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Le cafard

ARTICLE – Francis Beretti présente un court roman anglais Le cafard, de Ian MCEwan, traduit par France Camus-Pichon, publié aux Editions Gallimard. Il a obtenu en 1993 le prix Fémina étranger avec L’enfant volé.

Le cafard, ici, n’est pas une variation romantique d’un quelconque  état pitoyable de mélancolie, mais bien l’insecte répugnant qui se vautre dans les immondices des caniveaux, des égouts et des arrière-cuisines. Un beau matin il investit le corps humain de  Jim Sams « intelligent mais sans génie », et voilà le Premier ministre de Sa Majesté britannique transformé en cafard ! A première vue, on est tenté de penser à l’insecte qui métamorphose le héros de Kafka ; mais le roman de Kafka, d’essence philosophique,  évoque l’étrangeté de la routine quotidienne, alors que celui de MacEwan a une portée politique.

Le cafard-premier ministre veut imposer un nouveau système économique foncièrement absurde qu’il a baptisé « Reversalisme », c’est-à-dire une inversion du sens de la circulation de l’argent. Ainsi, pour commencer par le bas de l’échelle sociale, une employée remettra toutes les semaines à la firme qui l’emploie la somme correspondant à ses heures de travail. Son argent sera placé à des taux d’intérêts négatifs. Elle aura donc la nécessité de trouver un emploi mieux rémunéré. Le gouvernement commandera des centrales nucléaires afin de pouvoir faire des cadeaux fiscaux aux travailleurs, etc. etc….

Dans son discours de clôture devant le Conseil des ministres pour marquer le triomphe du reversalisme,  le cafard, toutes ses  antennes frétillant  de bonheur de voir la Grande-Bretagne faire cavalier seul, affirme avec fierté son appartenance à l’espèce des  Blattodea, « des créatures qui évitent la lumière », et qui ont survécu aux épreuves de la construction des égouts, du l’attrait irrésistible pour l’eau potable, de la théorie funeste des bactéries porteuses de maladies, et des accords de paix entre les nations.

On est tenté de faire un rapprochement avec l’actuel premier ministre, mais MacEwan nous avertit que dans son oeuvre de fiction, « toute ressemblance avec des cafards, vivants ou morts, est une pure coïncidence. »

On ne croit pas, bien sûr, à cette affirmation car l’auteur lui-même, dans sa préface, nous donne des clés de lecture. Sa fable est une satire virulente du Brexit,, alimentée par  « la plus vaine et la plus masochiste des ambitions jamais imaginée dans l’histoire de Iles britanniques ». Le « reversalisme »   est en fait  « une longue marche arrière » vers un simulacre de ce qu’un grand pays a été, une stratégie alimentée par diverses causes :

« irrationalité débridée, hostilité envers les étrangers, résistance à l’effort d’analyse, chauvinisme exacerbé, emballement pour des solutions simplistes, aspiration à la « pureté » culturelle », pulsions exploitées par « une poignée de politiciens cyniques. »

MacEwan revendique ouvertement sa filiation littéraire : la satire politique dont le texte fondateur reste la Modeste proposition de Jonathan Swift. 

Fintan O’Toole, dans The Guardian, admire “le grand style” et le “panache comique” du romancier, et  définit cette parabole comme « une farce anti-Brexit sur pattes ».        

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Ian Mc Ewan, Le Cafard, Paris, Gallimard, Hors série Littérature, 2020.

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Le Consentement

ARTICLE – Audrey Acquaviva propose une critique de l’ouvrage de Vanessa Springora, Le Consentement, consacré à sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff, alors qu’elle était encore adolescente. Publié aux éditions Grasset, le livre a obtenu le Grand Prix des Lectrices Elle et le Prix Jean-Jacques Rousseau.

Au-delà de la plongée dans la mécanique implacable d’un prédateur sexuel et de sa proie, de l’universel besoin d’amour, d’une résilience livrée à travers un éprouvant récit de reconquête de soi, départi de toute émotion, de l’emballement médiatique, Le Consentement de Vanessa Springora soulève un passionnant et déroutant questionnement éthique qui mêle sphère privée et sphère publique : la capture du réel par l’écriture.

Le Consentement en évoque deux. La première concerne à la fois le parcours de la proie et la reconquête de soi. La seconde aborde le réel transformé dans les récits de son ancien prédateur, lui-aussi écrivain. Vanessa Springora comprend que Matzneff change la réalité. Elle y perçoit même une faculté à aborder la vie dans le seul but de la coucher sur papier.

Le Consentement évoque aussi la transformation de personnes en personnages à travers l’écriture. Ainsi, dans son passé douloureux, Vanessa Springora passe de muse à objet, d’adolescente en quête d’amour en personne ravagée. Elle se sent dépossédée d’elle-même, réduite à une initiale. Elle termine son récit en transformant à son tour son ancien prédateur en personnage, l’enfermant à jamais dans une prison de mots.

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Vanessa Springora, Le Consentement, Paris, Grasset, 2020

Retrouvez d’autres articles d’Audrey Acquaviva

Love me tender de Constance Debré

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LITTLE RICHARD

MUSIQUE – Frédéric Lecomte, spécialiste de la culture américaine, revient sur la carrière musicale de Little Richard.

Parmi tous les grands rockers des années cinquante, Little Richard fait figure d’OSNI, Objet Sonore Non Identifié. Showman excessif et exubérant, Little Richard est de tous ses contemporains le plus frappadingue.
Après avoir chanté du gospel à l’église en s’accompagnant au piano, puis s’être initié au blues, fortement influencé par Louis Jordan et Billy Wright, Little Richard effectue ses premiers enregistrements pour RCA au sein du groupe de Roy May, puis pour Peacock, tant en solo, qu’au sein des Tempo Toppers.


En février 1955, Little Richard, accompagné par la première mouture de son groupe, The Upsetters, envoie une bande de démonstration de sa Georgie natale au label Speciality basé à Los Angeles.
Le président, Art Rupe est très impressionné et décide de signer l’artiste, mais il découvre très vite que Little Richard est déjà sous contrat avec le label Peacock.

Pour mettre fin à cette situation, Little Richard rachète son contrat à Peacock pour six cents dollars, somme qu’Art Rupe lui avance afin de pouvoir conclure la signature avec Speciality.
Pour Little Richard, Speciality marque une nouvelle étape, importante et fondamentale pour sa nouvelle formule musicale.


Surnommé « Georgia Peach», soit « La pêche de Georgie » à cause d’une homosexualité débridée dont il ne s’est jamais caché, ce pianiste fou de Little Richard est le tout premier rocker à faire son coming out.
C’est suite à sa signature avec Speciality et sous la houlette du directeur artistique Bumps Blackwell, que Little Richard se met à fredonner un titre familier de son répertoire scénique : « Tutti Frutti, Good Booty » dont les paroles s’avèrent particulièrement salaces et osées pour l’époque : « Tutti frutti good booty / If it don’t fit, don’t force it / You can grease it / Make it easy. », soit en Français : « Tous les fruits, bon popotin / Si ça ne rentre pas, ne force pas / Tu peux la lubrifier / Vas-y doucement… 


Bumps Blackwell flaire le succès potentiel de cette chanson et décide de l’étoffer en l’habillant d’un texte plus décent. Il demande à Dorothy LaBostrie, jeune parolière qui se trouve présente dans les studios, de réécrire le texte de « Tutti Frutti ».
Devenue politiquement correcte, « Tutti Frutti » est immédiatement enregistrée. En une quinzaine de minutes, deux prises suffisent à mettre en boîte ce qui deviendra un des plus grands standards du rock’n’roll avec son légendaire « Wop Bop A Loo Bop A Lop Bam Boom ! » en introduction.


Lors de sa sortie, « Tutti Frutti » est immédiatement reprise par le sirupeux Pat Boone. Pour la petite histoire, sachez que Little Richard a volontairement accéléré le tempo de sa composition « Long Tall Sally » qu’il enregistre à Los Angeles le 29 novembre 1955, afin de faire en sorte que la chanson soit trop rapide pour être interprétée par Pat Boone. Peine perdue, le crooner blanc de ses dames enregistre illico sa version de « Long Tall Sally » et en vend plus d’exemplaire que Little Richard…
Mais, les dés sont jetés, Little Richard obtient son premier grand succès et passe l’épreuve du feu en se produisant à l’Apollo Theatre de Harlem.
La suite est une impressionnante série de hits, généralement tous écrits par Little Richard et Bumps Blackwell. Citons « Slippin’ And Slidin’ », « Miss Ann », « Ready Teddy », « Rip It Up », « Good Golly, Miss Molly », « Jenny, Jenny », « Ooh ! My Soul », « Keep A Knockin’ », ou encore « Lucille », composition d’Al Collins.


Avec sa fine moustache et sa coiffure façon Pompadour, Little Richard influence de nombreux artistes, à commencer par Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, les Beatles bien sûr, mais aussi Jimi Hendrix – qui l’accompagna sur scène à ses débuts – et Prince qui s’inspireront autant de sa musique que de son look.
En octobre 1957, au terme d’une tournée australienne, cette folle furieuse, hurleuse et extravagante de Little Richard pète résolument les plombs. En proie à une révélation mystico religieuse aussi soudaine que foudroyante, le chanteur jette ses  précieuses bagues dans la mer et décide de retourner aux U.S.A où début 1958, il se retire dans une sorte de monastère, le Oakwood College de Huntsville en Alabama, pour se consacrer, pleinement et durant trois ans, à des études religieuses…
  

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Je voulais leur dire mon amour

ARTICLE – Jean-François Roseau, auteur de La Chute d’Icare, et de La Jeune Fille au chevreau, publié bientôt aux éditions de Fallois, analyse le roman de Jean-Noël Pancrazi, Je voulais leur dire mon amour, aux éditions Gallimard.

C’est d’un seul souffle que l’auteur raconte son retour à la terre d’origine qu’il avait jusque-là refoulée dans les friches de l’enfance. Avec Je voulais leur dire mon amour, Jean-Noël Pancrazi retrace une odyssée intime sur le sol d’Algérie trop longtemps cantonnée aux terres du passé et de l’exil. Cette distance imposée, entretenue comme une plaie qu’on chérit, l’auteur la devait moins à l’Histoire qu’à la conscience tourmentée d’un homme cultivant les doutes de la mémoire contre les certitudes de la désillusion.

Revenir, c’était courir un risque : le risque du présent et de la déception. Le risque d’une confrontation, comme au sein d’un procès, entre les souvenirs de l’enfant et le monde des adultes, terni par les désenchantements de la lucidité, du temps et de ses trahisons. Avec ce texte au ton de confession, Pancrazi livre un témoignage émouvant où passé et présent se confondent au sein d’un décor indistinct brouillant la part de la fiction et celle de la réalité. Hommage au cinéma : au commencement était l’écran.

La solitude, l’obscurité, le confort rassurant d’une salle de projection : le cinéma offre à l’auteur une terre fertile en imagination et en introspection. L’écran sert d’argument originel. C’est, en effet, à l’occasion d’un festival du film méditerranéen, à Annaba, ville de l’Est algérien, que Pancrazi, invité comme juré, regagne pour la première fois son Algérie natale depuis un demi-siècle. Littérature et cinéma ont des vertus communes : parmi celles-ci, un pouvoir d’envoûtement qui réveille la mémoire qu’on croyait assoupie. Ce festival, avec ses projections, ses débats orageux, ses cocktails mondains, ses officiels, ses starlettes et ses cabotins, sert d’agent inconscient entre deux éléments dont l’alchimie fonctionne : le cinéma et l’Algérie. À chacun sa madeleine et sa tante Léonie. Le narrateur s’imagine aussitôt dans la ville de Batna qu’il dut quitter « sans rien » lors du rapatriement, mais où, enfant, il fréquentait la petite salle du Régent, seul cinéma qui diffusait alors les films admis à Cannes.

L’éloge du septième art est à peine déguisé dans ce récit ravive avec passion l’excitation, l’attente, l’émerveillement d’un jeune homme découvrant, au temps du couvre-feu, ce que des images animées – les grimaces de Charlot, les baisers de Marylin – apportent de répit à ceux que le présent déçoit. L’écran, pour Pancrazi, c’est d’abord l’oubli. Le cinéma devient alors un refuge inviolable contre le vacarme des balles et les blessures du deuil : « il n’y avait que le cinéma pour suspendre ainsi le temps » (p. 56).

Une écriture en apnée Le texte renferme une succession de blocs, denses et massifs, empilés sur plusieurs pages sans qu’aucun soupir, aucune respiration, aucun pause – même furtive – ne vienne briser l’élan d’une confidence qui paraît pénible à l’auteur. L’écriture de Pancrazi, vertigineuse par endroits, est le fruit d’un plongeon dans les profondeurs angoissées de l’histoire : la sienne et celle de l’Algérie. Ici, la métaphore s’impose. Il écrit en apnée. Chaque bloc est un aveu qu’il s’arrache à lui-même. Il faut parler, dire au plus vite avant que l’image ne s’échappe, avant que le souffle ne manque. Laisser filer une prise, c’est la hantise d’un pécheur de souvenirs qui, après chaque plongeon, remonte à la surface avec le trésor d’une image, d’une impression ou d’un portrait qui appartient à son enfance.

À peine sorti de l’eau, à la faveur d’un retour à la ligne, il replonge aussitôt harponner son passé, l’Algérie d’autrefois, les Aurès, Bône, dont le nom semble « presque effacé maintenant comme sur unecarte ancienne qu’on aurait retrouvée dans la mer » (p. 14). Les vacillements, les tâtonnements du narrateur sont d’abord ceux d’un homme épuisé par l’effort du plongeon : le temps fait pression et la mémoire, comme les poumons, est mise à rude épreuve.

Poésie de l’exil et de l’échec

La langue de Pancrazi est celle d’un poète. Elle est fluide et précise. Difficile parfois, exigeante souvent, au détour d’un phrasé « à tiroirs » qui cherche à figer la pensée au plus près. Mais ces tiroirs sont pleins de tournures admirables. On n’y trouve ni formules rebattues, ni syntagmes figés, mais une voix personnelle qui prend à contre-pied les mots qu’on attendrait. Césaire, spontanément, peut venir à l’esprit et, avec lui, la permanence de ce « petit matin » qui jalonne, comme ce refrain scandé au début du Cahier, le franchissement hésitant et troublé d’une frontière aussi bien maritime que mentale.

