Contes, légendes et histoires de ma région, Blanche de Casta, création

par Guy Meria
BLANCHE DE CASTA

Les hordes de paysans s’étaient rassemblées au pied de la colline de Montebello. Orsu Anto qui avait pris la tête de la révolte, scrutait, avec une rage non dissimulée, les murailles du château toutes enveloppées de brume. Son but était de surprendre la garnison, de forcer la lourde porte et de demander des comptes à Antonfossano, le maître des lieux qui terrorisait le pays.

Orsu Anto avait appris que la fronde grondait un peu partout dans l’île contre ces seigneurs cupides et cruels et qu’un mouvement populaire ondulait comme une vague depuis le delà des monts, qu’il ne connaissait pas.
Comme les habitants des campagnes du Nebbio, en effet, il parcourait souvent sa région jusqu’aux confins, mais au-delà….

Les temps étaient particulièrement durs, les récoltes de l’été avaient été mauvaises et l’hiver survenu précocément obligeait les pauvres gens, dépourvus de droit de chasse, à se contenter pour survivre, de racines, de glands, de châtaignes et d’herbes pilées, améliorées un peu par le sel de la Roia.

Malgré cela, le seigneur n’avait pas hésité à prendre sa part et même plus, malgré l’intervention courageuse de l’évêque du Nebbio, Guillaume, et de ses desservants officiant dans les multiples églises proches des castri, des villette et des villae, des casali ou poderi, autant de noms désignant châteaux, maisons et exploitations agricoles.
Orsu Anto et les habitants du hameau de Gregogna , avaient essayé de résister aux sbires d’Antonfossano mais ceux ci n’avaient pas hésité à employer des armes lourdes contre de pauvres hères munis de simples outils agricoles taillés dans le bois d’oléastre. Il est vrai que les seigneurs, en plus des terres, des moulins, des fours et des ponts maîtrisaient également les forges. Cette lutte inégale fut lourde de conséquences car de dépit, Antonfossano fît détruire les maisons et mettre à mort tous ceux qui n’avaient pas eu le temps de fuir ou qui avaient voulu combattre jusqu’au bout. Orsu Anto, dans cette bataille inégale, avait perdu son épouse et deux fils solides qui l’aidaient dans les durs travaux des champs et nul ne sait pourquoi, sa fille fut épargnée. Sans doute son jeune âge, sa beauté, sa chevelure blonde et bouclée avaient freiné la main hargneuse d’un des sbires du seigneur et Blanche s’était aussitôt réfugiée dans le recoin d’une masure encore intacte…..

Près de Giuvan Battista, son grand-père, assis sous un gros olivier rescapé des multiples incendies de l’été, Anghjulu écoutait, sans perdre un seul mot, cette histoire venue du fonds des temps et transmise oralement, de génération en génération. Tout près de là, les hommes avaient construit des murettes, des aires à blé et surtout des pagliagji, ces petites maisonnettes de pierres sèches bien taillées et aux toits recouverts de terre pour assurer leur étanchéité. Tu vois ce pagliaghju, là- bas, dit il en pointant le doigt, sais- tu qu’il en a intrigué plus d’un ? Anghjulu, émerveillé, écarquillait les yeux, se demandant ce que pouvait encore bien lui dire ce grand-père énigmatique, qui avait momentanément interrompu le fil de l’histoire.

Giuvan battista lui raconta alors, qu’ici, depuis toujours, les bergers, et il le tenait de son père qui lui-même, l’avait appris de son père, retiraient leur bonnet en signe de respect et les cueilleuses d’olives faisaient un signe de croix. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier, quel mystère planait sur cet endroit paisible que seul troublait aujourd’hui, le chant des oiseaux et des cigales. Un jour il fît la connaissance de jeunes enseignants qui procédaient au recensement des lieux dits portant des noms de Saints vénérés dans la région. Il leur en signala plus d’un , San Giovanni, San Pietro, San Germano, Sant’ Amanza…. mais il ne put donner un nom à cet endroit, qu’ils regardaient tous deux, toujours avec le même amour, tant était douce sa quiétude mais aussi avec interrogation, tant était surprenant le respect porté par les populations. Un seul mot était venu du fonds des âges, a chjesa, mais nul ne sut jamais pourquoi.

