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Et ils ont fait peuple !, Da e stelle a e stelle : le documentaire de Catherine Sorba sur la lutte nationale corse

Sophie Demichel évoque, dans cet article consacré au dernier film de Catherine Sorba, primé par le le Sundance Institute Documentary Fond Program, Da e stelle a e stelle, le récit de la lutte nationale corse.

Et ils ont fait Peuple !  L’évidence est là, dès la dernière image, dès le dernier mot de Da e stelle a e stelle. Cette évidence s’impose à nous comme l’issue d’une lutte qui vient de très loin, qui nous touche d’autant plus qu’elle éveille en nous des traces qui la dépassent. 

Documentaire de création, primé en 2018 par le Sundance Institute Documentary Fond Program, le fim de Catherine Sorba, est le récit d’un processus de libération, qui se raconte et s’inscrit dans l’histoire d’un peuple : Histoire d’une lutte, d’un combat autant ancien, sans doute, que la Corse elle-même.

Ce film porte le récit de la naissance d’un peuple, du peuple corse, des « événements » d’Aleria en 1975 aux traversées politiques actuelles des héritiers d’Edmond Simeoni : « témoignage d’un petit peuple de méditerranée qui depuis le 18ème siècle se bat pour exister ». Pour autant, Da e stelle a e stelle est tout sauf un documentaire historiographique ou « régionaliste » sur la Corse et pour les Corses.

S’il se présente comme documentaire,  Da e stelle a e stelle va au-delà du documentaire, contraint la forme même à être processus de création ; parce qu’il interroge le réel en ce qu’il fait trace.

La question fondamentale que nous devons nous poser est : Qu’est-ce que dire : « Ceci est mon peuple ? ».

Nous entrons en un voyage, voyage initiatique qui traverse le devenir propre de l’île, sans le figer, sans s’y limiter : Da e stelle a e stelle retrouve ce que l’on a voulu occulter de l’âme d’un peuple en le cachant derrière le paysage, présente une Corse contemporaine depuis un angle singulier : La Corse n’est pas une île de bergers, mais une île d’expérimentation politique, un lieu de confluences et de transmissions, où la vision d’un homme seul peut influer sur le devenir du monde entier. 

Ce voyage naît de l’histoire corse, de ce moment où un homme, Edmond Simeoni, a fait que le destin de l’île a changé, est rentré dans l’Histoire, et fait que cette Histoire, aujourd’hui, à la fois dépasse la simple historiographie et nous submerge, au présent. 

La puissance de cette vision s’entend, physiquement, dans la puissance du « dire » de ce verbe, porté par une comédienne exceptionnelle, traversée d’un souffle,  au-delà de la femme, au-delà de l’actrice, qui touche à l’universel, où la parole transmise, entendue, devient verbe fondateur, parole « pythique ». 

Aventure inouïe, ce film est né d’une rencontre personnelle et d’une amitié magnifique ; il est né aussi du désir, ou du besoin de dire une histoire qui devait être dite ici et maintenant. Cette œuvre a uni les mots d’Edmond Simeoni et le regard, la voix de Catherine Sorba, par un lien qui les a traversés et nous laisse en trace précieuse ce film comme la rencontre perceptuelle d’une vérité : Celle que l’histoire Corse, leur histoire, notre histoire, est l’occasion singulière d’une expérimentation universelle de la « libération », de cet instant où un individu – qu’il soit femme, homme, ou ce peuple qui détermine tout homme et toute femme – parvient à se donner un nom… Ce nom qui lui était refusé ! 

L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous.

Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr


C’est cet événement qui fait de ce récit une œuvre d’art comme acte politique. Il ne s’agit pas de commenter ni de communiquer, mais de capturer un réel qui raconte une histoire au-delà de l’instant-même ! Film qui s’entend tout autant qu’il se voit, Da e stelle a e stelle  fait éclater les fausses images de « carte postale », déploie la Corse comme lieu tragique et originel d’une naissance à venir. 

Et la musique de Vivaldi, lien intensément dramatique, fait grandir ces images, comme espace du Temps, ce temps qui a compté, qui a porté d’une génération à l’autre d’une étoile à  l’autre un espoir impossible, incroyable, et qui dont l’événement a pourtant eu lieu.

Ce film est acte de création comme « processus de vérité », au sens où Alain Badiou le signale comme fidélité en acte à un événement peut-être méconnu, ou même à venir.  L’acte esthétique est ici une fidélité à l’événement politique d’un « désir de faire peuple », à cet événement qui fut ce manque dont la recherche est ici retracée : nous pressentons que nous faisons destin commun, ici et maintenant, mais nous n’en avons pas la parole !

Ce processus de vérité est aussi  processus de filiation : Il y a partage, héritage, transmission de générations en générations, comme un cadeau ou une malédiction, puisqu’on transmet aussi ses propres combats. Mais  la force visionnaire de cette traversée raconte une histoire qui dépasse les hommes qui la portent, qui sera reprise infiniment. 

Da e stelle a e stelle restera cet événement artistique fondamental qui fait entendre aux Corses leur parole : Nous faisons peuple ! 

C’est cette parole que Catherine Sorba, par les mots d’Edmond Simeoni, nous restitue, et par là prolonge une histoire universelle : Qu’est-ce que c’est que la libération d’un peuple ? Comment traverse-t-on une volonté de libération ?  

Un « commun  singulier »,  tout d’un coup prend la parole et  se nomme. Et, par une mise en miroir avec d’autre formes de libération – notamment les exemples américains-, on entend une volonté de la redécouverte d’une mémoire et d’une dignité universelles. 

La question fondamentale que les femmes et les hommes du XXIème siècle, où qu’ils se trouvent physiquement sur cette planète, doivent aujourd’hui se poser, n’est plus : « Qu’est-ce qu’un peuple ? ». La question fondamentale que nous devons nous poser est : Qu’est-ce que dire : « Ceci est mon peuple ? ». 

Le film de Catherine Sorba, ainsi,  en montre l’événement, dans la mise en jeu de sa nudité, de sa radicalité, dans ce surgissement où la puissance du Verbe se fait puissance politique. Que se passe-t-il, alors ?  Alors, il arrive que des hommes affirment  qu’il y a  un peuple parce qu’ils affirment que ceci est Leur peuple ! 

Da e stelle a e stelle restera cette trace irréversible, cet événement artistique fondamental, qui fait entendre aux Corses – et espérer à d’autres ayant le même désir – leur parole espérée, oubliée, mais, en cet acte-là, présente : Nous faisons peuple ! 

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Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner – Avignon 2019 de Christine Citti « .. et quelques secondes avant la chute »

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner – Avignon 2019

De Christine Citti

« .. et quelques secondes avant  la chute »

Il arrive que le théâtre naisse d’une vision et ne soit qu’un regard, un regard ébloui de ces points aveugles du monde que nous ne voulons plus voir, un regard blessé et pressant, devenu désir de se faire transparence, et qui, pour que ce désir soit, doit se faire mots. Et ces mots portés en scène métamorphosent le monde et nous ouvrent les yeux.

L’histoire mise à vue devant nous par ce théâtre-là est celle de ces foyers dont nous avons fait des prisons, de ces enfants perdus que nous avons laissés seuls, rendus même étrangers à eux-mêmes. Nous n’assistons pas au récit d’une catastrophe : La catastrophe a déjà eu lieu. Nous croyons vivre dans un temps de paix, sous une «  politique de soin ». Mais si nous croyons tenir encore debout, c’est juste une illusion et ce n’est jamais que sur des ruines. D’où peut-on parler encore ?

Alors, le récit ne peut plus commencer qu’en ce temps où tout amour, toute aide sont devenus vains, où, quoiqu’une forme de communication semble réguler les échanges, c’est la guerre qui fait loi, La rupture est consommée. Elle n’est ni de temps ni d’espace ; elle est de mondes, elle est de destins. Une génération – « la nôtre » avoueront certains – aura cru qu’un autre monde était possible, et aura échoué. Ecoutons ce récit de l’échec ; non pas celui ponctuel de tentatives éducatives ou artistiques, mais le déroulement de la chute devenu fondement de la parole.  Le monde s’est renversé, l’échec est au début, et c’est Lui qui parle !