Passer la Méditerranée, c’était, pour Pancrazi, marquer la fin d’un exil douloureux. Dès Paris, au consulat, il attend son visa dans une « ambiance de tribunal de petit matin » (p. 12). Plus tard, en Algérie, il s’imagine son retour à Batna, « dès le petit matin » (p. 110), cherchant la rue de sa jeunesse. Mais les retours imprévus au pays ont rarement l’éclat festif d’une parabole biblique : Pancrazi, « le Sétifien » n’est pas un fils prodigue, mais un revenant suffoquant sous le poids des réminiscences tues. Dès le début, face aux autres jurés, il n’a pas le droit d’être « un enfant du pays » qui revient. L’impératif social exige de lui pudeur et discrétion. Le voilà clandestin, « spectateur sans billet » (p. 111). À l’espérance succède l’échec, un naufrage annoncé par le titre, avec cet imparfait où se côtoie confusément désir d’échec et échec de la volonté : il ne renouera pas avec la terre de son enfance.

Ce rêve impatient, interdit, à portée de main pourtant, nous comprenons qu’il ne s’accomplira pas. Pas physiquement. Et pourtant, l’enchaînement des flashbacks – le terme ici convient –, le réveil des fantômes, l’invocation des morts sous des dehors proustiens (« Il me semblait que maman essayait de retirer un fil sur ma veste », p. 17), le télescopage des hommes et des figures, des figures et des personnages – où Kamel et Mouloud et Charlot se superposent –, tout cela fait jaillir une sorte de rêve éveillé, où le désir suffit à reconstruire un monde perdu d’odeurs, d’images, de sensations, de vivants et de morts. Il faut se souvenir et faire flèche de tout bois. Une discussion rapide avec un réalisateur sur un documentaire, qui sans doute ne se fera jamais, offre l’occasion d’un retour sur l’histoire familiale, de l’arrivée du grand-père Pancrazi, de sa Corse natale au village de Bordj Menaïel, jusqu’au rapatriement. Une manière d’évoquer « cette large famille […] qui semblait [l]’appeler pour qu’[il] reste et repose un jour à leur côté » (p. 102).

Il y a comme un double exil qui se dessine en creux : loin de la Corse et hors de l’Algérie. Est-ce un hasard si la matrice de ses souvenirs d’enfant, l’humble cinéma de Batna, le Régent, porte le même nom que l’un des rares cinémas de Bastia ? Une seule question subsiste et c’est la seule qui compte : Pancrazi est-il parvenu, à l’issue de ce périple infortuné, à « retir[er] de son corps et de sa vie les échardes de l’exil » comme il l’écrit du poète corse Vinciguerra dans la préface de l’un de ses recueils ? Nous ne le croyons pas. Mieux, nous espérons que ces échardes, il en conserve les piqûres dans le creux de sa chair. Afin qu’elles restent en lui un rappel incurable à ce « trésor d’enfance caché dans les montages des Aurès » (p. 10) : il vaut tous les voyages du monde.

Extraits

Les Fils de Wang Lung

EXTRAIT – Philippe Alessandri nous propose un extrait du roman de Pearl Buck, Les Fils de Wang Lung, publié au Livre de Poche. Le passage traite de la mort d’un père, qui a trois fils. Dans ce court extrait, on peut voir, malgré la distance qui nous sépare, une analogie entre des funérailles chinoises de l’époque et celles qui avait encore lieu chez nous quelques décennies seulement en arrière. Même si les choses ont depuis bien changé, l’œuvre de cette merveilleuse romancière reste d’une modernité troublante.

Or, quoique le puissant vieillard de la terre fût mort et enterré, on ne pouvait pas encore l’oublier, car il lui était dû les trois ans de deuil que les fils doivent accorder à leur père. Pendant cent jours les trois fils devaient porter des souliers blancs et ensuite ils avaient le droit d’en porter des gris perle ou de quelque teinte morne analogue. Mais ils ne devaient pas porter de vêtements de soie, ni les fils de Wang Lung ni leurs femmes, jusqu’à ce que les trois ans fussent écoulés et que la tablette définitive pour le lieu de repos de l’âme de Wang Lung fût confectionnée, libellée et logée à sa vraie place parmi les tablettes de son père et de son grand-père. Ainsi donc, Wang l’Aîné commanda de préparer les vêtements de deuil pour chaque homme et femme et petit-fils. Maintenant, chaque fois qu’il parlait, depuis qu’il était le chef de la maison, il usait d’un ton très haut et magistral et il prenait comme de droit le siège d’honneur dans chaque salle où il s’asseyait avec ses frères. Ses deux frères l’écoutaient, le second avec sa petite bouche étroite tordue comme par un sourire intérieur, car il se jugeait en secret toujours plus sage que son frère aîné, parce que c’était au second fils que Wang Lung avait confié la gestion des terres et lui seul savait combien de fermiers il y avait et combien d’argent on pouvait attendre des champs à chaque saison, et cette connaissance lui donnait du pouvoir sur ses frères, du moins à son jugement personnel. Mais Wang III écoutait les commandements de son frère comme quelqu’un qui a appris à entendre des commandements lorsqu’il est utile de les entendre, mais aussi comme quelqu’un dont le cœur n’est pas à ce qu’il fait et comme s’il n’attendait que d’être parti. A vrai dire chacun des trois frères aspirait à l’heure où l’héritage serait partagé, car ils étaient d’accord qu’il devait être partagé, étant donné que chacun avait, dans son for intérieur, un dessein pour lequel il souhaitait recevoir son patrimoine, et ni Wang II, ni Wang III n’auraient été désireux que les terres fussent entièrement au pouvoir de leur frère aîné, ce qui les eût rendus dépendants de lui. Chaque frère y aspirait à sa façon propre, l’aîné parce qu’il voulait savoir combien il aurait et si ce serait assez ou non pour sa maison et ses deux femmes et pour ses nombreux enfants et pour les plaisirs secrets qu’il ne pouvait pas se refuser. Le second frère y aspirait parce qu’il avait de grands marchés de grains et qu’il avait de l’argent prêté au- dehors et il voulait pouvoir disposer de son héritage de façon à développer son propre commerce. Quant au troisième frère, il était si bizarre et renfermé que personne ne savait ce qu’il désirait, et son sombre visage n’exprimait jamais rien. Mais il était impatient et on pouvait au moins voir qu’il lui tardait d’être parti, bien que personne ne sût ce qu’il comptait faire de son héritage et que personne n’osât se risquer à le lui demander

Entretien

« Je ne crois pas que cette crise soit révélatrice ; en revanche elle exacerbe la violence, et a obligé à prendre des mesures urgentes pour protéger les victimes »

INTERVIEW – Anne-Laure Buffet, thérapeute, conférencière, formatrice, est l’auteur de Victimes de violences psychologiques, aux éditions Le Passeur. Son dernier ouvrage, Ces séparations qui nous font grandir, est disponible aux éditions Eyrolles.

MUSANOSTRA : Vous oeuvrez depuis des années à faire prendre conscience des violences subies dans les familles. En quoi cette crise sanitaire vous semble-t-elle révélatrice d’un mal être profond ?

ANNE-LAURE BUFFET : Je ne crois pas que cette crise soit révélatrice ; en revanche elle exacerbe la violence, et a obligé à prendre des mesures urgentes pour protéger les victimes. Les tensions voire violences pré existantes n’ont été qu’en s’aggravant. Mais la crise sanitaire et le confinement ont fait naître d’autres tensions, souvent minimisées ou ignorées. La cohabitation, le temps différent, le temps souvent pour soi, a permis également des prises de conscience et confronté de nombreuses personnes à des situations ressenties comme urgentes, et parfois réellement urgentes, leur faisant souhaiter et entreprendre un travail thérapeutique. Cela dit, elle a pu permettre des prises de conscience et des compréhensions individuelles, en cassant une routine plus ou moins confortable mais à laquelle beaucoup se soumettent, par habitude, par crainte du changement ou par absence de temps pour penser et s’autoriser à imaginer un autre possible. Reste maintenant à en tirer une leçon et un apprentissage et chercher, au-delà des situations de violences, à transformer, positivement, ce qui aura été observé et acquis pendant ces deux mois de confinement. 

M: Les femmes sont souvent les perdantes. Pensez-vous que cela puisse changer un jour ? 

A-L. B: J’aimerais dire OUI ! Et je tiens à le souhaiter et même à y croire. Ce que j’espère essentiellement est que nous ne parlions plus « perdantes » / « gagnants » mais humanité. Les plus grands perdants, les victimes majeures sont les enfants. C’est en éduquant, en se formant à les éduquer, à les écouter, à les prévenir et les entourer, que nous pouvons espérer un réel changement. Les enfants d’aujourd’hui sont les adultes de demain – et ce n’est pas qu’une vérité toute faite ou un lieu commun, c’est une réalité dont nous devons tous avoir conscience si nous voulons voir évoluer notre société, humainement, socialement, familialement. 

M : Comment les praticiens gèrent-ils l’arrêt des consultations ? Quels effets cet arrêt causera-t-il dans la société ?


<<A-L. B : La majorité des praticiens et thérapeutes ont proposé des téléconsultations. Des numéros verts et des numéros d’urgence ont également été proposés. Ainsi, chaque personne demandant une écoute pouvait en bénéficier, même si pendant un temps ce n’était pas avec le praticien désiré ou « habituel ». Nous avons dû nous adapter, tant thérapeutes que patients, à la situation actuelle. Il n’était absolument pas question que toutes ces personnes, déjà en thérapie ou désirant un suivi, se retrouvent « abandonnées », sans écoute et sans soutien, particulièrement lorsque l’isolement, l’incertitude, la peur de la maladie, sont si invasives. Et, nécessairement, une réflexion sociale va devoir en découler et il va falloir réfléchir à de nouvelles propositions, une nouvelle écoute ou une écoute différente. Les mois qui arrivent vont être difficiles et riches également en enseignements – il faut construire avec et non imaginer que c’est juste une période difficile, qui va passer…
Les demandes sont en effet nombreuses et même de plus en plus nombreuses. Elles évoluent, également. Les urgences sont plus personnelles, avec un recentrage sur soi essentiel mais dont nous sommes souvent tenus éloignés. 

M: Vous avez créé durant le confinement une page sur laquelle vous proposez vos lectures. Est-ce que le lien que vous avez avec les gens sur les réseaux est important pour vous ou s’agit-il d’une simple distraction ?

A-L. B: C’est un lien très important, quelle que soit la période, s’il est bien utilisé, c’est-à-dire en restant vigilant, attentif à qui nous sommes, à ne pas y mettre plus d’affectif que nécessaire. Il permet de maintenir, parfois même d’approfondir un lien, d’en créer de nouveaux également, tout comme de rencontrer des centres d’intérêts jusque-là inconnus. 
En effet depuis le début du confinement, j’ai choisi de lire un texte ou un extrait de texte chaque jour. Poésies, fictions, essais… j’ai tenté de traverser plusieurs genres et de proposer divers styles et écritures, contemporains ou non. L’idée était de continuer le lien, de continuer à faire un signe, de passer des messages, de rompre l’isolement ou la solitude quelques minutes par jour. Ce qui est apparu indispensable, puisque l’on voit de très nombreux artistes le faire et permettre ces « fenêtres » de détente. 
Je voulais aussi dire qu’il ne faut pas oublier les écrivains et auteurs, les poètes, mais aussi tous les intermittents du spectacle, qui souffrent directement de cette crise sanitaire. C’était donc aussi un moyen d’encourager à lire, parfois des auteurs peu ou mal connus, un moyen de développer la curiosité ou de l’encourager. C’était enfin un moyen pour moi d’être dans un contact, certes virtuel mais qui est également très réel, avec des proches et moins proches. 

M : Qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

A-L. B : La lecture a une place très importante, depuis toujours, dans ma vie. Elle est une compagnie, parfois une confidente, une source de réflexion, un lieu de découvertes et de voyages. L’écriture est toujours aller de pair. Petites phrases, pensées, textes plus organisés. Un moyen de partager je crois, mais surtout d’organiser ma pensée, de la construire, de lui donner un sens et si possible d’apporter un soutien, un réconfort ou simplement un moment de distraction aux autres. 
Apporter également une lumière sur des problématiques personnelles, et permettre de les transformer, comme j’ai cherché à le faire entre autres dans deux ouvrages, Les mères qui blessent et Ces séparations qui nous font grandir, parus chez Eyrolles en 2018 et 2020. J’aime lire des essais, mais également des fictions, des romans, et parfois un bon roman policier, avec un faible pour Agatha Christie.

M: Pouvez-vous nous dire quelques mots de la Corse ?


A-L. B : Ah, la Corse… Ma famille maternelle est corse, et j’y suis affectivement très attachée. C’est assez indicible. Mais, par exemple, l’arrivée en bateau lorsque le jour se lève et l’odeur du maquis, ou encore un prénom, qui va me rappeler des souvenirs, un besoin d’y retourner pour me reposer, me ressourcer loin de l’agitation parisienne, du bruit et de la pollution

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Made in Italy

ARTICLE – Kevin Petroni nous propose une analyse du livre de Daniele Balicco, Made in Italy e cultura, publié aux éditions Palumbo. Ce texte est extrait d’une conférence donnée à l’IMéRA, dans le cadre du séminaire, Styles de vie en Méditerranée, organisé par Marielle Macé et Thierry Fabre.

