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Articles

Avant l’oubli du père

ARTICLE – Marie-France Bereni Canazzi présente le premier roman d’Anne Pauly, Avant que j’oublie, publié chez Verdier. Remarqué dès sa parution, il s’est vu décerner le  Prix du Livre Inter 2020

Autobiographie

Dans ce roman la fiction interroge car tout au long de l’œuvre, l’auteur place des signes pour indiquer au lecteur que la dimension autobiographique est bien présente.

C’est le récit de la mort du père, assumée par Anne et son frère Jean-François. On est dans une chambre près du corps et il s’agit de gérer la situation.

On apprend que le père, Jean-Pierre Pauly, souffrait d’un cancer et que sa vie n’avait pas été facile ; ses enfants sont marqués par ses crises de violence , par son alcoolisme, par tous ses excès. Anne, la narratrice,  voudrait s’entendre mieux avec son frère. Elle recense, à l’hôpital, puis dans la maison de famille où il vivait seul, les petites choses matérielles qui constituaient le quotidien de ce père si proche et si ingérable dont elle ne supporte pas l’absence définitive. En fait dès la première page, ces objets en disent long sur leur propriétaire, ses idéaux, ses occupations, ses relations aux autres.

La violence de l’amour

Plusieurs visages s’imposent , celui de la mère tout d’abord, présentée dans sa bonté, appréciée, prise en pitié sans doute car très malmenée par son époux ; elle apparait comme une victime expiatoire, celle dont  soir après soir le père d’Anne embrasse la photo dans un cadre embué. Le curé, l’ami André, la femme désirée, Juliette, amour de jeunesse retrouvé par téléphone et tant d’autres. Mais Jean-Paul, le père, les éclipse tous par ses prouesses, son intempérance, son originalité.

Le pouvoir de la littérature

Anne aime les mots, elle aime les livres et aime son père qui bien qu’agaçant, maintient toujours pour elle, avec elle, une relation privilégiée. La mort de son géant, malade, qui portait une prothèse pour remplacer sa jambe coupée, la plonge dans ses souvenirs et sa solitude. Heureusement, ainsi va la vie, il y a sa compagne, son amoureuse qui va l’aider à passer cette épreuve. De nombreux passages évoquent les ivres du père, le rapport à la culture.

C’est un livre hommage à  son père, un homme écorché vif, un révolté qui n’a pas su dépasser les traumatismes de l’enfance , un iconoclaste respectueux qui a  laissé une image de lui morcelée et confondante.

En savoir plus

Anne Pauly, Avant que j’oublie, éditions Verdier.

Articles

Boire les secondes échouées

par Stephane D. 

Du confinement, si vous n’y preniez pas garde, tout vous contraignait à faire comme il fallait, 
au mieux, toujours au mieux.  Quel temps précieux où tout se régulerait !
Et sans comprendre les injonctions, Je vais à contre temps, 
de ce qui nous est conté, compté, filtré et décompté, 
Magie de la torsion du temps. 
Je compte les moutons, dans les coins de ma maison, et sur les étagères, et dans le ciel bleu, ceux qui filent sous le vent et je souffle sur la poussière des meubles, et je la fais voler dans la lumière et partout, dans mes cheveux. 
Pas de corps qui s’étire, ni se plie à la rigueur, 
je compte les battements du cœur, je prends mon poul, je peins mes cils. 
Pas de clause alimentaire, ni de recettes de sorcières, 
je bois les secondes échouées, comme les gouttes de pluie sur la joue tendre des  trèfles, que je vois de ma fenêtre ouverte, ouverte par tous les temps, simples, composés, présents, jamais futurs, ouverte jour et nuit. 
Le jour me donne le jour, la nuit me rend la nuit. 

Et déchaînés les orages des yeux qui s’engouffrent  dans la gorge
et plient la bouche en deux, 
sans savoir pourquoi, ni comment, 
comme des adieux brutaux, irraisonnables.
Quels adieux, pour quelles histoires de pluie? 
Roulez, roulez orages dans les yeux!
Pas de lecture appliquée, ni dictée, ni commandée, 
tous mes livres sont ouverts, 
au sol sur les tapis froissés, 
et d’une phrase à l’autre, jouer sur les mots, partition et clé d’introduction. 
Jamais de Fin. 
Et volent les mots qui se posent sur mes mains, papillons à l’encre de Chine,
Marché aux puces des Révolutions, 
les mots silencieux comme les lucioles.
Pas de cours de chant virtuel sur réseaux
ni violon, ni clarinette;
Les merles jouent à me réveiller 
et roucoulent les colombes sur le figuier, à me malmener du désir distancié ;
et au soir tombé les chauves souris me donnent l’heure et le La,  
la belle heure, celle entre chien et loup,
l’heure de sortir,  chanter pour un voisin, 
de l’autre côté, 
interlude et broderie de joie, par dessus le chemin,
avec un autre humain fait de la même joie 
et de la même boue. 
Musique des ondes  FM, en Soul et sous la douche, 
gouaches fraîches sur la toile cirée 
où le doigt dessine dans la farine et le sucre éclaté ,
les recettes d’un boléro et d’une biguine et du pied frappé sur les aiguilles des talons.

Valse lente du temps se déroule, m’enroule et m’enlève.

Temps du confinement, pour chacun le sien,
le mien se multiplie et s’arrange d’un rien. 
Réveil annoncé, bruit, flux rapide 
et le temps recadré, dans les cadrans du 11 mai. Fin du sortilège. 


Concours

Concours jeunes auteurs Primamusa

Nous y voilà !

Le 11 avril , résultats prix Primamusa :

Le texte lauréat est :

Une longue nuit, de F Billieux

Félicitations Fantine !

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8 avril

dernière délibération…

Les 3 textes encore en lice à cette heure ci :

Les 5 sens de Noël

Une onde d’encre

Une si longue nuit

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Le concours Primamusa (jeunes auteurs jusqu’à 18 ans ) sera remis au lauréat qui se trouve parmi les 5 textes retenus

Cross road

Les cinq sens de Noël

Un assassin dans le livre

Une onde d’encre

Une longue nuit

Concours

Concours Musanostra

plus de 18 ans

Cette année, le président du jury est Pierre Jourde

12 avril : le lauréat cette année est l’auteur du texte

Si petite destinée humaine

Nous le félicitons de tout coeur !

Son texte sera publié dans la prochaine revue Musanostra (#23) et dans le recueil des 30 textes sélectionnés par notre jury

Nous communiquerons le 20 avril les thèmes et consignes de la nouvelle édition du concours

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10 avril 2020. Liste des 30 textes sélectionnés pour publication

Par ordre alphabétique : 

2015
Arabesques
Au bout du couloir
Aux frontières du couchant
Avril
Dans les bras d’Aurore
Déracinée
Derniers voyages
Emprisonné
Kengba
La main mise
La quête
Là-bas
L’anniversaire
L’autre rive, déjà
Le mur
Le nageur de crawl
Manne
Mur avançant
Noël en mer
Partie trop loin
Passages
Patère austère
Qocumque jeceris stabit
Quand je pense à Mourad, au fond
Rouge comme le noir de la nuit
Si petite destinée humaine
Soleil nocturne
Une mesure à deux temps
Voyage à Capigotico

Voici la liste des 5 textes en lice le 8 avril :

Arabesques 

Au bout du couloir

Emprisonné

Partie trop loin

Si petite destinée humaine

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Voilà , on vous propose déjà la liste des 10 textes sélectionnés par notre jury. Les prochaines délibérations permettront de déterminer qui est le lauréat de cette édition

Par ordre alphabétique , sont encore en lice parmi tous les textes reçus

Arabesques 

Au bout du couloir

Dans les bras d’Aurore

Emprisonné

Là-bas

L’autre rive

Partie trop loin

Qocunque jeceris…


Rouge comme le noir de la nuit

Si petite destinée humaine

Concours

Cuncorsu Musanostra- aprile 2020

Eccu, i tituli finalisti, scelti da a ghjuria à u cuncorsu Musanostra in lingua corsa :

3———-L’ottu d’aprile 2020 :

Eccu, ci simu!
Dopu à deliberazione virtuale, u scrittu laureatu di l’edizione 10 di u cuncorsu in lingua corsa hè

Zitella di a luna.

l’autore hè

Francesca Graziani

E nostre felicitazioni à l’autore. U so nome serà cumunicatu dumane, dopu à e ricerche necessarie, chì u votu si face nant’à scritti anonimi.
Sò stata felice di priside sta ghjuria è, à quelli chì ci anu participatu, vi vogliu ringrazià.