Le théâtre de Christine Citti ne peut se faire que nourri de cette réalité brute, mais il reste intimement pur texte de théâtre, de mots ciselés qui apparaissent comme déconstruction d’un langage ordinaire, donc inaudible, tel qu’on peut l’écouter autour de nous tous les jours sans l’entendre, sans le comprendre. C’est le théâtre comme texte qui métamorphose une blessure intime en révélation universelle.

C’est partout la même histoire. Et les mots pour la dire ne peuvent être du côté du conte, de l’apaisement, de la consolation, mais ne peuvent être que ceux de la violence, de la violence politique, de cette violence sur les corps qui éclate dans la cruauté du langage. Ils nous entraînent dans un théâtre de la cruauté, en une langue parfaite de métamorphoses, langue qui rend justice à un état endémique,  puissant, auquel seul le langage dramatique peut donner consistance: ils nous font voir la Colère.

C’est cette colère qui envahit la scène, contamine  l’espace qui, enfin, lui est laissé, se fait entendre au-delà des conventions qui d’ordinaire tendent à l’effacer. La scène est un révélateur, cette scène brute va jusqu’à  se défaire de tout encombrement.

La tragédie est déjà passée, une  tragédie où  les enfants, frappés les premiers, sont les plus lucides, et parlent,  dans cet espace suspendu juste à côté  de nos conforts. Ils parlent parce que la transformation par l’écriture et par la mise en scène et en jeu de l’espace autorisent, enfin, qu’ils prennent la parole pour tous ceux qui  ne peuvent plus la prendre.

Voilà ce que nous donne à voir, dans une clarté terrifiante de déconstruction clinique, « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner ». : que là, la vie n’est pas belle et que tout ce qui peut faire tendre à le croire nous rend complice du désastre !  Nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas.

 « L’action du théâtre (..) fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie.(…)   Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut encore nous tomber sur la tête. Et le théâtre est là pour nous apprendre d’abord cela. » Si Antonin Artaud a pensé le théâtre comme ce cri de désespoir lucide, « Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner » porte ce cri-là très haut.

Sophie Demichel-Borghetti

Ils n’avaient pas prévu qu’on allait gagner

Texte : Christine Citti.
Mise en scène et scénographie : Jean-Louis Martinelli.

Avec : Christine Citti, Yoann Denaive, Loic Djani, Zakariya Gouram, Yasmine Hadj Ali, Yasin Houicha, Elisa Kane, Kenza Lagnaoui, Margot Madani, François-Xavier Phan, Mounia Raoui, Samira Sedira.

Théâtre des Halles  – 11h

Site web : https://www.theatredeshalles.com

Tournée 2019-2020

4 et 5 octobre 2019 : Châteauvallon – Scène Nationale, Ollioules (83).
8 et 9 octobre 2019 : Théâtre du Gymnase, Marseille (13).
17 et 18 octobre 2019 : l’Espace des Arts – Scène nationale, Chalon-sur-Saône (71).
5 au 7 novembre 2019 : la MC2 – Scène nationale, Grenoble (38).
23 et 14 novembre 2019 : Théâtre de Sartrouville – CDN, Sartrouville (78).

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Les Vies de Swann- Avignon 2019

« Les vies de Swann » Avignon 2019

Création de Marc Citti

« Le temps n’a rien à voir avec le bonheur »

Nul ne ressort indemne d’une plongée dans l’imaginaire des possibilités infinies d’une vie humaine, miroir de toutes nos vies. Un fils fait rêver son père. Un père imagine, déroule les vies d’un fils tant aimé, pour le meilleur… mais aussi pour le pire.

Ce que se racontent, seuls, un père et son enfant, sans mots, par-delà les temps, ce secret qui les lie,  là est un univers qui n’existe qu’en voyage de scène. Là est ce voyage que nous offre « Les vies de Swann ».

 Le théâtre est parfois le lieu où l’invisible devient visible, l’espace improbable où apparaissent, éphémères et brusques, les images tendues sur les fils de nos rêves. Et c’est plus heureux que l’on en revient; on n’en ressort pas indemne, mais nourri. Et la force de l’amour prend le pas sur l’inquiétude, sur toutes les inquiétudes de nos devenirs en ce monde, comme si faire advenir en scène les multiples possibilités de ce qui sera ou ne sera pas – qui le sait ? -, faisait de nos vies mêmes un éternel retour toujours possible.

Les dystopies oniriques de Swann  nous donnent à voir toutes les vies possibles dans les plis de la vie de ses personnages, rêveries sorties de l’innocence de l’enfance, de celles aussi qui soulèvent les vraies questions à poser aux « grands ».

Ce sera de joie que nous rirons, bien sûr, devant les aventures, farfelues ou non, improbables ou bizarres de cette famille qui n’en finit pas de devenir, pour nous, devant nous. Pourtant,  l’inquiétude sera là, toujours : celle de ce que nous avons osé ou raté, ce souci pour les enfants que nous aimons, pour la trace que nous laisserons; inquiétude inévitable dès que l’on aime ne serait-ce qu’un peu, si tragique dès que l’on aime vraiment.

Mais la vitalité résiste ; cette vitalité d’un « vouloir-vivre » toujours présent, dans les inventions et l’énergie infiniment récurrente des comédiens, qui est là, qui ne lâche rien, et qui résiste à ce souci de la fin pointant insidieusement dès que l’on évoque le  temps qui passe. Cette force-là résiste à l’inquiétude propre à notre humanité. C’est cette résistance qui fait des « Vies de Swann »un grand moment de théâtre.

Il est très difficile d’écrire pour soi. Mais Marc Citti n’écrit pas « pour » lui, ni pour « parler de lui », pour raconter sa petite histoire à soi. Il  écrit  pour un au-delà de soi, pour  d’autres que lui, ces autres qu’il devient en jouant ses propres mots, acteur « double » de lui-même. Il sait faire d’une langue en actes une arme propre à aller au-delà d’une inquiétude devant la vie, une arme cathartique. Et il sait le faire dans le sublime et la poésie ; dans le sublime, parce qu’il affronte les affres inconnues du temps et avec la poésie d’un imaginaire enfantin qui ne s’avouera jamais vaincu.

Aristote a écrit “ Le rôle du poète est de dire, non pas ce qui a eu lieu réellement, mais ce qui pourrait avoir lieu dans l’ordre du vraisemblable ou du nécessaire…”. Celui qui a écrit « Les vies de Swann remplit ce rôle. Et « Les vies de Swann » ne pourrait pas être cette fable, en même temps poétique et réelle, agissante devant nous, pour nous, sans cet acteur incroyable qu’est Marc Citti, capable de rester puissamment présent, d’irradier sur scène…tout en s’absentant de lui-même.

Ce spectacle est jusqu’au bout porté par ce comédien/auteur, habité par ses multiples déplacements dans le temps, à la fois mis en jeu et mis en abyme, comme hors de lui-même,  poursuivi par les prolongements de soi que sont sa famille, son métier, que l’on retrouve en boucle, indéfiniment métamorphosés.

Et surpris par ces péripéties, entraînés à notre tour dans cet éternel retour, c’est heureux, bien plus heureux que l’on ressort des « Vies de Swann », toujours nourris du  bonheur d’être là encore, d’exister toujours dans ces vies qui vont et viennent, dans nos vies devenues plus belles grâce à ces instants-là.