En dirigeant aux éditions Palumbo, en 2017, un ouvrage intitulé Made in Italy e cultura, Daniele Balicco propose une perspective d’ensemble déterminant la manière dont les entreprises qui participent au Made in Italy ont façonné une image moderne du pays sur le marché mondial. En réunissant vingt-deux textes très divers, puisqu’ils portent aussi bien sur la mode que sur la littérature, en réunissant ces thèmes dans des formes textuelles elles-mêmes très diversifiées, puisque le livre se présente comme une enquête, une succession de propos critiques et de témoignages pour parvenir à mieux comprendre l’objet étudié, Daniele Balicco déploie sous les yeux du lecteur une vision totale de cette production italienne contemporaine qui puise dans la culture riche d’un pays « polycentrique » ce qui lui permettra de s’exporter. Effectivement, pour comprendre le lien qui existe entre Made in Italy et culture, il faut souligner que le Made In Italy, cette volonté de requalifier la production de quatre secteurs économiques clefs de l’économie italienne (l’alimentation, la mode, le design, l’automatisation), de façon à la rendre attractive à l’étranger, repose sur un désir : celui de rapprocher la production italienne d’un ensemble de valeurs prestigieuses possédant eux-mêmes un capital symbolique important – la Renaissance pour le design et la mode, le cinéma, pour l’automobile et toujours la mode, l’environnement – en particulier, pour l’alimentation et pour le tourisme. En ce sens, l’on comprend comment le Made in Italy, que l’on peut voir comme un lieu de production technique du pays, est conçu comme Made in Italy, c’est-à-dire le lieu de fabrication symbolique de l’Italie elle-même : la communication, s’empare donc d’éléments symboliques importants dans le but de créer un récit qui permettra au pays de s’exporter. Ce récit met en avant l’idée d’une modernité heureuse permettant à l’Italie de proposer un modèle de production et de consommation alternatif et paradoxal, en alliant la qualité des producteurs locaux aux étapes de réalisation de la production de masse ; néanmoins, si dans cette conception, les acteurs participent de manière active à la réalisation de cette image agréable, il ne faut pas oublier le fait que la vente de cette image dépend également du client. Le récit, ou la représentation qui sera vendue, devra alors répéter des lieux communs. La représentation de soi peut alors être subie.

A la représentation d’une modernité réussie de l’Italie s’opposent les tenants d’une modernité manquée, ce que l’on appelle « un développement économique sans progrès ». Ce sont les nationalistes, ceux qui considèrent que l’ouverture de la frontière politique et, comme nous le verrons, linguistique, contribue à la perte du sentiment national. Ce sont aussi les représentants de la tradition humaniste pour qui le développement économique des années 70-80 a consisté en ce qu’Ernesto de Martino nomme « une crise de la présence » : le capitalisme aurait fait perdre aux jeunes générations les valeurs traditionnelles, populaires, qui les liaient au lieu affectif, historique, relationnel ; car, pour Ernesto de Martino, la crise de la présence, désigne avant tout la perte du « monde commun », causée par « les rapides processus de transition, les lacérations et les vides qu’ils engendrent, la perte des modèles culturels » [1]. Pour Daniele Balicco, le but du livre résidait dans le fait de confronter la vision positive du Made in Italy, celle que l’on pouvait construire et avoir du pays à l’extérieur, et la vision négative, disons pessimiste, que l’on pouvait éprouver à l’intérieur du pays. En ce sens, la pluralité des points de vue engagés dans le livre au sujet du Made in Italy tente de restituer l’ensemble des problèmes et des représentations qui concernent l’identité italienne. Que ce soit le Made in Italy ou la vision humaniste traditionnelle, les deux camps proposent une conception partiale de l’identité. La première a tendance à masquer les problèmes ressentis par les italiens ; la seconde a tendance à nier les progrès économiques, les réussites du pays, au profit d’une certaine forme de nostalgie. A cette crise des représentations s’ajoute une crise politique prenant en compte l’absence d’une dimension nationale accomplie. L’Italie possède une histoire qui dépasse pour beaucoup son Etat : comme l’écrit Daniele Balicco, son identité est locale, on pourrait dire régionale, et universelle, puisqu’elle a apporté aux autres peuples une langue, le latin, des mouvements artistiques, comme la Renaissance, ou encore une religion, le christianisme, qui ont modelé bon nombre de cultures étrangères ; cependant, elle n’est pas nationale du fait de la réussite mitigée de l’unification italienne. Dès lors, s’il semble compliqué d’apporter une réponse simple à cette crise de l’identité italienne, nous voudrions apporter une contribution au débat en soulignant que la tension vers l’universel qui est contenue dans le Made in Italy pourrait participer à l’élaboration d’une autre forme de communauté symbolique au niveau mondial, celle de l’homme mondialisé, façonné par la publicité et les stéréotypes. En effet, cet universel peut renvoyer à ce que Daniele Balicco nomme l’Italianismo, à l’instar de ce que Edward Saïd nomme L’Orientalism, soit l’ensemble des stéréotypes qui permettent au regard de l’Autre de définir un désir de l’Italie. Il peut aussi renvoyer à ce que l’on nomme l’italian style. Il s’agit de produits qui ne sont pas forcément réalisés en Italie, mais qui possèdent des caractéristiques considérées comme faisant référence à l’élégance ou au raffinement italien. En dépassant cette notion de territoire, ce que nous pensons, c’est qu’il y aurait donc à voir dans le stéréotype une manière de rendre compte d’une culture commune au niveau mondial, celle qui fonde l’homme mondialisé, et qui serait elle-même le fruit de l’internationalisation des échanges ; car celui qui crée tout comme celui qui achète un produit de style italien, qu’il vive en Chine ou en Espagne, doit avoir en tête une image commune de ce qu’est ce même style. En ce sens, le Made in Italy désigne un concept participant à la réalisation d’une autre communauté imaginaire : l’imaginaire du merchandising compensant celui des Etats-nations. Néanmoins, si le lieu commun peut générer une communauté de valeurs, il peut aussi restreindre la liberté du sujet : la publicité peut indiquer quel style adopter pour être tendance, et donc être accepté par les autres.

Dans notre communication, qui se réfèrera à l’ouvrage de Daniele Balicco, nous nous intéresserons à la manière dont le Made in Italy, en proposant une vision positive de la modernité italienne, opposée radicalement à celle défendue par la tradition humaniste, participe à la fabrication d’une communauté imaginaire au niveau mondial qui se fonderait sur la réappropriation d’un certain nombre de stéréotypes.

Pour ce faire, nous souhaiterions tout d’abord analyser, à partir d’une séquence tournée par le Ministère des biens culturels pour l’exposition universelle de Milan, en 2017, et des différents discours tenus par les acteurs du Made in Italy dans l’ouvrage de Daniele Balicco, le récit positif  de cette modernité réussie. Puis, nous souhaiterions opposer à ce récit les discours de la tradition humaniste et des acteurs nationaux qui apparaissent au sein de l’ouvrage pour défendre une perspective apocalyptique du pays. Enfin, nous montrerons que le stéréotype peut être à l’origine de cette création du commun en concentrant notre attention sur le fait que l’Italianisme, tout comme l’italian style, instaure un modèle symbolique déterritorialisé. Cette situation permet au sujet, en passant d’un style à un autre, de fabriquer sa propre représentation.

Le Made in Italy : Mise en récit d’un modèle de production technique et symbolique alternatif et paradoxal.

Le Made in Italy, s’il se définit comme une production localisée, désigne également un récit au sein duquel les producteurs techniques et symboliques ont su mettre en œuvre un modèle économique alternatif exportable sur le marché mondial. Ce récit s’impose, alors que, dans le même temps, le pays traverse de graves crises économiques et politiques. Comme l’explique Daniele Balicco, en citant cette phrase de Frédéric Jameson, le récit a justement pour but d’apporter des solutions à cette situation antinomique :  «la produzione di una forma estetica o narrativa dev’essere vista come un atto in sé ideologico, la cui funzione è di inventare “soluzioni” immaginarie o formali a contraddizioni sociali insolubili» (La production d’une forme esthétique ou narrative doit être vue comme un acte en soi idéologique, laquelle a la fonction d’inventer des « solutions » imaginaires ou formelles avec des contradictions sociales insolubles. (P.13). Charles Taylor, tout comme Frédéric Jameson, estime que le récit a pour but d’apporter du sens là où nous sommes confrontés à une situation de chaos : « nos vies existent dans un espace de questions auxquelles seule une narration cohérente peut apporter la réponse » [2]. C’est pourquoi le récit du Made in Italy a pour but de défendre « un nationalisme soft » qui compenserait ce que la tradition humaniste estime être une dépossession. Afin de montrer ce sur quoi repose ce récit, nous voudrions associer les positions soutenues dans l’ouvrage de Daniele Balicco à une vidéo réalisée par le Ministère des biens culturels, lors de l’exposition universelle de Milan. Le but de ce clip est de vendre l’image d’un pays parfaitement intégré dans la mondialisation, y jouant un rôle considérable. Dans un premier temps, l’on montrera que la vidéo repose sur des clichés partagés par le monde entier sur l’Italie ; puis, nous montrerons que la production de produits dans la mode, le design ou encore l’alimentaire repose sur le lien qui est fait avec des mouvements culturels au prestige symbolique élevé ; enfin, nous montrerons que les messages concernant la puissance de l’Italie témoignent d’une stratégie homogène de conquête des marchés validée par la statistique.

Dans cette vidéo, observons l’organisation en séquences. Ces séquences sont introduites par des questions en anglais, la langue du marché : la première s’ouvre sur la question Pizza maker’s ?, accompagnée en arrière-fond d’un pizzaïolo en train de travailler sa pâte ; la seconde s’ouvre par la question Latin lovers ?, accompagnée d’une image de deux personnes qui semblent en train de flirter. La troisième s’ouvre par la question Mommy’s boy ?, suivie d’une mère aidant son fils à choisir ses affaires etc. Ce que l’on remarque, c’est que toutes les questions reposent sur des clichés que l’on porte à l’extérieur sur l’Italie : le pizzaïolo, le séducteur, le fils à maman, le fêtard, le paresseux, l’agité, le conducteur fou, l’éternel enfant, le bon vivant, l’amateur de nourriture, ce sont tous des clichés qui renvoient à une Italie passive, une Italie qui ne travaille pas. C’est le pays d’un art de vivre doux et délicat qui a été particulièrement diffusé par le cinéma : celui de la Dolce vita, hérité directement de la consécration mondiale du film de Fellini. Au sujet du rôle du cinéma dans la création de l’identité italienne, l’essai de Pietro Bianchi s’intéresse à la manière dont le cinéma américain a façonné une représentation de l’Italie. On remarque que le gangstérisme est traditionnellement associé à l’italo-américain. Ce gangster est souvent perçu comme un homme qui aime les belles choses et la nourriture, qui a un lien presque oedipien avec sa mère, songeons à la place de la famille dans Le Parrain, et qui est particulièrement redouté pour sa colère. On retrouve plusieurs spécificités évoquées : le goût pour la mode, l’attachement à la cuisine italienne, le lien à la mère.  De plus, au cinéma, l’Italien représente souvent un homme possédé par la passion (P.188 : la rappresentazione degli italiani a Hollywood è quello dell’uomo preda delle proprie passioni). On retrouve dans cette dernière idée plusieurs éléments soulignés dans le film : l’agité et le latin lover.

Cependant, le clip se distingue de ces clichés de manière subtile : d’un côté, il les réactive afin de maintenir dans la conscience populaire les éléments stéréotypés qui permettent d’identifier les Italiens à l’étranger ; d’un autre côté, la modalité interrogative permet d’introduire un doute qui mène à la remise en cause de ces mêmes clichés. Ce clip porte une thèse  que l’on pourrait résumer en une injonction : changer les idées reçues. La première séquence semblait représenter un pizzaïolo. En vérité, en changeant de point de vue, on remarque qu’il s’agit d’un architecte planifiant une infrastructure ; la deuxième mettait en scène une sorte de flirt. En vérité, il s’agit de deux ingénieurs qui élaborent un moteur ; la troisième semblait représenter un garçon avec sa mère ; en réalité, il s’agit d’un mannequin accompagné de son tailleur. Nous n’insistons pas sur cette méthode de renversement utilisée que l’on pourrait qualifier de métamorphose : au modèle traditionnel de l’homme intégré dans une famille se substitue celui de l’homme impliqué dans son entreprise. Effectivement, le message se concentre sur les entreprises italiennes illustrant particulièrement le Made in Italy : l’automobile, l’ingénierie, les laboratoires, la mode, l’architecture, le design, l’alimentaire. Il s’agit de célébrer une valeur, la valeur travail, un lieu, l’entreprise, une étape, l’étape de fabrication, qui permet de confectionner la réussite économique du pays à l’extérieur. Néanmoins, ce que l’on note dans cette vidéo, c’est que la dimension ancestrale de la fabrication italienne est minimisée au profit de la technologie moderne. Le Made in Italy se présente ici comme lieu de production de la modernité du pays au XXIe siècle.

            Seulement, il ne faut pas oublier ce sur quoi repose le Made in Italy aussi bien d’un point de vue technique que d’un point de vue symbolique : d’une part, l’association de PME et de PMI, soit des artisans et des grandes entreprises dans des districts industriels ; d’autre part, la revendication de la part d’industries importantes de l’Italie, comme la mode et le design, d’un savoir-faire hérité de la Renaissance. Les districts industriels sont donc des pôles géographiquement concentrés qui unissent des petites entreprises et des entreprises intermédiaires à de grands groupes industriels. La réussite de ce modèle économique tient dans l’idée de puiser dans un territoire le mérite des artisans, cette qualité provenant d’un héritage issu de la Renaissance. C’est ce que Valerie Steele assure en disant : «Possiamo dire che la moda italiana ha avuto inizio nel Rinascimento? Certamente: le città-stato italiane, come Firenze e Venezia, hanno giocato un ruolo vitale nell’emergere della moda moderna durante il Rinascimento» (P. 84 : Nous pouvons dire que la mode italienne a débuté lors de la Renaissance ? Sûrement : les cités-Etats italiennes comme Florence ou Venise ont joué un rôle vital dans l’apparition de la mode moderne au cours de la Renaissance). L’apparition de la mode en Italie est imputée à l’artisanat. On considère que les artisans possèdent à la fois la maîtrise d’une esthétique et la maîtrise de la réalisation du produit. Il y aurait donc un rapport presque naturel, le mot utilisé est « vital », entre la mode et l’artisanat. En ce sens, ce sont ces entreprises qui assurent au pays un mode de production alternatif dans la mesure où elles se trouvent à une jonction entre savoir-faire ancestral et production de masse. Comme l’explique Anna Zegma, ce sont les artistes et les artisans qui ont assuré à l’industrie italienne le moyen de se distinguer d’autres modèles de production sur le marché mondial : In Italia la presenza imponente e continua di arte, artigianato, creatività stilistica e tecnico-scientifica non è leggenda, ma un fattore differenziante tangibile (P. 87 : En Italie, la présence majeure et continue de l’art, de l’artisanat, de la créativité stylistique et techno-scientifique n’est pas une légende, mais un facteur différentiel tangible).

