Cosmétique du chaos. Ou le « devenir » schizophrène

par Sophie Demichel-Borghetti

C’est l’histoire d’une identité qui tombe, d’un corps qui se défait. C’est l’histoire d’une disparition, de la dislocation singulière d’une jeune femme qui se perd. 

Un drame sans nom va se jouer, et ce sera le sien : être soumise à  des »améliorations » physiques – ou « cosmétiques »- qu’elle recevra comme autant de mutilations, de transformations morbides. Et la saveur terrible du récit de ce drame est que nous ne le verrons pas, jamais. Nous l’entendrons. En lisant Cosmétique du chaos, nous ne sommes pas les témoins extérieurs d’une histoire : nous sommes plongés dans une hallucination. Nous percevons une voix totalement interne : nous sommes dans sa propre projection, nous n’entendons que la voix de son délire ! Une seule voix ! Une seule voix qui hurle un désespoir que personne n’entend.

Pourquoi ? parce que dans la société totalitaire où l’auteur nous immerge – qui ne peut pas être la nôtre, bien sûr… – tout « citoyen » se doit, consciemment ou non, d’être conforme à une image idéale  pensée et contrôlée par des algorithmes: tout notre être social – travail, amitiés, liberté – devient soumis à un contrôle permanent de l’image que nous présentons parce que cette image est le critère de notre bonne forme, donc de notre juste place : Nous devons tous être « en forme », êtres « beaux » –et d’une certaine manière, de la même manière -, pour avoir simplement le droit d’exister. Il faut « bien présenter », toujours rendre compte du mieux-être vers lequel nous sommes enjoints à aller, et en rendre compte par l’image que nous sommes. 

Mais que se passe-t-il quand l’image vacille, quand les aléas de la vie – ou de la mort – parfois incontrôlables, rompent la maîtrise, laissent entrer du « laisser aller », du décalage, ouvrent des failles où l’imperfection se laisse voir ? Il faut effacer l’imperfection, comme en réaction à une mort partout présente mais qu’on ne peut accepter, parce qu’on ne peut en montrer en serait-ce que les traces.

Cosmétique du Chaos est le chemin d’une jeune femme dont le monde s’est un jour effondré ; et avec lui son image, parce que la douleur change le corps. Mais dans ce monde-là, on n’est plus rien quand l’image se brouille et le visage risque de se défaire. Alors, fragilisée, sur le bord de sortir des « normes », elle va subir sous nos yeux, par la technique cosmétique ou « esthétique » une radicale mise en conformité. Comme l’outil des psychotropes dans le « Meilleur des Mondes » anesthésie toute pensée, le système qui régit ce monde ici présenté doit contenir toute « dissipation », doit la rendre à nouveau « en forme » – c’est-à-dire conforme ! -, pour être réintégrée, reconnue

Mais le récit de sa transformation devient celui de sa mutilation, et déverse, découvre la réalité de cette « modification » : une déshumanisation, une dépossession de toute intimité, de tout « soi » singulier, pour un « devenir–image » : Tout bien-être devient « bien paraître ».

En ce monde tout est image ! Parce que c’est l’image qui, à la fois nous échappe, et est objet infini de contrôle par ce « système » même dont, toujours au-delà, dont on ne peut avoir idée. La modification esthétique se révèle comme l’arme ultime d’une société de contrôle poussée  à ses limites. 

Mais dans Cosmétique du Chaos, ce système touche, affronte l’endroit même où il risque de pécher : Quand tout devient image et que toutes les images se ressemblent, alors ce qui fait l’identité est remplacé par l’indistinction : l’indistinction des visages, des êtres, qui conduit à l’indistinction de la « forme humaine ». Mon visage ne m’appartient plus. Devant ressembler à tout le monde, je ne suis plus personne : Alor pourquoi serais-je autre chose que toutes les « autres  choses » qui m’entourent et me menacent de dispersion ? 

Ainsi, quand elle est injonction, processus de normalisation,  toute transformation esthétique s’ouvre, comme une boite de pandore, sur ses propres effets pervers. Ainsi, la face transformée devient « farce, » et l’être humain modifié ne se reconnaît plus, ne peut plus croire en l’illusion qu’il est devenu. Et tout devenir possible, en attente, est ce  « devenir schizophrène », comme une course après soi-même, comme l’impossibilité, soudain, de se reconnaître dans un tout petit quelque chose qui, en soi, ne soit que soi. « Ils » possèdent jusqu’à ton visage. D’abord ton visage… Et le reste suit. 