Sophie Demichel-Borghetti

Les vies de Swann

Création de Marc Citti

Théâtre des Béliers- 20h15

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Faire Semblant d’être normaux-Ironies tendres d’un espoir qui résiste Avignon 2019

Faire semblant d’être normaux

ou Ironies tendres d’un espoir qui résiste

Cela se passe quelque part entre l’arrière salle d’un piano-bar où deux esseulés se seraient rencontrés, et puis nos rues, nos immeubles, parmi ceux que nous croisons tous les jours. Et cela se passe sur une scène de théâtre, mais raconte un drôle de va et vient un peu onirique entre délires et réalité, parce que l’on y suit avec étonnement et plaisir le récit d’un homme qui erre et s’interroge sur sa propre vie, interpellé par son « double musical ».

Alain Badiou a écrit que le théâtre commençait là où deux êtres se retrouvaient pour parler sur une scène, parler à d’autres, ou pour d’autres, même et surtout pour ceux qui ne sont pas là pour parler… Partition à deux, en piano-voix, voix parlées et voix chantées, à partir de textes de Giorgio Gaber, l’un des fondateurs du « teatro canzone » (théâtre – chanson),  « Faire semblant d’être normaux »  est de ces moments rares, impromptus et étranges,  ces instants de rêves éveillés, où s’interroge simplement notre « être-là », où deux êtres parlent à d’autres et pour d’autres de leur vie présente ou absente.

Derrière Benoît Valliccioni se profile l’ombre d’un Charlie Chaplin tombé à la mauvaise époque, à la présence physique à la fois si puissante et si tendre, qu’il sait évoquer ce qui parfois s’arrête au bord des mots, ces abymes infinis que nous frôlons sans cesse, et nous permettre d’en rire.

L’un des principes du « teatro canzone », ouverture entre vérité et parodie, est de permettre de dire un monde qui ne se dit pas ailleurs, un monde à part,  forgé de mystères : parce que souvent  chanter, c’est  chanter ce que l’on ne peut pas dire. « Faire semblant d’être normaux », par ses moments de dérision morale, parce que l’adresse des comédiens, aussi, fait tomber le  « quatrième mur », ouvre à l’interrogation, à l’interpellation sur ce qui se dit de nos vies « normales », dans les creux de cette « pantomime expressive ».

Alors si vous voulez respirer un peu, vraiment, glissez-vous pour voir « Faire semblant d’être normaux ». Parce qu’il est bien en fin de compte impossible d’être normal, et que l’on ne peut le supporter qu’en l’entendant ainsi dans le chant mélancolique, ironique de ces clowns magnifiques, à double face, qui savent rendre extrêmement léger ce monde parfois sans pitié.

Sophie Demichel-Borghetti

Faire semblant d’être normaux

Giorgio Gaber , Sandro Luporini

Mise en scène :Stéphane Miglierina

Avec  Benoît Valliccioni, Mattia Pastore

La Croisée des Chemins – 19h35

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Traduire : trahir ? Quand le théâtre interroge la langue – Avignon 2019 Jambonlaissé L’Indéprimeuse- Cie BoccaMela

Traduire : trahir ?  Quand le théâtre interroge la langue – Avignon 2019

Jambonlaissé

L’Indéprimeuse & Cie BoccaMela

Davina Sammarcelli , ou l’Indéprimeuse, a créé avec « Jambonlaissé » une fantasmagorie littéraire passionnante,  devenue pour notre plus grand plaisir un barnum théâtral improbable, non seulement terriblement drôle, mais linguistiquement fascinant.

Ne vous arrêtez pas au titre ! Ou plutôt si, arrêtons-nous vraiment au titre, à ce mystère – parce qu’il est aussi mystérieux que drôle- auquel il nous renvoie : cette version d’ « Hamlet » va mêler à la traduction « classique » que nous connaissons une traduction littérale numérique par « Google traduction ».

Que se passe-t-il alors quand, au 21ème siècle,   on  ose laisser à une machine la liberté de traduire en « équivalences »contemporaines une langue de plus de quatre siècles,  une poésie faite de mots porteurs d’un imaginaire débordant toute correspondance immédiate. C’est mettre au défi le langage !

L’expérience littéraire de « Jambonlaissé » trouve son aboutissement dans le burlesque assumé de la mise en scène : Hamlet – pardon, Jambonlaissé – nous parle dans une langue « classiquement » traduite, dans une traduction sans question ; mais ses partenaires, parlant le même texte mais traduit autrement, lui répondent  objectivement dans une même langue, mais avec des mots qui veulent dire autre chose, qui ne renvoient plus au même univers.

Oscar Wilde avait déjà relevé ce pouvoir potentiellement dévastateur – et immensément source de drôlerie dramatique – des malentendus possibles du langage dans « De l’importance d’être Constant » (The Importance of Being Earnest), où l’assimilation d’un prénom à une qualité crée une situation rocambolesque, révélatrice de l’absurdité sociale. Cette pièce ouvre la porte du langage performatif. Mais que fait d’autre « Jambonlaissé », en poussant au plus loin, au plus fort des possibilités modernes données au travail sur la langue par la technique,  cette mise en question de la valeur des mots, de ce que l’on entend dans un texte. Cette expérience nous fait entendre que les mots ne sont peut-être, d’abord, que de la matière protéiforme ; que les mots seuls font MAT,  font mal, parce qu’ils peuvent prendre tous les sens et se substituer à toute arme. 

Le rire est effectivement omniprésent devant certains renversements absurdes, et l’histoire tragique d’ « Hamlet » devient proprement hilarante, quand, soudain ce sont les mots qui « fourchent » et semblent transformer le récit. Mais c’est bien le sens de toute langue qui est en jeu.

Ce que nous fait entendre donc ce texte, ce que nous fait voir la mise en jeu des contradictions alors provoquées par ce même texte, c’est que « Google traduction » ne sait pas lire ! C’est qu’il ne peut user que des mots  de la communication, et que ceux-là ne peuvent  que trahir la poésie intraduisible de ce texte… donc de tout texte littéraire, peut-être ?

La traduction par la machine – même « intelligente » – applique littéralement la fonction communicante du « globish » à la poétique du siècle shakespearien, comme s’il s’agissait de signes. Alors, ça en devient parfois incompréhensible, parfois absurde, donc terriblement drôle, dans la mesure où la langue dérive, où elle se montre incongrue dans une situation claire, et justement jouée. Mais c’est aussi la violence brutale du texte, texte non transformé par une réécriture renseignée, orientée,  qui est  révélée par  l’immédiateté, la « non-médiation » de cette traduction littérale. L’interrogation sur la traduction, voire sur le bilinguisme, ouvre aussi sur les potentialités infinies de tout texte.

Saurons-nous jamais à quel point ses premiers spectateurs, à la fin du 16ème siècle, auront ri devant Hamlet ; à quel point ils auront tremblé ? Il n’importe. « Jambonlaissé », au début de ce 21ème siècle nous fait redécouvrir Shakespeare, nous fait  respirer ce qu’il peut y avoir de brutalité burlesque en cet univers où le rire salvateur se mêle au tragique inévitable.

          Sophie Demichel-Borghetti 

Jambonlaissé

L’Indéprimeuse & Alice Faure

Mise en scène : Alice Faure – Cie BoccaMela

Théâtre l’Optimist – 20h25

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T-REX , ou le travail moderne en devenir-animal – Avignon 2019 Cie Spirale

T-REX , ou le travail moderne en devenir-animal – Avignon 2019 Cie Spirale

par Sophie Demichel Borghetti

 

Entrez voir T-REX !

Vous allez assister à l’ascension rêvée et à la dérive catastrophique d’un homme ordinaire, d’un employé qui veut devenir cadre, va obéir aux consignes jusqu’à une limite impossible. Vous voulez voir le monde de nos jours, notre monde ? Entrez voir T-REX, rentrez dans cette déconstruction solitaire annoncée, dont vous allez rire, beaucoup, d’abord sans arrière-pensée…jusqu’à ce qu’une reconnaissance apparaisse, et que vous vous mettiez doucement à attendre que la salle s’éclaire et que le miroir se tourne.

