Ouragan et Eldorado de Laurent Gaudé par B. Giusti Savelli

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Si l’on devait évoquer de façon schématique l’œuvre de Laurent Gaudé, on pourrait la séparer en deux pans : d’un côté, les œuvres qui reprennent les grands thèmes antiques ou historiques et mettent en scène des personnages hors normes, de l’autre les romans qui parlent des oubliés, de ceux qui n’ont plus d’identité, sortes d’ombres errantes ballottées par une actualité qui les dépassent.
C’est à cette deuxième catégorie que se rattachent Ouragan, évocation de l’ouragan Katrina qui dévasta la Nouvelle Orléans en 2005 et Eldorado, qui s’attache au sort douloureux des migrants.
Poussés par des événements tragiques, des hommes et des femmes vont être amenés à fuir ce qui, jusque-là, représentait leur vie, leur identité et à entamer un cheminement, au sens physique certes, mais surtout doublé d’un voyage intérieur. Au cours de cette errance, les personnages vont devoir se dépouiller de leurs masques, se mettre à nu pour, au bout de cette quête, découvrir leur vérité et donner enfin un sens à leur vie. Mais avec Gaudé, tout se paie et le prix à payer ici est celui de la douleur, de la souffrance, de l’horreur. La proximité avec la mort les confronte à leurs blessures les plus intimes, les amène à affronter ce sentiment de vacuité que chacun de nous éprouve. Gaudé est en prise directe avec l’actualité, mais chacun des parcours évoqués se mue en épopée et l’actualité finit par s’effacer pour devenir symbole : dans Ouragan, le cataclysme extérieur fait écho à la tempête intérieure des personnages. Gaudé peint des êtres dévastés. Il dresse le portrait d’hommes qui peuvent être tour à tour des lâches ou des héros, nous rappelant ainsi combien les frontières, réelles ou symboliques, sont souvent fluctuantes et ténues. Quand tous les repères ont disparu, comment avance-t-on ?
Le registre épique est servi par une écriture naturaliste, très zolienne qui transfigure le banal et le quotidien en instants héroïques ou monstrueux, portés par la force du rythme et un souffle poétique qui transcendent la réalité en mythe.
Pas d’angélisme chez Laurent Gaudé, pas de happy end mais ses personnages, malgré « les gifles » que la vie leur inflige « restent debout » ; aussi longtemps qu’ils  sont capables de croire en quelque chose, en cet Eldorado auquel ils s’accrochent même s’ils savent bien qu’il n’est qu’un mythe, alors, ces oubliés peuvent devenir des héros.
Depuis Cris, son premier roman, livre après livre, Laurent Gaudé crie. Il crie sa rage pour nous rappeler qu’il n’y a que la violence de la détermination et de l’obstination pour nous sauver, non de la mort, mais de nous-mêmes.
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