Mon fredo de Marie Cristiani Editeur : Arcane 17,

de Marie Cristiani
Editeur : Arcane 17, 120 pages

Aimer et lutter au-delà de la mort

« Un élu, c’est un homme que le doigt de Dieu coince contre un mur »

Jean-Paul Sartre, Le Diable et le Bon Dieu

On ne présente plus France Bloch ; ou plutôt ne devrait-on plus avoir à la « présenter » :Grande scientifique, résistante, communiste et juive. Et assassinée par les allemands en février 1943, parce que communiste, juive et résistante !

Et pourtant, l’oubli… Mais contre l’oubli, par bonheur, quelquefois le destin ouvre l’Histoire à une âme passionnée par le don d’une trace miraculeuse, comme le fut ici la découverte d’une simple lettre : Cette dernière lettre de France à Frédo, son amour, avant leur mort, « une lettre d’amour que son destinataire n’avait jamais reçue ».

C’est de cette découverte et de cette passion qu’est fait le livre de Marie Cristiani, de cette curiosité fascinée et fascinante d’une écrivaine – donc de celle-là qui sait réinventer un monde enfoui -, pour une histoire d’amour et de guerre, une histoire d’amour dans la guerre, exhumée de l’oubli.  France et Frédo, de lieux et de milieux si éloignés n’auraient jamais dû se rencontrer. Mais… l’Histoire !

 L’autrice a su, rêvant entre les traces laissées au passage du temps et des croisements de l’histoire, des temps et littéraires et politiques de l’époque, faire revivre France Bloch, dans son enfance au sein d’un milieu intellectuel, comme la figure miraculeuse de la jeune fille croisant Copeau ou Aragon…comme si elle ne savait pas l’histoire en marche. Mais  peut-être ce temps n’était-il qu’une préparation à  un destin exceptionnel.. Et l’amour de France et Frédo deviendra le centre du monde.

En magnifiant cet amour-là, la passion de cette enfant intimement mêlée à son destin politique, son devoir et son amour, qui ne peuvent se séparer, Marie Cristiani fait respirer la figure magnifique d’une femme, entre la volonté et le chagrin, entre la lutte et la douleur de la séparation, indescriptibles, inévitables.

Parce que France a aimé un homme et son combat. Parce qu’il y a des temps où l’Histoire emporte les êtres qui se croient dans l’inconséquence et le somme de choisir. France a choisi.

Elle fut cette « petite chimiste toute frêle qui armait les patriotes ». Elle fut cette amoureuse d’un temps trop court, mais d’un amour si fort qu’il a fait exploser le temps.

Marie Cristiani se laisse contaminer elle-même de tout son cœur par la vie de cette jeune fille qu’elle sait voir, à laquelle elle parle comme à une sœur disparue, Elle  se prend à cette histoire qui, d’abord, n’est peut-être pas la sienne, mais se donne le devoir de la faire sienne en l’écrivant, en la faisant revivre.

Grâce également à la magnifique postface de Danielle Risterucci-Roudnicky, le lecteur pourra retrouver l’ivresse des traces qui nourrirent ce récit, des sources où puiser l’intention de parler de ces vies-là.

Mais ce qui nous emporte d’abord est le rêve de celle qui, devant ces traces, se met à rêver et reconstruire ces destins fragmentés. Ecrire, c’est se métamorphoser. L’autrice, ici, se prend elle-même de tout son cœur à cette histoire qui, d’abord, n’est peut-être pas la sienne, mais qui lui intime le devoir de la faire sienne en l’écrivant, en la faisant revivre. Et par là, elle nous rappelle intensément que cette histoire est toujours la nôtre. Et là nous parlent ces restitutions terribles des fiches de cette police qui traquait les communistes. De quoi sommes-nous vraiment à l’abri, encore aujourd’hui ?

Il faut lire ce livre, absolument. Pour aimer ces êtres exceptionnels dans leur histoire exceptionnelle. Et pour ne pas oublier ; ne pas oublier que les noms des femmes et des hommes fusillé.e.s, pendu.es, assassiné.e.s pour cette France qui est notre France ne sont pas que des noms, mais furent des êtres de chair qui avaient choisi pour quel pays se battre, comme le répétait France : «  se battre, et encore se battre pour être libre, plutôt mourir debout que de vivre à genoux ».

Sophie Demichel-Borghetti

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