C’est très sérieux, et pourtant c’est une farce. Mais toutes les farces, et surtout celles qui donnent le plus à rire, sont sérieuses ; et leurs clowns, déguisés en « messieurs très bien » sont les prophètes secrets de notre monde. Alors, cet enchaînement, infiniment drôle, jouissif, même dans l’inquiétude qu’il va provoquer, transformera la perception de ce qui d’abord, nous paraissait si ordinaire, transformera la farce en fable, en exposant de plus en plus, par la puissance comique même du texte, la violence sous-jacente du monde qui se dit, là.
En un exercice magistral, « seul en scène » pour interpeller nos vies, Antoine Gouy, geste à geste, pas à pas, opère cette modification anthropologique qui insinue une vision claire de la violence sous l’apparence de la normalité, qui, jouant des modifications possibles vers une morphologie animale, une transformation des corps – puisqu’il se fait corps multiples- nous montre que nous sommes déjà à l’intérieur de cet univers délirant.
La première puissance de ce spectacle vient de ses mots, de cette écriture. Le spectateur voit un spectacle ; mais il entend une écriture : une écriture analytique, un dire de soi d’une justesse dans le détail, dans la précision parfois délirante des faits et manies ordinaires, qui est terriblement corrosive pour qui l’entend, mais totalement logique pour qui le profère. L’unique protagoniste de T-Rex, ainsi, nous montre, comme dans la langue intime d’un cerveau s’adressant à lui-même, ce qui se passe réellement pour nous, mais comme on ne l’attend pas ; ce qui arrive, mais comme on ne le voit pas ; ou du moins comme on ne nous le dit pas.

Le personnage que nous voyons en riant se défaire sous nos yeux est victime et agent d’une aliénation qui transforme les sujets en objets. Mais l’exceptionnalité, qui fait paradoxalement la drôlerie de ce spectacle, est que cette aliénation reste inconnue, reste normale, comme incluse dans ce langage choisi avec une précision chirurgicale ; ce qui n’est rendu possible que par le pouvoir comique de cette écriture, son pouvoir de création, soutenu de jeux scéniques, lumineux qui permettent à l’imaginaire de s’ouvrir encore, encore vers l’impossible devenu réel.

« Instrument révolutionnaire, le théâtre ne l’est pas comme les autres en ce qu’il exige, de la part du spectateur, acquiescement préalable à l’effraction dont il sera le siège. » Cet appel formulé par Michel Vinaver est pleinement accompli par ce spectacle total, porté par un comédien virtuose, au corps polymorphe et à la parole qui comprend et fait comprendre l’intelligence du texte. T-Rex joue de la fascination provoquée par l’ambivalence de ce récit qui devrait être uniquement « fantastique » – après tout, c’est juste un cauchemar de cinéma -, mais dont la puissance réelle d’interpellation contamine la manière dont nous jugeons nos vies. Vous voulez voir une vraie farce politique ? Allez voir T-REX !
Sophie Demichel-Borghetti
T-REX
Cie Spirale
D’Alexandre Oppecini
Avec Antoine Gouy
Mise en scène Marie Guibourt
Théâtre des Carmes – 16h50

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Sur le chemin de l’enfance perdue – Avignon 2019

Sur le chemin de l’enfance perdue – Avignon 2019
ou Gelsomina.  Par Marie-Joséphine Susini

par Sophie Demichel Borghetti

Il est dangereux de s’approcher de la pureté. « Gelsomina » nous emporte sur ses traces, en cet instant où Marie-Joséphine Susini va chercher – en alchimiste de ce que peut un corps humain, quand il devient outil de métamorphose – ce qui se cache dans cette histoire, dans cette petite misère là.
On s’attendait au récit triste de la jeune fille bafouée, objet de cirque au destin tragique. Ce récit est là, oui, mais ce texte nous raconte tellement plus, nous touche tellement plus profondément, exposant à nos yeux, en cette heure de spectacle, cette simple évidence, dont la figure de Gelsomina incarne le paroxysme : l’amour simple et pur, en notre monde, est un diamant noir intouchable, impossible, sauf à risquer la mort.

L’incarnation de cette figure par Marie-Joséphien Susini est faite de métamorphoses, de multiples figurations de toutes les images, de toutes les situations de la femme, de la fille, jusqu’à celle qui n’est plus rien. Et cette mise en jeu devient le récit de la perte, de toutes les pertes, de la misère au-delà de la pauvreté, de la misère de n’avoir aucune place, d’être toujours dépossédé. Marie-Joséphine Susini respire cette âme pure privée d’existence par la violence du monde, sans plainte, en faisant simplement, extraordinairement, advenir devant nous une ultime quête, celle de ce qui reste lorsqu’il ne nous reste plus rien. Et elle nous intime de voir que cette quête est la nôtre.
Elle se fait passeuse, transmettant le possible de toutes les émotions. Elle se transforme en celle-là qui n’a plus d’âge, plus d’espace ni de temps ; mais juste la place d’un corps et d’une voix pour dire toutes les souffrances et les rédemptions.
L’errance dans laquelle nous emporte Gelsomina n’est pas celle de la route, ou pas seulement. Cette errance n’est pas seulement la sienne, celle de l’enfant perdue que nul ne veut aimer. Elle dit l’errance du monde, cette misère de l’errance qui croit trouver à se combler aux feux des lumières, mais en une croyance toujours déçue. Seuls auront raison les loups et les fous, même s’ils doivent en mourir.
Marie-Joséphine Susini est cette sorcière qui marche au bord du vide, qui traverse tous les âges, qui sait d’un geste, d’un regard, évoquer l’homme, la vieille femme, et redevenir cette enfant qui ne nous lâchera pas, cette enfant couturée de partout, mais à l’âme intacte, qui ne cherche que son nom absent et sa maison arrachée.
Gelsomina pleure sans larmes une enfance cachée sous les traces d’une vie qui ne veut pas d’elle, et qui donc ne veut pas de nous, sauf à se mentir sur les apparences de la puissance et croire aux mirages. Mais celle-là dont le sourire, malgré tout, résiste encore un peu, ne croit pas aux mensonges du monde : elle espère « exister seulement ; exister ce serait bien»… La violence que nous ressentons est la colère de de cette douceur perdue, que l’on cherche partout et qui est toujours pour les autres, pour soi, jamais.
Marie-Joséphine Susini ne « joue » pas à Gelsomina, elle laisse passer par tout son être ce qui fait Gelsomina, pour donner à voir la douleur et la perte de soi dans la lucidité tragique de l’instant pur de la scène. « Le Sublime est innommable » ! Oui, Monsieur Fellini, mais il est parfois visible, par miracles, par trouées. Là, sur cette scène, par la magie d’une comédienne qui ose se mettre émotionnellement à nu et en danger, il nous apparaît.
Sophie Demichel-Borghetti
Gelsomina
Texte : Pierrette Dupoyet
Mise en scène et interprétation : Marie-Joséphine Susini
Théâtre Carnot 10 h

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Reggiani par Eric Laugerias

 

 

Sophie Demichel Borghetti propose de découvrir ce spectacle, conçu et mis en scène par Eric Laugerias et Judith d’Aleazzo
Piano, accordéon Simon Fache

« Reggiani » est un grand moment de théâtre, où le chant devient Verbe, où la scène devient cercle poétique. Il est né de l’amour de ces deux artistes que sont Eric Laugerias et Judith d’Aleazzo pour Serge Reggiani. Mais ce moment, créé là, va bien au-delà. Il est des artistes qu’on ne peut pas juste évoquer. On les invoque, on les déploie, pour aller plus loin, pour ouvrir un chemin infini vers une poésie toujours à venir.

Vous aimez Serge Reggiani
Ou vous ne le connaissez pas ? Que ce nom soit de votre monde, ou non, qu’importe ! Allez vite, très vite, voir « Reggiani » dans mise en scène conjointe de Judith d’Aleazzo et Eric Laugérias, mise en jeu si juste qui ouvre tous les possibles, qui fait entrer le chant dans le théâtre, qui fait parler le chanteur avec le piano, fait respirer le comédien par la musique, fait entendre ces mots chantés en Verbe poétique.