A nostra gratitudine à i candidati chì, tutti, ci anu datu u gran piacè di vede l’energia di a lingua è a brama di scrive.

Pensemu à Petru Vachet-Natali, chì anch’ellu ne seria statu felice.
Vi speremu numarosi ancu di più pè scopre i novi temi da quì à pocu.

A presidente di a ghjuria, Marianne Laliman

2—— —-Sò trè avà i scritti in cumpetizione pè u premiu di u cuncorsu Musanotra in lingua corsa :

 L’Alloghju,

In u mondu di a notte.

Zitella di a luna,

u 6 d’aprile Mariana Laliman

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1 -u 5 d’aprile, eranu cinque…

Disincantu, In u mondu di a notte, L’Alloghju, Monte Lucciana, Zitella di a luna.

Mariana Laliman

Presidente di a ghjuria

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Bâtiment C

Création d‘Audrey Acquaviva

 De passage à Paris, ses pas la conduisent dans cette rue sans charme où se trouve l’entrée principale de l’imposante enceinte. En franchissant le seuil, elle s’étonne du peu de changements, depuis la dernière fois, deux décennies plus tôt. 

Toujours la même paroi de verre donnant sur une cour intérieure ; toujours, deux employés s’efforçant de guider les nouveaux arrivants, perdus et angoissés, par ce lieu comme placé hors la vie. Louise se sent mal. La boule si familière lui serre à nouveau le ventre. L’envie de fuir jaillit. Passer outre. Avancer. Traversant rapidement la cour, elle sait parfaitement où aller : bâtiment C. 

Des tas de gravats et une bétonnière hors d’âge l’y accueillent. Devant le rideau en plastique, cette voyageuse du passé sourit car elle y voit l’occasion un peu folle de réécrire son histoire. Sans hésitation, elle se faufile à l’intérieur. Et tant pis si c’est interdit ! D’emblée, elle reconnaît les escaliers, par contre l’ascenseur est condamné. Louise n’en a cure, elle les déteste ! Longtemps, elle a cru que c’était à cause de sa mésaventure : dix minutes, coincée à attendre les secours. En fait, ils contredisent ce que tout corps est programmé à faire : se mouvoir. Louise y réussit très bien dans l’eau, un peu moins en dehors. Une main sur la rampe, comme on le lui a conseillé tant de fois, elle gravit presque solennellement les marches. Taire cette petite appréhension. Ne pas s’arrêter. Jamais. Quand elle accède au deuxième étage, tout lui revient en mémoire. Son regard balaie le lieu et des images s’animent : le grand comptoir devant lequel il fallait se présenter, des fauteuils orange regroupés au milieu, quelques jeux. L’attente pouvait commencer. L’ennui aussi. Ne jamais se plaindre et sourire à sa mère. Ses yeux s’arrêtent devant l’ancien emplacement du mur de portes qui s’ouvraient et se fermaient à un rythme régulier. Redouter d’y pénétrer. S’y préparer un soldat avant un combat. Au troisième étage, paralysée, Louise reste un moment sur le seuil. Puis elle se ressaisit. D’emblée, le couloir de droite lui paraît familier. Ici, de terribles batailles ont été menées, des cris poussés, des alarmes lancées, des armures partout, des ordres, des envies d’abandon. Du sang et de la souffrance. Du courage aussi. De la fraternité. Au gré de son avancée, elle apparaît, enfant, emprisonnée des aisselles jusqu’aux orteils. La bataille était à son apogée. L’ancienne patiente s’arrête un moment comme sonnée d’avoir reçu tant de coups. Ne pas se laisser submerger. Cette douleur est ancienne. Ne plus se mentir. Cet endroit fut aussi un lieu de vie. Elle revoit aussi parfaitement ses sourires qui conquirent littéralement les infirmières, tombées en amour devant cette enfant si solaire qui ne se plaignait jamais. Ses sourires offerts aux visages inquiets de ses parents en guise d’excuse. De force aussi. Accepter leur départ le soir et avoir hâte de les revoir de nouveau le lendemain sans jamais leur avouer que dans l’obscurité, elle poussait des cris silencieux. Sous ses doigts, elle sent le râpeux des draps et aussi cette vibrante énergie vitale qui semblait l’avoir quittée. Se la réapproprier. Vite. Elle revoit aussi les petits malades auxquels elles rendaient visite avant d’être une poupée de chiffon, prisonnière derrière les barreaux de son lit. Pour l’heure, les pièces sont vides, mais la peinture est fraîche. Dans sa tête, passé et présent se mélangent, se bousculent pour enfin se réunir. Les sensations reviennent peu à peu. Louise se surprend à avoir dans les narines l’odeur si particulière de l’aseptisant. Enfin, ses pas la mènent à l’endroit des courses endiablées. Sous ses yeux, les fauteuils roulants filent à toute vitesse, les fous rires fusent, tout comme les réprimandes des infirmières. Un timide apaisement émerge alors du fin fond de son corps blessé, souvent réparé. En continuant son avancée, Louise aboutit dans la galerie non rénovée, plus exactement un couloir bordé de chambres, chacune séparée par une vitre. L’une d’elle est même le lieu de son premier souvenir. Elle s’y approche, presque intimidée. De nouveau, le prisme des souvenirs se superpose à la solitude des lieux : elle, deux ans à peine, dans son haut lit près du mur, son père à ses côtés lui souriant, sa main caressant la joue à défaut de pouvoir la prendre dans ses bras. Elle voit l’amour qui l’a toujours enveloppée. Elle a été aimée, malgré tout cela, au-delà de tout cela. Cette vérité la bouleverse. Louise revient sur ses pas. Tout cela n’a pas été vain. Elle est debout et peut se mouvoir librement. Devant le seuil du bâtiment, elle s’arrête pour inspirer profondément, sourit et sort. 

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La journée d’un confiné et d’un hérisson

par Pierre Lieutaud

Derrière les fenêtres de ma prison sans barreaux, le printemps me fait la nique. Les fleurs s’ouvrent, les oiseaux chantent, les nuages passent au fond du ciel en cortèges tranquilles. Et le soleil rigole…

. Ah ! Vous avez voulu maitriser la nature, obliger les cours d’eau, ordonner aux plantes de germer selon votre bon vouloir, plastifier le globe terrestre comme un paquet cadeau empoisonné ! Eh ! bien, voila, c’est la revanche des mauvaises herbes, du grouillement de la vie telle qu’elle est.

Que sommes-nous, hier rois du monde, aujourd’hui peuple de parqués, terrorisés par un corpuscule de l’autre hémisphère, transporté par les norias d’avions chargés d’hommes d’affaires à la recherche de profits toujours plus grands, de touristes convaincus qu’il n’y a de vie convenable qu’à cheval sur les fuseaux horaires ? Sans le Machu Pichu, pas droit à la parole, sans l’Ile de Pâques, point d’issue. Ordre est donné par les villes paquebots, les avions gros porteurs, les télévisions, les médias et la publicité dominatrice  de goûter le monde entier avant de le quitter, Vous le valez bien, proclament-ils pour se remplir les poches. Et nous, pauvres moutons de Panurge, nous passons sans les voir à coté des coquelicots du bord des routes, des touffes de violettes, ces cyclamens, des genets, des sources, des ruisseaux. Vite, vite, voyager, prix cassés, toujours plus vite, consommer, jeter, boire et manger. 

Un hérisson qui habite mon jardin me l’a dit ce matin. La nature est en colère. 

– Regarde, le soleil s’impatiente de tant d’inconscience, il envisage de lancer des flammèches de plus en plus grandes. La lune n’en revient pas de ce qu’elle voit. D’ailleurs, si tu la regardes bien, tu remarqueras son air interloqué. Elle ne dit rien pour le moment, mais elle règne sur les marées et le cycle des femmes et si elle s’énerve…Le gulf stream continue à caresser les côtes et à tempérer les terres, mais jusqu’à quand ?

– Il a raison, répètent en cœur les tortues, les belettes, les renards, les sangliers, les chèvres et les moutons.

– Et nous alors, disent les oiseaux migrateurs, nous perdons le nord et de toute façon, il n’y a plus rien à manger sur nos terres de migrations. 

– Et nos couleurs, voyez comme elles s’estompent, disent les rouges gorges, les chardonnerets, les bergeronnettes, les oiseaux lyres et les cacatoès, les perruches et les guêpiers, 

Et ce n’est pas tout, a ajouté le hérisson, un truc extraordinaire s’est produit, une chose inexplicable : les plantes se sont mises elles aussi à parler.  

