Le Républicanisme corse, Jean-Guy Talamoni éditions Albiana 2018

par Sophie-Demichel Borghetti

Une genèse d’anthropologie politique

« La discipline est un principe de contrôle de la production du discours. Elle lui fixe des limites par le jeu d’une identité qui a la forme d’une réactualisation permanente des règles. »

Michel Foucault, « L’ordre du discours »

Avec Le Républicanisme corse, Jean-Guy Talamoni nous donne à voir un Eveil politique et ontologique.

Ce texte est l’histoire d’un éveil, ou plus précisément la déconstruction de ce processus, fulgurant dans l’histoire, où, lors d’une « expérience » politique, la promulgation en Corse par Pasquale Paoli de la première Constitution démocratique contemporaine, se mit en place une structure de gouvernement républicaine radicalement innovante.

C’est en quoi il est peut-être plus judicieux de parler d’« Eveil » que de « Lumières », indication d’un période si vaste et si protéiforme,  terme doté d’une terminologie relevant de l’intraduisible, où il est parfois aisé de se perdre et d’inclure tout et son contraire. Mais l’événement singulier dont parle le Républicanisme corse, qui fut la volonté de soumettre tout gouvernement à une constitution à visée proprement libératrice est bien un éveil propre, inouï, à ce que doit être un républicanisme spécifique.

Dans la puissance de cette évocation, qui s’appuie sur une démonstration exégétique, le « génie » – au sens de capacité à révéler-, de Jean-Guy Talamoni, est d’avoir souligné à quel point l’axe fondamental de l’œuvre politique de Pasquale Paoli tenait dans particulièrement dans une distinction radicale : celle entre la « foule » et le « peuple », distinction que l’on retrouve aux origines de la philosophie machiavélienne, et qui fondera profondément l’Esprit de la révolution qui a fait événement alors.

Ce « critère objectif de distinction entre la multitude et le peuple » est bien identifié comme le saut concret, politique, opéré par ce passage au républicanisme, au principe « submissif » de la volonté d’un bien commun, même à l’encontre de l’addition des besoins immédiats privés.

Et ce que montre parfaitement ce texte, c’est que cette distinction s’établit par la force propre du droit, par la remise à jour de la modernité inouïe de la distinction machiavélienne entre la règle et la loi : Il ne peut y avoir d’obéissance à une loi abstraite sans, qu’aux marges mêmes de cette loi, s’infiltrent des modes alternatifs, des « règles » qui vont permettre d’adapter une loi à une situation en cas de crise.

« Les hommes ne font le bien que par nécessité. Mais dès qu’ils ont le choix et la liberté de commettre le mal avec impunité, ils ne manquent jamais de porter partout la confusion et le désordre. (N.Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live)… C’est bien pourquoi il faut permettre à qui pense et détient les armes du pouvoir, des exceptions à la loi, des règles, qui seront des règles de calcul, pour se donner les moyens de déterminer les conditions de la liberté.

L’horizon efficient ici présenté est bien celui d’une liberté qui ne serait pas une liberté ridiculement « absolue », où tout serait permis , à savoir ne reposant sur rien et qui finit inévitablement par se traduire le chaos – ou ce que Hegel appelait la « liberté du vide » – ; mais d’une liberté reposant sur le principe d’un « devenir sujet ». Le droit ne se fonde pas ainsi sur la domination, mais bien sur cette nécessité d’un devenir pour tous ce sujet que l’on n’est pas d’abord naturellement, en s’appuyant sur les accidents, les obstacles : tout comme le marin ne lutte pas contre la mer, mais s’y tient debout !

La règle s’applique au « cas », permet d’adapter la loi à la situation. C’est cette forme de la réhabilitation du « calcul » pour la paix à venir, cette forme de gouvernance que Machiavel appellera la « ruse », dont l’utilisation raisonnable, « éclairée », saura infléchir les volontés multiples de la foule vers la nécessaire constitution d’un peuple. C’est le développement de la vertu incluant l’utilisation de la ruse qui crée le peuple. C’est bien le principe même de la politique comme Fiction, fiction utilitaire, fiction supérieure, que réaffirme ce texte comme principe du droit, du droit comme mode d’inflexion de l’esclavage vers la liberté.

C’est le principe de « vertu » – au sens de puissance et de courage -, principe incluant l’usage de la ruse dans le mode par lequel le Prince – personnage ou instance – va l’imposer aux hommes, va le proposer à ses pareils comme seule conduite à tenir, c’est ce principe qui crée le Peuple, qui fait d’une foule obsédée de nature par ses intérêts immédiats et particuliers, un peuple dont la liberté est tenue par une volonté commune, enfin reconnue comme telle.