L’art d’un comédien 
Et vous découvrirez qu’un grand comédien peut faire entendre d’un texte ce que l’on n’en avait pas saisi, ou oublié quelque part, rangé dans de vagues souvenirs, émouvants ou drôles. Mais là, soudain, se déploie l’intensité d’un univers qui nous porte bien au-delà de ce que même l’on croyait connaître. Et « Reggiani » est un moment rare de théâtre où des mots, écrits un jour par quelqu’un se voient tant aimés par un artiste transporté, qu’ils se transforment en poésie universelle.
Et soudain, vous ne saurez plus s’il faut rire ou pleurer… Oui, vous allez pleurer, très vite, et puis rire, au rythme d’après, pour retomber au souffle suivant dans une émotion venue du plus loin de vous, du plus loin de nous tous. Et vous comprendrez, bien après, peut-être, ce qu’il y a à comprendre, à « prendre » là : que rire c’est pleurer, et pleurer c’est rire ; que, quand c’est le poète qui raconte le monde, même terrible, alors même quand inexorablement le temps passe, il y a toujours du temps qui reste. Il y a de ces comédiens qui savent nous faire entrevoir les terreurs du monde par l’intensité d’un mot, qu’il soit d’amour ou d’humour , mais aussi nous emmener vers la lumière au-delà des larmes. Eric Laugérias est de ceux-là, et ils sont rares.

Des miracles éphémères
Les auteurs sont souffleurs de poésie et les artistes qui les incarnent deviennent des miracles éphémères sur cette scène du temps suspendu qu’est le théâtre. Offrir ainsi l’univers de Serge Reggiani , c’est ne pas laisser les artistes partir seuls vers leurs coulisses, ne pas laisser les souffleurs dans l’ombre. Voilà qui a un nom, la Mémoire : ni hommage référentiel, ni évocation , « Reggiani » est simplement, intensément, la création d’une mémoire vivante, l’affirmation que ces textes-là sont poésie vouée à un éternel retour.
Et vous recevrez ces textes comme un monde de poésie, bien au –delà d’un « tour de chant », parce que ce spectacle est un don, parce que ces mots offerts sont sortis du corps et sortis de l’âme d’ un immense comédien qui chante ses mots comme on raconte des souvenirs d’enfance, la sienne et la nôtre. Et monte en nous comme une prière du petit enfant que nous sommes encore : « donne-moi la main, Monsieur, s’il te plaît, emmène-moi vers la lumière, emmène-moi des larmes au rire.. ».

Vers les étoiles
Oscar Wilde a écrit quelque part, « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles » ; Quand Eric Laugerias habite l’univers de Reggiani, et nous en ouvre ces portes inconnues, il prend l’enfant que nous sommes par la main pour lui raconter des histoires à lui faire voir des étoiles qui ne quitteront jamais son âme.

Reggiani Par Eric Laugerias
c’était depuis le festival, en 2019
Théâtre du chien qui Fume- Avignon – 12h20

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Patrice Chéreau, L’invention de la liberté

ARTICLE – Sophie Demichel analyse le troisième tome des notes de Patrice Chéreau, L’Invention de la liberté, publié aux éditions Actes Sud.

Ce livre est un journal de travail. Le croire « réservé » à une lecture d’initiés serait une erreur majeure et très triste. Ce texte est le cadeau  d’une âme, la parole donnée d’un homme, infiniment vivant, aux autres hommes qu’il espère toucher au plus intime: Je cherche l’or du monde, je vous livre, dans ce désir fou, ma ferveur, mes doutes, mes trouvailles, en espérant vous ouvrir ces mondes, ces œuvres qui m’appellent.

Patrice Chéreau ne « prend pas de notes » dans ce journal !  Il travaille la matière du monde – la matière première des textes, mais aussi toutes  les références des textes, le bruit du monde qui  l’entoure, les êtres qu’il rencontre, tout ce qui va l’émouvoir, le bouleverser, l’intéresser même. Il ressent et travaille cette matière qui fera l’image à venir, qui lui servira d’outil, et qui donnera, une fois transformée, ces mondes/ œuvres à venir.

Comment ça se fait, un film comme « La Chair de l’orchidée » ? Comment ça se pense, un spectacle comme « Massacre à Paris » ? Et pourquoi ça doit nous concerner au plus haut point, cette fabrication de l’imaginaire ? Parce que c’est assister réellement à l’ « œuvre au noir », à l’alchimie de ces manipulations bizarres qui va donner sens à nos vies.

Entre la France et l’Italie, nous croisons avec Patrice Chéreau des lieux, des images, des acteurs, des auteurs concrets de ce monde… mais toujours en suspens vers d’autres mondes à venir, vers cette œuvre à faire. Et il les collecte en évocations, en détails, en possibilités d’éléments de travail, de nourritures pour ce «faire » essentiel. La trace qu’il en laisse, en ces lignes, est-elle autant ce qu’il imagine que ce qu’il vit ? Peu importe. Cette porosité des mondes dit le plus beau de ce livre, montre cet homme doublement traversé et par cette terre qu’il habite et par cette œuvre qui l’habite.

Nous nous trouvons bien face à la nécessité intime qui bat au cœur de ces visions, de ces fulgurances, de ces longues descriptions parfois – puisque l’on retrouve avec bonheur des pans entiers de synopsis des films : la nécessité de laisser des traces de ce qui nous traverse, des lettres comme des bouteilles à  la mer, et peu importe où elles arrivent, si même elles arrivent ; Il faut parler aux vivants  de la vie en train de se faire. 

Lire ce journal – même annoté, contextualisé et remarquablement renseigné -, ce n’est pas lire un script technique, une historiographie filmographique ou théâtrale ! C’est lire le rêve éveillé d’un homme en amour avec ce monde qu’il estime assez pour en faire œuvre d’art. 

Si ce texte est un voyage, il est la traversée initiatique de celui-là qui découvre – et nous fait découvrir – qu’être cet artiste-là, c’est porter à la fois le don et la malédiction, de voir ce que personne ne voit, d’entendre ce que les autres n’entendent pas et de devoir le leur découvrir, à tout prix. 

Et rentrer dans les récits de préparation de ces pièces qu’on n’a pas vues, de ces films qu’on a même peut-être oubliés – ce qui est sans importance -, c’est respirer la poussière vivante du passage de ces hommes qui changent de monde pour nous raconter notre vie; c’est entendre déjà les musiques à venir, et les chants de ces êtres qui ne sont pas encore nés, mais qui auront nos visages. 

Dans ces traces, qui sont les éléments trouvés çà et là, dans son travail à partir de la matière humaine, Patrice Chéreau nous crie que l’Art est « cela » ,et « cela » seulement : L’Art est ce qui fait voir l’humain en formation, qui affirme que ce qui est humain en chacun de nous est une invention perpétuelle à toujours redécouvrir : « Chacun de nous est pour soi-même un inquiétant étranger, c’est-à-dire que le fantastique ne vient que d’une description réaliste de l’inconscient et des monstres qu’il produit. ».

Ces lignes vont nous raconter, images après images, presque d’heures en heures, comment un homme infiniment affecté par le monde qui l’entoure, par les mondes qui se mêlent autour de lui, produit des liens entre ces événements, ces êtres, ces textes rencontrés, ces réalités ; comment cet homme qui nous parle produit librement un imaginaire, invente, pour nous, pour tous, des mondes que nous ne soupçonnions pas. Etre artiste, c’est avoir à relever le défi ultime de raconter aux autres leur propre histoire.