Néanmoins, si Anna Zegma considère que l’Italie possède de fait une histoire qui lui permet de revendiquer un certain nombre de spécificités, ce que l’on observe, lorsque l’on évoque la manière dont la mode ou le design se réfère à la Renaissance, c’est que ces secteurs le font toujours de manière « mythologique ». Il faut, nous semble-t-il, entendre ce terme dans la continuité de l’analyse barthésienne, à savoir comme une manière de confondre « Nature et Histoire », de rendre compte d’une chose qui va de soi, alors qu’elle est le fruit d’une construction :

Questo ci fa capire che esiste una mitologia del Made in Italy, sparsa ovunque, che ha determinate caratteristiche che probabilmente derivano dal Rinascimento, dalle botteghe e dall’artigianato (P.129).

Cela nous fait comprendre qu’il existe une mythologie du Made in Italy, étendue partout, qui a déterminé des caractéristiques, dérivant probablement de la Renaissance, des boutiques et de l’artisanat.

Cela nous fait comprendre qu’il existe une mythologie du Made in Italy, étendue partout, qui a déterminé des caractéristiques, dérivant probablement de la Renaissance, des boutiques et de l’artisanat.

On souligne également une mythologie, car ce savoir-faire antique auquel on se référerait pour mettre en œuvre un produit repose sur le fait selon lequel ce même produit est réalisé sur un territoire déterminé, avec des artisans possédant un savoir illustre. Or, comme le souligne Alessandro Mendini, l’auteur de ce que nous venons de citer, cette idée est quasiment « un sophisme » (P.131) puisque ces produits ne sont pas forcément réalisés sur le territoire. Leurs producteurs en revendiquent néanmoins l’héritage. Carlo Maria Belfanti, lui, va jusqu’à parler d’  « un effet Renaissance », conçu par les designers et les publicitaires, dans le but, comme on l’a signalé précédemment, de faire de ce mouvement culturel l’ADN, la genèse donc, de la mode italienne :

Stando alla narrazione sviluppata da imprenditori, manager ed esperti di marketing nei decenni del crescente successo internazionale del Made in Italy, dagli anni Cinquanta a oggi, il Rinascimento sarebbe iscritto nel DNA della moda italiana, che ne sarebbe la discendente diretta e l’erede legittima nella sfera del gusto: un legame ormai incontestato, per definire il quale è stata anche forgiata una fortunata espressione, “effetto-Rinascimento”. (P.72)

Selon la narration développée par les entrepreneurs, les managers et les experts de marketing dans la décennie du succès croissant à l’international du Made in Italy, des années cinquante à aujourd’hui, la Renaissance serait inscrite dans l’ADN de la mode italienne, elle en serait la descendante directe et l’héritière légitime dans la sphère du goût : un lien aujourd’hui incontesté pour définir ce qui a même forgé l’heureuse expression d’ « effet-Renaissance ». 

Le terme important de cette phrase est celui de narration : dans ce cas, la narration confère à l’objet « mode » une cohérence. Cette cohérence lui assure un prestige symbolique puisqu’elle garantit à la mode un rôle filial, elle est l’héritière de ce mouvement culturel prestigieux. Le but de cette entreprise est simple : il s’agit de garantir un lien originaire entre mode, c’est-à-dire esthétique et savoir-faire, et lieu d’origine. De cette manière, une marque peut se mettre en œuvre dans le but d’exporter ce prestige à l’extérieur et de faire du modèle économique en question un exemple à suivre :

Stabilire un rapporto tra la moda italiana e il Rinascimento significava insomma introdurre una sorta di “denominazione d’origine” ante litteram, un country branding riconosciuto dal mondo intero, che evocava lo splendore di un’epoca in cui il gusto italiano era il modello da seguire. (P.73)

Etablir un lien entre la mode italienne et la Renaissance signifiait en somme introduire une sorte de « dénomination d’origine » ante litteram, un country branding reconnu dans le monde entier, qui évoquait la splendeur d’une époque dans laquelle le goût italien était le modèle à suivre.

Ainsi, l’on observe comment l’appropriation qui est faite par les publicitaires d’un mouvement culturel détenant une haute valeur symbolique leur permet d’apporter à leur objet une légitimité. Cette légitimité lui sera indispensable sur le marché mondial pour s’illustrer et se distinguer. Il le sera aussi pour le pays qui cherchera dans ce que Belfanti appelle une « manipulation historique partiellement simplifiée et déformante » (P.72) une image positive de soi correspondant à merveille au nationalisme soft mentionné précédemment. Après tout, n’est-ce pas le geste du nationalisme que de déformer la réalité dans le but de bâtir le récit fondateur d’une communauté ? Ernest Renan écrivait à ce propos : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation »[3].

Enfin, le troisième versant de ce récit mondialisé porte sur l’utilisation d’un certain nombre d’arguments d’autorité permettant au pays de revendiquer une place de choix dans le concert mondial. Cela passe essentiellement par l’utilisation de la statistique. Dans la vidéo, son usage est omniprésent. C’est même elle qui sert de moyen de connaissance objectif. La statistique fait partie des instruments d’autorité essentiels du mode de valeurs entrepreneurial puisque c’est elle qui juge du résultat, valeur essentielle du marché. Les chiffres mis en avant les voici : l’Italie est un des pôles essentiels de la création architecturale à l’étranger avec plus de 1000 projets dans 90 pays ; c’est le deuxième exportateur au niveau européen ; son industrie automobile compte les meilleures marques à travers le monde, sans oublier, comme le souligne Daniele Balicco, que le pays est la septième puissance économique du monde et que le Made in Italy est la cinquième marque la plus connue dans le monde derrière Coca-Cola entre autres. Tous ces chiffres, qui portent sur l’influence économique du pays, servent donc à changer le regard que l’on porte sur l’Italie. Néanmoins, on note que tous ces chiffres participent d’une narration portant exclusivement sur le domaine économique. Elle montre ainsi que l’ordre des valeurs du pays a changé : ce n’est plus la culture qui fonde l’identité d’un peuple, mais l’économie qui génère la représentation qu’un pays devrait avoir de lui-même. Montrer que l’Italie réussit dans la mondialisation a paradoxalement le but de raviver l’orgueil national italien.

Alors que l’on a vu comment le Made in Italy essaie d’imposer une représentation qui remet en cause les clichés, qu’elle tente de faire renouer le pays avec une vision méliorative de lui-même, on remarque que ce projet est le fruit d’une mythologie ayant pour but de dynamiser le domaine devenu majeur : l’économie. En ce sens, la narration du Made in Italy tente d’apporter par le marché un moyen de réconcilier l’extérieur et l’intérieur en proposant l’idée d’un nationalisme soft. Cette narration ne semble néanmoins pas assez efficace pour faire taire les critiques et les tensions contre le modèle économique qui est défendu.

Le Made in Italy : un modèle économique et symbolique particulièrement critiqué dans le pays

Si le Made in Italy souhaite donc imposer un récit positif de l’Italie, c’est avant tout afin de s’opposer à une image négative du pays qui s’est imposée en son sein. Dans cette partie, nous souhaiterions montrer comment se met en œuvre une logique de conservation identitaire, notamment par l’élaboration d’une frontière linguistique. Puis, revenir sur cette crise de la présence qui a principalement été défendue en Italie par Pier Paolo Pasolini.

Afin d’aborder l’émergence d’une frontière linguistique, nous voudrions revenir sur la situation de l’écrivaine Jhumpa Lahiri en Italie. Désireuse d’apprendre l’Italien afin d’en faire « la langue du désir » (P.17), celle dans laquelle Jhumpa Lahiri pourrait construire son identité sans que celle-ci soit liée à la langue familiale, le benghalais, ou à la langue du pays natal, l’anglais, l’écrivaine décide donc d’écrire un livre directement en italien, In altre parole, dans lequel elle exprime la difficulté d’apprendre une langue qui n’est pas la sienne. Néanmoins, en apprenant l’italien, elle est toujours confrontée à la question suivante de la part de ses amis (P.17) : « Pourquoi l’Italien ? ». La question pourrait sembler anodine, mais plus elle essaie d’expliquer qu’il s’agit d’une passion et plus la question lui est répétée : « Mais comment cela se fait-il ? » Il faut comprendre par ces quelques mots : « Comment cela se fait-il que tu souhaites apprendre notre langue ? » Le possessif est important ; car il pose une distinction : il marque l’existence d’une communauté que l’on opposerait à l’auteure. Elle écrit à ce propos : L’uso dell’aggettivo possessivo, nostra, sottolinea il fatto, banale ma doloroso, che l’italiano non è la mia lingua (P.21). L’utilisation du nous fait donc place à une distinction entre une communauté nationale, liée à une langue précise, l’italien, et eux, les étrangers, suspects dans la mesure où ils souhaitent posséder un bien qui ne leur appartient pas : la langue. Cette logique nationaliste est présente dans le texte sous la métaphore de la porte. La porte désigne, dans ce cas précis, une frontière symbolique qui, en tant que frontière, se propose comme lieu régulateur de l’échange. Dans Eloge des frontières, Régis Debray insiste bien sur le fait que « la vie collective, comme celle de tout un chacun, exige une surface de séparation »[4]. Dès lors, la question posée à Jhumpa Lahiri réinscrit cette frontière au cœur de l’échange. Il ne s’agit pas de s’intéresser aux raisons qui poussent l’auteure à apprendre la langue, mais plutôt de lui signifier les raisons qui l’excluront toujours de la communauté italienne. C’est ce sentiment d’exclusion qui rend Jhumpa Lahiri vulnérable : « scrivere in un’altra lingua rimette in gioco l’angoscia che provo da sempre per il fatto di essere tra due mondi, di essere tenuta fuori. Di sentirmi sola, esclusa » (P.20). Etre à la porte d’une culture, ou à la frontière d’une culture, c’est se trouver devant une incertitude à la fois identitaire et linguistique : l’idée que l’on ne pourra pas revenir vers une culture qui nous est imposée, puisqu’elle n’est pas celle du désir, et l’idée que l’on sera toujours l’étrangère dans la bouche des régulateurs de la frontière. La vulnérabilité naît alors du fait de ne pas savoir dans quelle langue parler.  

Pourtant, le destin de Jhumpa Lahiri, qui a appris l’italien en suivant des cours privés à New York, pendant son enfance, aurait plutôt tendance à montrer que le rapport établi par les nationalistes entre la langue, le peuple et un territoire, un rapport de fermeture, s’oppose radicalement à la dynamique initiée au niveau mondial : celle d’une concurrence entre les langues sur un marché linguistique international. En effet, en tant que bien symbolique, la langue est présente sur ce que Pierre Bourdieu nomme un « marché linguistique »[5]. Sur ce marché, toutes les langues luttent pour l’obtention de ce que l’on nomme « le prestige symbolique ». Comme le définit Pascale Casanova dans La Langue mondiale, le « prestige » désigne une « illusion »[6], soit la croyance que chaque acteur du champ linguistique place en tel objet et non en tel autre. Cette accumulation de croyance conduit à la constitution d’une hiérarchie entre les langues, soit la domination d’une langue sur une autre. Cette domination d’une langue est détenue par celle que l’on nomme la langue mondiale : [elle] fait la loi, écrit Pierre Bourdieu, sur les marchés contrôlés par une classe dominante ».  Si la culture italienne, le prestige symbolique qu’elle possède par son histoire, a sans doute été le facteur qui a conduit Jhumpa Lahiri à apprendre cette langue dans sa jeunesse, il nous semble que ce prestige est le fruit d’un combat mené sur un marché symbolique. Le Made in Italy, en s’emparant de cette culture, en faisant de la langue un instrument susceptible de porter son message, a donc contribué à renforcer les positions de la langue au niveau mondial. Comme l’explique Monica Brardi, La moda e il design sono esempi paradigmatici di tale considerazione, in quanto portano nell’oggi e nelle forme della modernità i valori della nostra tradizione culturale (La mode et le design sont des exemples caractéristiques à propos d’une telle considération, tant et si bien qu’elles portent ici et maintenant et dans les formes de la modernité les valeurs de notre tradition culturelle). En 2014, l’Italien est devenu quatrième langue la plus enseignée dans le monde, selon les chiffres disponibles sur le site du département d’Italien de la Sorbonne. Lorsque l’on s’intéresse à la population étudiante qui apprend l’italien, on remarque que celle-ci se concentre dans les domaines de l’art, du design, de la mode, et de l’industrie. Ce sont tous des domaines en lien avec le Made in Italy. Ces chiffres confortent également les propos de Daniele Balicco lorsque ce dernier écrit que la langue italienne a gagné des locuteurs à travers le monde et que des mots de l’Italien ont suppléé des mots français et anglais dans le domaine de la mode et du design : l’italiano è diventato, in questo ultimo decennio […] una delle lingue più studiate al mondo, e moltissime parole italiane hanno sostituito termini inglesi o francesi nel linguaggio internazionale del cibo, della moda e del design (L’italien est devenu dans cette dernière décennie, une des langues les plus parlées dans le monde et de très nombreux termes italiens ont remplacé des mots anglais et français dans le langage international de l’alimentation, de la mode, et du design). La puissance symbolique de la production italienne se traduit donc par une dynamique d’annexion lexicale dans le langage international d’un secteur économique donné. L’utilisation même du terme « langage international » témoigne justement de cette « compétition » dont parle Pascale Casanova en faveur du prestige symbolique. Elle rend compte également d’une dynamique ayant tendance à effacer la dimension nationale au profit de la constitution d’une langue commune. En ce sens, si la logique nationale tend toujours à défendre une conception fermée de la langue italienne, on remarque que les acteurs du Made in Italy agissent dans le cadre d’une « compétition » ouverte entre les langues, faisant d’elle un instrument révélateur de la puissance symbolique d’une marque à travers le monde.

