, là où le désir rythme les affaires. L’odorat est très sollicité, ce qui souvent serait jugé sale, répugnant, devient avec ses mots, naturel, authentique, excitant

C’est ici une autre face de la prostitution qui est révélée, d’abord lucrative, libératrice, marginale, puis fraternelle et puissante. Mais l’auteur ne cachera pas que bien souvent, trop, ailleurs que dans ces endroits bien pensés et accueillants, les personnes sont peu respectées, maltraitées, humiliées, battues…

Et cela ne s’arrête pas aux prostituées puisque se demandant à un moment donné depuis quand elle fait cette activité, elle écrit que bien des situations amoureuses non considérées comme avilissantes le sont bien davantage, qu’il y a bien longtemps qu’elle la pratique alors, comme des millions de femmes de par le monde qui ont un intérêt à satisfaire dans la relation, en schématisant on pourrait écrire envie d’un sac, envie d’être riche, d’être épousée, de dominer…

Le point de vue est original ; ce n’est pas une pauvre jeune fille désespérée qui vend ses charmes ou une mère de famille dans le besoin. La fonction de proxénète telle que présentée habituellement qui frappe et n’assure aucune sécurité, a disparu@ ; ici ce sont des visages bienveillants et protecteurs qui le remplacent, ceux des gestionnaires du lieu. On y vit plutôt bien, on y papote, on a un beau cadre…

Des femmes de tous horizons, qui se veulent libres, de beaux portraits , des femmes aimées, désirées, pour une heure ou deux ou suivies par le regard sensuel de la narratrice

Des clients variés cherchent des émotions différentes et dévoilent leurs failles, leur perversité, leur besoin de domination ou de soumission. Quelques portraits montrent ce qui les anime , depuis le désir d’être grondé par sa maman, jusqu’au fantasme de l’infirmière ou de la maîtresse d’école, la recherche de domination d’enfants (les filles de 30 ans doivent leur dire qu’elles ont ont 14 ), la peur de leur femme, la volonté d’être libre en payant, la solitude extrême…

Parmi les questions soulevées par Emma Becker, qui écrit tout en travaillant et réfléchit à ce qu’elle vit, je retiendrai celles-ci qu’elle pose et d’autres que tout lecteur se posera :

Qui est le plus libre ? Le client ou la fille ? (toujours Hegel, eh oui )

Sort on jamais de ce rôle de femme qui a le pouvoir ?

Certaines cessent leur activité. et laissent un vide , on s’interroge …Ont elles refait leur vie ? Ont elles été trop malmenées par un client ? Mais cela est assez rare , à lire Emma Becker, car les hommes violents sont exclus et ne vont avec eux que les femmes qui le désirent

La gestion de la souffrance , celle du plaisir qui est aussi présent …Emma Becker ne dédaigne aucun point

Et que dire de ceux qui sont excités à l’idée qu’une française vient d’arriver , ceux qui aiment un accent, un prénom, ou quand une femme mûre au sein lourd est disponible.

On comprend vite que la griserie des clients vient de l’attente irrationnelle du plaisir et qu’ils sont à leur merci, pour un moment du moins.

Emma Becker, qui se fait appeler Justine, car la coutume est de prendre là un nouveau nom, a choisi d’écrire en expliquant qu’il s’agit de son vécu ; « ma tête est pleine à craquer de ces joyaux ; et je ne peux pas les raconter autrement que comme ça, en les juxtaposant au hasard, dans l’espoir que cette page en restitue la joliesse  » ; qu’est-ce que cela lui apporte ? Et quel risque éditorial prend elle ? Et social ?

Jamais vulgaire, ce livre est nécessaire ; le lire nous en apprend beaucoup sur les rapports entre hommes et femmes et sur le rôle du désir dans notre société

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