Giuvan Battista reprît le fil de l’histoire pour la plus grande satisfaction d’Anghjulu? préoccupé par le sort réservé à la jeune Blanche…….
Montebello n’était pas le seul château visé par le mouvement populaire. Des castelli ou castri, il y en avait partout dans l’île sur les points élevés que l’on désignait sous le nom de Rochae ou Pietre, dominant plaines, rivières, lieux de passage, églises et hameaux parsemés dans la campagne. Dans la région du nebbiu, la Tozza de Patrimonio, Monte di Tuda, Mont’alto, Rosoli, Pietra all’arretta et Brumica constituaient les pièces maîtresses du dispositif féodal, dont la conquête était imminente. L’évêque du nebbio, sur les conseils de la papauté, avait multiplié bude et plaids dans son église de sainte marie, pour ramener les belligérants à la raison, mais son action fût vaine. Quelques seigneurs, seulement adhérèrent à sa démarche, comme ceux de la Torra de Barbaggio, du castello de Campocasso et de la torra de Casta, qui seront épargnés de la fureur populaire.

Issus pour la plupart des mêmes milieux ruraux que les autres paysans, mais possédant terres et attelages, ils avaient habilement loué les biens fonciers de l’évêché de Nebbio et des abbayes pour y planter, à part de fruit, froment, blé dur, orge, vignes et oliviers. En outre, ils avaient réussi dans leurs affaires, en négociant eux-mêmes leur vin et leur huile, en terre ferme puis, avec le temps, ils s’étaient fait seigneurs. Tout, en dehors de leur tour et enceinte, les distinguait des autres seigneurs qui revendiquaient une descendance comtale carolingienne mais, progressivement, s’étaient affaiblis en morcelant leur seigneurie pour satisfaire les membres de leur lignée et leurs vassaux. Ils se perdaient en querelles intestines, choisissant tantôt un camp tantôt l’autre, au préjudice des populations et de tous ceux qui aspiraient à sortir l’île de son lot de misère.
Orsu Anto, tout en surveillant le moindre mouvement de brume, dans un froid glacial, pensait et repensait à tout cela. Avec les représentants des autres communautés, il avait bien exposé la situation misérable des populations dans les différentes pieve de la région, dans les aringhi, les tribune et les pietre per giura, mais rien n’y fît.
Comme ailleurs, l’assaut qu’il mena fût rude et sanglant et les châteaux de la région tombèrent les uns après les autres. L’évêque Guillaume, conscient d’une vive réaction seigneuriale demanda conseil au Pape. Ce dernier sollicita les villes de Pise et Gênes afin de ramener tout le monde à la raison, non sans avoir jugé et condamné les auteurs de crimes, à l’origine de la révolte paysanne.

Un traité de paix fut signé entre les seigneurs et les représentants des communautés paysannes. Orsu Anto qui avait reçu une vilaine blessure, malgré sa lutte courageuse, ne résista pas aux fortes fièvres qui suivirent et Blanche se retrouva bien seule. Elle fût recueillie par Achille de Campocasso, qui avait épousé Mathilde Spinola, fille d’un riche commerçant pisan. N’ayant pu avoir d’enfant ils adoptèrent Blanche qui reçût, dans leur demeure fortifiée de Vallecalle la meilleure éducation, s’initiant tout à la fois aux lettres, à la musique et aux affaires. Blanche accompagnait de temps en temps, et c’était peu commun pour l’époque où les filles étaient confinées aux travaux domestiques, son père au port de Sancto Florentio, marine de Nebbio, d’où partaient, pour Livourne, les lourds bateaux chargés des produits insulaires. Il lui arriva aussi d’aller à Pise, Sienne et même Florence, avec sa mère, pour faire la connaissance de parents et alliés de la famille. Cette ouverture sur la terre ferme ne fît qu’accroître son érudition, sa curiosité, son goût pour la peinture, la sculpture et la musique. Combien de notables l’auraient voulu pour belle fille, elle qui venait d’avoir quinze ans, non pour la riche dot que pouvait lui procurer Achille de Campocasso mais par le charme , la beauté et l’éducation reçue qui en éblouit plus d’un. Mais le coeur de Blanche battait pour Orlandino de Casta qu’elle avait rencontré à plusieurs reprises, car les Campocassi et les Casta, unis par leurs affaires, se rencontraient souvent. Ils s’entraidaient pour la mise en valeur de leurs terres, pour la gestion de leurs magazzini de Saint florent, pour payer les patrons de navires, quand ils n’achetaient pas eux mêmes des parts de bateaux, qui acheminaient les produits insulaires jusqu’à Livourne, Gênes ou Ostie.
Orlandino et Blanche se voyaient souvent à Vallecalle ou Casta ou bien chez des parents et alliés de leur famille à Pietrallerata, Nebbio ou Nonza.
Mais tu vois, dit le grand-père à Anghjulu, qui l’écoutait attentivement, leur paradis c’était ici. Il désignait la colline qui descendait en pente douce jusqu’au lieu dit chjesa, autrefois couverte d’oliviers ondulant comme une mer jusqu’au pied du Monte Genova, interrompue par endroit, par les champs de blé et d’orge, dans le décor bleu de la mer et du ciel ne faisant qu’un. Orlandino habitait la grosse tour des Casta située au sommet, dominant le plateau de Capu Castincu. Tu verras, je t’y conduirais un jour et te montrerais de vieilles murailles et des amas de pierres. On dit que cet endroit est occupé depuis les âges les plus reculés et que d’étranges pierres ressemblant à des humains ont même été repérées récemment, à proximité.

