Raymond Mei Les Afriques Littéraires

Samedi 20 novembre 2010 , Compte rendu du café littéraire, Bibliothèque de Lupinu

A l’occasion de cet anniversaire du demi-siècle des indépendances de nombreux pays africains, je souhaitais bien sûr, vous parler de littérature africaine, mais surtout faire le distinguo entre littérature maghrébine et littérature subsaharienne, c’est-à-dire la littérature négro-africaine.
Dans la tradition africaine, la littérature est d’abord orale. Elle se transmet de génération en génération grâce aux conteurs qui lui confère une pérennité.
Au nord de l’Afrique elle s’exprime ensuite au travers de l’écriture et de la langue arabe.
Au sud du Sahara, c’est à partir de la colonisation qu’une tradition écrite s’est imposée. D’abord le fait de colons. Puis celui des autochtones eux-mêmes qui veulent témoigner de la situation locale. Cette expression passe par l’écrit, (le roman) et l’utilisation d’une langue étrangère, le français.
La littérature maghrébine regroupe les œuvres produites par les peuples vivants au Nord du Sahara. Elle fait partie de la littérature des langues arabes.
On se limitera aux pays maghrébins d’expression française, soit le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.
Les fondateurs, qui ont conduit une réflexion critique sur leur société et qui ont eu une prise de conscience identitaire, sont :
Driss Chraïbi dont l’œuvre majeure « Le passé simple « roman semi autobiographique, décrit la révolte d’un jeune homme entre la grande bourgeoisie marocaine et ces abus de pouvoir tel qu’incarné par son père, « le Seigneur » et la suprématie française dans un Maroc colonisé qui restreint l’homme à ses origines.
Mohamed Dib (1920 -2003). Son œuvre littéraire commencée à la fin des années dix neuf cent quarante est aujourd’hui la plus importante de la production algérienne en langue française. On peut retenir sa trilogie « Algérie » : la grande maison – L’incendie – Le métier à tisser.
Kateb Yacine (1929-1989). Instruit dans la langue du colonisateur, Kateb Yacine considérait la langue française comme le « butin de guerre » des Algériens. « La francophonie est une machine politique néocoloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français », déclarait-il en 1966. Devenu trilingue, Kateb Yacine a également écrit et supervisé la traduction de ses textes en berbère. Son œuvre traduit la quête d’identité d’un pays aux multiples cultures et les aspirations d’un peuple.
Puis vient la génération des années 1970 d’expression plus violente avec notamment :
Rachid Boudejra,
Abdelkbir khatabi,
Nabil Farés,
Mohamed Kheir- Eddine,
Abdelatif Laabi,
Tahar Benjelloun,
tous nés dans les années trente et quarante su XXème siècle.
Enfin, la troisième génération se penche sur la place de l’individu dans la société. On peut citer :Fouad LAROUI. (1958), Abdelwahed MEDDEB (1946), Rachid MIMOUNI (1945), Abdelhak SERHANE 1950, Driss C. JAYDANE
La littérature maghrébine de langue française est un phénomène relativement récent, puisqu’on n’en a pris conscience qu’après la Seconde Guerre mondiale, qui favorisa la prise de conscience nationale, et elle cohabite avec celle en arabe classique ; nourris de culture française, les écrivains maghrébins utilisent cette langue française pour affirmer leur volonté d’exister.
Elle privilégie largement la forme romanesque, sans doute la plus apte à rendre témoignage des difficultés, à dénoncer les injustices, à faire état des revendications.
La violence qui caractérise de nombreuses productions n’est pas seulement verbale : des auteurs sont morts assassinés, tels Mouloud Feraoun en 1962, Jean Sénac en 1973, Tahar Djaout et Youcef Sebti en 1993 sur le sol algérien…
La littérature négro-africaine comprend tous les pays du sud du Sahara.
On a coutume de dire que cette littérature a débuté vers les années 1920 avec le prix Goncourt de René MARAN pour son roman « Batouala ». C’est en effet le premier livre écrit par une personne noire, à recevoir un prestigieux prix littéraire. Il y décrit la vie africaine en Centrafrique. Son écriture comporte de nombreuses innovations et originalité pour l’époque.