Si nous évoquions une conception fermée de la langue, que l’on a associée à un modèle national, le Made in Italy trouve également des adversaires importants du côté de ce que Daniele Balicco nomme dans son introduction la tradition humaniste. Pour caractériser la position de cette tradition, l’auteur cite donc un extrait de La Fin du monde, ouvrage d’Ernesto de Martino dans lequel celui-ci parle d’ « une crise de la présence ». Pour être bref, au niveau du sujet, il s’agit de rendre compte de la perte du monde local entraîné par une situation de déracinement ; au niveau intellectuel, en revanche, il s’agit de montrer comment le capitalisme, en délogeant les hommes de leur milieu, est parvenu à créer un monde inhumain, soit un monde qui ne répond plus aux aspirations traditionnelles de l’homme. Pier Paolo Pasolini est sans doute celui qui porte la plus vive critique contre le capitalisme et sa capacité de délogement. Dans ses Ecrits corsaires, il intègre un petit texte rédigé lors de la fête de l’Unité de Milan, en 1974. Ce texte s’intitule « Génocide » :

« Ecco l’angoscia di un uomo della mia generazione, che ha visto la guerra, i nazisti, le SS, che ne ha subito un trauma mai totalmente vinto. Quando vedo intorno a me i giovani che stanno perdendo gli antichi valori popolari e assorbono i nuovi modelli imposti dal capitalismo, rischiando così una forma di disumanità, una forma di atroce afasia, una brutale assenza di capacità critiche, una faziosa passività, ricordo che queste erano appunto le forme tipiche delle SS […] ».

Voici l’angoisse d’un homme de ma génération qui a vu la guerre, les nazis, les SS, qui en a subi un traumatisme jamais totalement vaincu. Lorsque j’observe autour de moi les jeunes qui sont en train de perdre les antiques valeurs populaires et qui absorbent les nouveaux modèles imposés par le capitalisme, en risquant ainsi une forme de déshumanité, une forme d’atroce aphasie, une brutale absence de capacité critique, une passivité partisane, je me souviens que ces caractéristiques étaient précisément celles des SS […].

Dans ce texte, nous remarquons que la description réalisée par Pasolini de la jeunesse italienne contemporaine l’associe aux SS. Cette association est censée indiquer que le capitalisme obéit à une même démarche totalitaire qui consiste à faire de jeunes individus des proies dociles et obéissantes vis-à-vis du marché. L’opposition entre un modèle antique et un modèle moderne témoigne de la dévaluation par laquelle Pasolini qualifie la modernité. Le modèle antique est lié aux valeurs paysannes. Il repose sur le travail de la terre et sur la transmission d’un certain nombre de traditions. Le modèle moderne, celui du capitalisme, repose sur un déracinement, l’abandon de la tradition, et sur une attitude, la passivité. La jeunesse est décrite comme absente, aphasique, incapable de mener une critique. Surtout, elle est associée à un projet jugé inhumain, inhumain parce qu’il enlève à l’homme le monde commun dans lequel il serait susceptible de ménager sa vie. La critique de Pasolini renvoie donc à « cette crise de la présence » qu’Ernesto de Martino soulignait précédemment puisque la jeunesse y est perçue comme s’absentant du monde. Néanmoins, si Pasolini fustige le capitalisme en faisant de lui le responsable de la perte du lieu pour la jeunesse, il n’évoque pas précisément la crise que ce délogement engendre pour les Humanités. Gilles Deleuze et Félix Gattari, en revanche, montre comment la publicité et le marketing, en associant production technique et création, sont parvenus à redéfinir des notions clefs de la philosophie. En ce sens, ces pratiques se présentent comme étant concurrentes de la philosophie et menaçantes pour la connaissance :

« Enfin le fond de la honte fut atteint quand l’informatique, le marketing, le design, la publicité, toutes les disciplines de la communication, s’emparèrent du mot concept lui-même, et dirent : c’est notre affaire, c’est nous les créatifs, nous sommes les concepteurs ! […] Le marketing a retenu l’idée d’un certain rapport entre le concept et l’événement; mais voilà que le concept est devenu l’ensemble des présentations d’un produit (historique, scientifique, artistique, sexuel, pragmatique…) et l’événement, l’exposition qui met en scène des présentations diverses et l’« échange d’idées » auquel elle est censée donner lieu. Les seuls événements sont des expositions, et les seuls concepts, des produits qu’on peut vendre »[7]

Alors que la philosophie se définissait, selon les auteurs, comme étant le lieu de création des concepts, la voici rattrapée par la publicité et le marketing : la bibliographie rend compte de cette concurrence entre une discipline ancienne, la première, adressée à la connaissance des hommes et une discipline moderne, la seconde, totalement inventée pour le bien du marché. La différence des deux acceptions du mot concept est aussi remarquable : alors que la philosophie entend le concept comme un ensemble cohérent permettant de dessiner une vérité encore cachée du monde, la publicité réduit, elle, cette notion à la stratégie rhétorique par laquelle un objet sera exposé au public, et l’événement, le spectacle par lequel on mettra en avant la présentation de l’objet. Tandis que l’un sert à comprendre la structure secrète qui régit la vie des hommes, le second est une forme qui a pour but de séduire le consommateur. Dans cette critique, on note le désir de Guattari et de Deleuze de maintenir la séparation qui existe entre les pratiques créatives de l’esprit ayant pour but de comprendre le monde et les pratiques productives du marché ayant pour but d’illusionner le monde. Cette dépossession entraîne les sciences humaines à être concurrencées, voire dépassées, par des pratiques d’écriture remettant en cause ou sabordant de manière interne nombre de ses termes afin de les appliquer au marché.

Après avoir montré comment les positions nationalistes sur la langue s’opposaient à celle du Made in Italy, après avoir montré comment l’image que diffuse le Made in Italy s’opposait au discours de la tradition humaniste, nous voudrions dépasser ce conflit des représentations concernant le pays. Etant impossible de réconcilier ces deux perspectives qui, comme l’explique Daniele Balicco forme une « scission », nous voudrions nous interroger sur la manière dont le Made in Italy participe à l’émergence d’une communauté de valeurs. Il s’agit d’expliquer que le Made in Italy peut constituer une marque. Dès lors, elle ne renvoie plus à une production locale, mais à un style, qui défend une poétique sur le marché mondial. Fondée essentiellement sur le stéréotype, ce style entre en concurrence avec d’autres styles. Pour le consommateur, il s’agira alors d’œuvrer au milieu de ces styles afin de créer sa propre représentation dans l’espace social ou alors d’adhérer au modèle diffusé par le marché.

Le Made in italy, style de vie en kit

Afin d’expliciter au mieux notre position, nous désirerions concentrer notre attention sur la manière dont le stéréotype se met en œuvre à l’extérieur. Pour ce faire, nous nous intéresserons à l’Italianismo comme révélateur des attentes du consommateur étranger et sur l’italian style comme forme de vie conçue par la publicité dans le but de proposer aux consommateurs travaillés par le cliché des manières d’être sur mesure.

Nous voudrions donc débuter par l’étude de ce que Daniele Balicco nomme L’Italianismo, soit la manière de percevoir et de construire l’Italie à l’extérieur de son territoire. Pour en venir à l’italianismo, nous aimerions d’abord souligner que la production technique et symbolique d’un territoire dépend de la mise en œuvre d’une représentation. Dans L’Art du quotidien, Michel de Certeau explique que « la fabrication à déceler », celle qui est façonnée pour le consommateur, est toujours une « poétique »[8], soit un ensemble de règles et d’éléments hétérogènes, qui, utilisés ensemble, constituent une forme. Reste à savoir par qui et pour qui l’on fabrique. Pierre Bourdieu, lorsqu’il évoque la composition du marché de grande production, soit une production qui est tendue vers un public hétérogène, un large public, indique, quant à lui, que le choix des producteurs « est entièrement défin[i] par leur public et qu[‘il]commande leurs choix techniques et esthétiques »[9]. En ce sens, on retrouve l’idée défendue par Daniele Balicco d’une production de soi qui dépendrait pour beaucoup d’une conception subie, d’autant plus lorsque le sociologue définit ce large public comme étant un public « moyen ». « Moyen » désigne un socle de connaissance qui est partagé par tous. En ce sens, il peut s’agir d’idées reçues qui sont diffusées par les canaux de médiation de la production de masse (la télévision, internet, la publicité etc). Les producteurs doivent donc utiliser « des procédés techniques » et des « effets esthétiques » immédiatement accessibles. S’ils ne le font pas, ils savent que cette différence choquera le spectateur. C’est pourquoi le producteur privilégie des lieux communs ou des stéréotypes à partir desquels le « public peut se projeter ». Le propre même du stéréotype est d’obéir à des termes figés dans la langue, à des représentations communes qui sont durablement inscrites dans la mémoire collective. L’Italianisme peut donc être associé à un concept traversé de stéréotypes, servant aux bienfaits de la production de masse. En utilisant le concept d’Italianisme, de la même manière qu’Edward Saïd a fondé celui d’Orientalisme, Daniele Balicco songe sans doute à cette phrase du penseur post-colonialiste : « l’Orient a presque été une création de l’Europe depuis l’Antiquité, lieu de fantaisie, plein d’êtres exotiques, de souvenirs et de paysages obsédants, d’expériences extraordinaires »[10]. Fondé depuis l’extérieur, c’est-à-dire depuis l’Europe, l’Orient naturalisait derrière un terme vague un ensemble de traditions et d’histoires, de pays et de cultures diverses, tout ce qui lui semblait étranger, c’est-à-dire inconnu. Le terme nous disait bien plus de choses sur les désirs des européens, leur goût de l’aventure et de la nouveauté, que sur les sociétés qu’ils qualifiaient ainsi. L’Italianisme joue le même rôle : il ne qualifie pas véritablement un pays, mais il indique les désirs de consommation de l’étranger lorsque l’on parle de l’Italie. En un sens, il opère déjà une forme de déterritorialisation : on ne souhaite pas acheter un produit d’Italie, mais une marque de l’Italie qui confirme nos désirs.

La marque Made in Italy se détache considérablement de l’ancrage territorial. C’est d’ailleurs un sujet qui est largement soulevé dans l’ouvrage de Daniele Balicco. Nous pensons notamment à ce que dit Carlo Marco Belfanto à propos de l’invention d’une identité culturelle par l’industrie de la mode. Il écrit : L’immagine del Made in Italy, d’altra parte, sembra oggi più legata ai contenuti e alle caratteristiche del design del prodotto che al luogo di origine: si tratta ormai di un metabrand (P.85). (L’image du Made in Italy, d’autre part, semble aujourd’hui beaucoup plus liée aux contenus et aux caractéristiques du produit qu’au lieu d’origine : on parle aujourd’hui de metabrand). Le metabrand rend compte d’une image qui n’est plus liée à un territoire, mais à un ensemble de valeurs au sein d’un domaine de compétence précis, à savoir dans ce cas la mode. Cela rejoint les préoccupations de Kjetil Fallan et de Grace Lees-Maffei sur le design Made in Italy. Les deux auteurs s’interrogent sur la pertinence d’une étude fondée sur le national, alors que celui-ci, comme l’explique Arijun Appadurai est devenu « obsolète » : « les architectes cosmopolites, les organisations multinationales, les processus de construction transnationaux aujourd’hui forment un ensemble de relations » (P.94) qui remettent en cause  l’idée d’une production locale. En effet, à l’heure où l’ensemble de la chaîne de production s’est internationalisée, où les étapes de réalisation des produits se trouvent disséminées dans le monde entier, comment pouvons-nous associer un produit traditionnel à un ancrage spécifique ?  Ce produit renvoie alors à un ensemble de valeurs, que l’on a associé à des stéréotypes. Ce sont ces stéréotypes qui font de la qualité et du savoir-faire le trait distinctif du modèle italien pour le consommateur mondialisé. C’est ce que souligne Daniele Balicco, lorsqu’il évoque l’italian style. L’italian style se définit comme une esthétique de la distinction, puisque l’on désigne par ce terme la même « production de masse non standardisée » (P.136), associée à la qualité et à la tradition. Par le fait de choisir ce style, un certain nombre de gens se partage des valeurs communes, celle de ce contre-modèle productif, en choisissant néanmoins une tendance imposée et calculée par le marché. Ce double mouvement a été analysé par Marielle Macé dans son ouvrage Styles, lorsqu’elle évoque la manière dont le style a été conceptualisé par la publicité et le marché : le style est à la fois ce qui est censé assurer « un besoin de discrimination » et « l’assujettissement à une norme ». Pour le dire autrement, on vous somme d’être vous-même, de gagner votre style en achetant un produit sur le marché, donc de gagner en subjectivité et, dans le même temps, on vous somme de le faire en choisissant parmi « [des] styles de vie en kit »[11], c’est-à-dire en remettant votre choix à celui que le publicitaire a déjà pensé pour vous. Choisissez votre vie, mais choisissez-la parmi ce que l’on vous propose. Michel de Certeau avait déjà perçu cette stratégie du capitalisme lorsqu’il écrivait à propos des consommateurs que ces derniers étaient assimilés à des « immigrants dans un système trop vaste pour qu’il soit le leur et tissé trop serré pour qu’ils puissent lui échapper » (P.XLVII) En effet, en disant aux acheteurs d’être libres, on les retire de leur lieu pour en faire des individus et pour les placer dans un espace de consommation où tous les modes de vie semblent possibles. Seulement, cet espace a été calculé pour empêcher chacun d’échapper à son organisation. La publicité a donc recréé ce que Guattari et Deleuze nomment « une scène de présentation » sur laquelle plusieurs styles s’affrontent. L’homme mondialisé, en fonction des clichés et des stéréotypes qui façonnent son désir, parcourt ces styles dans le but de façonner le sien. Cette proposition, loin d’être exempte de critiques, semble cependant celle sur laquelle se fonde l’identité mise en œuvre par le marché. A notre sens, si le style désigne la distinction, soit la constitution d’une identité ayant pour but d’assurer une différence, la seule brèche possible au sein de ce maillage très serré demeure le braconnage, soit l’idée de cheminer entre les styles, entre les diverses tendances, afin de « bricoler » son propre style ; en revanche, si l’on entend le style comme le produit d’une poétique mettant en œuvre une forme partagée par tous, quelque chose qui nous lie aux autres par un ensemble de valeurs communes, alors le marché est devenu le producteur du commun dans lequel se produit le monde dans lequel nous vivons ici et maintenant. Comme l’explique Emmanuele Coccia, « La mode ne sert plus à produire et confirmer les différences de statut, le prestige ou la valeur sociale [la distinction], mais elle a surtout la fonction de créer à travers un processus de sélection collectif l’identité de son propre monde (social et matériel) et alors de son propre temps » (P.143). Dis-moi ce que tu consommes, je te dirai à quelle communauté tu appartiens, pourrait être la phrase clef du publicitaire.