– Regardez-nous, crient les tomates, malades sitôt écloses, sans couleur ni odeur, nos feuilles sèchent comme de vieux papiers. 

– Et nous alors, les cerises, si pourries que même les oiseaux nous ignorent. 

– Et nous, les pêches, traitées et retraitées et toujours malades. 

– Et qu’est-ce que je devrais dire, pleure le géranium, dès que je fleuris, je périclite.

– Et nous les abeilles, malades comme des chiens, incapable de transporter le pollen pour notre reine, la plupart de nous allongées dans les alvéoles, malades à crever.

– Et nous, les papillons, l’extinction nous guette comme les coccinelles, les lucioles, les libellules, les hannetons et les vers de terre…

Alors ce corpuscule vous l’avez bien mérité, a ajouté le hérisson. Bien sûr vous vous en tirerez, et bien sûr aussi, animaux humains sans cervelle, vous oublierez…La nature non. En ce moment, elle tient un grand conciliabule et une décision a été prise à l’unanimité.  Soleil, lune, océans, volcans, rivières, lacs et montagnes sont tous d’accord. Au prochain faux pas des hommes, ils videront la terre de l’espèce humaine. 

Crédit Photo : Camille Canazzi, Février 2020

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Mental

    Par Sylvestre Rossi                                                                    

  De 19** à 2000, j’ai été un malade mental, je le sais aujourd’hui car alors je n’avais pas voulu l’entendre. Disons que ma conscience ne s’était pas éveillée, j’ai guéri, mais le réaliser pleinement m’a pris du temps.

  Aujourd’hui, c’est-à-dire vingt années plus tard, je n’ignore plus que de 19** à 2000 j’ai été un malade mental, je le dis à présent sans ambages, et même je l’affirme en toutes lettres, sans toutefois livrer le nombre scandaleux d’années pendant lesquelles cette maladie a déplacé un angle essentiel de ma compréhension du monde. 

  Je me confesse aujourd’hui à la façon de Fédor Dostoïevski dans sa correspondance avec son frère Mikhaïl. Dostoïevski était plus intelligent que je ne le suis, plus intelligent que la plupart des gens, et plus clairvoyant aussi, et peut-être que sa maladie mentale était plus grave que la mienne, c’est probablement pour ça que dès son extinction établie, il a pu prendre toute la mesure de sa fortune, en livrant aussitôt l’information brute à son frère Mikhaïl. 

  Pas moi. J’ai juste guéri, ce qui signifie que je me suis mis à aller mieux, mais sans me retourner pour regarder en face ma maladie mentale désormais fantomatique. Je n’ai pas éprouvé le désir de lui rendre une ultime visite, ni même me soucier de son absence, je ne suis pas revenu sur ce qui s’était passé pendant ces années **, elles ont basculé dans l’oubli, un oubli souverain, qui s’est joliment emparé de mes rêves et de mes cauchemars. 

  Ce contretemps loufoque avait fait son temps. Pourquoi y aurais-je ajouté une névrose ? Si à la place de cette maladie mentale, j’avais fait ** années de taule, en même temps qu’une guerre en première ligne, la nostalgie se serait-elle approprié une telle aberration ? 

  Certainement pas. Pas dans les deux décennies qui avaient suivi son extinction, en tous cas. Une toute autre époque, bien différente, et pour tout dire un nouvel ego, construit de bric et de broc au début, s’était au fil du temps mis en place après le tarissement de cette maladie, et mon existence, dorénavant acquise, semblait sans rivale de poids. 

  Certes, d’autres vies se manifestaient dans mes songes, aussi bien que dans des constructions conscientes à ma table de travail, mais jamais mes souvenirs n’étaient réinvestis sans réticence, ils se zébraient au contraire de réminiscences inédites et de projets lumineux. 

  De fait, je n’avais plus de souvenirs de cette époque révolue, ils s’étaient éclipsés. J’ignorais l’objet de ma maladie mentale volatilisée, de quel non-sens elle s’était parée, et je l’ignorerai peut-être toujours. M’avait-elle joué un sinistre tour ? 

  J’ai fini par comprendre au bout des deux décennies qui lui ont succédé, dédiées à une certaine insouciance existentielle, que j’avais bel et bien été fou de 19** jusqu’à l’an 2000. Je l’ai ressenti en tombant malade à nouveau, mais le déclic n’a eu lieu qu’après quelques mois d’inconsciente altération, alors que ma vie venait de verser pour la deuxième fois dans un abîme funeste. Peut-on jamais reconnaître un bouleversement mental, quel qu’il soit, au moment même où il prend naissance ?

  Qu’il s’agisse d’une période heureuse qui s’enclenche, déployant bientôt un bien-être spirituel que l’on accomplira probablement en couple, à la faveur d’une grâce impromptue, ou que l’on se débatte au plan individuel au cœur d’un épisode misérable dont il faudra panser les séquelles, c’est au même empire allusif, après coup, que l’on se trouve confronté. 

  Les devins en ce domaine sont rares, mais un cataclysme duquel je ne garde aucun souvenir s’était déjà produit par le passé, et une sorte de qui-vive enchanté venait de m’aviser une fois de plus, une fois de trop, que la maladie accaparait mon mental, à cette différence près qu’elle allait durer moins longtemps cette fois-ci, et pour peu que je m’arrête à la sonder, elle n’annihilerait pas l’ego neuf que pendant tant d’années j’avais eu du mal à échafauder, après la stricte perte de l’originel.

  Le temps était probablement venu de m’interroger avec acuité. Je ne l’avais jamais fait. Et ma transformation de 19** à 2000, pas plus que celle qui advenait vingt ans après, n’avait d’histoire en soi. L’anonymat paraissait marquer le début de toute entreprise.

  Il semblerait que tout ait véritablement commencé par une promenade nocturne et solitaire sous une pluie battante, même si à la vérité mon mental s’était dégradé un peu avant cela. Je ne faisais rien de mes journées depuis quelques temps, lesquelles commençaient très tard, mon auto était cabossée comme celle d’un ivrogne, et de fait je bringuais beaucoup. 

  Des tas de gens font la fête, mais ça ne les empêche pas d’avoir une passion qu’ils assouvissent, dans leurs moments de sobriété ou dans un état second, tel n’était pas mon cas. Je n’avais pas d’idées, ni d’envies. Et dans ma tête, un petit vélo avançait à la vitesse de l’éclair vers l’enfer, ne s’arrêtant qu’à partir du troisième whisky bien tassé. 

  Je pleurais bruyamment cette nuit-là, alors qu’au loin grondait le tonnerre, pendant que je marchais à bon pas sur une petite route de montagne, haussant le regard à chaque fois que les ténèbres s’illuminaient fugacement au dessus de la mer en contrebas, dévoilant un pan de l’horizon. 

  J’habite à la campagne, et cette route départementale peu fréquentée serpente d’un lieu-dit à l’autre la rocaille déserte sur quelques kilomètres. 

  Au fur et à mesure que je m’aventurais sur la chaussée pentue, la brume s’épaississait, et la pluie abondante inondait mon visage intrigué par le mouvement des cieux sur les crêtes. De rares véhicules roulaient prudemment devant moi, et leurs phares, en mode feux de croisement, transperçaient laborieusement l’atmosphère gothique des lieux. 

  A me lire, on pourrait s’attendre à ce que je confie maintenant de bizarres appétences de sorcier, communiant avec les éléments déchaînés, dans un rituel connu de moi seul. Mais il n’en était rien, j’ignorais tout bonnement ce que je faisais. Je le faisais, c’est tout. 

  J’étais habillé en tenue de ville cette nuit-là, chaussures Church’s, pantalon jaune canari à poches cavalières, chemise bleu roi en mousseline de soie, et veste de tweed gris clair à coudières, je me dissimulais quelque peu dès que j’apercevais au loin deux points lumineux, donnant juste à voir mon dos quand l’auto passait à ma hauteur.

  J’aurais pu m’atteler à comprendre ce qu’il m’arrivait, pourtant cela ne m’a pas traversé l’esprit. Du moins, pas tout de suite. C’est ainsi que se décline une maladie mentale. Elle s’installe, pendant que l’esprit s’affaire à son orée, la délaissant, la négligeant. 

  Des constructions mentales du plus bel effet s’étaient ébauchées, peu de temps après mon étrange balade, je m’étais découvert de nouvelles ambitions, encore secrètes, mais sur le point de voir le jour. Je changeais. Et ce changement occultait la dangerosité de ma maladie, j’étais pétri de poésie, étincelant au plus profond de moi, encore compétent à me dédoubler, à condition toutefois de ne pas trop tirer sur la corde. Avec désinvolture, je faisais de ma vie quotidienne un art voué à ma seule attention. 

