FAUTE D’AMOUR Film russe d’Andrey ZVYAGINTSEV , 2017 Prix du jury au Festival du film de Cannes 2017, par Anne-Marie Amoretti

 
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Les premières images du film donnent le ton, le ton de l’hiver, du froid, dans cette forêt qui jouxte la ville. Un entrelacs de branches occupe l’espace, dessinant un « dripping » à la manière de Pollock, un barbelé qui enferme, étrangle, interdit tout horizon, aussi sombre soit-il. Puis c’est la rivière, glaciale, immobile, miroir fidèle du paysage qui se reflète dans ses eaux. La symétrie est parfaite et inquiétante. Rien ne vient perturber le calme, le silence de ce lieu.

Aliocha (il a 12 ans et c’est ainsi qu’il se nomme, on l’apprendra, malheureusement, plus tard) sort de l’école et rentre chez lui. Sur le chemin – mais y-a-t-il vraiment un chemin tracé dans cette forêt hostile et anxiogène?- le jeune garçon trouve un morceau de ruban au pied d’un arbre. Et il joue avec, il le fait virevolter dans les airs, gracieux comme les rubans de ses compatriotes gymnastes, multi-médaillées des J.O. Sauf que ce ruban rouge et blanc, facilement identifiable, est généralement la marque d’un danger : A-t-il servi à protéger une scène de crime, délimiter une zone dangereuse ou simplement baliser un passage…?

En fait, le danger, pour le jeune garçon, c’est plutôt chez lui qu’il va le rencontrer. Ses parents ne s’aiment plus (mais se sont-ils un jour aimés?) et se disputent violemment, même si, chacun de son côté a reconstruit une nouvelle vie: Genia a rencontré un homme riche, amoureux et probablement prêt à l’épouser; Boris s’apprête à devenir papa!

Dans ce tumulte quotidien (le film s’ouvre sur la visite de l’appartement par de futurs acquéreurs) Aliocha apprend que ses parents vont se « débarrasser » de lui et l’envoyer dans un pensionnat/orphelinat!… Meurtri, dévasté par la douleur (l’image fugace de l’enfant sanglotant derrière une porte est d’une très grande violence), il disparaît.
Le film nous montre la recherche de cet enfant, né, non pas de l’amour, mais de cœurs froids, calculateurs, cyniques, égoïstes et égocentriques.
Le cinéaste nous présente cinq portraits de mères, de tous âges, de toutes conditions, des mères par défaut, dont les enfants sont des accidents de parcours, des poids, des « fardeaux » comme elles aiment à le dire.

Genia n’a pas désiré son fils – elle avait « autant peur de l’avoir que d’avorter »- il lui a juste permis d’échapper à sa condition et fuir sa « famille ». Une des séquences les plus perturbantes du film est le face à face entre Genia et sa mère, où celle-ci, dans un quasi monologue, nous fait comprendre à quel point sa vie est trop difficile pour qu’elle se préoccupe de celles de sa fille et de son petit-fils !

Masha, la nouvelle compagne de Boris, enceinte « jusqu’aux yeux », accepte son ventre juste parce qu’il lui offre, on le devine, une nouvelle perspective de vie, plus sereine, plus rassurante; sa mère, bien sûr, la conforte dans cette idée…
Quant à la coiffeuse, en quelques phrases tout est dit sur ce « poids » que représente sa fille, qui « n’aime rien, ne veut rien faire…si c’était à refaire ! ».

Rares sont les films qui montrent à ce point le manque d’amour. On ne se déteste pas mais on ne s’aime pas vraiment! En fait, on aime surtout se regarder, on est attentif à son image, à celles véhiculées par les réseaux sociaux, à tous ces modèles de pacotille qui dictent les canons de la beauté ! A l’instar de Genia qui passe tout son temps sur Facebook et dans les salons de beauté, ou de ces ravissantes jeunes filles, croisées au restaurant, qui cultivent leur image à grand renfort de selfies.
Et puis il y a les « reflets », omniprésents, reflets d’une image, parfois réelle, souvent « rêvée » par les protagonistes de cette histoire : la rivière, l’écran des smartphones, les miroirs du salon de coiffure, celui de la chambre…
Ils donnent l’occasion au cinéaste de réaliser de très beaux plans.
Univers terrifiant, ancré dans une pseudo-modernité construite sur des leurres, le spectateur assiste impuissant au délabrement des sentiments, mais aussi au délabrement d’un pays sclérosé par l’argent, la corruption, la guerre, la quête du pouvoir, la violence des sentiments. Le culte de la beauté, de la jeunesse, de l’argent sont les valeurs que portent les personnages au détriment de celles qui fondent l’être humain.
La disparition d’un enfant réussira-t-elle à réveiller les consciences?

Film magnifique, porté par ses qualités esthétiques et son questionnement sur la férocité de nos sociétés contemporaines!
Le propos est glaçant, la réalisation magistrale, servie par des acteurs formidables!

 
 

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