Lire et relire ce « Journal » de Patrice Chéreau , c’est pénétrer ce mystère de la quête de soi au travers de l’œuvre à venir, c’est voyager dans les visions d’un artiste, c’est rencontrer la nécessité de cette injonction, folle, peut-être, mais que l’on ressent, en lisant ces mots, irrépressible : Qu’il faut parler, parce que l’on est parfois seul à le ressentir, de ce qui fait la vie, vite, quand « Ça » arrive, vite, avant que le miracle ne s’échappe…. ! 

En savoir plus

Patrice Chéreau, L’invention de la liberté, Arles, Actes sud, 2019

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Les Beaux Ardents

par Sophie Demichel-Borghetti

Un temps à se brûler en Venise

« Tout ce qui est dans l’amour, dans le crime, dans la guerre et dans la folie, il faut que le théâtre nous le rende s’il veut retrouver sa nécessité » Antonin Artaud

Elle l’attend. Elle est en travail, en travail d’artiste ; Artemisia est peintre, pleine d’une œuvre  à faire qui n’a pas le temps. Mais elle l’attend. Et il arrive. Nous sommes à Venise en 1623, et Artemisia Gentileschi va y retrouver Nicholas Lanier, son amour infini.

Artemisia est peintre, remarquablement douée, reconnue dans la lignée du Caravage ; mais elle est femme, lourde de ses luttes, de ce qu’elle a enduré pour tenir cette place, se faire reconnaître. Nicholas est diplomate et musicien, mandé en « négociateur d’art ».

Ils sont beaux, ils sont jeunes et ils s’aiment. Ils ont tout. Bientôt, peut-être, n’auront-ils plus rien.  Ils sont beaux, ils sont jeunes et ils s’aiment ; cela devrait suffire : cela ne suffira jamais ; ne suffira jamais à renverser un destin en marche dans un monde de violences.

C’est une histoire simple, qui commence en marivaudage et finit en catastrophe. L’écriture de Joséphine Chaffin est avec justesse assez subtile pour ne rien laisser, d’abord, transparaître de  ce qui va arriver à ces deux êtres magnifiques qui se retrouvent dans le bonheur de l’amour dans le plus bel endroit du monde. Quelques instants, au cœur de Venise, on oublie le temps et les guerres qu’il porte.

Et puis…

Et puis.. Artemisia est une artiste, elle sait dans son corps que l’art est une magie sourde et fragile, que la violence du monde – qui s’incarne dans le Veau d’or – le met en danger.

Et puis… Nicholas est un homme pris dans le système du pouvoir ; il porte malgré tout sa mission comme un devoir au-delà de ses désirs, de son amour, de sa passion pour la musique.

Ils sont à Venise ; rien n’est moins anodin du point de vue du Destin. Comme Nicholas le relève, joyeusement pourtant, «  Venise concentre le Tout du monde » ! Venise est le centre séraphique du monde, où toute pureté cachée peut apparaître ; elle est aussi un lieu d’ « œuvres au noir », de mystères et de métamorphoses.

Labyrinthe refermée sur lui-même, ville dans la ville, elle fait advenir tout plus intensément, plus violemment. Tout est en place pour que se jouent les actes du drame, cette rencontre d’abord heureuse et qui va déchaîner des ouragans.

C’est une histoire simple pourtant,  mais où va se donner et s’intensifier tout ce que  l’amour et l’art peuvent contenir de violence. Venise concentre le Tout du monde ;  Le Tout de ces êtres-là sera de brûler d’art et d’amour à Venise.

Et Venise devient naturellement ce lieu où il va advenir que cette mission, occasion de retrouvailles heureuses, devienne un piège dangereux, tourne mal, et se retourne en intrigue vénéneuse, où vont se révéler, au fur et à mesure d’une écriture qui évolue magnifiquement vers le thriller, les nœuds gordiens qui vont précipiter les amoureux dans la tourmente.

Bien sûr, le conflit entre le respect de soi, la nécessité de garder son nom  et le désir d’amour ; ce conflit, cette possibilité terrifiante que l’on ne puisse en même temps aimer et créer va singulièrement « consumer » Artemisia, elle qui sait déjà à quel point elle a souffert, à quel point elle va encore souffrir, parce que l’art est souffrance –  « De toute façon, qu’est-ce que tu veux leur apprendre ? Les gestes, oui, tu peux leur apprendre les gestes, mais travailler, faire vraiment venir les images… Ils veulent pas souffrir ! Tu fais rien si t’as peur de souffrir ! En tout cas, tu peints pas ! » (Jean-Baptiste Aymeric, Ceux qui m’aiment prendront le train, film de Patrice Chéreau).

Comment être une femme amoureuse dans ce monde sans se perdre? Jusqu’où partager l’intime et la création quand il y a de l’innommable dans ce qui fait l’artiste ?

Et puis « Les Beaux Ardents » nous dévoile cette forme insidieuse de dichotomie, de lien nécessaire et impossible, entre l’Argent et l’Art. Pourquoi le marché de l’art  en appelle-t-il toujours à un possible trafic d’œuvres, à d’indéterminées intrigues ? Parce que l’art transgresse tous les codes de toutes les lois, comme ce meurtre d’Holopherne inlassablement perpétré par Judith sous les doigts magiques d’Artemisia. Parce que l’art est un assassin impuni, son visa de passage dans la « bonne société » doit sortir de mains de voleurs, de réseaux clandestins et dangereux.

Dans Venise, les artistes et leurs courtiers portent des masques, non pour se déguiser ou se faire voir, mais pour disparaître comme en incognito. C’est de ce danger que parle, sans cesse et jusque dans les rires des amants souvent, très souvent heureux et innocents au cœur du volcan, ce texte éminemment politique, relevant ces combats-là qui traversent toute pratique artistique : celui contre le pouvoir de l’argent et celui contre les préjugés de la société.

Artemisia se retrouve, par amour, par destin, doublement recluse, entre son Amour dévorant et sa volonté vitale, dépossédée d’une part d’elle-même, comme exilée en elle-même par la terrifiante force de cet amour. Elle ira jusqu’aux limites d’elle-même et de ce que peut supporter le monde pour Nicholas.

C’est en quoi deviendra insupportable le « renversement des rôles », le frôlement, peut-être, de l’interversion des sexes.

On croirait voir aux premiers instants, même parfois dans de belles parenthèses – par la douceur, oui, la douceur de la mise en scène jusque dans les excès amoureux – , on croirait voir deux enfants au soleil de Venise.

Sauf qu’ils peuvent bien se prendre pour ces enfants amoureux, nous le faire entrevoir aussi, Artemisia et Nicholas sont tout sauf ces enfants-là, ne sont plus ces enfants parce que ce monde ne leur en laisse pas le choix. Ils y ont cru. Ce sera leur drame.

L’un et l’autre vont alors, clandestins et voyeurs, dans une Venise exilée en elle-même, cernés dans l’Atelier, autour d’eux-mêmes et de leur secret, éprouver la tragédie de la déréliction possible de l’amour dans tout ce qui tend à le détruire.

Et le cadre donné à ce huis-clos est alors incroyablement juste, dans l’ambiguïté du décor, les variations de lumières : comment se croire presqu’à Venise, sans y être… se croire réellement dans une Venise où l’on n’est pas, puisque ces deux-là n’y sont pas non plus, ou ils y sont en s’y cachant de tous ?

Enfin – et peut-être surtout -, au croisement ultime de l’art, de l’amour et de la société, ces mots, ces figures nous parlent de la femme créatrice et de sa place, de la nécessité et de la souffrance pour une femme de trouver sa place, malgré les violences et la peur.


L’Histoire réelle, celle de la peintre, reprise dans ce texte, est aussi celle d’un oubli : Quel est cet oubli qui s’installe devant nous- et qui nous intime de répondre, nous qui ne connaissons pas Artemisia Gentileschi… Mais pourquoi ne la connaissons-nous pas ? Pourquoi oublie-t-on si facilement les œuvres  des femmes ? Et c’est Camille Claudel qui est là, dans une transparence mystérieuse, dans ce génie de beauté et de luttes, qui s’évoque à nous. 