  La cabalistique de l’univers se dévoilait casuellement au travers d’une minuscule fente quelque part, je tournais les choses selon mon ressenti, et cet abandon entretenait imprudemment ma maladie mentale, la confortant dans son enracinement cérébral. Tout ce qui ressemblait à une fente dans un no man’s land, une coquille de noix ou la pénombre, réelle ou imaginée, happait une bonne part de mon énergie vitale, générant un engouement risqué.

  Je me fourvoyais, la maladie bousculait mes défenses ensommeillées, mais contrairement à vingt ans en arrière, je pressentais d’en venir à bout, elle ne s’éterniserait pas. Une lézarde luminescente, comme un bref éblouissement après un effort physique intense, apparaissait au fil des jours, réfrénant mon désir de me libérer, mais tout portait à croire que je saurais le moment venu me débarrasser de cet éclaircissement néfaste. Je prenais mon mal en patience. 

  Le risque d’anéantissement de ma vie spirituelle si durement rebâtie était grand, mais j’excluais de me retrouver en plan comme la fois précédente, avec pour maigre indice d’une emprise pernicieuse, l’épreuve d’une amnésie-en-soi, sans rien d’autre de tangible. J’ignorais de quoi était faite mon ancienne maladie, si ce n’était que je ne l’avais pas mise de côté, ainsi que je m’apprêtais à le faire avec celle-ci, et n’imaginais pas qu’après un tel intervalle, je pourrais à nouveau toucher du doigt le mystère d’une expérience similaire. 

  Les visages, les timbres de voix, ainsi que les noms de mes camarades d’antan m’échappaient encore, et le regard de mon amante d’alors demeurait invisible, elle avait habité de sa folie mon mental, notre passion n’ayant su faire l’économie d’un déséquilibre, mieux valait en conséquence s’abstenir de s’attacher à sa réincarnation. Il était trop tard, de toute façon.  

  Je ne pouvais me permettre de prendre à la légère ce sanctuaire en embuscade, dont l’incarnation au regard alerte m’exprimait toute sa joie de me retrouver. 

  — Je suis aussi folle que votre amante oubliée, me disait-elle d’une voix assourdie.

  Elle se rapprochait, et son parfum était semblable à celui de la dame au regard invisible, je reculais de deux pas, elle marquait l’arrêt, quasi boudeuse. 

  —  Barney, disait-elle, dans un souffle.

 Je me nomme Barnum Job Stella, docteur en études religieuses et sorcelleries, et seuls ceux qui m’ont connu dans ma prime jeunesse emploient encore ce sobriquet affectueux. Les yeux de l’étrangère étaient soudainement devenus violets et sans âme, comme ceux d’un animal familier, identiques aux œillades de la folle oubliée. 

  Ne pas m’en préoccuper, juste m’accommoder de ses tentatives évanescentes, car s’y adonner, après tout ce temps, équivaudrait au saccage de ma personnalité, elles me rappelaient une somme de sensations évacuées, et je saurais me prémunir de leur charme vénéneux. 

  L’air du dehors s’engouffrait dans le salon grand ouvert de ma maison de campagne, apportant à l’humidité ambiante une touche d’idéal. C’était comme une renaissance, une résurrection, qu’il fallait endiguer à tout prix. Il était bien trop tard. 

  J’aimais le mois de mars naissant, le soleil pointait fièrement à l’horizon, au travers d’un chapelet d’îlots montagneux, se faufilant sans cérémonie entre les nuages gris, illuminant d’une clarté puissante la mer bleue-pétrole, j’ai toujours chéri ce bleu étrange et poignant. 

                                                                                                                                       Miomo, 27-03-2020

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Les deux Oliviers de Paomia, un épisode de l’exode de «Mainotes en Corse»à Paomia avant Cargèse

par Paul Arrighi


Un excellent ouvrage remarquablement documenté a été écrit et publié ce printemps 2019 par l’association «Letia –Catena» et Martin Arrighi et Dominique Rossi qui regroupe et retrace les éléments historiques exhaustifs de cette page de l’histoire de la Corse et de la Méditerranée, qui n’avait souvent été présentée que de manière tronquée et unilatérale en taisant les injustices et la dépossession des terres dont furent victimes les communautés rurales de Vicu, Balogna, Letia, Renno …

Ridés, bossus, ces deux oliviers ressemblaient au passeur de l’Achéron,
veillant aux portes du fleuve de l’enfer.
Ce n’étaient pourtant que des pousses venues de Sparte,
Replantées sur la terre Corse, pour nourrir une colonie d’émigrés.
Ces oliviers furent même bénis par des Popes,
Puis soumis aux étés brûlants, aux siroccos dévastateurs,
Mais ils avaient tenu, debout, avec leurs nervures noueuses,
et ni les entailles des hommes, ni le feu du ciel, ni les orages dévastateurs ne leur avaient fait baisser ramure,
Grecs et Corses s’étaient affrontés pour cette terre si bien plantée et cultivée,
Mais ce n’était pas simple jalousie, ni rivalités de cultivateurs et de bergers,
Il s’agissait d’affaires d’honneur et de désaccords avec Gènes qui avait donné ce qui ne lui appartenait point.
Ces terres servaient de pacage pour les communautés rurales du Vicolais, de Balogna, Renno et Letia.
Ils en virent, ces oliviers noueux, des saisons de félicité, de récoltes riantes d’olives et de figues.
Ils entendirent aussi les conques de guerre et les cris effroyables lors des sièges de Paomia.
Et puis un jour, les «mainotes» subjugués sous le nombre durent quitter la terre qu’ils avaient éveillée de leur sueur.
Ils s’en vinrent résider à Ajacciu, y exercèrent d’autres métiers en attendant des temps meilleurs.
Puis De Vaux que des mauvaises langues nommaient «le veau» et surtout Marbeuf, leur construisirent Cargèse et sa propre seigneurie, plus près de la mer,
Et les anciennes terres de Paomia furent désormais délaissées pour le pacage et les transhumances.
L’Eglise elle-même et les pierres, les maisons, s’écroulèrent
Mais jamais ne disparurent ces deux oliviers gardiens des lieux, véritables cerbères des temps antiques.
Ils veillaient désormais sur la quiétude des geais, des renards et des bandits.
C’était un peu comme si l’esprit et les vertus de l’ancienne Sparte et de Paomia la neuve s’étaient fécondés et avaient donné enfantement à ces deux Oliviers.

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Tragique, temps et mémoire chez Jérôme Ferrari.

par Ivana Polisini

Parler de l’œuvre d’un auteur est toujours difficile : peur de se tromper, peur de se livrer à travers des interprétations forcement personnelles et subjectives.

Je commencerai par dire que la littérature, pour moi, ouvre des horizons et interroge le réel à travers 3 prismes

-celui de l’universalité, constitué de ce qu’on pourrait appeler le lot commun à tous les hommes confrontés aux questions fondamentales : comment vivre? Comment mourir? Auxquelles on ajoutera l’amour et le pouvoir.

-celui de l’individu qui écrit, l’écrivain, qui porte notre humaine condition à travers sa propre sensibilité

-et enfin le troisième, c’est celui du lecteur, vous, moi, qui en lisant l’œuvre la réécrit en fonction de sa propre humanité et rencontre ainsi l’humanité de l’autre « ni tout à fait un autre ni tout à fait lui-même ».

Il est l’autre, il est lui et il est moi.

Partant de ma propre lecture d’une œuvre, j’ai essayé, modestement, de reconstruire, sans les épuiser, les champs que les textes de J.Ferrari m’avaient ouverts.

En premier lieu je partirai d’une question qui l’agace et qu’on lui a souvent posée: « êtes-vous un écrivain corse ?

La question n’est pas franchement innocente et il faut la replacer dans le débat littéraire .Par corse, on veut dire régionaliste et donc local, ce qui est forcément réducteur. C’est aussi une autre façon de lui demander s’il est porteur d’une revendication identitaire. Bref, on lui cherche des étiquettes et on le somme de choisir .Mais choisir c’est quelque part, renoncer et peut-être s’amputer.

