Rentrée littéraire à Ghisonaccia

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par Catherine Vincensini

C’est à la médiathèque de Ghisonaccia, tenue par Christine Fazi et Véronique Della Tommasina, que Musanostra, association culturelle basquaise, invitée par les deux responsables et la mairie de la ville, a présenté le samedi 19 octobre après-midi ses coups de cœur en cette rentrée littéraire.

Devant un public nombreux très en demande d’informations pour ses lectures à venir, Janine Vittori, Marie-Dominique Bacchini, Marie-France Bereni-Canazzi, Anne Marie Sammarcelli, Gérard Guerrieri, Cathy Vittori, Anne-marie Amoretti …ont présenté des romans pour tous les goûts. 

Marie-France a précisé, en introduction : « Cette année il y a près de six cents nouveaux ouvrages et il fallait en choisir quelques uns… » On imagine aisément le défi ! Voici un aperçu des interventions.

La présentation riche nous a amenés à découvrir des titres moins évoqués par les médias et d’autres, très prisés par les chroniqueurs.
L’un des intervenants a été séduit par trois romans : La vraie vie, d’Adeline Dieudonné (prix Première Plume, prix du Roman Fnac + prix Filigranes) ; Á son image, de Jérôme Ferrari (prix lit. du Monde) ;  Salina, les trois exils, de Laurent Gaudé, roman lyrique qui reprend l’intrigue proposée dans la pièce de théâtre du même titre, et abolit frontières spatiales et temporelles.

Á propos de La vraie vie (éditions L’iconoclaste), une lectrice relève que pour un premier roman, d’une inspiration sombre et poétique, il s’agit d’une réussite. C’est l’histoire d’une famille peu recommandable, famille composée d’un père géant, taciturne et brutal, alcoolique et violent,  une mère éthérée et craintive, la narratrice(10 ans) et son petit frère (Gilles, 6 ans). La « vraie vie » des enfants est très difficile. Dans le pavillon banal, ils s’inventent donc toutes sortes d’aventures, ils ont besoin d’imaginaire.  Survient  un accident qui fait que la narratrice veut tout effacer de cette vie, revenir en arrière, d’où son envie de construire une machine à remonter le temps. Une sorte de conte noir, tenu par une écriture étincelante. 

Jérôme Ferrari est bien connu des lecteurs, rappelle Marie-France. Avec Á son image, édité chez Actes Sud, l’auteur livre un récit particulièrement bouleversant et interpellant. Antonia, jeune femme photographe, décède au détour d’un virage après avoir pris des photos d’un mariage. Son oncle et parrain, qui est devenu prêtre, qui lui a offert son premier appareil photo, officie pour la messe de requiem pour sa nièce, retraçant des épisodes de sa vie. Jérôme Ferrari remonte le temps en se servant de la relation d’Antonia à la photo pour en faire une profonde méditation sur l’Image. La jeune photographe, lassée des images de a vie du village, entreprend de faire pour elle des photos de morts de la lutte armée indépendantiste. Saisir la mort. Ce besoin s’étend à la Yougoslavie en guerre. Mais elle ne développera jamais ces photos, impossibles à regarder. L’auteur traverse l’histoire du XXe siècle à travers la photographie, qui souffre d’un excès ou d’un déficit de signification. La photo des vivants ? « Á chaque fois que se déclenche l’obturateur, la mort est déjà passée. Ambiguïté de ce besoin de figer un instant pour atteindre l’éternité », car « Dieu a fait l’homme à Son image… Mais la photographie ne dit rien de l’éternité, elle se complaît dans l’éphémère, atteste de l’irréversible et renvoie tout au néant ». 

Jérôme Ferrari explore les liens ambigus entre l’image, la photo, et le réel et la mort. Il pointe du doigt la puissance des photographies et la façon dont elles bouleversent le rapport au temps. 

Emmanuelle Mata, enseignante à Ghisonaccia, séduite aussi par le récit,  lit avec une émotion palpable une phrase du roman, une longue phrase, un art que l’auteur maîtrise si bien. 

« Laurent Gaudé a une relation privilégiée avec Musanostra, il a notamment  présidé un des concours de nouvelles que nous avons créés », précisent les chroniqueurs, qui avouent avoir été une fois de plus enchantés par l’auteur, publié chez Actes Sud.

Le roman débute par une scène dans un désert. Malaka, l’un des trois fils de Salina, doit raconter la vie de sa mère à l’entrée du cimetière afin qu’elle trouve un repos refusé par la vie. Car Salina, petite fille abandonnée, recueillie par un clan qui la considèrera toujours comme une étrangère, connaîtra le mariage forcé, la guerre, l’exil, l’humiliation et la solitude. Au fil du récit, Salina est décrite comme une héroïne, une femme de larmes, de vengeance et de flamme, à l’image de cette Afrique, terre mythique, lumineuse, mais terre de migrations et de violences. Laurent Gaudé invite le lecteur à la construction d’un mythe en donnant à sa plume un souffle épique et intemporel.

Gérard Guerrieri, fidèle de Musanostra, chroniqueur ciné et littérature, acteur et réalisateur, lit un extrait du roman.