Nous sommes bien ainsi dans l’ordre de l’Imaginaire – l’imaginaire anthropologique : pour citer l’auteur, non, « la vérité n’est pas morale, mais politique », en tout cas en ce qui nous concerne ici, la vérité d’un « devenir peuple ».

Il s’agit de comprendre que la valeur, l’exemplarité de la vie politique tient dans cette force créatrice – exprimée par Machiavel comme « virtu », à comprendre comme puissance (ou courage) davantage que comme au sens moderne de « vertu », qui impliquerait une obéissance à des normes qui ne prendraient en compte ni la situation, ni l’action.

Or, la « vertu » politique propre est cette force créatrice qui se sert de l’occasion, de la « fortune »- , pour donner aux hommes « éclairés » l’occasion de choisir leur devenir. C’est cette force qui permet la conversion de la foule en peuple.

C’est de ce processus de Conversion que nous parle le Républicanisme corse ; de ce processus qui est avant tout processus de libération. Et ce saut est la conséquence de l’éveil à cette nécessité pour accéder à la liberté ; d’où également la présence, au cours de ce texte de la figure du « rédempteur », opérateur objectif de la libération d’un peuple, figure à l’horizon de cette libération,  non par « magie » ou messianisme, mais parce qu’il est, il a été cet homme qui le premier a « vu », et peut transmettre.

 « On ne peut pas qualifier de désordonnée une république où l’on voit briller autant de vertus : c’est la bonne éducation qui les fait éclore, et celle-ci n’est due qu’à de bonnes lois ; les bonnes lois, à leur tour, sont le fruit de ces agitations que la plupart condamnent si inconsidérément. » (N. Machiavel, Le Prince)… La construction du sujet politique ne peut se faire qu’à l’horizon et par le moyen de l’éducation, d’une éducation elle-même « soumise » au « bien public » comme horizon, et à la conversion au processus singulier de libération comme fondement nécessaire.

Certes, nous sommes loin d’une illusion de pureté d’inspiration rousseauiste ; mais fort heureusement : Plutôt que de proposer en modèle un traité fermé d’éducation impossible, Pasquale Paoli nous ouvre un monde à faire maintenant, par un mode possible de conduites à tenir pour un devenir vertueux, à savoir un devenir actif.  Le projet à venir est projet singulier d’être, de conduites singulières.

Affirmer ainsi, en suivant l’injonction machiavélienne, que l’acte ne vaut que dans ses effets, ne se réduit pas à la simplification trop souvent transposée si facilement dans l’assertion que la fin « justifierait » les moyens,  assertion à laquelle on s’arrête si facilement pour n’en retenir que le jugement idiomatiquement négatif d’un esprit démoniaque. Non ! Radicalement non !

Ce que nous rappelle ici si justement l’anthropologie effectuée par Jean-Guy Talamoni est que l’œuvre de Machiavel, dans l’esprit qui a inspiré Pasquale Paoli relève bien d’une forme d’utilitarisme, mais d’un utilitarisme supérieur, « réveillé » : Forcer parfois le chemin encombré des obstacles posé par chacun au profit du Bien de tous.

Et c’est bien de ce processus qu’il est question dans Le Républicanisme Corse: un processus de conversion, par la modifications des conduites, à l’éveil de chaque homme, de chaque femme, à sa propre possibilité de devenir sujet et de devenir sujet libre.

A la lecture de ce texte, il apparaît sensible que Pasquale Paoli devait penser que si ce processus échouait en Corse, il échouerait partout ailleurs. Ce lieu – géographiquement et temporellement, fut – comme il en est fait ici l’exégèse – et reste celui de tous les possibles de cette élévation à un sujet politique qui permette de fonder un peuple. Et si cet événement n’a pas lieu ici, jamais il n’aura lieu ailleurs !

Il a eu lieu…Même si le coût, pour Pasquale Paoli, a peut-être été d’avoir eu raison trop tôt. Mais s’il a été oublié depuis, c’est de cette origine-là que cette anthropologie nous invite à reprendre notre désir politique d’être sujet libre d’un peuple libre.

 Tel est le sens de ce livre qui est l’écriture d’une trace, trace ineffaçable et marquée à jamais dans notre inconscient collectif politique, ce livre qui – pour citer l’auteur – donne les mots d’« un imaginaire complexe et polyphonique plus qu’un « récit national » ». Et cette trace est et doit rester source d’actes ; source d’actes à venir, non seulement d’actes politiques communs, mais bien surtout d’actes propres, venant de chacun de nous, de ces projets singuliers de conversions vers un « désir à tenir », un courage à garder : actes par lesquels seul adviendra ce Peuple à venir.

Telle est la porte que veut, que peut, nous ouvrir aujourd’hui la lecture indispensable du Républicanisme corse.

Sophie-Demichel Borghetti

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