Ce à quoi il se refuse,.C’est pourquoi il répond souvent qu’il écrit, comme beaucoup d’écrivains, d’abord pour lui. . Lui, qui vit, respire et sent « ici et maintenant », dans ce territoire, suintant de tous les espoirs et de toutes les haines qui nous secrètent et nous portent chaque jour. Et ses préoccupations, ses angoisses sont souvent les mêmes que les nôtres, qui vivons ici, en même temps que lui : prégnance de la guerre d’Algérie dans son dernier roman, « où j’ai laissé mon Ame)(2010) ,guerre entre nationalistes dans » Balco Atlantico »(2008), retour en terre de corse après une expérience calamiteuse à Paris pour Antoine, personnage de « Dans le secret »(2007)

On pourrait multiplier les exemples qui montrent que la Corse irrigue profondément ses romans .Elle n’est ni un prétexte ni une façon d’apporter une couleur locale ou pittoresque, ce qui est souvent le cas dans ce que l’histoire littéraire appelle régionalisme.

Autre champs ouvert, l’univers tragique de ses romans.

-au niveau de ses personnages d’abord. Il est frappant de constater qu’ils sont tous profondément seuls, sans cesse (et jusqu’à l’épuisement) tiraillés entre des aspirations contradictoires: pureté et animalité, innocence et culpabilité.

Ce que Baudelaire, en d’autres temps, appelait la tragédie de l’homme double, créature déchue et objet d’un perpétuel conflit entre le ciel et l’enfer. « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation vers Dieu ou spiritualité est un désir de monter en grade; celle de Satan ou animalité est une joie de descendre  » .Pour Jérôme Ferrari, la posture est plus métaphysique, que religieuse et elle écrase les êtres dans une sorte de mélancolie tragique tantôt poétique tantôt philosophique dont ils n’arrivent pas à sortir .Ils ont la tête vers les étoiles mais un boulet les cloue au sol, comme englués… Peut être parce que comme le disait Pascal, à vouloir trop faire l’ange on finit par faire la bête.

On pense bien sur au titre même d’une de ses œuvres: « un dieu, un animal ».

On pense aussi au héros de » Balco atlantico », Campana, le militant pur et dur qui ne peut vivre sa relation avec la femme-enfant qu’il aime que de façon fantasmée platonique ou perverse.

De là à dire à dire que c’est la condition tragique de l’homme sans dieu, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirai pas, mais quand même…

.Ce que l’on peut affirmer c’est que l’ombre de Dieu plane.

Elle pointe à travers les références constantes à la Bible et aux Evangiles: réf à Matthieu dans « Dans le secret », Genèse, IV, 10 p..28  » Où j’ai laissé.. »

Elle s’insinue dans la récurrence des images de martyrs (Un dieu, un animal ») ou de personnages imprégnés de religiosité(Degorce ).

Elle prend souvent la forme d’une faute, d’un péché originel, dont les hommes, même inconsciemment seraient comptables : « Ne pouvoir se passer de Dieu et être incapable d’y croire a quelque chose d’atroce « p.3I » et un peu plus loin.. »Nous sommes dépositaires des œuvres de nos pères; et aussi de leurs péchés  » p.43″Dans le secret » .Mais il y a aussi du Bosch dans la peinture crue et sans travestissement des corps et des chairs (voir le rêve de fossoyeur dans le début du même roman.

Comment pourrait-il en être autrement dans une société, qui sans être religieuse, reste profondément judéo-chrétienne?

Mais j’y vois aussi une aspiration au Sacré qui est l’une des formes de la beauté.

Ce qui frappe dans ses récits c’est certes la tragédie de l’homme double, mais l’atmosphère tragique provient aussi de l’absurdité d’existences privées de sens .On songe à Camus.

Le personnage du Capitaine Dégorce, par exemple, dans « Où j’ai laissé mon âme » avait été durant la seconde guerre mondiale un héros de la résistance dans sa lutte contre les nazis .Or, transplanté dans un autre contexte, la guerre d’Algérie, il devient lui-même le bourreau .Lui qui avait été torturé, torture à son tour .Cela ressemble fort à ce que l’on appelle l’ironie du sort ou l’ironie tragique .

Ne dit il pas, lui-même quand il veut faire parler le jeune militant communiste Clément, » il n’y a pas que le physique…trouvez la clé…il y a toujours une clé.. » p.83.Il y a là un certain raffinement dans la torture que G.Orwell mettait déjà en scène dans 1984. Un retour du refoulé en quelque sorte puisque ce jeune militant naïf ressemblait furieusement à ce que lui-même avait été, en 1945….un reproche vivant…un double de ce qu’il fut… une mauvaise conscience …qu’il fallait punir d’être, ce qu’il n’était plus…

Est ce à dire que l’histoire ne nous apprend rien et que toutes les valeurs, courage, patriotisme, fierté, humanisme, sont relatives et bien faibles face à certaines situations paroxystiques, telle la guerre ?

Degorce, le chrétien, s’empêtre dans ses contradictions morales et son sentiment de culpabilité ne débouche que sur des gesticulations de mots, et des états d’âme qui tournent à vide. Il a du respect pour le chef du FLN Tahar, il réprouve la pratique de la torture mais l’accepte finalement. On songe à Clamence,le personnage d’Albert Camus dans « La Chute « qui dit » Nous sommes à peu près en toute chose  » et qui n’arrive pas à faire le deuil d’une lâcheté ancienne où il avait assisté au suicide d’une jeune femme, trop lâche ou trop léger pour réagir .

Dernier champs ouvert: le temps, la mémoire. Ces thèmes jalonnent toute la littérature mais ils deviennent originaux sous la plume de J.F. qui les conjugue dans sa narration dans un rythme souvent ternaire.

Dans Balco Atlantico trois époques s’entrelacent et forment boucle. L’auteur recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début (date de l’assassinat de Stéphane Campana) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991 (l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91

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Jean-Noël Pancrazi, Long séjour, Gallimard, collection L’un et l’autre, 1998

Par Jacques Fusina

On a eu l’occasion de lire cette année de  Jean-Noël Pancrazi son roman  Indétectable qui racontait la pauvre vie à Paris d’un immigré africain  sans carte de séjour. Mais je vous parlerai aujourd’hui d’un autre genre de séjour, celui du père de l’auteur, en mauvaise santé aussi, à la maison des vieux, l’hospice Eugénie d’Ajaccio, où il a passé ses derniers jours. « Long séjour » est donc justement le titre qui évoque ainsi sans détour les moments passés auprès du père dans l’établissement de soin ajaccien pour les vieillards hospitalisés.

Pour ceux qui attendraient un roman, il convient de préciser qu’il s’agit plutôt ici d’un récit autobiographique mais la collection de chez Gallimard où il s’inscrit se nomme « l’un et l’autre » et l’éditeur nous indique qu’elle y accueille des récits de mémoire et de passion entre un auteur et son héros secret, son modèle, non toujours d’ailleurs une personnalité célèbre mais parfois quelqu’un de modeste, de timide et de vie peu glorieuse. Peu importe donc pour l’auteur si son père ne fut pas un personnage public très connu : ce qui compte pour lui avant tout c’est l’affection, le souci toujours en éveil, le regard d’un fils attentif à chacun des gestes de son père, et prêt à lui offrir aide et soutien. Mais on découvre peu à peu aussi un ensemble de sentiments mêlés, nostalgie ou remords, lorsqu’est évoqué de temps à autre quelque fait passé non toujours bien compris dans la famille où ne régnait pas souvent la sérénité dans le couple sous les yeux troublés de l’enfant. Quoi qu’il en soit, des éléments d’identification le lecteur en trouvera peut-être plusieurs auxquels il pourra s’attacher à mesure qu’il progressera dans le récit.

Ce que l’on préfère dans le travail de Pancrazi c’est cette écriture claire et sensible, précise et colorée à la fois, toujours enrichie de menues observations, justes et belles, pleines de tendresse retenue pour son intime héros même en dévoilant  les situations les plus dramatiques. Chaque instant d’une vie difficile, du peu de reconnaissance à l’extérieur comme à la maison pour l’homme vieillissant, mais toujours honnête, humble en toutes circonstances, et sans cesse optimiste pour ne pas déplaire, ne donner d’ennuis à quiconque, malgré l’absence de considération et le peu de réussite sociale. Dans ce courageux travail d’introspection, on pourra trouver bien entendu des ressemblances qui donnent à réfléchir, mais c’est toujours une réussite lorsque la littérature touche avec talent aux  mille vérités complexes de toute vie humaine.

(Jean-Noël Pancrazi,  Long séjour, Gallimard, collection L’un et l’autre, 1998)

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Moulin rouge (suite), nouvelle de Pierre LIEUTAUD

Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction

 teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#2)

Après des années de navigation dans le vide intergalactique, le navire, parti de  la terre dévastée à la recherche d’un nouveau monde pour accueillir les hommes, s’est enfin posé sur Earth number 2, la planète dont ils espéraient l’existence…            

Le second et quatre commandos de marine avaient pris place dans le véhicule d’exploration. Une trappe s’ouvrit en chuintant et un bras articulé le déposa délicatement sur le sol. 

