Néandertal, Homo sapiens et moi

par Pierre Lieutaud (Nouvelle)

-Bienvenue, frères humains dans l’assistance totale et permanente.
Voilà ce qu’il avait envie de dire. Pour attirer l’attention. Après, il ajouterait : Nous sommes devenus lisses et nous glissons avec les jours qui passent comme des savonnettes au fond d’une baignoire.
Une comparaison comme une autre, pensait-il. Imagée, quand même… Que les hommes sans boussole ressemblent à des savonnettes livrées aux parois de fonte émaillée ou de résine moulée d’une baignoire lui semblait pourtant décrire parfaitement la situation.

Personne ne l’écouterait. Peut être était-il trop tard. Gavés, épargnés de tout, entrés en déliquescence dans un enfer de facilité, de monotonie, d’immobilité à l’allure de paradis, ils suivaient aveuglément ce que décidait l’attirail numérique qui surplombait leurs vies. Il parlait du bonheur, de la fin des servitudes, de liberté, de temps laissé aux hommes pour autre chose…Mais quoi ? Lui, il avait fait le tour du monde, admiré les grandes cataractes, les fleuves boueux si larges qu’ils semblent des mers, atteint les sommets enneigés de tous les continents dans des téléphériques au confort moelleux, traversé les déserts et les marécages, les mers intérieures et les océans, arpenté les ruelles sans fin des bidonvilles autour des mégapoles… Et il était retourné chez lui, au milieu des automatismes qui s’en donnaient à cœur joie, tamisaient la lumière, entrebâillaient les fenêtres, allumaient la radio sitôt qu’il levait le petit doigt… D’un souffle, d’un regard, d’une mimique, il déclenchait les procédures de la vie qui se déroulait, feutrée, économe de voix, d’énergie, de temps, désertée par les cris, les rires, les larmes et les pleurs. Une douce musique le berçait, les stores se levaient, la porte s’ouvrait, le micro onde sonnait, un café fumant attendait…


Pour qu’ils le laissent tranquille et l’oublient un moment, il devait rester couché dans l’obscurité, sans bouger, presque sans respirer…Et sans penser aussi, parce que la dernière innovation, l’analyseur de pensées et d’émotions, un boitier rond, plat et blanc, étudiait le fonctionnement de son cerveau, savait ses désirs cachés, ses angoisses et ses espoirs, surveillait mon rythme de sommeil, discernait le moment ou il avait récupéré de la journée précédente et le réveillait, entouré de lumières pastel venues du plafond de sa chambre. En principe, il était libre. Mais sitôt qu’il pensait, les kyrielles informatiques se mettent en marche pour le conduire où il est légal, moral, et autorisé d’aller. En fait, où ils voulaient.

Un projet ? Oui, il en a un. Résister. Remonter le temps, se souvenir, redevenir humain et tout recommencer…
Projet non programmé dans les algorithmes, annonce l’analyseur. Il est sorti des clous. Il a quitté le chemin obligé. Il fait l’école buissonnière du monde numérique. Alors arrivent l’avertissement puis le blâme et la punition. Tous les systèmes se déconnectent de lui. Silence numérique total, complet, assourdissant. Impossible de quitter son appartement, il n’y a plus de clef. Comment se nourrir, le frigo est verrouillé, le micro-onde aussi. Comment communiquer, tous les réseaux répondent occupé. Comment voir le ciel, les vitres de ses fenêtres sont devenues opaques.
Au départ, il reçoit des messages polis de réprimande (« L’étude de vos données mettent en évidence un non respect trop important de réponses aux consignes donnés. En relation probable avec une erreur de compréhension de votre part, Veuillez corriger. Merci »). Puis sont venues les intimidations (« Votre comportement reste anormal. Les sanctions prévues à cet effet vous seront appliquées si vous poursuivez »). Et enfin les sanctions (« Vous êtes déconnecté de l’assistance de vie. La reprise du flux ne se fera qu’après réception d’un message d’excuse et un engagement de votre part de ne pas récidiver »).
Il en est là. Ils ne recevront jamais le message qu’ils attendent. Pour eux, il n’existe plus, ils ont même déconnecté les cameras de surveillance. Une chance. Big data est bien malin, il sait tout de tout, mais le petit crayon noir et le carnet à spirales au fond du tiroir, il n’est pas au courant. Des vieilles choses inutiles, obsolètes, des reliquats du monde d’avant…Qui aurait pensé à utiliser un crayon, du papier pour s’exprimer ? Il n’a pas le choix, sinon, comme les autres, il aurait jeté ces reliques dans une poubelle. Pas numérique, une vraie.


