Moulin rouge (suite), nouvelle de Pierre LIEUTAUD

Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction

 teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#2)

Après des années de navigation dans le vide intergalactique, le navire, parti de  la terre dévastée à la recherche d’un nouveau monde pour accueillir les hommes, s’est enfin posé sur Earth number 2, la planète dont ils espéraient l’existence…            

Le second et quatre commandos de marine avaient pris place dans le véhicule d’exploration. Une trappe s’ouvrit en chuintant et un bras articulé le déposa délicatement sur le sol. 

-Vous pouvez démarrer, dit le commandant dans l’interphone, tout est en ordre. Bonne chance.

Véga, tel un scarabée, escala les petits rochers au pied du navire et prit sa route sur l’étendue plate et lisse au cap plein nord.

Le paysage avait changé. A bord de Vega, ils ne savaient pourquoi, ils chantaient dans le ronronnement des chenilles caoutchoutées. Des vallonnements amples comme de longues vagues  barraient l’horizon. Vega suivait son cap et atteignit ce qui paraissait être une route. 

Un homme  qui leur ressemblait était  assis au bord. Il se leva, s’inclina et leur dit « Ruojnob. Uo’d zenev souv? ».

Il semblait attendre une réponse. Mais ses mots étaient incompréhensibles. Il hésita et puis partit à reculons avec une démarche souple, sans forcer. 

Le second nota qu’il portait de drôles de chaussures, la pointe à l’arrière et qu’il avait mis sa veste à l’envers, boutonnée dans le dos. Il reculait avec une aisance étonnante, les pouces des mains tournées vers l’arrière tout en parlant :

« Ej siav ritreva sel sétirotua ed ertov eunev ».

Dans l’habitacle, c’était un silence de cathédrale. Véga suivait l’homme, un peu à l’écart, à sa vitesse. Il marchait maintenant d’un pas rapide, par moment  ils l’entendaient grommeler:

« Iueq tnos sec sneg serazzib, no tiarid  sel seganosrep nu’d xueiv mlif ».

Ils suivaient maintenant une route asphaltée, des voitures semblables à celles de la terre avançaient à reculons sans que cela ne semble poser de problème. Le second appela le navire et expliqua au commandant ce qu’ils avaient sous les yeux et la similitude avec la terre. Le commandant ne s’en étonna pas; il savait que tout était possible dans l’univers ; les vivants de cette planète auraient pu aussi bien avoir l’aspect de crapauds, de chenilles, de végétaux capables de se déplacer, de rhinocéros ou de scolopendres…Il autorisa Vega à suivre leur guide et demanda simplement qu’un message lui soit envoyé toutes les quinze minutes et qu’aucun contact ne soit pris avec les populations locales sans son accord. Pourquoi avait-il exigé ce dernier point ? Il n’en savait rien, peut être un reste de prudence, ou un regret d’être là, coincé dans le navire, obligé d’attendre sans voir, sans agir…

Le second desserra les freins et accéléra pour rejoindre leur guide… Ils longeaient des maraichages, des champs de blés, des bosquets. Ils approchaient d’une ville, une agglomération importante, des foules de gens semblables aux hommes de la terre déambulaient à reculons, sans  que cela paraisse les gêner. Un cortège funéraire passa devant eux, il aperçut, derrière les vitres d’un corbillard monumental coiffé de quatre plumeaux, un tout petit cercueil. Une limousine noire le précédait, recouverte de gerbes de fleurs, de couronnes de perles. Il essaya de déchiffrer les phrases inscrites sur des bandeaux dorés: « A erton ruetcerid », « A erton elcno iréhc », « Sel sreirvuo stnassiannocer ». Elle roulait comme le corbillard, au ralenti, en marche arrière et devant marchait, toujours à reculons, une foule de vieillards qui précédait un groupe d’enfants vêtus à l’envers, de costumes sombres, cravatés, des chaines de montre à gousset pendant de leurs gilets. Le second remarqua des décorations épinglées sur leurs revers et l’air sérieux et consterné qu’ils arboraient l’étonna…

Au croisement des rues, des feux de signalisation fonctionnaient à l’envers. Comme tout sur cette planète, pensa-t-il. Les voitures attendaient sagement au vert et démarraient en trombe en marche arrière quand le rouge s’allumait. Sur un panneau indicateur, il lut le nom de la ville « Sirap »…Tout près maintenant, une rivière coulait derrière une rangée d’arbres, il faisait chaud, des chalands passaient lentement, eux aussi en marche arrière. 