Pour donner à voir cette artiste-là, il fallait bien une sorcière, une artiste d’une puissance capable de traverser toute la douceur, tout l’amour  à porter, séraphique et intense. 

 Marilyne Fontaine, illumine Artemisia d’une grâce et d’une pureté qui confinent à la sorcellerie, comme on préserve une survivante …« (…) Dans le cadre de l’expérience humaine et du monde humain,  il est quelque chose ayant une sorte d’affinité ou de lien avec le sacré. Ce « quelque chose » me paraît être le démonique…. L’homme est un être démonique, ce qui signifie à la fois redoutable et merveilleux, puissant et étrange, surprenant et admirable, donnant le frisson et fascinant, divin et démoniaque. » ( Marcel Conche, le sens de la philosophie)…. Se déprenant d’elle-même, elle est cet être démonique, à la fois possédée d’un dieu exigeant et envahie d’un amour total.

Ni forte ni fragile, Artemisia ainsi incarnée apparaît comme « hors-monde » – son seul lien charnel étant cet amour inaltérable, jusque dans ses douleurs, ses abysses, peut-être -, et tout l’univers respire à travers elle. 

Pour accentuer ce mystère porté par les comédiens, Clément Carabédian porte en lui  toute l’ambiguïté du personnage ; il marque les limites particulières de l’ « amour d’un homme », dans une société qui n’en veut pas et à laquelle il se soumet comme malgré lui, magnifique dans la transparence et parfois la naïveté de cette ambiguïté. 

Les « personnages » des « Beaux Ardents » ont existé ; leur histoire commune est une fiction, mais qu’importe ; elle est de ces possibilités de ce qui n’a pas été, de ce qui aurait pu être et dire alors la vérité de ce monde qui est toujours le nôtre, de la difficulté d’être une femme dès qu’un désir de reconnaissance est en jeu ; qui dit aussi la violence à laquelle la puissance de l’argent soumet l’art. 

« Les Beaux Ardents », par l’écriture à la fois légère et habitée de Joséphine Chaffin, est la narration séraphique de cet envoûtement dans une  Sérénisssime, qui seule peut perdre ou sauver les âmes des eaux troubles de ces temps terribles.

 C’est l’histoire d’une artiste qui résiste à sa propre disparition, dût-elle y sacrifier son bonheur… Au fond de l’amour de toute femme se love la malédiction de la petite Sirène d’Andersen. Que devra faire Artemisia, l’artiste, pour s’en délivrer ? 

Pour le savoir, il faut aller voir « Les Beaux Ardents », y aller pour assister à cet envoûtement, et le ressentir jusqu’aux larmes, dans le corps habité de Marilyne Fontaine, dans cette respiration incandescente, cette voix qui se perd, se donne, nous appelle au bout de nous-mêmes, dans  son offrande de la brûlure au plus intime d’elle-même, où se consume cette identité mystérieuse de la comédienne et la femme. 

Y aller au Colombier, ces 10 et 11 mai prochain, avec Marie-Cecile Ouakil, créatrice du rôle, dans une magnifique Artemisia,

Oui, nous devons y aller et ne jamais en revenir. Parce que personne ne ressortira indemne de cet amour-là… de cet amour qui n’existe qu’au théâtre, et dont le Théâtre peut être fier.

b

LES BEAUX ARDENTS

love story vénitienne

Texte de Joséphine Chaffin 

Mise en scène de Joséphine Chaffin et Clément Carabédian

Avec
Marilyne Fontaine Clément Carabédian

http://www.lecolombier-langaja.com/programmation/2018-2019/les-beaux-ardents/

Festivals littéraires

Printemps des poètes

Ouvre ton aile au vent, mon beau ramier sauvage,
Laisse à mes doigts brisés ton anneau d’esclavage !
Tu n’as que trop pleuré ton élément, l’amour ;
Sois heureux comme lui : sauve-toi sans retour !

Que tu montes la nue, ou que tu rases l’onde,
Souviens-toi de l’esclave en traversant le monde :
L’esclave t’affranchit pour te rendre à l’amour ;
Quitte-moi comme lui : sauve-toi sans retour !

Va retrouver dans l’air la volupté de vivre !
Va boire les baisers de Dieu, qui te délivre !
Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour,
Va-t-en ! Va-t-en ! Va-t-en ! Sauve-toi sans retour !

Moi, je garde l’anneau ; je suis l’oiseau sans ailes.
Les tiennes vont aux cieux ; mon âme est devant elles.
Va ! Je les sentirai frissonner dans l’amour !
Mon ramier, sois béni ! Sauve-toi sans retour !

Va demander pardon pour les faiseurs de chaînes ;
En fuyant les bourreaux, laisse tomber les haines.
Va plus haut que la mort, emporté dans l’amour ;
Sois clément comme lui… sauve-toi sans retour !

Marceline Desbordes-Valmore.

Articles

trace poétique

Vladimir Vladimirovitch Maïakovski – Владимир Владимирович Маяковский

A Pleine voix


Endroit propice où je n’étais jamais venu avant.

J’examine les lieux.
ainsi
ce poli bien léché,
c’est donc cela le ciel que l’on nous vante.

Nous verrons, nous verrons !

Ça étincelle,
ça scintille,
ça brille
et
cela bruit —
un nuage
ou bien
des esprits
qui glissent sans bruit.

« Si une belle jure un amour fidèle …  »

Ici,
au firmament du ciel,
entendre la musique de Verdi ?
Par le jour d’un nuage,
je jette un œil —
les anges chantent.
Les anges vivent dignes,
fort dignes.


L’un d’eux se détache
et rompt aimablement
son silence somnolent :
« Alors,
Vladimir Vladimirovitch,
l’infini vous plaît-il ? »
Et moi de répondre aussi aimablement :
« Charmant, cet infini.
C’est un ravissement ! « 

Extraits

Printemps des Poètes

En ces semaines , quelques partages de traces de la Beauté en ce Monde

BELLE ET RESSEMBLANTE. Poème de Paul Eluard

« Un visage à la fin du jour

Un berceau dans les feuilles mortes du jour

Un bouquet de pluie nue

Tout soleil caché

Toute source des sources au fond de l’eau

Tout miroir des miroirs brisé

Un visage dans les balances du silence

Un caillou parmi d’autres cailloux

Pour les frondes des dernières lueurs du jour

Un visage semblable à tous les visages oubliés. »

Paul Eluard

Articles

Le Républicanisme corse, Jean-Guy Talamoni éditions Albiana 2018

par Sophie-Demichel Borghetti

Une genèse d’anthropologie politique

« La discipline est un principe de contrôle de la production du discours. Elle lui fixe des limites par le jeu d’une identité qui a la forme d’une réactualisation permanente des règles. »

Michel Foucault, « L’ordre du discours »

Avec Le Républicanisme corse, Jean-Guy Talamoni nous donne à voir un Eveil politique et ontologique.

Ce texte est l’histoire d’un éveil, ou plus précisément la déconstruction de ce processus, fulgurant dans l’histoire, où, lors d’une « expérience » politique, la promulgation en Corse par Pasquale Paoli de la première Constitution démocratique contemporaine, se mit en place une structure de gouvernement républicaine radicalement innovante.

C’est en quoi il est peut-être plus judicieux de parler d’« Eveil » que de « Lumières », indication d’un période si vaste et si protéiforme,  terme doté d’une terminologie relevant de l’intraduisible, où il est parfois aisé de se perdre et d’inclure tout et son contraire. Mais l’événement singulier dont parle le Républicanisme corse, qui fut la volonté de soumettre tout gouvernement à une constitution à visée proprement libératrice est bien un éveil propre, inouï, à ce que doit être un républicanisme spécifique.