Il attend, seul, avec quelques morceaux de pain et une bouteille d’eau tiède, enfermé dans la pièce où la climatisation a été coupée. La régression complète. C’est ce qu’il cherchait. Le retour à l’âge d’homme. Il est un homo sapiens des savanes africaines, un néandertalien perdu dans les forêts, un humain coupé des sources de vie, du soleil, de la terre qui manque sous ses pieds.
Alors, tant qu’il le pourra, qu’il lui restera du pain et de l’eau, il écrira chaque jour sur les pages du carnet, l’histoire-testament d’un habitant de la terre redevenu homme…Pour se rappeler et tracer une route nouvelle aux naufragés du numérique qui l’entourent.

Premier jour.
Mettre les souvenirs en ordre…
J’étais un petit enfant et ma mère m’aimait. Notre maison ouvrait sur un jardin de fleurs multicolores aux parfums envoutants. Deux grands arbres ombrageaient la prairie où des paons majestueux faisaient la roue. Des milliers de moineaux, invisibles dans les feuillages, faisaient le soir un grand tintamarre pendant que dans le ciel sifflaient les hirondelles. Elles construisaient leurs nids de boues séchées et de brindilles sous les poutres du garage. J’étais heureux. Toutes les parties de mon petit monde s’imbriquaient en douceur. Souvenirs paradiso ? Maquillage du temps ? Dans ma mémoire, il n’y a pourtant ni noirceur, ni regret. Je ne vois que ciel bleu, flocons de neige, soleil d’été, libellules et chants d’oiseaux. M’a-t-on épargné les grandes tristesses, ces vagues mortes au gout d’algues pourries et de vent du nord ? A-t-on allumé des vieux soleils disparus à mes matins d’enfance ? Je ne le saurai jamais.

Deuxième jour.
Les souvenirs coulent comme une source claire. Il lui reste du pain…
L’école, une ruche bourdonnante où je cherchais tant bien que mal ma place. Ma mère m’aimait toujours. Le soir en famille nous écoutions la radio. Le monde soufflait son haleine dans les vibrations des hauts parleurs. Un monde incompréhensible, disproportionné, conquérant, grandiloquent. Et moi, je grandissais, sans le vouloir, sans savoir pourquoi. Le bruit du vent, le bruissement de l’eau, le chant des grillons, le sifflement des bicyclettes et le ronflement des autos qui passaient sur le chemin, s’amplifiaient dans ma tête, j’étais au centre d’un monde d’où arrivaient, de toutes parts des odeurs de fleurs, de fraicheur des feuilles couvertes de rosée, de fadeur des mousses endormies, de chaleur profonde des terres d’argile craquelées par l’été. L’humus des sous bois était chargé de senteurs de feuilles mortes, de glands de chêne écrasés, de vieilles violettes, de champignons pourris, le parfum acidulé des granits pailletés plongés dans l’eau glacée des torrents me faisait rêver. Je captais le monde entier avec une acuité qui me semble aujourd’hui par les hommes perdue. Tous mes sens exacerbés faisaient de moi un enfant animal qui ressentait les lumières, les odeurs, les bruits d’un monde qui s’ouvrait avec la générosité, l’indifférence tranquille, et le mystère profond dont je cherchais l’origine. J’étais enfant de cœur de l’église du village. Le vieux curé, revêtu d’étoles et de dentelles, se prosternait devant l’autel en implorant un Dieu que je ne voyais ni dans son tabernacle, ni dans la sacristie après la messe où la douceur lourde du vieil encensoir, la moisissure sucrée des habits liturgiques couchés dans de longs tiroirs, la poussière acre des tapis éclairés par la lueur violine et rose des vitraux me racontaient des histoires de cavernes endormies, de sorciers fatigués, et de vieilles reliques…
Longtemps après, je me suis dit que si Dieu existait, il devait être là, dans ce vestiaire endormi, au milieu d’ornements inutiles, de burettes vides, de fripes moisies, à l’image du monde…

Troisième jour.
Un kaléidoscope tourne dans sa tête. Il ne sait pas le temps qu’il fait dehors. Aucun bruit…
J’étais grand, les paons avaient fermés leurs roues, les arbres avaient grandis, eux aussi. Il y avait moins de moineaux, moins d’hirondelles, la télévision était posée au milieu du séjour. Sous mes yeux, des gens bardés de diplômes, de certitudes et de suffisance trônaient derrière de grands bureaux, expliquaient les raisons de ce qu’était devenu le monde, donnaient des conseils répétés qui remplissaient nos têtes. Et entre leurs interventions, la publicité nous montrait des machines modernes et indispensables. D’ailleurs, la voisine en avait déjà acheté une. Le temps pressait. On nous traçait un chemin au milieu des hirondelles et des moineaux.