Aux carrefours, des agents de police réglaient la circulation : des enfants habillés en gardien de la paix, mais à l’air si décidé qu’il commença à perdre pied dans ce monde pourtant si semblable à celui d’où ils venaient. Et quand une grosse voiture remontant en marche arrière le boulevard s’arrêta devant lui, il ne fut pas surpris de voir un vieillard au volant et un enfant assis nonchalamment aux places arrière. La vitre descendit, l’enfant pencha la tête vers lui. Son regard bienveillant et interrogateur le mit mal à l’aise, mais le sourire qui passa sur son visage le rassura. 

«  Zetnom », lui dit-il en ouvrant la portière, « Suon snodnetta ertov  eunev siuped spmetgnol »…

Décidément, pensa le second, alors que l’enfant lui offrait un cigare, dans ce pays, les enfants semblent diriger le monde.

« Eunevneib rus htrae rebmun 2, al etenalp ellemuj ed al erret, nu ednom à srevne’l, nu ednom euqirtemys ésrevni ».

Message de Vega : « En suivant le promeneur, nous sommes parvenus à une grande ville. Tout est curieux, comme une terre à l’envers. Un homme qui est un enfant et semble un personnage important vient de nous inviter à le suivre. Que devenons-nous faire? »

Dans le navire, le commandant déroulait ses souvenirs comme une bobine. Tout cela était totalement incompréhensible, illogique, fou. Découvrir au fin fond du monde, non, au delà du monde, au milieu d’un fouillis inextricable de planètes, de galaxies, de voies lactées sans fin, une planète identique à la terre, une terre qui marcherait à l’envers…Et puis, découvrir n’était pas le mot… Earth number 2 était une destination qu’ils n’avaient pas choisie où le plan de vol automatique les avaient amenés. 

Il se souvenait de ce savant aux idées originales qui sortaient tant de la logique qu’on l’avait exilé dans  un cagibi, sous un escalier du Cnrs, seul avec ses publications que personne ne lisait… Le professeur Buissonnière parlait de mondes symétriques, d’univers en miroir, de drapages d’infinis qui se reproduisaient à l’infini…

 Message à Véga: «  Vous êtes autorisés à suivre la personne dont vous parlez dans votre message. Ne donnez aucune information sur la position du navire ou du monde d’où nous venons. Informez-moi de la suite des évènements».

Le professeur Buissonnière expliquait que l’infini était constitué de pliures d’espace, un immense accordéon qui s’ouvrait et se fermait au son d’il ne savait quoi, peut être une vibration, écrivait-il… Il comparait l’espace à des ailes de papillon aux dessins multicolores, des ailes recouvertes d’une poudre légère faite de milliards de planètes, sur lesquelles, lorsqu’elles se touchaient, s’imprimait des deux cotés le même dessin en miroir, une symétrie inversée. Une immense décalcomanie… Pendant des années, il avait cherché les axes de ces pliures, leur épaisseur, la distance entre elles, le cycle de temps entre deux fermetures,  le moment de leur accolement… Sur la partie de la pliure d’un monde où auront disparus les mers, écrivait Buissonnière, les fleuves, les forêts et les hommes se graveront les océans, les rivières, les lacs et les bois de l’autre. Ainsi se reconstitueront, revivront des vieux mondes usés, dégradés, moribonds, comme le notre. Et puis ces mondes devenus identiques s’éloigneront à nouveau et mèneront des vies séparées en évoluant différemment… L’éternel retour… La pliure qui viendra apportera à notre terre le monde d’avant, de forêts profondes, de mers émeraude, de lacs aux eaux transparentes, avec ses printemps, ses odeurs, ses bourgeons, ses fleurs nouvelles, ses chants d’oiseaux. Mais aurons-nous le temps d’attendre sa venue ? Y aura-t-il encore des hommes sur la terre au moment du prochain accolement ? Que sera le monde qui nous remplacera ? Et si les deux pliures ne sont plus que déserts arides, sans aucun homme dessus, sera-ce la fin des mondes ? 