-Vous pouvez démarrer, dit le commandant dans l’interphone, tout est en ordre. Bonne chance.

Véga, tel un scarabée, escala les petits rochers au pied du navire et prit sa route sur l’étendue plate et lisse au cap plein nord.

Le paysage avait changé. A bord de Vega, ils ne savaient pourquoi, ils chantaient dans le ronronnement des chenilles caoutchoutées. Des vallonnements amples comme de longues vagues  barraient l’horizon. Vega suivait son cap et atteignit ce qui paraissait être une route. 

Un homme  qui leur ressemblait était  assis au bord. Il se leva, s’inclina et leur dit « Ruojnob. Uo’d zenev souv? ».

Il semblait attendre une réponse. Mais ses mots étaient incompréhensibles. Il hésita et puis partit à reculons avec une démarche souple, sans forcer. 

Le second nota qu’il portait de drôles de chaussures, la pointe à l’arrière et qu’il avait mis sa veste à l’envers, boutonnée dans le dos. Il reculait avec une aisance étonnante, les pouces des mains tournées vers l’arrière tout en parlant :

« Ej siav ritreva sel sétirotua ed ertov eunev ».

Dans l’habitacle, c’était un silence de cathédrale. Véga suivait l’homme, un peu à l’écart, à sa vitesse. Il marchait maintenant d’un pas rapide, par moment  ils l’entendaient grommeler:

« Iueq tnos sec sneg serazzib, no tiarid  sel seganosrep nu’d xueiv mlif ».

Ils suivaient maintenant une route asphaltée, des voitures semblables à celles de la terre avançaient à reculons sans que cela ne semble poser de problème. Le second appela le navire et expliqua au commandant ce qu’ils avaient sous les yeux et la similitude avec la terre. Le commandant ne s’en étonna pas; il savait que tout était possible dans l’univers ; les vivants de cette planète auraient pu aussi bien avoir l’aspect de crapauds, de chenilles, de végétaux capables de se déplacer, de rhinocéros ou de scolopendres…Il autorisa Vega à suivre leur guide et demanda simplement qu’un message lui soit envoyé toutes les quinze minutes et qu’aucun contact ne soit pris avec les populations locales sans son accord. Pourquoi avait-il exigé ce dernier point ? Il n’en savait rien, peut être un reste de prudence, ou un regret d’être là, coincé dans le navire, obligé d’attendre sans voir, sans agir…

Le second desserra les freins et accéléra pour rejoindre leur guide… Ils longeaient des maraichages, des champs de blés, des bosquets. Ils approchaient d’une ville, une agglomération importante, des foules de gens semblables aux hommes de la terre déambulaient à reculons, sans  que cela paraisse les gêner. Un cortège funéraire passa devant eux, il aperçut, derrière les vitres d’un corbillard monumental coiffé de quatre plumeaux, un tout petit cercueil. Une limousine noire le précédait, recouverte de gerbes de fleurs, de couronnes de perles. Il essaya de déchiffrer les phrases inscrites sur des bandeaux dorés: « A erton ruetcerid », « A erton elcno iréhc », « Sel sreirvuo stnassiannocer ». Elle roulait comme le corbillard, au ralenti, en marche arrière et devant marchait, toujours à reculons, une foule de vieillards qui précédait un groupe d’enfants vêtus à l’envers, de costumes sombres, cravatés, des chaines de montre à gousset pendant de leurs gilets. Le second remarqua des décorations épinglées sur leurs revers et l’air sérieux et consterné qu’ils arboraient l’étonna…

Au croisement des rues, des feux de signalisation fonctionnaient à l’envers. Comme tout sur cette planète, pensa-t-il. Les voitures attendaient sagement au vert et démarraient en trombe en marche arrière quand le rouge s’allumait. Sur un panneau indicateur, il lut le nom de la ville « Sirap »…Tout près maintenant, une rivière coulait derrière une rangée d’arbres, il faisait chaud, des chalands passaient lentement, eux aussi en marche arrière. 

Aux carrefours, des agents de police réglaient la circulation : des enfants habillés en gardien de la paix, mais à l’air si décidé qu’il commença à perdre pied dans ce monde pourtant si semblable à celui d’où ils venaient. Et quand une grosse voiture remontant en marche arrière le boulevard s’arrêta devant lui, il ne fut pas surpris de voir un vieillard au volant et un enfant assis nonchalamment aux places arrière. La vitre descendit, l’enfant pencha la tête vers lui. Son regard bienveillant et interrogateur le mit mal à l’aise, mais le sourire qui passa sur son visage le rassura. 

«  Zetnom », lui dit-il en ouvrant la portière, « Suon snodnetta ertov  eunev siuped spmetgnol »…

Décidément, pensa le second, alors que l’enfant lui offrait un cigare, dans ce pays, les enfants semblent diriger le monde.

« Eunevneib rus htrae rebmun 2, al etenalp ellemuj ed al erret, nu ednom à srevne’l, nu ednom euqirtemys ésrevni ».

Message de Vega : « En suivant le promeneur, nous sommes parvenus à une grande ville. Tout est curieux, comme une terre à l’envers. Un homme qui est un enfant et semble un personnage important vient de nous inviter à le suivre. Que devenons-nous faire? »

Dans le navire, le commandant déroulait ses souvenirs comme une bobine. Tout cela était totalement incompréhensible, illogique, fou. Découvrir au fin fond du monde, non, au delà du monde, au milieu d’un fouillis inextricable de planètes, de galaxies, de voies lactées sans fin, une planète identique à la terre, une terre qui marcherait à l’envers…Et puis, découvrir n’était pas le mot… Earth number 2 était une destination qu’ils n’avaient pas choisie où le plan de vol automatique les avaient amenés. 

Il se souvenait de ce savant aux idées originales qui sortaient tant de la logique qu’on l’avait exilé dans  un cagibi, sous un escalier du Cnrs, seul avec ses publications que personne ne lisait… Le professeur Buissonnière parlait de mondes symétriques, d’univers en miroir, de drapages d’infinis qui se reproduisaient à l’infini…

 Message à Véga: «  Vous êtes autorisés à suivre la personne dont vous parlez dans votre message. Ne donnez aucune information sur la position du navire ou du monde d’où nous venons. Informez-moi de la suite des évènements».

Le professeur Buissonnière expliquait que l’infini était constitué de pliures d’espace, un immense accordéon qui s’ouvrait et se fermait au son d’il ne savait quoi, peut être une vibration, écrivait-il… Il comparait l’espace à des ailes de papillon aux dessins multicolores, des ailes recouvertes d’une poudre légère faite de milliards de planètes, sur lesquelles, lorsqu’elles se touchaient, s’imprimait des deux cotés le même dessin en miroir, une symétrie inversée. Une immense décalcomanie… Pendant des années, il avait cherché les axes de ces pliures, leur épaisseur, la distance entre elles, le cycle de temps entre deux fermetures,  le moment de leur accolement… Sur la partie de la pliure d’un monde où auront disparus les mers, écrivait Buissonnière, les fleuves, les forêts et les hommes se graveront les océans, les rivières, les lacs et les bois de l’autre. Ainsi se reconstitueront, revivront des vieux mondes usés, dégradés, moribonds, comme le notre. Et puis ces mondes devenus identiques s’éloigneront à nouveau et mèneront des vies séparées en évoluant différemment… L’éternel retour… La pliure qui viendra apportera à notre terre le monde d’avant, de forêts profondes, de mers émeraude, de lacs aux eaux transparentes, avec ses printemps, ses odeurs, ses bourgeons, ses fleurs nouvelles, ses chants d’oiseaux. Mais aurons-nous le temps d’attendre sa venue ? Y aura-t-il encore des hommes sur la terre au moment du prochain accolement ? Que sera le monde qui nous remplacera ? Et si les deux pliures ne sont plus que déserts arides, sans aucun homme dessus, sera-ce la fin des mondes ? 

Théorie fumeuse d’un hurluberlu coupé du monde et de sa réalité, avaient écrit les responsables scientifiques.  Pourtant, lorsque plus rien ni personne ne put empêcher leur monde de s’effondrer, ils avaient ressorti sa théorie et ses calculs. Retourner dans la pliure d’avant, retrouver le monde d’en face en espérant qu’il soit intact, était la seule issue. Et pour avoir la preuve de ce qu’affirmait Buissonnière, il fallait aller voir sur place en suivant le chemin qu’avait tracé. 