Orlandino et Blanche empruntaient souvent ces chemins empierrés bordés de murettes pour rejoindre les zones de cueillette et de pâturage. Tout le monde pensait sans le dire qu’ils étaient fait l’un pour l’autre, mais soit par respect mutuel soit pour celui de leurs parents, ils n’avaient pas osé franchir le pas de l’attacar. Les parents eux mêmes qui auraient pu s’en mêler tant était, en ces temps là, leur pouvoir dans les unions matrimoniales ne le firent pas, laissant faire le destin, même si secrètement ils avouaient qu’ils le désiraient fortement.
Leur vœu fût exhaussé car les deux jeunes amants ne purent longtemps retenir cette passion qui les habitait et les rongeait dès la moindre séparation quelle qu’en fût la raison. Leur mariage fût scellé un 15Aôut à la Sainte marie, dans l’église cathédrale du Nebbio par l’évêque Guillaume, celui qui avait négocié la paix entre seigneurs et paysans et qui savait le prix payé par la famille de Blanche. Une destinée heureuse pensait-il, en voyant réunis les nombreux invités des deux familles, nobles et paysans, venant non seulement de la région du Nebbio, mais aussi du Cap corse, de la Balagne et du centre. On pouvait remarquer aussi la présence de nombreux parents et alliés originaires de Pise , de Gênes et de Florence. Nos deux jeunes gens vécurent des moments heureux, non seulement dans l’île mais aussi en terre ferme où ils se rendaient souvent.
Blanche en effet, comme elle le fit souvent avec son père, gérait les affaires familiales avec Orlandino, qu’il s’agisse de l’exploitation des terres familiales ou du commerce de leurs produits. Elle parcourait souvent les sentiers de la région à la rencontre des populations et par temps de disette n’oubliait jamais de partager les récoltes avec les pauvres, apportant ici du blé, des fruits secs, là du réconfort ou des soins.
Mais voilà parfois le malheur s’acharne et détruit de belles harmonies, soupira Giuvan battista devant un Anghjulinu au visage inquiet….

Un jour, Blanche fut clouée au lit par une grosse fièvre. Plusieurs médecins de la région et même de Pise, vinrent à son chevet qui lui prodiguèrent sans succès tisanes, drogues et divers produits médicinaux dont ils avaient le secret, mais rien ne permit de l’enrayer. Elle s’affaiblissait de jour en jour et en était terriblement consciente. Elle mourut vers cinq heures du soir dans les bras d’un Orlandino, effondré de douleur et inconsolable, malgré le soutien des nombreux parents et amis venus de toute la région. Il souhaita rester seul et la veilla toute la nuit. Au petit matin il l’enveloppa dans un drap blanc brodé d’or, un de ces draps achetés à Florence, au cours d’un de leurs voyages, il ouvrit sans que nul le sache, la lourde porte du château et descendit la colline aux oliviers, tout en pleurs, serrant fortement l’épousée, la douce amie, sa reine, sa compagne dont les cheveux blonds et tressés traînaient au vent d’ouest, effleurant tantôt une branche de myrte, d’arbousier ou d’olivier, tantôt le sol, ce sol qu’ensemble ils avaient maintes fois foulé, main dans la main, avec ces éclats de rire qui émerveillaient jusqu’à en pleurer de joie, bergers et laboureurs fréquentant les mêmes lieux. On dit qu’il l’enterra dans un lieu dont seuls ils avaient le secret, une sorte de cercle de pierres bien taillées, prolongé par des murs et qu’il fréquenta tous les jours jusqu’à épuisement. Était-ce l’emplacement d’une sépulture dolménique comme on voit ailleurs dans les Agriate, était ce l’emplacement d’une vielle église primitive détruite par les maures ? Nul ne pût apporter de réponse.

