Mikhaïl Boulgakov, lu par Marie-Hélène Simonpietri

 
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Mikhaïl Boulgakov mettra douze ans et pas moins de quatre versions (de 1928 à 1940) pour rédiger ce roman qui sera l’œuvre de sa vie, deviendra un monument de la littérature russe et un moment inoubliable pour le lecteur s’il se laisse entrainer dedans sans résistance.

Trois intrigues, apparemment sans aucun lien, sont posées à différents moments :
La première, fantastique, s’ouvre au chapitre I sur le Moscou des années 30, où débarque Satan, déguisé en magicien, avec une troupe de grotesques hurlants (un chat hystérique, deux serviteurs sadiques, une sorcière perverse). Ils vont, de façon loufoque et avec un humour grinçant, semer terreur et désolation dans le milieu pseudo-intellectuel de l’époque stalinienne, où ne règne que corruption, passe-droit et désert artistique, punissant sans retenue tous les profiteurs, les âmes serviles et les faux amants.
La deuxième intrigue arrive dès le chapitre II . A travers un récit réaliste et poétique, d’une très grande beauté lyrique, y sont retracés les derniers instants de la vie de Jésus, avec, en figure de proue, le personnage de Ponce-Pilate, ambigu et profondément humain.
Le lecteur devra attendre le chapitre XIII pour voir enfin arriver les protagonistes annoncés par le titre : le Maître, écrivain génial mais incompris, que ses échecs littéraires mèneront vers la folie; et Marguerite, sa maîtresse, qui lui vouera un amour sans condition.

Ce n’est qu’après avoir valsé jusqu’au milieu du roman que le lecteur parvient à saisir l’architecture subtile des trois intrigues et la logique qui les unit : Satan arrive au milieu d’une discussion entre deux lettrés où l’existence de Jésus (et donc la sienne) est remise en question. Piqué au vif, il déclare qu’il a en personne assisté au Supplice de Jésus et en narre tous les instants. Le tapage que ce diable fera ensuite dans Moscou aura notamment comme intention de prouver à tous les sceptiques son existence tangible et sa puissance de destruction.
Le récit biblique de Jésus et Ponce-Pilate, relaté par le démon, est en fait une série d’extraits d’un roman écrit par le Maître, mais rejeté comme vile littérature par les intellectuels moscovites, ce qui expliquera aussi les punitions que leur infligera Satan.
Désespéré par sa propre crucifixion littéraire, le Maître disparaît soudainement de la vie de Marguerite qui, pour le retrouver, acceptera d’être la reine d’un bal chez Satan et d’assumer son prénom et sa lignée, en digne héritière de la sanglante reine française Margot ou de la Marguerite sacrifiée du Faust de Goethe.
C’est un roman d’une puissance incomparable car il mêle les genres avec brio, nous faisant tour à tour rire, frémir, pleurer et contempler sans ciller l’humaine condition.
Et nous poser, tout en souriant, la grave question de la dualité de l’âme : par amour ou intrinsèquement, sommes-nous anges ou démons ? Et sous quels traits, par quel chemin, du Mal ou du Bien, peut-on accéder à la rédemption ?

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