Janine Vittori présente plusieurs livres et souligne les qualités et faiblesses de ceux évoqués : notamment Où vivre, de Carole Zalberg, très beau livre chroniqué sur musanostra à lire absolument

Marie-France Bereni Canazzi propose de découvrir Les nuits d’Ava de Thierry Froger, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, ça raconte Sarah, ou encore Frère d’âme, de David Diop…Evasion de B Whitmer et quelques autres titres comme La fille au Leica ou et J’ai couru vers le Nil de El Aswani, auteur égyptien qu’elle lit depuis des années

Elle a particulièrement aimé le roman de Simonetta Greggio Elsa mon amour qui dévoile de façon réaliste un pan de vie qu’a dû vivre la célèbre romancière italienne

Marie-Dominique Bacchini annonce ses choix, faisant remarquer que les histoires familiales ont retenu l’attention en cette rentrée.  Une douce lueur de malveillance, de Dan Chaon ; Douce, de Sylvia Rozelier ; Trancher, d’Amélie Cordonnier ; Je voudrais que la nuit me prenne, d’Isabelle Desesquelles. Elle évoque également My absolute darling et La vraie vie

Une douce lueur de malveillance, roman américain publié chez Albin Michel, est présenté comme un thriller psychologique. Cependant, sa richesse le rend inclassable, atypique. Il relate le moment où la vie rangée d’un thérapeute de Cleveland déraille. Il explore aussi la complexité des relations familiales. Le style de l’auteur a marqué Marie-Dominique qui voit en D Chaon en lui un grand écrivain.

Dustin, psychothérapeute, apprend la sortie de prison de son frère adoptif condamné pour le meurtre de leurs parents et d’une partie de leur famille, et finalement innocenté. Dustin s’intéresse alors aux crimes non élucidés de la région, notamment à une série de disparitions dont lui parle un de ses patients, un ancien policier. Le roman tire sa force non seulement de son style, de la construction de la narration, mais aussi de la complexité des portraits et dans la façon dont ils interagissent les uns envers les autres. Une œuvre forte, saisissante. 

Douce, éditions Le Partage,est le roman de l’amour fou, de la complexité des relations amoureuses. « Douce » est le surnom donné à la narratrice par son amant de vingt ans son aîné, très charmeur, qui l’entraîne dans les rouages de la passion. Ils sont éloignés géographiquement. Le corps est tout d’abord en demande, puis vient le cœur. Il s’avère que cet homme est manipulateur, menteur, volage. Le récit pourrait être classique, mais Sylvia Rozelier crée un roman de l’intime qui analyse un engrenage, durant huit années, complètement destructeur, qui ira toutefois de la trahison à la renaissance. Un récit percutant.

Dans Trancher, éditions Flammarion, l’action se déroule au sein d’une famille en apparence idéale. Mais l’épouse est une femme qui vit dans la tourmente du harcèlement verbal de son conjoint, violence des mots, qui ne laissent aucune trace apparente. Les injures immondes éclatent n’importe quand, dans l’intimité, devant les deux enfants spectateurs atterrés. La question que se pose la narratrice est simple : rester ou partir. Ce livre est le roman d’un amour ravagé par les mots. Le texte est écrit à la deuxième personne du singulier, ce qui permet au lecteur de plonger directement dans la tête de l’héroïne, qui s’écrit à elle-même dans un journal intime. Le combat féroce qu’elle mène dans sa tête entre hésitations et sentiments, pour trouver la force de trancher est exposé d’une plume alerte.  

Je voudrais que la nuit me prenne, éditions Belfond, est un roman poignant. Loin du bruit du monde, Clémence, gamine de huit ans, grandit auprès de parents fantaisistes, dans un foyer plein d’amour. La puissance des souvenirs côtoie un passé lumineux. Entre trouble et éclairs de joie, l’auteure explore le lien fragile et inaltérable qui nous unit à nos plus proches. La noirceur gagne toutefois le récit avec la lucidité de Clémence.

Anne Marie Sammarcelli prend ensuite la parole pour parler d’un polar qu’elle a beaucoup aimé, L’Égarée, de Donato Carrisi, publié chez Calmann-Lévy. Il est déjà très connu, c’est un des auteurs de thrillers le plus lu dans le monde ! Ce roman est la suite du Chuchoteur, la suite donc des aventures de l’enquêtrice Mila, héroïne atypique, qui va s’intéresser à des personnes disparues. Un labyrinthe secret plongé dans l’obscurité, un bourreau qui y enferme ses proies, une victime qui parvient à s’échapper mais sans le moindre souvenir sont les éléments de cette enquête à hauts risques pour celui qui continue à agir dans l’ombre. Une histoire qui plonge le lecteur dans les méandres du mal. Anne Marie affirme qu’il s’agit là d’un polar impossible à lâcher.

Cathy Vittori, quant à elle, a succombé au dernier roman d’Amélie Nothomb, Les Prénoms épicènes, publié chez Albin Michel, alors qu’elle avoue ne pas lire automatiquement l’auteure très médiatisée.
Une précision : les prénoms épicènes peuvent être à la fois masculins et féminins. Amélie Nothomb choisit ici les prénoms de Claude et Dominique. Ils forment un couple qui a une fille appelée Épicène. Le récit explore l’histoire d’une relation entre un père toxique et son enfant. Claude est en effet un homme froid et calculateur, qui utilise sa femme et son enfant comme des pions. Á la suite d’une séparation avec sa copine, Claude décide de déménager. Épicène, prise entre amour et haine, va tenter de résister à son père dont elle a compris le pouvoir de nuisance. Cathy a lu ce texte court mais intense d’une traite. 

Pelo et Lua, de Philippe Moncho, est le dernier récit présenté. L’auteur de ce très beau roman d’amour est présent, il dédicacera son livre en fin d’après-midi, après avoir répondu aux questions sur ce qui le pousse à écrire, ses personnages, ses choix narratifs, ses projets…Ce musicien poète est célèbre pour ses albums musicaux de grande qualité car il est guitariste et compose, en plus d’écrire.

A la fin de la rencontre, boissons et frappe seront offertes par la médiathèque dans une ambiance détendue, et les commentaires sur les œuvres continueront d’animer les conversations et les esprits.


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