Un simple panneau à Ajaccio rappelait vaguement le nom de Gabriel de Gravone, figure majeure du théâtre parisien du début du XXe siècle. Mais c’est un nouvel ouvrage, publié aux Éditions Alain Piazzola, qui ressuscite enfin sa vie méconnue. Grâce aux souvenirs inédits de Gabriel de Gravone et au travail passionné de Jean-Pierre Mattei, qui a reconstitué une carrière semée de rencontres prestigieuses—Sarah Bernhardt, César Vezzani —cet acteur retrouve l’éclat d’une « étoile oubliée ». Lors du salon du livre de Bastia, Jean-Pierre Mattei présentera son ouvrage le dimanche 6 septembre dans l’église Saint Roch.
Par Francis BERETTI

L’ombre d’une étoile
Il existe bien à Ajaccio un panneau indiquant : « Gabriel de Gravone », mais en fait il ne nous apprend rien sur la personnalité de celui qui est ainsi honoré (avec de bonnes intentions).
Cette tâche est accomplie avec brio par l’ouvrage remarquable récemment publié aux Editions Alain Piazzola, et intitulé : Gabriel de Gravone. Antoine Paul André Faggianelli, L’étoile oubliée. Le sous-titre précise : « Les souvenirs de Gabriel de Gravone annotés, imagés et complétés par Jean-Pierre Mattei ».
Avec passion et assiduité, Mattei a recueilli une somme impressionnante de documents, auprès de la famille de Gabriel, et en dépouillant les revues de presse, les photos, les émissions télévisées et radiophoniques que l’acteur avait conservées. Il faut souligner l’originalité de la méthode de composition utilisée par l’auteur, car Mattei a eu l’audace de compléter le cahier de souvenirs de Gabriel, et , comme le ferait un acteur, d’entrer dans la peau du personnage tout en respectant l’esprit du biographe.
Le nom d’une vocation
Gabriel de Gravone est un nom de scène choisi en l’honneur du théâtre Saint Gabriel (1830- 1927) et du fleuve qui traversait sa propriété familiale. L’ouvrage fourmille d’anecdotes. À Ajaccio, il serre la main d’un gentleman qu’il ne connaissait pas, et c’est un pêcheur qui lui révèle qu’il s’agit du roi Edouard VII !
La fraternité corse à Paris
A Paris, il est fasciné par les hauts de forme blancs des cochers de fiacres, et par les trains à impériale. Il prend des cours de déclamation auprès de Louis Roche, dans la classe duquel il connaît son premier succès. La solidarité entre Corses marche bien, et le peintre Paul Saîn, époux de Marie Pekle, lui présente Charles Siblot, sociétaire de la Comédie française. Il assiste aux banquets organisés par les Corses de Paris, où il rencontre Moro Giafferi et le docteur Félix Decori qui lui présente son neveu Charles Decori, auteur d’une pièce de théâtre.
Sarah Bernhardt : la chance d’une vie
Mais la rencontre déterminante, la chance de sa vie, fut son entrée dans la classe de Sarah Bernhardt. Une autre rencontre étonnante et déterminante, mais celle- ci concerne un compatriote, a lieu au n° 10 de la rue Jacquemont, une grande bâtisse dont le rez-de-chaussée abrite de petites boutiques. Dans l’une d’entre elles un cordonnier qui chante avec une belle voix de basse. Madame Roche, demande à son ancien élève Gabriel d’inviter le cordonnier, qui n’était autre que César Vezzani. C’est ainsi que celui-ci, avec l’aide généreuse de Madame Roche, commença sa belle carrière.
Gabriel connut aussi le succès à Bruxelles, au Théâtre Royal du Parc
Le cahier de souvenirs de Gabriel ne manque pas de moments drôles, comme le véritable gag de la dernière scène d’une tragédie, où la marquise devait mourir dans les bras de son amoureux interprété par Gabriel ; or, l’imposante perruque Louis XV tombe, et Gabriel la remet prestement sur la tête de la marquise, mais à l’envers, ce qui déchaîne un délire de joie de toute la salle, y compris de la troupe d’acteurs. Autre gag : dans une tragédie de Heine, Gabriel devait finalement assassiner sa femme avec un pistolet. Cette arme s’enraie : en désespoir de cause Gabriel fouille dans son escarcelle, trouve un bâton de maquillage, crie à sa femme « tu meurs empoisonnée ! », et lui fourre le bâton de maquillage dans la bouche.
Le deuxième volet, sans doute le plus spectaculaire de Gabriel, fut sa réussite dans la production cinématographique, et là aussi il eut la chance d’être remarqué par un grand réalisateur, Abel Gance, qui lui donna un rôle en or dans son film La Roue. Ensuite, Henri Fescourt lui offrit le rôle populaire de Rouletabille dans le feuilleton.
Puis c’est une autre grande surprise de ce récit, une énigme dont on n’a pas la clé Gabriel ne franchit pas le pas qui l’aurait orienté vers le cinéma parlant, alors que naturellement, il aurait su s’y adapter.
Il fut agent d’assurance, antiquaire, promoteur des radiateurs mis au point par Lumière.
De l’élève au maître
La deuxième partie de l’ouvrage de Jean-Pierre Mattei est le compte rendu d’une autre invention surprenante issue de son imagination fertile , le documentaire fiction Les étoiles ne meurent jamais, dans lequel le comédien Raymond Acquaviva joue le rôle de Gabriel de Gravone, qui se prête au jeu d’une interview.
En somme la révélation d’un acteur trop longtemps oublié, un ouvrage soigneusement mis en page, une bibliographie complète des interventions de Gabriel de Gravone au théâtre et au cinéma, une profusion d’illustrations diverses et variées : affiches, photos de famille et photos de plateau, cartes postale, photos de scène, reproduction de documents divers souvent inédits, une lecture divertissante et instructive, que demander de plus à un ouvrage qui promet de devenir la référence dans son domaine ?
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Jean-Pierre Mattei, Gabriel de Gravone. Antoine Paul André Fagianelli, L’Étoile oubliée, Ajaccio, Alain Piazzola, 2026.
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