Quatrième jour.
Il compte les tranches de pain qui restent. Quatre…
Tu es un homme, maintenant. Un message qui m’effrayait : ces voix doucereuses et admiratives me disaient que l’enfance était finie, que le temps était venu de prendre le témoin de l’âge adulte. Quand je me regardais dans une glace, je ne me reconnaissais plus. Ce type dans le miroir, je savais bien que c’était moi, quand je levais le bras, il faisait pareil, quand je souriais, aussi. Ce grand corps était ma défense, ma muraille, ma citadelle et au fond de cette grande carcasse s’était réfugié l’enfant que j’étais. J’y avais fais mon nid, comme les hirondelles sous les poutres du garage. Entre mon enveloppe trop grande et ce moi recroquevillé résonnaient les clameurs de la société où se plongeait ce pauvre Don Quichotte dégingandé. Etudes supérieures, noyé dans un monde qui s’organisait pour être celui que la télévision disait. Quelques guerres queue de cyclone pour écraser les réticents lointains et la route droite se poursuivait. Don Quichotte suivait le charroi du monde, se pliant tant bien que mal à ses injonctions. L’aimerais-je un jour ? Ma mère me manquait. Je regrettais mes moineaux et mes hirondelles. Quelques merles citadins poussiéreux, apprivoisés par les hommes venaient picorer dans mes mains. Un désespoir. Eux aussi suivaient la route.

Cinquième jour.
Un quignon de pain et un fond de bouteille d’eau et c’est tout. Il n’ira pas bien loin.
Le progrès se poursuivait. Qu’on devait suivre. La troïka de bazar était à l’œuvre : les industriels s’emparaient des découvertes scientifiques, la finance en voyait les gains à venir, les sociologues en décrivaient l’intérêt pour les populations. Ils parlaient de bonheur. Et nous voilà tous convaincus, remerciant cette kyrielle de nous avoir donné un moyen d’être heureux, un instrument de joie de vivre…Le pouvoir numérique était là pour diffuser et imposer ce qui allait changer un monde qui n’en demandait pas tant. La publicité était partout, nous étions identifiés, soupesés, évalués, testés. Certains pouvaient rapporter gros, d’autres, résidus du vieux monde, résistaient. Et toujours des hommes suffisants et porteurs de solutions obligées péroraient derrière leurs bureaux. Ma mère ne pouvait plus m’aimer, elle était morte. Je me sentais seul et étranger au monde où je vivais. Don Quichotte, mon double avait du mal à trouver sa place. Il me ressemblait tant !

Sixième jour.
Il racle les miettes et le croute du pain sur la toile cirée. Il a soif. Peut être le dernier jour. Ou l’avant dernier…
L’écrasement se poursuivait…Je pensais à ma mère, mes hirondelles et mes moineaux. Le monde était connecté de toutes parts. Comme des nuées de moucherons, les données complètes sur tous les êtes humains scintillaient sur les écrans des maitres du monde, passaient d’un Cloud à l’autre, dévorant l’énergie, ne changeant rien à rien. Si nombreuses et banales, si détaillées qu’elles étaient ridicules, si inutiles qu’un jour viendrait où on effacerait tout ça, ce thesaurus de pacotille, comme une institutrice efface le tableau noir avec son éponge, pour revenir à l’humanité ordinaire, avec des circuits courts d’homme à homme, d’homme à femme, de père, de mère à enfant, bien plus efficace et vrai. C’est ce que je pense et c’est pour ça que je suis puni, condamné sans violence, dans le silence numérique autour de moi.

Septième noir.
Plus rien à manger et à boire. Il est condamné parce qu’il résiste encore…
Neandertal et Homo sapiens tournent dans mon corps, mon cerveau. Ils cherchent une issue. Je leur fais confiance, s’ils n’avaient pas été là pour assurer la survie de l’humanité, je n’existerais pas. Leurs cerveaux rudimentaires, leurs raisonnements reflexes et à courte vue vont à l’essentiel. Sauver leur peau, la mienne. Ils pensent que je suis enfermé dans une grotte, qu’un éboulement m’empêche de sortir. L’image de la sacristie revient. Je vais les écouter. D’abord, chercher une faille par où entre l’air du dehors. Je fais le tour de la grande pièce, je m’approche des baies vitrées opacifiées. Une ouïe d’aération laisse passer la brise.

Neandertal me dit qu’il y a là une fragilité, et qu’en creusant on peut élargir la faille. Mais là, il ya une baie vitrée et c’est tout. Vas-y, casse cet obstacle, me répète homo sapiens. Il a raison. J’ai pulvérisé le triple vitrage avec la statue de l’entrée, je vois le ciel, le jour, les arbres et les fleurs. Je sors, et maintenant je marche, au milieu de la foule qui ne sait pas. Nous sommes trois, Neandertal, Homo sapiens et moi, et nous vaincrons la bête…

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