Pour sortir de notre pliure, avait-il écrit, il nous faut chercher un passage. Et ce passage ne peut être qu’un trou creusé par les amas de météorites qui cheminent dans le vide intersidéral, tout droit, traversant une pliure après l’autre au même endroit. Un navire à l’autonomie suffisante pourra rechercher cet orifice dont nous ignorons l’emplacement et sortir ensuite  par là  dans le vide intersidéral. Il naviguera pendant un temps probablement très long avant d’atteindre la pliure suivante au niveau d’un orifice symétrique de celui d’où il est sorti. Il pénétrera alors dans la pliure pour gagner Earth number2*. J’espère que les frères jumeaux de notre terre auront eu la sagesse de préserver la leur afin que les passagers du navire puissent s’y établir. Et puis, si le prochain accolement ne tarde pas trop, leur nature intacte, leurs cimes enneigées, leurs banquises, leurs villes et leurs villages, leurs lacs, leurs étangs, leurs fleuves et leurs mers s’imprimeront sur notre terre dévastée où il restera peut être encore quelques humains ». 

L’auto roulait à un train d’enfer, brûlant tous les feux verts. Le second, assis à coté de l’enfant déguisé, regardait le paysage qui défilait derrière lui…Une ville qui vivait sa vie en apparence bien réglée et tranquille, des milliers de piétons qui marchaient, le pas pressé, à reculons, des métros aériens qui passaient, en marche arrière, dans un grondement de poutrelles de métal. 

Message de Vega : Vingt dieux, commandant, nous sommes à Paris. Derrière moi, je vois l’arc de triomphe, nous remontons les champs Elysées.

«  Sirap ares sruojout Sirap », déclara l’enfant en tirant sur son cigare.

Maintenant, ils passaient devant la façade d’un vieux bâtiment où des néons rouges figuraient des ailes de moulin « El niloum eguor », murmura l’enfant en souriant…

*Pour expliquer comment le navire atteindrait Earth number 2, le professeur Buissonnière  écrivait : « J’ai programmé une trajectoire automatique que suivra le navire sitôt qu’il aura trouvé l’orifice de sortie de sa pliure : une fois positionné là, il fera le point avec la terre, en déterminant la distance qui les sépare et l’angulation (angle alpha) par rapport à l’horizontale de ce lieu. Il suivra cette ligne horizontale le temps qu’il faudra en conservant le même cap jusqu’à pénétrer par l’orifice symétrique dans la pliure précédente. Sa trajectoire sera alors corrigée de l’angle alpha et en suivant cette nouvelle route sur la même distance que celle qui séparait le navire de la terre à la sortie de sa pliure, il arrivera  à destination ». Il avait ajouté : « Tout cela, bien sûr, si mes calculs sont exacts et si existe une planète sœur de la terre, symétrique, placée exactement au même endroit que la notre dans une galaxie elle aussi absolument identique à la notre. Toutes choses dont je suis absolument certain et qui expliquent le nom que j’ai donné à ce grain d’espace infinitésimal  qui sauvera l’humanité en péril  ».

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Jérôme Ferrari – Balco Atlantico, Actes Sud

par Ivana Polisini

Ce que je voudrais livrer ici est une lecture subjective -pas une étude- mais simplement la relation singulière que j’ai pu entretenir pendant  un instant, à travers son livre, avec quelqu’un qui vit sur la même terre que  moi et en même temps .J’ai voulu partager le regard de quelqu’un qui a pris le temps de s’arrêter  et de figer le temps ,momentanément , pour mettre des mots  sur la pensée , et qui , chemin faisant , tente d’en reconstituer le fil .

Le contexte historique sur lequel il s’appuie est la lutte fratricide qui a opposé les nationalistes  dans les années 1990 avec en point d’orgue , l’assassinat de deux tunisiens accusés de trafic de drogue ,quelques années plutôt dans les années1985, comme si ,déjà ,la perversion  était en route .Les nationalistes avaient pourtant soulevé une espérance et un rêve : la chute n’en a été que plus dure. Jérôme Ferrari nous propose ici , sa vision de  la réalité, en  croisant les époques  ,les voix et les trajectoires d’individus ,qui cherchant un sens à leur vie   dans ces années-là , trouvent finalement le désespoir ,la solitude ,la mort et le non-sens .Le regard n’est jamais accusateur ou moraliste.Il ne verse pas non plus dans le pathos ,le sentimentalisme ou l’explication idéologique. Mais la forme choisie ,difficile d’accès , nous invite à la réflexion .

Un coup d’œil sur la table des matières nous montre comment il recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début ( date de l’ assassinat de Stéphane Campana ) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991(l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91 à 96 (la lutte entre nationalistes).C’est dans ce parcours morcelé de  la mémoire que s’inscrit  la recherche de la vérité sur la mort de Stéphane Campana,un responsable  nationaliste  assassiné,cinq ans après la « fin » de la lutte entre nationalistes.. Alors ,qui  l’ a tué et pourquoi ?

C’est en effet sur la scène hystérique de cette mort que le roman s’ouvre. Virginie ,un des personnages féminins ,se jette sur le cadavre de son amant en hurlant comme les pleureuses antiques ,entièrement nue et en socquettes. Le lecteur entend alors la genèse d’une relation perverse ,entre Virginie,la fille d’Angèle ,qui tient le café du village,et Stéphane.Une relation qui avait débuté alors que Virginie n’était qu’une petite fille et Stéphane,un jeune militant en quête de reconnaissance .La perversité de cette relation ,entre sadisme et innocence (Stéphane ne la touchera jamais :il se contentera de la regarder et de la fantasmer ) reflète la perversité de la lutte. Les destins se mêlent alors .Celui de Vincent Léandri,un autre dirigeant,revenu en Corse pour échapper à la culpabilité d’être né du coté de colonisateur mortifères lorsqu’il était dans l’Ocean indien. Celui de Théodore Moracchini, ethnologue imposteur, raté,au bord de la folie. C’est dans le même village,lieu central et clos, que viennent s’échouer Kaled,le marocain, et sa sœur ,la belle et mélancolique Hayett qui sert au bar tandis que son frère vend la drogue qu’il avait amenée .Ils deviendront ,à leur corps défendant les victimes expiatoires , adversaires fantasmés de ceux qui pourtant leur ressemblent tant.Eux aussi avaient quitté leur terre natale pour échapper à un destin marqué par les légendes et les rêves et que Jérôme Ferrari rappelle  comme un souvenir lancinant et lumineux, à travers l’évocation de la promenade de Balco Atlantico.Il faudrait aussi parler de l’histoire d’Angèle,qui veille et s’accroche ,malgré sa pauvre vie, à l’idée qu’elle se fait de la dignité. Elle détestait Stéphane et sa mort la délivre .

A la fin  du livre , que je ne raconterai pas, puisqu’il nous livre la clé de la mort de Stéphane ,ce qu’il reste c’est un étrange sentiment de malaise et de tristesse devant la vie et les espérances gâchées de ces personnages qui en ne se trouvant pas eux-mêmes , n’ont pas non plus trouvé les autres Tout  amour leur est  interdit. Ce qu’il reste, c’est la présence lourde d’ une solitude tragique et désespérante que le style de Jérome Ferrari rend heureusement plus légère. Un  reproche aussi , fugace mais tenace :  les espoirs d’un  peuple ne peuvent  se réduire aux errements névrotiques de certains de ses protagonistes.  Je sais , un roman  n’est pas un traité de politique .

Les choses sérieuses étant dites , je ne serais pas tout à fait honnête, si ne disais pas que je n’ai pas dérogé à notre sport favori du « qui est qui » ?

Je terminerai en avouant que j’ai cherché aussi derrière quels personnages  Jérome Ferrari  s’était caché .L’excuse toute trouvée à cette curiosité, c’est  Flaubert ,disant à propos de son roman: « Madame Bovary ,c’est moi » .Sachant aujourd’hui qu’il existe, consciemment ou inconsciemment,une part d’autobiographie dans toute création artistique, je ne résisterai pas au plaisir de demander à Jérome Ferrari : où vous cachez-vous dans votre roman ? et ne me répondez surtout pas  » partout « 
 

Bastia  le  5/07/2009/ Ivana Polisini

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Le météorologue, Olivier Rolin,

par Marie-France Bereni Canazzi

Depuis les années 1980, Olivier Rolin propose des livres qui font voyager, même si les soucis de ses contemporains le préoccupent également : de l’Afrique aux Iles Solovki et de bien d’autres lieux, sa voix singulière transmet davantage qu’un décor, une expérience unique, intérieure.