Deux ans avant son décès, Orlandino fît ériger sur le même emplacement une petite église polychrome, de plan simple comme toutes celles bâties dans la région du Nebbio et demanda aux siens d’y être enseveli. Il emportait dans sa mort le souvenir de celle qui l’avait hanté pendant ces nuits de solitude, jusqu’à en perdre le sommeil, là haut dans sa tour exposée aux quatre vents. Il la rejoignait maintenant, reposé, le sourire aux lèvres.
Et sait on où est cette église demanda Anghjulu au grand père ? Giuvan Battista connaissait la réponse mais fît durer l’attente. Il raconta alors, que bien des années passèrent et qu’au début du 16 ième siècle la région des Agriate connût régulièrement des descentes barbaresques, les campagnes se vidèrent ou en tout cas ne furent plus occupées que temporairement. L’église fut sans doute pillée et détruite par ces infidèles, comme tant d’autres dans la région. On en perdit la trace car les pierres bien taillées avaient sans doute été ré- utilisées ailleurs. Plus tard, les hommes revinrent sur ces terres nourricières, qu’ils soient bergers ou cultivateurs souvent en conflit pour des limites de propriétés, mais ensemble ils sculptèrent cet espace, avec ses prese cultivées en blé ou en orge, protégées par des murettes, avec ses collines plantées d’oliviers, avec ses aires à blé, ses pagliaghj aux formes multiples, isolés ou groupés. Giuvan Battista, enfant en avait connu plus d’un puisque lui même, aidait son père dans les durs travaux des champs. Il lui arrivait souvent, en période hivernale, de faire paître ses brebis près du pagliaghju de la chjesa et un jour après une nuit de pluies diluviennes, celles qu’apporte le vent de nord est, son regard fût attiré par une pierre située à la base du modeste édifice.
Il lui sembla reconnaître un motif qui ressemblait étrangement à ceux qui ornaient la petite église de Saint Michel de Murato et qu’il avait vu un jour de foire. Il n’osa pas toucher cette pierre, miraculeusement dégagée par la pluie mais s’empressa de signaler sa présence aux jeunes enseignants qui recherchaient encore, la trace de l’église de San Salvadore. Quelques semaines plus tard ils procédèrent à une fouille minutieuse et dégagèrent des murs superposés construits à des dates différentes et semblant appartenir à deux ensembles bien distincts. Un beau matin ils mirent à jour les fondations d’un autel et d’une piscine baptismale.

Anghjulu buvait les paroles du grand père qui avait marqué un temps d’arrêt avant de dévoiler le secret ou la magie du lieu. Oui, c’était bien une église et on tenait maintenant l’explication du respect porté depuis toujours, à ce modeste pagliaghju, par les populations des campagnes. Les fouilles continuèrent et quelques jours plus tard, elles permirent la découverte de deux absides superposées. La première, sans doute repérée par Orlandino et Blanche au cours leurs nombreuses promenades, avait reçu la sépulture de l’amoureuse disparue prématurément, la seconde réalisée dans l’église que fît ériger Orlandino avait reçue sa propre dépouille.

Ainsi nos deux amants s’étaient réunis pour l’éternité et malgré le temps, la destruction de l’église connue aujourd’hui sous le nom de San Salvadore de Casta, la construction du pagliaghju, les hommes, sans le savoir avaient respecté ce lieu mais au delà, par leurs gestes simples, inexpliqués et transmis de génération en génération, permis de retrouver les deux églises. On dit que les archéologues ont trouvé un collier de verrerie fine, c’est sans aucun doute celui que posa Orlandino sur la poitrine de Blanche avant de la recouvrir de pierres.

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