ARTICLE – Josyane Savigneau présente le roman de Julien Battesti, L’Imitation de Bartleby, publié aux éditions Gallimard.

Ce premier roman aurait dû être immédiatement très remarqué : par son style, par la maîtrise de sa composition, par son originalité. S’il ne l’a pas été à la hauteur de ce qu’il méritait, ce n’est pas en raison de la crise sanitaire. Gallimard l’avait publié avant. C’est plutôt parce qu’il aborde un sujet qui dérange, parce qu’il est pluriel – il est donc difficile de rendre compte de tous ses aspects-,  parce que son auteur, Julien Battesti, est un jeune homme très cultivé, qui manie l’humour, parfois noir, avec bonheur.

Heureusement l’étrange enquête que mène le narrateur de L’Imitation de Bartleby a été célébrée par le prix Musanostra et mise en valeur sur ce blog ; on ne saurait trop recommander la lecture d’un autre blog, lapagederita.blogspot.com/2020/06, qui en rend compte également avec subtilité et délicatesse.

De quoi est-il donc question ? D’un étudiant en théologie en proie à une grande souffrance physique. Un terrible mal de dos le contraint depuis plusieurs mois à passer ses journées couché sur le sol. Par un concours de circonstances, ayant réussi à allumer son ordinateur « tout empoussiéré », il tape le mot « exit »  et tombe sur « Exit. A.D.M.D Suisse romande. Association pour mourir dans la dignité ».

Un portrait de Michèle Causse

Peu familier de ces questions, il découvre alors qu’il s’agit de fin de vie et d’euthanasie, et commence à enquêter. Et voici qu’apparaît une femme qui va retenir toute son attention : Michèle Causse. Pourquoi ? Parce qu’elle a décidé de mourir par suicide assisté, à Zurich, grâce à l’association Dignitas, le 29 juillet 2010, jour de son soixante-quatorzième anniversaire. Et qu’elle a demandé à ce qu’on la filme en train de « dénaître », terme qu’elle a substitué à « mourir ».

Voilà de quoi susciter l’intérêt d’un esprit curieux. Surtout si son propre corps est habité par la douleur. Bien sûr le narrateur regarde le film, est hanté par certaines phrases prononcées par Michèle Causse, et veut en savoir plus sur elle. Jeune, encore étudiante, elle était fascinée par Violette Leduc qu’elle a fini par rencontrer. Elle a raconté cet épisode dans un texte de 2007, pour le centenaire de la naissance de Violette Leduc : « Un matin, vers midi, alors que je rentrai à ma pension de famille rue d’Assas (une pension qui avait abrité Strindberg), déjà engagée dans l’escalier, j’entendis une voix qui disait : “Vous êtes Michèle Causse ?” Je me retournai et je vis une grande femme, en ciré, me tendant un manuscrit. “Je suis Violette Leduc”. »

Un engagement radical

Michèle Causse ne s’est pas contentée de rencontrer des femmes qu’elle admirait, comme Violette Leduc ou Djuna Barnes. Elle a écrit. « Il semblerait que la vie de Michèle Causse ait pris la forme d’une longue logomachie. », constate Julien Battesti.

Lesbienne radicale, elle est pourtant très critique sur le féminisme qu’elle accuse de tiédeur. « Bien trop timorées pour Causse, les suffragettes arrangeantes qui se contentaient de réclamer des salaires égaux à ceux de leurs bons messieurs de collègues ou l’ajout de quelques lettres à la fin d’un mot et triomphaient lorsqu’on daignait les leur accorder. Ces inoffensives, qu’elle qualifiait“d’immasculées” représentaient à ses yeux l’équivalent de ceux qui se font appeler “les jaunes”par les partisans de la grève générale. » Plutôt novice en la matière, le narrateur découvre tout un continent.

Un livre de livres

Le récit prend donc un autre tour lorsqu’il s’aperçoit que parmi les nombreuses traductions de Michèle Causse – qui traduisait à partir de l’anglais et aussi de l’italien- , il y a non seulement le Joyce de Djuna Barnes mais le Bartleby de Melville, celui du fameux « I would prefer not to ». Après des pages passionnantes sur Melville, il arrive à la conclusion que ce livre, Bartleby, Michèle Causse « ne s’était pas contentée de le traduire de l’anglais vers le français, mais que, de la littérature, elle l’avait traduit dans sa propre vie ».

Chercher pour se perdre

Le narrateur, qui semble aller un peu mieux, après une année passée à tenter de guérir, décide à la fin de juillet 2018, de se rendre à Zurich pour voir les locaux de l’association Dignitas, car, dit-il « le texte théologico-biographique que je voulais consacrer à l’histoire de Michèle Causse devait s’ouvrir sur la description de ce lieu encore confidentiel mais appelé, dans les temps à venir, à une grande popularité ».

Fin de l’histoire ? Peut-être pas, car il y a à Zurich, une tombe qui peut donner à penser. On y lit : « James Joyce. 2 II 1882- 13 I 1941 ». Joyce, c’est aussi celui qui permet d’affirmer que quelques lignes consacrées à un livre ne disent pas grand-chose, sauf à inciter le lecteur à suivre le narrateur de L’Imitation de Bartleby dans son récit, recherche d’un destin singulier, mais surtout hommage au pouvoir de la littérature.

En savoir plus

Julien Battesti, L’Imitation de Bartleby, Paris, Gallimard « L’Infini », 2009.

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