En conclusion, après avoir montré que le Made in Italy mettait en œuvre un récit fantasmé du pays afin de profiter de son prestige symbolique pour exporter ses produits à l’étranger, nous avons remarqué que ce discours entrait en opposition avec les tenants de la tradition humaniste. Dans un troisième temps, nous avons essayé de montrer que la question identitaire au cœur de la relation entre le pays et le Made in Italy pouvait avoir une autre dimension au niveau mondial : le fait de fonder une marque comme le Made in Italy sur un ensemble de stéréotypes permet d’indiquer sur quoi repose le désir des acheteurs. En étant déterritorialisée, cette marque met en œuvre un style qui permet de définir une identité mondialisée centrée essentiellement sur la consommation et la publicité. Le Made in Italy s’inscrit dans une double perspective : dans un premier temps, elle compense la perte de la localité vécue dans les années 70 et 80 en mettant en avant l’idée d’un nationalisme soft ; dans un second temps, elle met en œuvre une perspective de démantèlement du local au profit du global : passant d’un territoire à une marque, elle devient une stratégie d’enfermement du consommateur. Dans cette situation, tout dépend alors de la capacité de résistance que le consommateur possède. Celle-ci est de plus en plus limitée ou restreinte. Le sujet n’a plus alors pour se définir que cet art de la ruse si cher à Michel de Certeau qui lui permet de déjouer un temps les stratégies des publicitaires et du marketing.


Notes

[1] Ernesto de Martino, La Fin du monde, Paris, Editions de l’EHESS, coll. Translations », 2017, p.88.

[2] Charles Taylor, Les sources du moi. La formation de l’identité moderne, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 1998, p.71

[3] Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation?, Paris, Mille et une nuits, 1997, p.13. 

[4] Régis Debray, Eloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010, p. 37.

[5] Pierre Bourdieu, « L’économie des échanges linguistiques », Paris, Langue française, n°34, 1977.

[6] Pascale Casanova, La langue mondiale, Paris, Seuil, coll. Liber, 2016, p.10.

[7] Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie, Paris, Editions de Minuit, 2014, p. 16.

[8] Idem.

[9] Pierre Bourdieu, « Le marché des biens symboliques », dans L’Année sociologique, (1940/1948-), Troisième série, Vol. 22 (1971), p. 82.

[10] Edward Saïd, L’Orientalism, London, Penguin, 1995, p. 1

[11] Marielle Macé, « Distinctions », dans Styles, Paris, Gallimard, 2016, p.162.

Entretien

« Il faudra inventer d’autres formes si on veut que le spectacle vivant continue à exister »

INTERVIEW – Durant le confinement, nous avons pris des nouvelles d’Alice Zeniter, l’auteure du roman, L’Art de perdre, publié aux éditions Flammarion, consacré par une douzaine de prix littéraires, dont le Prix Goncourt des Lycéens 2017. En plus de la situation actuelle, elle évoque pour nous ses projets éditoriaux et théâtraux.

MUSANOSTRA : T’ennuies-tu durant le confinement ?

ALICE ZENITER : Je suis loin de m’ennuyer… J’écris beaucoup, ou plutôt, j’écris lentement donc ça occupe la plupart de mes journées. Et puis j’essaie de profiter de cette longue période que je peux passer dans ma maison, moi qui bouge sans cesse depuis trois ans. Je bricole dans des recoins oubliés, je jardine puisque je vis à la campagne et je téléphone dix fois plus qu’avant, pour prendre des nouvelles. Même quand je ne fais rien, je ne m’ennuie pas – parce qu’alors je m’inquiète et c’est le contraire de l’ennui.

M: Quelles sont tes lectures du moment ?

A.L : Dans mes errements de bricoleuse, je suis retombée sur un carton de livres que j’avais acheté chez Emmaüs un jour où je cherchais des meubles (bien sûr, je suis repartie sans meubles mais les bras chargées de bouquins). J’avais oublié qu’il existait et j’ai découvert son contenu avec plaisir. Il y avait Sourires de loup, de Zadie Smith, Sermon sur la chute de Rome de Ferrari et Les Veilleurs, de Vincent Message, que j’avais lu à sa parution, il y a dix ans, et dans lequel je me suis replongée avec une joie féroce. Il y avait aussi Updike, Bernhard et Lucrèce. Un assortiment bizarre.

M: As-tu un roman en préparation ?

A.L : Mon prochain roman paraîtra en septembre, je l’ai terminé au début du confinement. J’ai un peu peur de ce que sera la situation des métiers du livre dans quelques mois, peur que certaines librairies indépendantes n’arrivent pas à se remettre de leur fermeture printanière malgré les aides, que les grands groupes éditoriaux comme les petites maisons d’édition licencient pour compenser leurs pertes et que de trop nombreux auteurs, déjà fragilisés par l’arrêt des ateliers et des salons durant le confinement, ne parviennent pas à faire connaître leur livre, dans l’embouteillage terrible qui se prépare en septembre. Ce sera une rentrée particulière…

M: Le théâtre est ta grande passion. Tu as beaucoup de projets théâtraux. Peux-tu nous en parler ?

Je prépare un seul-en-scène pour l’automne prochain, c’est une forme hybride, entre la conférence et le spectacle, qui parlera de la place du récit et de la fiction dans notre société et dans ma vie. C’est une Histoire des histoires, en quelque sorte. Préparer un spectacle en ce moment, c’est une activité étrange parce que personne ne sait quand les salles vont rouvrir et si les spectateurs et spectatrices seront au rendez-vous. Peut-être que nous aurons tous peur désormais des lieux clos et de la promiscuité… Ce qui veut dire qu’il faudra inventer d’autres formes si on veut que le spectacle vivant continue à exister.

M: Quels sont les sujets qui t’intéressent pour écrire un futur roman ?

A.L : Tout sauf le confinement, j’imagine. Vivre mon propre confinement et celui des autres, qu’il s’agisse des amis que j’ai au téléphone, des inconnus qui postent des photos sur les réseaux sociaux ou de ceux qui témoignent dans les JT, me suffit largement. J’ai beau avoir conscience que chaque famille confinée est confinée à sa manière, pour détourner Tolstoï, je n’ai pas envie d’écrire ou de lire une ligne de plus à ce sujet.

M: Penses-tu que cette crise va changer les choses, ne serait-ce qu’au niveau environnemental ?

Au début de la pandémie, je dois avouer que j’ai ressenti un léger frisson d’excitation, une drôle d’impression en-deçà de la peur : quelque chose était en train de se passer, il y avait là un événement. Et puis j’ai aussi eu un fol espoir : cette crise allait montrer la nécessité d’un autre système politique, dans lequel l’accès au soin rapide et gratuit pour tous deviendrait un souci absolu, la hiérarchie actuelle des salaires révélerait sa totale vanité et « la main invisible » du marché exhiberait ses échecs et ses injustices… La relocalisation d’une partie de la production en France s’est avérée un énorme enjeu ces dernières semaines et je trouve que cette question réunit les enjeux écologiques et sociaux, qu’elle peut être une base politique commune pour penser différemment l’après. Les semaines passant, j’ai revu mes espoirs à la baisse en constatant que la pandémie produisait surtout chez les dirigeants des discours, des trémolos et des métaphores guerrières.

Articles

La Boîte de petits-pois

BD – Lena-Maria Perfettini chronique la bande-dessinée de GiedRé et de Holly R, La Boîte de petits-pois, publié aux éditions Delcourt.

La Lituanie des années 1960 à 1990, voici un sujet qui peut paraître austère. Pourtant, grâce à une plume comique et des dessins enfantins tracés au crayon, l’auteure-compositrice-interprète GiedRé et l’illustratrice Holly R sont parvenues à rendre cette histoire divertissante, et accessible même aux plus jeunes.

GiedRé y raconte l’enfance de sa mère, puis la sienne au sein de ce petit pays balte, englobé dans la grande URSS. Derrière la naïveté des mots choisis, ne sont pas cachées la dureté de la vie, la peur des arrestations si l’on se risque à critiquer le régime, les années de goulag pour les dissidents politiques… On découvre un monde où toute la population a du travail et un appartement, mais sans avoir pu choisir ni l’un ni l’autre ; où la nourriture est rationnée, où les files d’attente sont la norme pour acquérir le moindre aliment, mais aussi où les combines et l’entraide permettent de trouver les mets les plus rares. En parallèle, nous découvrons la vie des apparatchiks, ceux qui sont « au parti », comme le père de GiedRé. Leurs appartements sont plus grands et mieux équipés, la viande et le café sont facilement accessibles… et, comble de la richesse, ils peuvent manger des petits pois hors réveillon de Noël. « Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres » disait Orwell.

Alors que les voyages à l’étranger sont exceptionnels et sont l’occasion de ramener des objets rares, comme une gomme, des échantillons de parfum ou des chewing-gums, la grand-mère de l’auteure souhaite que sa fille apprenne le français, par goût pour la culture et la langue de Zola. Cette initiative aidera par la suite la famille à émigrer ; en effet, suite à l’indépendance de la Lituanie en 1990 et la fin de l’URSS, la petite GiédRé partira pour la banlieue parisienne avec sa mère et son grand frère. Ici, elle découvrira un monde totalement différent, moins oppressif, mais aussi moins solidaire.

Extraits

« Mais quand vient la nuit, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie française retrouve sa place dans le tableau »

Extrait – Delphine Ramos nous propose un extrait du roman de Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit, traduit par Philippe Jaworski, publié aux éditions Gallimard, dans la collection Folio. Il s’agit ‘d’une histoire qui se situe il y a cent ans au sortir de la guerre en pleine ébullition artistique et intellectuelle. c’est une histoire d’amour ; une fresque, en partie autobiographique, qui sublime les sentiments humains, annonce aussi la fin des idéaux, l’émancipation des femmes – une nouvelle ère. Ce roman est magnifiquement écrit, léger, innocent, lumineux, nostalgique et tragique. La littérature américaine sait raconter notre humanité sans didactisme en évoquant des destins, en croisant des histoires. Désavoué de son vivant, Fitzgerald est finalement hissé au rang de génie. Cet extrait dont l’action se déroule en France dévoile la force narrative de l’auteur et laisse transparaître de façon organique cette innocence douce presque désespérée liée aux souvenirs et à la fugacité des moments‘.

La nuit tombait, la pluie se faisait plus drue. Elle abandonna sa couronne sur la première tombe à l’intérieur du cimetière, et accepta l’invitation que lui fit Dick de renvoyer son taxi et de rentrer à Amiens avec eux. Rosemary pleura de nouveau lorsqu’on lui raconta cette lamentable histoire. La journée avait été pluvieuse, mais elle avait le sentiment d’avoir appris quelque chose, bien qu’elle ne sût pas exactement quoi. Plus tard, elle se rappela toutes les heures de l’après-midi comme autant d’instants heureux, un de ces moments pauvres en évènements qui n’apparaissent alors que comme de simples maillons entre un bonheur passé et un bonheur futur, mais qui se révèlent avoir été le bonheur même. Amiens était une ville mauve, bruissante d’échos, qui ne se consolait pas encore de la guerre, comme c’était le cas de certaines gares : la gare du Nord et Waterloo Station à Londres. De jour, ces villes ont un effet déprimant, avec leurs petits trolleys vieux de vingt ans qu’on voit traverser la vaste place de la cathédrale aux pavés gris, et où le temps qu’il fait a un je-ne-sais-quoi de fané, qui évoque le passé, comme sur les photographies d’autrefois. Mais quand vient la nuit, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie française retrouve sa place dans le tableau : les petites femmes pétillantes, les hommes qui discutent dans les cafés à grand renfort de Voilà *! , les couples qui vadrouillent dans les rues, joue contre joue, vers un nulle part où le plaisir est peu coûteux. Ils attendirent le train sous une arcade immense, assez haute pour que la fumée, les conversations et la musique montent en toute liberté jusqu’au plafond, et l’orchestre eut l’amabilité de leur offrir Yes, We Have No Bananas – et ils applaudirent, parce que le chef avait l’air si content de lui. La jeune fille du Tennessee en oublia son chagrin, s’amusa beaucoup et se lança même dans un flirt avec Dick et Abe, ne ménageant ni roulements d’yeux ni caresses de la main à la façon des filles des Tropiques. Ils se moquaient gentiment d’elle. Puis, laissant les restes presque impalpables de Wurtembourgeois, de gardes prussiens, de chasseurs alpins*, d’ouvriers fileurs de Manchester et d’anciens d’Eton poursuivre leur interminable dissolution sous la pluie chaude, ils prirent le train pour Paris.

Articles

Sur la route de Claude Simon

ARTICLE – Sophie Demichel commente La Route des Flandres de Claude Simon, Prix Nobel de littérature 1985.

Le lecteur de Claude Simon connaît et reconnaît sans peine le narrateur intempérant de La Route des Flandres, le scribe, à la fois historiographe éclairé et habité, mais créateur iconoclaste, des Georgiques. Il lui faut entendre aussi, puisque ces mots si insaisissables restent plus que d’autres « musique », entendre que ce romancier est avant tout inventeur : inventeur peut-être de la notion même de « personnage », dans la mesure où ceux qu’ils nous présentent, et ce qui se joue au centre de son œuvre, sont protéiformes, insaisissables ; sont singuliers en ce qu’ils semblent attrapés, toujours rattrapés par ce langage qui les décrit. 

Ecrivain, bien sûr, mais aussi photographe et peintre, Claude Simon, bien sûr, travaille sur les images, les histoires données à imaginer. Mais il travaille pourtant avant tout, peut-être le plus secrètement, dans un « entre les lignes », sur la perpétuation de cette mystérieuse nécessité de l’écriture, contenue dans l’indiscipline apparente de la sienne propre, dans ce que l’on pourrait qualifier d « écriture d’accumulation ».

Pourquoi ?  Parce que la lecture de Claude Simon, nous entraîne dans une plongée renversante, où des noms, des mots qui semblent indiquer ce à quoi nous sommes habitués peuvent tout aussi bien, au détour d’une interminable phrase, faire signe vers un autre inconnu. Parce que les situations,  renseignées,  parfois  imperceptiblement codées d’histoire littéraire, dans lesquelles ils nous entraînent, les signes, certes érudits, qu’il nous envoie, finissent toujours par faire sens vers autre chose, vers une issue improbable, vers un passé inconnu.