Dans la puissance de cette évocation, qui s’appuie sur une démonstration exégétique, le « génie » – au sens de capacité à révéler-, de Jean-Guy Talamoni, est d’avoir souligné à quel point l’axe fondamental de l’œuvre politique de Pasquale Paoli tenait dans particulièrement dans une distinction radicale : celle entre la « foule » et le « peuple », distinction que l’on retrouve aux origines de la philosophie machiavélienne, et qui fondera profondément l’Esprit de la révolution qui a fait événement alors.

Ce « critère objectif de distinction entre la multitude et le peuple » est bien identifié comme le saut concret, politique, opéré par ce passage au républicanisme, au principe « submissif » de la volonté d’un bien commun, même à l’encontre de l’addition des besoins immédiats privés.

Et ce que montre parfaitement ce texte, c’est que cette distinction s’établit par la force propre du droit, par la remise à jour de la modernité inouïe de la distinction machiavélienne entre la règle et la loi : Il ne peut y avoir d’obéissance à une loi abstraite sans, qu’aux marges mêmes de cette loi, s’infiltrent des modes alternatifs, des « règles » qui vont permettre d’adapter une loi à une situation en cas de crise.

« Les hommes ne font le bien que par nécessité. Mais dès qu’ils ont le choix et la liberté de commettre le mal avec impunité, ils ne manquent jamais de porter partout la confusion et le désordre. (N.Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live)… C’est bien pourquoi il faut permettre à qui pense et détient les armes du pouvoir, des exceptions à la loi, des règles, qui seront des règles de calcul, pour se donner les moyens de déterminer les conditions de la liberté.

L’horizon efficient ici présenté est bien celui d’une liberté qui ne serait pas une liberté ridiculement « absolue », où tout serait permis , à savoir ne reposant sur rien et qui finit inévitablement par se traduire le chaos – ou ce que Hegel appelait la « liberté du vide » – ; mais d’une liberté reposant sur le principe d’un « devenir sujet ». Le droit ne se fonde pas ainsi sur la domination, mais bien sur cette nécessité d’un devenir pour tous ce sujet que l’on n’est pas d’abord naturellement, en s’appuyant sur les accidents, les obstacles : tout comme le marin ne lutte pas contre la mer, mais s’y tient debout !

La règle s’applique au « cas », permet d’adapter la loi à la situation. C’est cette forme de la réhabilitation du « calcul » pour la paix à venir, cette forme de gouvernance que Machiavel appellera la « ruse », dont l’utilisation raisonnable, « éclairée », saura infléchir les volontés multiples de la foule vers la nécessaire constitution d’un peuple. C’est le développement de la vertu incluant l’utilisation de la ruse qui crée le peuple. C’est bien le principe même de la politique comme Fiction, fiction utilitaire, fiction supérieure, que réaffirme ce texte comme principe du droit, du droit comme mode d’inflexion de l’esclavage vers la liberté.

C’est le principe de « vertu » – au sens de puissance et de courage -, principe incluant l’usage de la ruse dans le mode par lequel le Prince – personnage ou instance – va l’imposer aux hommes, va le proposer à ses pareils comme seule conduite à tenir, c’est ce principe qui crée le Peuple, qui fait d’une foule obsédée de nature par ses intérêts immédiats et particuliers, un peuple dont la liberté est tenue par une volonté commune, enfin reconnue comme telle.

Nous sommes bien ainsi dans l’ordre de l’Imaginaire – l’imaginaire anthropologique : pour citer l’auteur, non, « la vérité n’est pas morale, mais politique », en tout cas en ce qui nous concerne ici, la vérité d’un « devenir peuple ».

Il s’agit de comprendre que la valeur, l’exemplarité de la vie politique tient dans cette force créatrice – exprimée par Machiavel comme « virtu », à comprendre comme puissance (ou courage) davantage que comme au sens moderne de « vertu », qui impliquerait une obéissance à des normes qui ne prendraient en compte ni la situation, ni l’action.

Or, la « vertu » politique propre est cette force créatrice qui se sert de l’occasion, de la « fortune »- , pour donner aux hommes « éclairés » l’occasion de choisir leur devenir. C’est cette force qui permet la conversion de la foule en peuple.

C’est de ce processus de Conversion que nous parle le Républicanisme corse ; de ce processus qui est avant tout processus de libération. Et ce saut est la conséquence de l’éveil à cette nécessité pour accéder à la liberté ; d’où également la présence, au cours de ce texte de la figure du « rédempteur », opérateur objectif de la libération d’un peuple, figure à l’horizon de cette libération,  non par « magie » ou messianisme, mais parce qu’il est, il a été cet homme qui le premier a « vu », et peut transmettre.

 « On ne peut pas qualifier de désordonnée une république où l’on voit briller autant de vertus : c’est la bonne éducation qui les fait éclore, et celle-ci n’est due qu’à de bonnes lois ; les bonnes lois, à leur tour, sont le fruit de ces agitations que la plupart condamnent si inconsidérément. » (N. Machiavel, Le Prince)… La construction du sujet politique ne peut se faire qu’à l’horizon et par le moyen de l’éducation, d’une éducation elle-même « soumise » au « bien public » comme horizon, et à la conversion au processus singulier de libération comme fondement nécessaire.

Certes, nous sommes loin d’une illusion de pureté d’inspiration rousseauiste ; mais fort heureusement : Plutôt que de proposer en modèle un traité fermé d’éducation impossible, Pasquale Paoli nous ouvre un monde à faire maintenant, par un mode possible de conduites à tenir pour un devenir vertueux, à savoir un devenir actif.  Le projet à venir est projet singulier d’être, de conduites singulières.

Affirmer ainsi, en suivant l’injonction machiavélienne, que l’acte ne vaut que dans ses effets, ne se réduit pas à la simplification trop souvent transposée si facilement dans l’assertion que la fin « justifierait » les moyens,  assertion à laquelle on s’arrête si facilement pour n’en retenir que le jugement idiomatiquement négatif d’un esprit démoniaque. Non ! Radicalement non !

Ce que nous rappelle ici si justement l’anthropologie effectuée par Jean-Guy Talamoni est que l’œuvre de Machiavel, dans l’esprit qui a inspiré Pasquale Paoli relève bien d’une forme d’utilitarisme, mais d’un utilitarisme supérieur, « réveillé » : Forcer parfois le chemin encombré des obstacles posé par chacun au profit du Bien de tous.

Et c’est bien de ce processus qu’il est question dans Le Républicanisme Corse: un processus de conversion, par la modifications des conduites, à l’éveil de chaque homme, de chaque femme, à sa propre possibilité de devenir sujet et de devenir sujet libre.

A la lecture de ce texte, il apparaît sensible que Pasquale Paoli devait penser que si ce processus échouait en Corse, il échouerait partout ailleurs. Ce lieu – géographiquement et temporellement, fut – comme il en est fait ici l’exégèse – et reste celui de tous les possibles de cette élévation à un sujet politique qui permette de fonder un peuple. Et si cet événement n’a pas lieu ici, jamais il n’aura lieu ailleurs !

Il a eu lieu…Même si le coût, pour Pasquale Paoli, a peut-être été d’avoir eu raison trop tôt. Mais s’il a été oublié depuis, c’est de cette origine-là que cette anthropologie nous invite à reprendre notre désir politique d’être sujet libre d’un peuple libre.

 Tel est le sens de ce livre qui est l’écriture d’une trace, trace ineffaçable et marquée à jamais dans notre inconscient collectif politique, ce livre qui – pour citer l’auteur – donne les mots d’« un imaginaire complexe et polyphonique plus qu’un « récit national » ». Et cette trace est et doit rester source d’actes ; source d’actes à venir, non seulement d’actes politiques communs, mais bien surtout d’actes propres, venant de chacun de nous, de ces projets singuliers de conversions vers un « désir à tenir », un courage à garder : actes par lesquels seul adviendra ce Peuple à venir.

Telle est la porte que veut, que peut, nous ouvrir aujourd’hui la lecture indispensable du Républicanisme corse.

Sophie-Demichel Borghetti