Si elle se décrit elle-même comme un monstre bicéphale et totalement déformé, si tout « autre », ou toute présence lui devient fantomatique, c’est que toute la matière du monde se confond. Le passé n’existe plus, même ses images sont devenues mensonges, illusions. Toute matière extérieure, tout ce qui est « autre », est devenu un danger, une menace.

La violence de ses transformations l’ont faite tomber dans une irréalité radicale, dans la chute vers un mode d’habiter le monde en schizophrènie. Ainsi, à la fin, le jugement par l’image  a fait se diluer le corps dans les choses. L’image usurpe la réalité des corps. Et la ligne de risque du « devenir schizophrène » – que chacun frôle à chaque instant-, se trouve, là, franchie. Le « dehors » et le « dedans » se confondent en elle, qui n’est plus qu’hallucinations. 

Ce qu’elle voit n’est plus une forme, mais des amas de viande, tout comme ce que le schizophrène entend ne sont que des bruits et non parole d’un autre « soi », égal, mais distinct, et qui aurait du sens : « Je ne suis plus « corps », je ne suis plus que viande,  donc je ne vois plus que de la viande explosée ! 

« « Les tableaux externes qui se déroulent sous les yeux de la malade ne se dissocient plus de son univers interne. Le Moi n’est plus sujet indépendant, il se dissout dans les choses elles-mêmes. C’est pourquoi Renée entend dans les bruits du vent et les bruissements des arbres sa propre plainte, sa souffrance et son hostilité…. Les limites qui séparent le monde intérieur de la pensée du monde extérieur de la réalité s’estompent, puis s’effacent. Les objets deviennent menaçants, ils existent, ils ricanent, ils la raillent car ils sont investis de toute l’agressivité que René ressent contre le monde » M.A Sechehaye, Journal d’une schizophrène » »

Toute FACE devient donc bien FARCE et cette schizophrénie est la réalité de notre monde. 

En même temps, ne peut-on voir là une forme de  « lucidité délirante » qui permet de voir le monde enfin tel qu’il est vraiment – quoique l’habitude de devoir vivre nous ai fait croire.  Où est la folie ? Où est l’illusion ? Dans le livre ou dans son lecteur effrayé ? 

Mais celle-là, celle qui nous parle là, et  qui a atteint ce point de perception limite, sera définitivement seule,  et partout en danger. 

Car celui que trouble ce monde tendant au « devenir-schizophrène »,  au point d’être réellement affecté par une vraie schizophrénie, d’en présenter les délires, et donc d’en afficher la vérité, doit donc être éliminé…Et les bourreaux seront sans visage. On renvoie l’individu dangereux à sa propre disparition, à l’interdiction d’une quelconque relation à l’autre : mais ça, il le savait déjà, et il ne sert plus de rien de porter des masques.

Violent, brutal ce récit improbable se donne comme une dystopie. Mais si cette tranche de vie tragique reste profondément perturbante, c’est qu’il mêle une extrapolation dystopique à l’ambiguïté d’une histoire qui pourrait, peut-être, s’annoncer déjà la nôtre. Ce contrôle est là, il est déjà possible.

Dans cet univers, « le monde zoné est gouverné par un petit groupe de géographes, technocrates de la ligne ». Nous sommes tous, en puissance des GPS… Déjà, peut-être ? 

Il restera alors une seule porte entr’ouverte : sortir de la société pour être de ceux qui sont sans rien, sans identité, se fondre dans ces clochards que l’on ne regarde pas, pour se donner l’illusion, ou le réconfort paradoxal d’être enfin sans visage : Détruire son visage et par là  ce contrôle de l’algorithme sur le corps qui reste, en « habitant », en se reconnaissant juste par la langue, en n’utilisant plus qu’une langue incomprise, mal contrôlable !

Sommes-nous déjà aux portes de cet ultime cercle de l’Enfer,  où ne nous restent comme planches de salut que l’invisibilité et cette indifférence qui  s’approche au plus près du mépris et jusqu’à l’acceptation du pire ? A qui lira Cosmétique du Chaos, la question est posée. 

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