Le temps créé – puisque le temps n’existant pas, le romancier ne peut qu’essayer d’en créer un pour la finitude humaine

Comme Claude Simon l’a dit ainsi en recevant le  Prix Nobel : « Je suis maintenant un vieil homme, et la première partie de ma vie a été assez mouvementée : j’ai été témoin d’une révolution, j’ai fait la guerre (…) j’ai été fait prisonnier, j’ai connu la faim, le travail physique jusqu’à l’épuisement (…) , j’ai côtoyé les gens les plus divers, aussi bien des prêtres que des incendiaires d’églises, de paisibles bourgeois que des anarchistes, des philosophes que des illettrés, j’ai partagé mon pain avec des truands, enfin j’ai voyagé un peu partout dans le monde… et cependant, je n’ai jamais encore, à soixante-douze ans, découvert aucun sens à tout cela, si ce n’est comme l’a dit, je crois, Roland Barthes que « si le monde signifie quelque chose, c’est qu’il ne signifie rien » — sauf qu’il est. » ». 

La perspective de ses romans renvoie ainsi sans cesse, à ces incohérences logiques auxquelles se heurte tout récit : Ce que je raconte est vrai, puisque je peux le dire… mais il ne veut rien dire, hors des mots qui me servent à le dire. Et plus le roman se veut narratif, plus il rentre dans cette logique, pour en faire la preuve ; et finir sur la preuve que la seule logique du récit est de n’être que fictif, que le réel s’échappe toujours. Ou plutôt que le réel résiste à son travail des mots, mais ce qui pourrait en être un sens univoque y disparaît.

La « route » de Claude Simon  est celle du temps, mais d’un temps non pas « immobile », comme on a pu le dire en le rapprochant, trop peut-être, de Marcel Proust, sans doute pour leurs plongées communes dans d’interminables phrases qui font le temps à elles seules. Le temps créé – puisque le temps n’existant pas, le romancier ne peut qu’essayer d’en créer un pour la finitude humaine -, le temps, créé, donc, par Claude Simon s’apparente à ce que l’on pourrait appeler un temps « vaguant »… non pas vague, parce que la précision des images, des lieux est d’une cruauté terrible, mais « vaguant ». 

On a envie de se souvenir de Magritte, relevant que la peinture était là pour offrir ce que la photographie ne pouvait monter, ce qui « manquait » toujours au réel vu ou reproduit

Claude Simon nous dit le réel, ce réel incompréhensible; celui « contre lequel on se cogne », pour paraphraser Jacques Lacan, celui d’un temps qui ne peut se vivre, qui ne peut que s’écrire une fois vécu sans l’avoir compris. 

Alors parler d’une écriture picturale, « serpent de mer » des critiques à propos de cette œuvre, reste une porte d’entrée, mais une porte d’entrée qu’il faut toujours entre’apercevoir  comme une confusion de l’écriture et de l’image, un entrelacement  où l’écrivain se fait peintre, peintre parce qu’il use de la fascination quasi « hallucinatrice » du texte, parfois, quand l’image donnée du mot est une image infixable, en perpétuelle métamorphose. 

On a envie de se souvenir de Magritte, relevant que la peinture était là pour offrir ce que la photographie ne pouvait monter, ce qui « manquait » toujours au réel vu ou reproduit. Claude Simon fait jaillir cette recherche au travers de figures en train de toujours se transformer ; d’images que l‘on repère, reconnaît, pour ensuite les perdre. 

En inscrivant ses personnages dans leurs voyages, dans leur nomadisme, dans leurs errances, Claude Simon traque, non la fin de l’histoire, toujours aléatoire – c’est-à-dire qui pourrait toujours être autre -, mais bien les effets produits par la manière de les nommer sur les images que nous avons des choses. Il cherche ce réel qui manque, au travers des traces inconscientes laissées contre son gré dans tout langage. 

Parce que la langue de Claude Simon est celle d’un étranger à sa  propre langue

Seule tient, non seulement l’écriture, mais le mode d’écrire, la langue dans laquelle on écrit, quand l’histoire racontée doit s’arrêter, parce que tout récit mène à la fin d’une histoire, et que celle-ci finit forcément mal. Mais qu’importe, puisqu’elle a été dite, et que dans les traces de ce « dire », il va en rester, si quelqu’un a su en rendre les terreurs, les erreurs et les souffrances indicibles, ce qu’il en restera de toute éternité : « […] Nous aurions pu croire que tut cela n’avait existé que dans notre esprit : un rêve, une illusion alors qu’en réalité nous n’avions peut-être jamais arrêté de chevaucher chevauchant toujours dans cette nuit ruisselante et sans fin continuant à nous répondre sans nous voir ». 

Parce que la langue de Claude Simon, parcheminée, interrompue parfois de sens logique, et incessante dans sa progression, est celle d’un étranger à sa  propre langue qui ne cesse de découvrir la puissance d’un langage dont il éprouve l’effet en le construisant ; cette langue singulière est et restera celle d’un écrivain en recherche et non en certitudes.

Cette langue du « peut-être »,  cette langue ouvre un Monde. Celui de divinités cachées et secrètes, présentes dans la matière de mots qui se font lieux de métamorphoses et non outils de communication ; un Monde ‘ « de bruit et de fureur », mais retenu dans le singulier écrin de l’écrit, de la matière physique de l’écrit, puisqu’aussi loin qu’il aille, il peut être stoppé avant le vide ; mais peut-être un monde alors uniquement accessible en sa vérité à l’écrivain qui le fait être et ceux qui savent l’entendre. 


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Georges-Jean Arnaud, le monument discret

HOMMAGE – Georges-Jean Arnaud vient de nous quitter. Afin de lui rendre hommage, voici le texte que Gilles Zerlini avait écrit. 

Tous nous avons chez nous, rangés dans un coin, dans le tiroir d’un buffet, sur le marbre gris d’une table de nuit, dans un étagère bancale servant de bibliothèque, au grenier, voire dans des cabinets de toilette, de ces livres ; petits, 11 par 17,5 cm, en fait pratiquement de la taille d’une main ouverte, ne dépassant que rarement les 230 pages, imprimés sur du papier jaunâtre.
Sur leurs couvertures des illustrations, du moins jusqu’aux années 80, qui nous semblaient dérisoires à l’époque et qui en fait révèlent pour chacune d’entre elles un véritable trésor. Les illustrations de Michel Gourdon ; avec ces femmes plus ou moins lascives, plus ou moins en petite tenue, mais toujours d’un beauté remarquable, quelques unes d’ailleurs étant inspirées de véritables vedettes ( Ornella Mutti, Catherine Deneuve), du côté des hommes virils à souhait on reconnaissait (Johnny Haliday, Lino Ventura).
Ces images contenaient aussi une part supposée ou explicite de l’histoire qui allait se dérouler sous nos yeux de lecteurs, quelques clés que l ‘on retrouvait avec complicité une fois la lecture terminée. Le tout barré du nom de l’auteur et d’un titre en gros caractères qui devait nous mettre l’eau à la bouche. Le nombre de couvertures de Gourdon est impossible à quantifier, sans doute plusieurs milliers, et bon nombre d’entre-elles servirent à un monument de la littérature populaire : Georges-Jean Arnaud, G.J Arnaud. Monument discret mais incontournable néanmoins.

G.J Arnaud est né en 1928 à St Gilles du Gard entre Languedoc et Provence, il vit aujourd’hui sur la côte varoise. En 1952 il obtient le prix du Quai des orfèvres pour  Ne tirez pas sur l’inspecteur , il est immédiatement publié sous le nom de St-Gilles, ce sera le début d’une longue aventure littéraire.
A partir de cette date et ce durant plus d’un demi-siècle il commence une carrière incroyable qui va accoucher de 414 ouvrages…Oui car G.J Arnaud est un travailleur de la plume, un ouvrier de la machine à écrire, infatigable, écrivant pour différentes maisons d’éditions, 37 au total, en particulier pour Fleuve Noir.
Il signe sous 14 noms différents, et là je ne résiste pas au plaisir de décliner ces différentes identités, pour la mémoire, pour les bouquinistes et pour ceux qui auraient lu du G. J Arnaud sans le savoir : St Gilles, Frédéric Mado, Gino Arnoldi, Georges Murey, Gil Darcy, David Kyne, Ugo Solenza (nom aucun rapport avec Solenzara, je lui ai demandé), Pierre Rabaud,, Osman Walter, Armand de Chevilly, Manuel Mathias et y compris deux pseudonymes féminins, Laure de Sevetan et Lilas Marny…Peut-être même reste t-il quelques noms encore secrets…

Il a touché à tous les genres : le policier bien entendu, l’espionnage -ha ! le temps béni de la Guerre froide !- le livre de guerre -un seul sous le nom de Gil Darcy-, la science fiction avec sa série cultissime de la Compagnie des glaces, mais aussi à l’érotisme avec les séries Pascal et Marion et leurs couvertures explicites. Il a bien sûr écrit des romans davantages littéraires, prenant ici plus de temps et se promenant souvent dans la mémoire familiale du pays des Corbières. Il touche à tout. C’est un artisan, toujours à l’ouvrage, il sort 7 livres par an entre 62 et 64 et atteint 15 pour l’année 1965. Il ralenti sa production dans les années 80 puis s’arrête définitivement en 2005 après la mort de son épouse.

Évidemment, pour ma part du moins, il paraît difficile de lire toute son œuvre, aussi parlons en particulier des ouvrages parus chez Fleuve Noir dans la collection Spécial Police…Justement, souvent la police en est absente, quant à la trame et à l’intrigue ils ne servent la plupart du temps que de prétexte à un peinture de la société d’après-guerre et des années 70, glissant inexorablement vers le cynisme et la marchandisation, le tourisme de masse à Palavas les flots (Les jeudis de Julie), la spéculation immobilière dans le vieux Toulon ou à Lyon (L’homme en noir) ; peinture pointilliste de toute la société contemporaine d’après-guerre ; une sorte de photographie sociale extrêmement précise des trente glorieuses qui donne le vertige par sa perspicacité.

Il est remarquable dans certains de ses ouvrages de retrouver quelques 40 ans plus tard un résumé romancé d’une situation devenue désormais historique…Pour exemple dans la collection Espionnage de Fleuve Noir  Le couple inquiet de Montréal  sorti en 1979 qui relate la captivité et la mort en prison de la Bande à Baader vaut une laborieuse étude historique, ou Le lait de la violence attaquant le monopole d’une célèbre marque suisse, le tout n’excédant pas les fameuses 230 pages.

Par le rythme d’écriture, par une forme d’abnégation, car la reconnaissance d’être un grand écrivain ne passe jamais par « le roman de gare », on peut relier Arnaud, à des auteurs du XIXe siècle, feuilletonnistes oubliés dont Eugène Sue seul reste dans nos mémoires, je ne peux ici résister au désir de retranscrire à peu près cette phrase dont j’ai oublié l’auteur qui dit que « Eugène Sue ou Balzac sont aussi utiles que Marx pour comprendre les rapports de classes », Arnaud aussi devrions nous rajouter.

Ce qu’il y a de captivant dans ce type de création c’est le défi d’écriture, la course permanente contre la montre auxquels il faut répondre pour produire les 1 million de signes par an demandés par Fleuve Noir, c’est à dire à peu près 3 livres…G.J Arnaud lui, le releva et le dépassera. C’est un ouvrier penché sur son établi, il doit la régularité, la qualité et la production, c’est son métier que d’écrire.

Je dois vous l’avouer enfin, il est pour moi un maître et  j’essaie, autant que faire se peut, de lui rendre hommage au travers de mes textes, que ce soit d’un manière indirecte en le citant ou directe en le nommant.
Aussi quand je lui ai envoyé mon  ouvrage  Mauvaises Nouvelles  dédicacé « A mon maître » il eut la gentillesse de me répondre « Ni Dieu ni maître, depuis mon adolescence m’ont gardé de toute fanfaronnade ». Je sais Monsieur Arnaud et c’est aussi pour ça que nous vous admirons.

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Boire les secondes échouées

par Stephane D. 

Du confinement, si vous n’y preniez pas garde, tout vous contraignait à faire comme il fallait, 
au mieux, toujours au mieux.  Quel temps précieux où tout se régulerait !
Et sans comprendre les injonctions, Je vais à contre temps, 
de ce qui nous est conté, compté, filtré et décompté, 
Magie de la torsion du temps. 
Je compte les moutons, dans les coins de ma maison, et sur les étagères, et dans le ciel bleu, ceux qui filent sous le vent et je souffle sur la poussière des meubles, et je la fais voler dans la lumière et partout, dans mes cheveux. 
Pas de corps qui s’étire, ni se plie à la rigueur, 
je compte les battements du cœur, je prends mon poul, je peins mes cils. 
Pas de clause alimentaire, ni de recettes de sorcières, 
je bois les secondes échouées, comme les gouttes de pluie sur la joue tendre des  trèfles, que je vois de ma fenêtre ouverte, ouverte par tous les temps, simples, composés, présents, jamais futurs, ouverte jour et nuit. 
Le jour me donne le jour, la nuit me rend la nuit. 

Et déchaînés les orages des yeux qui s’engouffrent  dans la gorge
et plient la bouche en deux, 
sans savoir pourquoi, ni comment, 
comme des adieux brutaux, irraisonnables.
Quels adieux, pour quelles histoires de pluie? 
Roulez, roulez orages dans les yeux!
Pas de lecture appliquée, ni dictée, ni commandée, 
tous mes livres sont ouverts, 
au sol sur les tapis froissés, 
et d’une phrase à l’autre, jouer sur les mots, partition et clé d’introduction. 
Jamais de Fin. 
Et volent les mots qui se posent sur mes mains, papillons à l’encre de Chine,
Marché aux puces des Révolutions, 
les mots silencieux comme les lucioles.
Pas de cours de chant virtuel sur réseaux
ni violon, ni clarinette;
Les merles jouent à me réveiller 
et roucoulent les colombes sur le figuier, à me malmener du désir distancié ;
et au soir tombé les chauves souris me donnent l’heure et le La,  
la belle heure, celle entre chien et loup,
l’heure de sortir,  chanter pour un voisin, 
de l’autre côté, 
interlude et broderie de joie, par dessus le chemin,
avec un autre humain fait de la même joie 
et de la même boue. 
Musique des ondes  FM, en Soul et sous la douche, 
gouaches fraîches sur la toile cirée 
où le doigt dessine dans la farine et le sucre éclaté ,
les recettes d’un boléro et d’une biguine et du pied frappé sur les aiguilles des talons.