Nait, ensuite, un courant littéraire et politique après la 2ème guerre mondiale rassemblant des écrivains noirs francophones. Les plus connus sont :
Aimé Cesaire qui, dans la revue « l’Etudiant Noir », a parlé le premier de « Négritude ». Il a fortement marqué l’intelligentsia africaine francophone grâce à son génie poétique indiscutable.
Il revendique l’identité noire et sa culture face à l’oppresseur qui est la colonisation française.
Léopold Sedar Senghor reprendra le concept de la Négritude dans ses « Chants d’ombre », opposant « la raison hellène à « l’émotion noire ». Ce concept naît en 1947 dans la revue « Présence africaine ». Il va faire l’effet d’une déflagration. Il rassemble des Noirs de tous horizons et des intellectuels français, notamment Jean-Paul Sartre qui dira à propos de la négritude : « C’est la négation de la négation de l’homme noir ». C’est une réaction à l’oppression culturelle du système colonial français. Il vise à rejeter le projet français d’assimilation culturelle et à promouvoir l’Afrique et sa culture, dévalorisée par le racisme issu de l’idéologie colonialiste.
Un passage tiré des Chants d’Ombre : « Nuit qui me délivre des raisons des salons des sophismes,/Des pirouettes, des prétextes, des haines calculées des carnages humanistes /Nuit qui fond toutes mes contradictions, toutes contradictions dans l’unité première de ta négritude ».
Lié à l’anticolonialisme, le mouvement influence de nombreuses personnes, bien au-delà de l’espace francophone. Pour Senghor, la Négritude est l’ensemble des valeurs culturelles de l’Afrique Noire. C’est un fait, une culture. La négritude fut parfois violemment critiquée en particulier par les anglophones. Mais son influence s’est poursuivie et reste encore forte surtout chez les francophones.
Les littératures Africaines proviennent tout d’abord des langues héritées de la colonisation : l’anglais, le portugais, le français. Parallèlement, il y a les littératures dites traditionnelles, littératures orales où il est plus difficile pour un européen d’y avoir accès. Le domaine est riche mais on traduit peu, par conséquent, on édite peu.
La littérature africaine pendant la colonisation est différente de la littérature après les indépendances africaines.
Certains auteurs ont dénoncé les abus dont ont été victimes les colonisés. Puis, la génération d’après, a mis en cause tous les régimes politiques mis en place après les indépendances. De grands livres incarnent ce rejet de la violence post-coloniale. Dans les deux cas c’est un roman de contestation. Enfin, il y a les auteurs qui ont choisi d’écrire, non pas en tant que porte-parole d’un peuple mais pour parler de leur condition humaine, en l’occurrence africaine. Celle de tout un chacun.
Il faut dire aussi que le regard occidental sur la littérature négro-africaine a freiné l’essor de celle-ci. Peu d’auteurs européens ont su parler de l’Afrique avec justesse et talent. On accueille, en effet, avec indifférence ces productions littéraires.
Il a fallu attendre que des auteurs conquièrent l’instrument de l’écriture pour pouvoir enfin parler d’eux-mêmes.
Les œuvres sont rédigées en langues colonisées car on trouve peu d’éditeurs pour les publier en langue maternelle. Le marché serait trop petit et le public insuffisamment scolarisé.
D’aucuns pourraient penser que le désenchantement politique en Afrique et la misère économique peuvent freiner l’essor des littératures africaines.
Car en un demi-siècle se sont succédé des rebellions, émeutes de la faim, mouvements sociaux, luttes nationalistes…
La question des luttes sur le continent africain reste d’une vibrante actualité. Car les Africains ne veulent pas céder à l’image éculée d’une Afrique en dehors de l’histoire, d’une Afrique éternellement dominée. Mais la qualité d’une culture ne se mesure pas aux conditions économiques dans lesquelles elle est produite. Comme partout ailleurs, il y a en Afrique, quelques génies, beaucoup de grands talents, des œuvres intéressantes, mais aussi d’autres médiocres. Comme partout.

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