À son image Jérome Ferrari Actes Sud

À son image

Jérôme Ferrari

 

 

 

 

par Jean-Marc Graziani

L’histoire, telle qu’on peut la lire sur la quatrième de couverture, c’est celle d’Antonia, jeune femme corse flânant sur le port de Calvi qui reconnait Dragan parmi un groupe de légionnaires. Dragan, ami/amant? rencontré autrefois pendant la guerre en ex-Yougoslavie. S’en suit l’abîme d’une nuit à évoquer le passé et, déjà, la mort, au fond d’un ravin, sur le chemin du retour, Antonia éblouie au détour d’un virage ; l’asphalte là-haut vierge de toute trace de freinage.
Antonia est morte, et on va dire sa messe. Pas n’importe qui ! C’est son oncle et parrain qui est contraint de la célébrer. Lui qui l’a toujours aimée, viscéralement. Lui aussi qui, par un cadeau, a décidé de sa vocation. Un véritable appareil photo (on devrait toujours réfléchir quand on fait ce genre de cadeau à un enfant). Un présent qui, sitôt reçu, va révéler Antonia à elle-même. Elle sera photographe. Étrange photographe dont on ne retrouve pas le moindre portrait pour figurer sur sa pierre tombale, et qui, par ce simple fait, semble promise à disparaitre avec la mémoire des siens. Sauf qu’Antonia, presque malgré elle, a laissé ici-bas sa part la plus intime : ses clichés ; certains pas même développés, et que l’auteur au gré de son impudique puissance nous dévoile, la recomposant peu à peu. Ainsi, articulant ses chapitres selon les instants liturgiques de cette messe de requiem, Ferrari nous révèle Antonia telle qu’elle fut : sensible, entière mais versatile, chaque image d’elle, comme punaisée au mur devant nous, dessinant en creux le portrait de l’absente. D’abord la fascination toute enfantine de sa première réussite, lorsque soudain tout s’aligne, la lumière, l’oeil, le doigt, la chance. Mais, très vite, l’ennui et la désillusion d’un espace qui parait trop étroit, sans horizon, empli de faux sujets. Et là, à l’image d’Antonia, c’est la Corse que Ferrari s’applique à dépeindre, par petites touches, si familières parfois. Il décrit les petits riens qui font un tout : les prêtres que l’on ne comprend plus, les « chiavadoghji » où l’on baisait à l’arrière des voitures, les presque-épouses de dix-sept ans…
Et ces événements qui, de près ou de loin, comme des bornes kilométriques, ont marqué le défilement de notre jeunesse : Bastelica-Fesch, Tralonca, et les années de sang…. Il raconte aussi et surtout la désillusion. Celle d’Antonia, séduite, puis déçue juste après, lucide devant le défilé des masques : les masques des amis qui se déguisent en « guerriers ou en journalistes sans même parvenir à prendre leurs rôles respectifs au sérieux. » Antonia voit le ridicule qui affleure dans le sérieux des hommes, le grotesque qui fait sourire lorsqu’il faudrait pleurer, le vernis qui s’écaille quand leurs grandes idées passent à l’épreuve de leurs faiblesses, de leurs égoïsmes, à l’épreuve du temps.

Chez Henri Orenga, où Musanostra nous avait conviés, dans cette lumière horizontale qui étirait les ombres, l’auteur avait fait une confidence ; répondant à la question, qu’on se devait de lui poser, de son traitement du nationalisme (beaucoup l’attendaient sur ce sujet), il avoua sa certitude d’avoir à s’en expliquer durant toute la promotion du livre (en Corse tout du moins). Je ne l’avais pas encore lu et m’attendais, au regard des commentaires de la presse nationale, à un carnage. Mais je fus surpris, à la lecture, de la retenue avec laquelle il avait traité le sujet : à équidistance de tous les autres thèmes évoqués dans ses pages, sous l’angle familier pour lui de la comédie humaine, celle qu’on se joue à soi-même avec le plus grand sérieux. Et s’il emprunte parfois, l’air de rien, les chemins de cartes postales si éculées que le soleil les a fait blanchir sur les présentoirs, Ferrari le fait à dessein, pour démontrer au final que, face aux vérités intangibles, les particularismes n’ont rien de particulier, que seul l’Homme demeure, l’universalité de ses appétits et de ses angoisses, et toujours, pour ceux qui savent ouvrir les yeux, cette même lassitude. Ainsi, avant même que l’oeil d’Antonia n’accède à une certaine profondeur en promenant son appareil sur les champs de batailles yougoslaves, les récits de ses deux prédécesseurs photographes de guerre Gaston C. (en Tripolitaine, années 1910) et Rista M. (dans les Balkans, première partie du XXe), comme des repères étalon qu’on aurait placés à coté d’un objet pour en définir la grandeur, viennent mettre en perspective son histoire, anticipant l’inéluctable fin ; celle annoncée dès le début mais qu’on n’accepte pas encore. Car à l’instar de ses pairs, Antonia succombe tout d’abord à cette sensation de n’exister véritablement qu’au contact de la mort, à cette sidération obscène que produisent ces corps « dont elle ne peut plus détourner les yeux ». Et comme si elle n’observait qu’un seul cadavre au milieu d’un gigantesque charnier, ce mort-là la renvoie à tous les autres morts, à tous les autres charniers, ailleurs, autrefois, demain, et elle ressent la défaite des hommes. La défaite aussi de cette photographie qui se voulait témoignage, victoire sur le temps, et qui n’est plus qu’illustration. Illustration de la débâcle, rajoutant de l’obscène à l’obscène, jusqu’à devenir trophée pour de trop souriants bourreaux.

Il y aurait encore tant de choses à dire, mais j’ai atteint mon quota de mots. J’ai dévoilé plus que je ne voulais le faire. Il y aurait tant de choses à dire… Sur la photographie en tant qu’art… Sur le rapport ambigu de l’image et du temps… Sur la lassitude de ces yeux qui ont vu les choses de trop près ; au point que, là-haut sur la route… l’asphalte est vierge de toute trace de freinage.

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