Théorie fumeuse d’un hurluberlu coupé du monde et de sa réalité, avaient écrit les responsables scientifiques.  Pourtant, lorsque plus rien ni personne ne put empêcher leur monde de s’effondrer, ils avaient ressorti sa théorie et ses calculs. Retourner dans la pliure d’avant, retrouver le monde d’en face en espérant qu’il soit intact, était la seule issue. Et pour avoir la preuve de ce qu’affirmait Buissonnière, il fallait aller voir sur place en suivant le chemin qu’avait tracé. 

Pour sortir de notre pliure, avait-il écrit, il nous faut chercher un passage. Et ce passage ne peut être qu’un trou creusé par les amas de météorites qui cheminent dans le vide intersidéral, tout droit, traversant une pliure après l’autre au même endroit. Un navire à l’autonomie suffisante pourra rechercher cet orifice dont nous ignorons l’emplacement et sortir ensuite  par là  dans le vide intersidéral. Il naviguera pendant un temps probablement très long avant d’atteindre la pliure suivante au niveau d’un orifice symétrique de celui d’où il est sorti. Il pénétrera alors dans la pliure pour gagner Earth number2*. J’espère que les frères jumeaux de notre terre auront eu la sagesse de préserver la leur afin que les passagers du navire puissent s’y établir. Et puis, si le prochain accolement ne tarde pas trop, leur nature intacte, leurs cimes enneigées, leurs banquises, leurs villes et leurs villages, leurs lacs, leurs étangs, leurs fleuves et leurs mers s’imprimeront sur notre terre dévastée où il restera peut être encore quelques humains ». 

L’auto roulait à un train d’enfer, brûlant tous les feux verts. Le second, assis à coté de l’enfant déguisé, regardait le paysage qui défilait derrière lui…Une ville qui vivait sa vie en apparence bien réglée et tranquille, des milliers de piétons qui marchaient, le pas pressé, à reculons, des métros aériens qui passaient, en marche arrière, dans un grondement de poutrelles de métal. 

Message de Vega : Vingt dieux, commandant, nous sommes à Paris. Derrière moi, je vois l’arc de triomphe, nous remontons les champs Elysées.

«  Sirap ares sruojout Sirap », déclara l’enfant en tirant sur son cigare.

Maintenant, ils passaient devant la façade d’un vieux bâtiment où des néons rouges figuraient des ailes de moulin « El niloum eguor », murmura l’enfant en souriant…

*Pour expliquer comment le navire atteindrait Earth number 2, le professeur Buissonnière  écrivait : « J’ai programmé une trajectoire automatique que suivra le navire sitôt qu’il aura trouvé l’orifice de sortie de sa pliure : une fois positionné là, il fera le point avec la terre, en déterminant la distance qui les sépare et l’angulation (angle alpha) par rapport à l’horizontale de ce lieu. Il suivra cette ligne horizontale le temps qu’il faudra en conservant le même cap jusqu’à pénétrer par l’orifice symétrique dans la pliure précédente. Sa trajectoire sera alors corrigée de l’angle alpha et en suivant cette nouvelle route sur la même distance que celle qui séparait le navire de la terre à la sortie de sa pliure, il arrivera  à destination ». Il avait ajouté : « Tout cela, bien sûr, si mes calculs sont exacts et si existe une planète sœur de la terre, symétrique, placée exactement au même endroit que la notre dans une galaxie elle aussi absolument identique à la notre. Toutes choses dont je suis absolument certain et qui expliquent le nom que j’ai donné à ce grain d’espace infinitésimal  qui sauvera l’humanité en péril  ».

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