En 2014 dans Le Météorologue, l’histoire d’ Alexei Feodossièvitch Vangenghein fascine ; cruel destin pour un esprit brillant, issu de la noblesse et devenu  communiste , qui se voue au savoir et à la passion scientifique. Après avoir connu un statut privilégié, il va découvrir comment s’organisent sous Staline les mises au placard, les éliminations physiques et morales, la descente aux enfers. Ce même esprit évolue toujours rigueur et dignité, forçant le respect.

Il a eu un rôle capital au plus haut niveau de l’état, prédisant comme l’astrologue de jadis ; son regard solitaire sur les dessins du ciel lui apporte des certitudes et des honneurs car tout est subordonné à l’anticipation des phénomènes climatiques qui peuvent déterminer victoires ou défaites, agissant sur les individus et sur les nations. Il avait foi en sa science pour nourrir mieux les hommes, l’agriculture étant selon lui, à juste titre, mieux maîtrisable.   

Il prédit. Et tel un oracle, est écouté…jusqu’à ce qu’une rumeur le condamne comme traître et lui vaille, de façon injuste, la chute ; nous sommes en 1934 quand il est arraché à sa famille et à ses travaux. Il avait embrassé l’idéologie soviétique et on a remis, pour lui comme pour des milliers d’autres, sa sincérité en doute. 

La Russie , ses appareils, les dessous de l’affaire aux implications très politiques…Olivier Rolin doit être un peu russe aussi ! Il reconstitue à partir des archives et de la correspondance d’Alexei les dessous probables de l’histoire soviétique. 

Exilé aux îles Solovki en Sibérie, dans le monastère goulag dont la légende dit qu’il contint jusqu’à 30000 ouvrages, il subit un traitement humiliant et épuisant. Malgré la fatigue, le découragement qui peu à peu le gagne lorsque ceux qu’il supplie par courrier ne lui répondent pas, il veut rester homme et résister à l’animalité. Il nous donne une belle leçon de vie et d’humanité. On pense à tous ces détenus comme lui, à ces victimes qui ont tenté par la culture et notamment la littérature, de rester hommes. 

Le météorologue poste de nombreuses lettres à sa femme , s’efforçant de ne pas trop manquer à sa fille  Eleonora qui a 4 ans ; son rôle de père, il le joue à distance, oubliant sa souffrance et son expression , pour amuser intelligemment l’enfant. 

Parfois son chagrin affleure, il se reprend vite. Il n’est pas qu’un homme de mesure, il est aussi un artiste car l’herbier ou les images reproductions  de ce qu’il voit et autres petits rebus créés pour instruire et amuser sa fille  sont le reflet de son désir de transmission, d’une grande sensibilité et d’un réel   talent.

Olivier Rolin ne s’y est pas trompé : cet homme qui force l’admiration, scientifique et artiste, cet espion du ciel méritait un livre, tout comme la bibliothèque du  monastère méritait un film. Même s’il est un peu candide et espère trop longtemps, même s’il n’est pas un héros fêté et glorieux, pour nous et pour sa famille, il en devient un ! La force de l’art est là, faire le lien entre littérature, art et science : l’iconographie en fin d’ouvrage (celle envoyée à Eleonora) complètera de façon esthétique et émouvante cette lecture 

Tout comme les références aux auteurs russes, notamment Grossman et la plongée dans la tragédie vécue par tout un peuple dans les années 30, au-delà de celle de l’homme évoqué, exemplaire.

A mi chemin entre le document historique, la biographie  et le roman, ce livre se lit d’un trait, captivant le lecteur car Olivier Rolin sait montrer le rôle de la littérature par l’exemple ; quelle écriture, émouvante, profonde. Vous l’avez compris : on en recommande vivement la lecture


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U Balcone, Ghjacumu Thiers, Albiana 2016

Ludovic Baris Pezet 

U Balcone hè un rumanzu scrittu da Ghjacumu Thiers, isciutu in u 2016, conta 232 pagine frà e quale 20 capituli.

A scena si passa in u 1975. Durente a perioda di u Riacquistu. Conta a storia d’una parsona anziana, bella vechja, « chì li hè vinuta l’età nantu » (p.18), Agata Fulleoni, chì si ramenta da a so casa di pensione Ave Maria, sott’à a direzzione di madama Poli Arnesini, occupata da e duie serve Julie è Mélodie, è da a sicritaria Francesca Pinettini ; tutta a so ghjuventù passata cù u so maritu Petru, da u principiu, vali à dì, da u scontru trà i dui parsunaghji in Colmar durenta a festa di l’Armistizia (da duve u cugnome d’Agata à u filu di u rumanzu « L’Alsassiana »), chì Petru era militariu, u mumentu ch’elli si sò visti pè a prima volta. 

Cunfideghja à u lettore Agatta ch’ella era cum’è una ricunniscenza piuttostu cà una rimarca. Veru colpu di fulmine discrittu à e pagine 13 è 14 di u rumanzu :

« Rimarcatu, rimarcatu.. soca saria megliu à dì ricunnisciutu ! Tutti quant’è no simu, ùn avemu in un scornu di a nostra mente, a forma o l’ombra d’isse persone chì sò quì, propiu à mezu à noi, è chì parenu cusì luntanu da a stonda è di ciò chì si passa ? 

O ancu :

 « Mi sò intesa trasundà, affascinata è certa di avè ritrovu quellu ch’o avia persu, in un’altra vita in quantu à mè, è chì issa stonda bella è strana mi rendia cusì, un rigalu bellu è pienu cum’è a pace.. » 

Una parolla nantu à u modu d’offre à u lettore u ricordu ch’avarà Agata. Ùn esiteghja micca l’autore Ghjacumu Thiers à ghjucà cù  U tempu chì Berta filava, paragunendu a sturietta di « La madeleine de Proust » veru classicu di a literatura francese, cù « U fumu di u caffè caldu di madama Fulleoni » à a pagina 12.

I lochi di Colmar sò ancu più chì prisenti, si ponu leghje à i pagini 12 è 13, lochi cum’è Krutenau, a piazza Turenne, a Lauch, e ringhere di a calatta…

Da u so sughjornu, si stà bè à Agata Fulleoni in casa di pensione.

U coppiu s’hà da tramuttà si in Corsica

Hà messu dui anni Ghjacumu Thiers à scrive issu rumanzu.

Trè epiche sopralineghjanu a storia :

  1. A festa di l’Armistizia dopu à a prima guerra mundiala.
  2. A fine di l’anni 1920. In paese di U Matticciu
  3. L’annu 1975 in casa di pensione.

A rifarenza di u nome di u paese U Matticciu, vole dì chì situeghja u paese in Corsica Suprana (Cismonte), duve a custruzzione di case fatte da matticciu. Invece chì in Corsica Suttana (Pumonte) sò fatte e case da a granita.

In issu paese un parsunaghju assai simpaticu, hè quellu di u fattore, assai riservatu, abbastanza timidu, ma chì hà una capacità tamanta à a literatura è à a cunniscenza di i classichi, in uppusizione cù a ghjente di u paese stessu.

Si pò leghje à a pagina 21 :

« Quandu l’altri paisani facianu l’ortu o a partita à bocce o u giru di e cantine cun l’amichi, ellu pigliava una scusa o l’altra è si tirava à l’ombra una carreia o si stracquava longu tiratu sottu à un arburu di a curtalina è cacciava d’istacca e Bucoliche o e Metamorfosi d’Apuleiu è mettia à leghje, quasi vergugnosu di ùn fà cum’è l’altri, ma ùn si ne pudia impedì… »

Aspittarà Agata u vultà di u maritu chì si ne andatu pè isse isule uceaniche à truvà l’allegria assoluta, mandarà trè lettere, eppo dopu più nunda… Agata l’aspittarà quarant’anni dopu nant’à u balconu di a casa. 

Da duve u titulu di u rumanzu.

A prima volta chì u balcone hè ammentatu in u rumanzu hè a a pagina 23, quandu si tratta à truvà un nome à a sgiocca bianca bianca chì si chjamarà Gninina pè ride si di u fratellu u fratellu di Paulandria :

« Era Madama Fulleoni, Agattuccia l’Alsassiana, chì avia lampatu quellu nome da u so balcone, ghjustu di punta à a casa di Paulandria. »

I libri citati da Ghj Thiers anu una funzione attiva in i so rumanzi. Marc Chadourne « Vasco » 1927. A dumanda a più impurtanta di u rumanzu è chì tutti i parsunaghji si facenu : Cosa hè diventatu Petru ?