Valse lente du temps se déroule, m’enroule et m’enlève.

Temps du confinement, pour chacun le sien,
le mien se multiplie et s’arrange d’un rien. 
Réveil annoncé, bruit, flux rapide 
et le temps recadré, dans les cadrans du 11 mai. Fin du sortilège. 


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« Ce que l’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre » : Hopper, Fenêtre de nuit

Art – Janine Vittori nous propose une réflexion sur la peinture d’Edward Hopper.

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’y a pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux , plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée par une chandelle. Ce que l’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Charles Baudelaire, Les fenêtres

Que se passe-t-il derrière les vitres éclairées? Que font les inconnus qui livrent aux regards indiscrets l’intimité de leur appartement?

Edward Hopper a souvent représenté des intérieurs illuminés. Il les apercevait de son appartement de Washington Square, en marchant dans la rue ou bien depuis le métro aérien, la nuit.

L’oeuvre Fenêtres de nuit offre au spectateur, complice du voyeurisme du peintre, la contemplation fugitive d’une figure féminine surprise dans son intimité. C’est une impression fugace, sûrement fortuite.

Mais l’imprévu qui permet d’avoir accès à la vie intime d’une inconnue n’est pourtant pas laissé au hasard dans la construction de la toile.

Le confinement de la chambre est le lieu de tous les mystères.

L’immeuble new-yorkais est enveloppé dans l’obscurité de la nuit. À un étage élevé une corniche incurvée souligne l’arc tracé par les trois fenêtres qui forment un triptyque. Chaque fenêtre peut être regardée de manière indépendante.

Les trois ouvertures donnent sur une pièce fortement éclairée. La lumière est si puissante que son reflet atteint la corniche et adoucit la transition entre le noir de la façade et la clarté de l’intérieur. La pièce, aperçue à travers la fenêtre centrale, est une chambre. Toutes les couleurs sont brillantes: le blanc du mur, le vert de la moquette, le jaune du radiateur; tout luit sous la lumière qui tombe du plafond.

 La fenêtre centrale, seule des trois à être vue en entier, dévoile une femme de dos. Hopper a peint un fragment de son corps dans une partie de la chambre. Cette femme n’a pas baissé le store car elle ignore tout du voyeur. Elle se prépare pour la nuit. Son lit n’est pas encore défait. Il est tout près de la fenêtre, à gauche de la toile, qui laisse s’envoler le voile léger de son rideau. Le tissu transparent reprend la forme du corps de la femme. Il en redessine, tout en grâce, le contour du dos et des fesses.

Ce tissu fin et clair, comme un idéal de pureté, semble contredire la première impression de voyeurisme. Et en suivant la ligne courbe de la corniche, la troisième fenêtre, plus doucement éclairée par la lumière tamisée de l’abat jour,  trouble encore un peu plus notre sentiment .

Quelle scène, perverse ou innocente, avons-nous entrevue depuis la hauteur du métro aérien? Nous ne saurions le dire. Le confinement de la chambre est le lieu de tous les mystères.

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Cusuccie, un poème de Pierre Lieutaud

En cette période difficile, voici un poème de Pierre Lieutaud, Cusuccie, consacré aux pandémies et aux malades à travers le monde, traduit en corse par Francis Beretti.

Vi scrivu sta filastrocca
A voi chi tengu cari :
Se a vita ùn hè micca assai dolce
S’ella va cum’ella va
S’azzinga à i vostri surrisi
E vostre scacanate
I vostri dolci sguadri
E vostre lagrime à u bughju
A i mont di tenerezza
Più forti che l’addisperu
I bracci chi s’aprenu
E carezze chi appacianu
I longhi silenzii spartuti
Chi dicenu di più che e preghere
I discorsi e i ministeri,
Dicenu che voi campate
Ancu se vo site perduti, abbandunati,
Che ùn site micca soli
Di pettu à a malatia chi mughja,
E tutte ste cusuccie
Chi, qunadu a vita ùn hè micca dulurosa
Un so che cose da niente,
Tralasciate,
So in fatti per tutti i malati
U novu batticore di u mondu

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Et ils ont fait peuple !, Da e stelle a e stelle : le documentaire de Catherine Sorba sur la lutte nationale corse

Sophie Demichel évoque, dans cet article consacré au dernier film de Catherine Sorba, primé par le le Sundance Institute Documentary Fond Program, Da e stelle a e stelle, le récit de la lutte nationale corse.

Et ils ont fait Peuple !  L’évidence est là, dès la dernière image, dès le dernier mot de Da e stelle a e stelle. Cette évidence s’impose à nous comme l’issue d’une lutte qui vient de très loin, qui nous touche d’autant plus qu’elle éveille en nous des traces qui la dépassent. 

Documentaire de création, primé en 2018 par le Sundance Institute Documentary Fond Program, le fim de Catherine Sorba, est le récit d’un processus de libération, qui se raconte et s’inscrit dans l’histoire d’un peuple : Histoire d’une lutte, d’un combat autant ancien, sans doute, que la Corse elle-même.

Ce film porte le récit de la naissance d’un peuple, du peuple corse, des « événements » d’Aleria en 1975 aux traversées politiques actuelles des héritiers d’Edmond Simeoni : « témoignage d’un petit peuple de méditerranée qui depuis le 18ème siècle se bat pour exister ». Pour autant, Da e stelle a e stelle est tout sauf un documentaire historiographique ou « régionaliste » sur la Corse et pour les Corses.

S’il se présente comme documentaire,  Da e stelle a e stelle va au-delà du documentaire, contraint la forme même à être processus de création ; parce qu’il interroge le réel en ce qu’il fait trace.

La question fondamentale que nous devons nous poser est : Qu’est-ce que dire : « Ceci est mon peuple ? ».

Nous entrons en un voyage, voyage initiatique qui traverse le devenir propre de l’île, sans le figer, sans s’y limiter : Da e stelle a e stelle retrouve ce que l’on a voulu occulter de l’âme d’un peuple en le cachant derrière le paysage, présente une Corse contemporaine depuis un angle singulier : La Corse n’est pas une île de bergers, mais une île d’expérimentation politique, un lieu de confluences et de transmissions, où la vision d’un homme seul peut influer sur le devenir du monde entier. 

Ce voyage naît de l’histoire corse, de ce moment où un homme, Edmond Simeoni, a fait que le destin de l’île a changé, est rentré dans l’Histoire, et fait que cette Histoire, aujourd’hui, à la fois dépasse la simple historiographie et nous submerge, au présent. 

La puissance de cette vision s’entend, physiquement, dans la puissance du « dire » de ce verbe, porté par une comédienne exceptionnelle, traversée d’un souffle,  au-delà de la femme, au-delà de l’actrice, qui touche à l’universel, où la parole transmise, entendue, devient verbe fondateur, parole « pythique ». 

Aventure inouïe, ce film est né d’une rencontre personnelle et d’une amitié magnifique ; il est né aussi du désir, ou du besoin de dire une histoire qui devait être dite ici et maintenant. Cette œuvre a uni les mots d’Edmond Simeoni et le regard, la voix de Catherine Sorba, par un lien qui les a traversés et nous laisse en trace précieuse ce film comme la rencontre perceptuelle d’une vérité : Celle que l’histoire Corse, leur histoire, notre histoire, est l’occasion singulière d’une expérimentation universelle de la « libération », de cet instant où un individu – qu’il soit femme, homme, ou ce peuple qui détermine tout homme et toute femme – parvient à se donner un nom… Ce nom qui lui était refusé ! 

L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous.

Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr


C’est cet événement qui fait de ce récit une œuvre d’art comme acte politique. Il ne s’agit pas de commenter ni de communiquer, mais de capturer un réel qui raconte une histoire au-delà de l’instant-même ! Film qui s’entend tout autant qu’il se voit, Da e stelle a e stelle  fait éclater les fausses images de « carte postale », déploie la Corse comme lieu tragique et originel d’une naissance à venir. 

Et la musique de Vivaldi, lien intensément dramatique, fait grandir ces images, comme espace du Temps, ce temps qui a compté, qui a porté d’une génération à l’autre d’une étoile à  l’autre un espoir impossible, incroyable, et qui dont l’événement a pourtant eu lieu.

Ce film est acte de création comme « processus de vérité », au sens où Alain Badiou le signale comme fidélité en acte à un événement peut-être méconnu, ou même à venir.  L’acte esthétique est ici une fidélité à l’événement politique d’un « désir de faire peuple », à cet événement qui fut ce manque dont la recherche est ici retracée : nous pressentons que nous faisons destin commun, ici et maintenant, mais nous n’en avons pas la parole !

Ce processus de vérité est aussi  processus de filiation : Il y a partage, héritage, transmission de générations en générations, comme un cadeau ou une malédiction, puisqu’on transmet aussi ses propres combats. Mais  la force visionnaire de cette traversée raconte une histoire qui dépasse les hommes qui la portent, qui sera reprise infiniment. 

Da e stelle a e stelle restera cet événement artistique fondamental qui fait entendre aux Corses leur parole : Nous faisons peuple ! 

C’est cette parole que Catherine Sorba, par les mots d’Edmond Simeoni, nous restitue, et par là prolonge une histoire universelle : Qu’est-ce que c’est que la libération d’un peuple ? Comment traverse-t-on une volonté de libération ?  

Un « commun  singulier »,  tout d’un coup prend la parole et  se nomme. Et, par une mise en miroir avec d’autre formes de libération – notamment les exemples américains-, on entend une volonté de la redécouverte d’une mémoire et d’une dignité universelles. 

La question fondamentale que les femmes et les hommes du XXIème siècle, où qu’ils se trouvent physiquement sur cette planète, doivent aujourd’hui se poser, n’est plus : « Qu’est-ce qu’un peuple ? ». La question fondamentale que nous devons nous poser est : Qu’est-ce que dire : « Ceci est mon peuple ? ». 

Le film de Catherine Sorba, ainsi,  en montre l’événement, dans la mise en jeu de sa nudité, de sa radicalité, dans ce surgissement où la puissance du Verbe se fait puissance politique. Que se passe-t-il, alors ?  Alors, il arrive que des hommes affirment  qu’il y a  un peuple parce qu’ils affirment que ceci est Leur peuple ! 

Da e stelle a e stelle restera cette trace irréversible, cet événement artistique fondamental, qui fait entendre aux Corses – et espérer à d’autres ayant le même désir – leur parole espérée, oubliée, mais, en cet acte-là, présente : Nous faisons peuple ! 

Concours

Concours jeunes auteurs Primamusa

Nous y voilà !

Le 11 avril , résultats prix Primamusa :

Le texte lauréat est :

Une longue nuit, de F Billieux

Félicitations Fantine !

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8 avril

dernière délibération…

Les 3 textes encore en lice à cette heure ci :

Les 5 sens de Noël

Une onde d’encre

Une si longue nuit

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Le concours Primamusa (jeunes auteurs jusqu’à 18 ans ) sera remis au lauréat qui se trouve parmi les 5 textes retenus

Cross road

Les cinq sens de Noël

Un assassin dans le livre

Une onde d’encre

Une longue nuit

Concours

Concours Musanostra

plus de 18 ans

Cette année, le président du jury est Pierre Jourde

12 avril : le lauréat cette année est l’auteur du texte

Si petite destinée humaine

Nous le félicitons de tout coeur !

Son texte sera publié dans la prochaine revue Musanostra (#23) et dans le recueil des 30 textes sélectionnés par notre jury

Nous communiquerons le 20 avril les thèmes et consignes de la nouvelle édition du concours

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10 avril 2020. Liste des 30 textes sélectionnés pour publication

Par ordre alphabétique : 

2015
Arabesques
Au bout du couloir
Aux frontières du couchant
Avril
Dans les bras d’Aurore
Déracinée
Derniers voyages
Emprisonné
Kengba
La main mise
La quête
Là-bas
L’anniversaire
L’autre rive, déjà
Le mur
Le nageur de crawl
Manne
Mur avançant
Noël en mer
Partie trop loin
Passages
Patère austère
Qocumque jeceris stabit
Quand je pense à Mourad, au fond
Rouge comme le noir de la nuit
Si petite destinée humaine
Soleil nocturne
Une mesure à deux temps
Voyage à Capigotico

Voici la liste des 5 textes en lice le 8 avril :

Arabesques 

Au bout du couloir

Emprisonné

Partie trop loin

Si petite destinée humaine

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Voilà , on vous propose déjà la liste des 10 textes sélectionnés par notre jury. Les prochaines délibérations permettront de déterminer qui est le lauréat de cette édition

Par ordre alphabétique , sont encore en lice parmi tous les textes reçus

Arabesques 

Au bout du couloir

Dans les bras d’Aurore

Emprisonné

Là-bas

L’autre rive

Partie trop loin

Qocunque jeceris…


Rouge comme le noir de la nuit

Si petite destinée humaine

Concours

Cuncorsu Musanostra- aprile 2020

Eccu, i tituli finalisti, scelti da a ghjuria à u cuncorsu Musanostra in lingua corsa :

3———-L’ottu d’aprile 2020 :

Eccu, ci simu!
Dopu à deliberazione virtuale, u scrittu laureatu di l’edizione 10 di u cuncorsu in lingua corsa hè

Zitella di a luna.

l’autore hè

Francesca Graziani

E nostre felicitazioni à l’autore. U so nome serà cumunicatu dumane, dopu à e ricerche necessarie, chì u votu si face nant’à scritti anonimi.
Sò stata felice di priside sta ghjuria è, à quelli chì ci anu participatu, vi vogliu ringrazià.

A nostra gratitudine à i candidati chì, tutti, ci anu datu u gran piacè di vede l’energia di a lingua è a brama di scrive.

Pensemu à Petru Vachet-Natali, chì anch’ellu ne seria statu felice.
Vi speremu numarosi ancu di più pè scopre i novi temi da quì à pocu.

A presidente di a ghjuria, Marianne Laliman

2—— —-Sò trè avà i scritti in cumpetizione pè u premiu di u cuncorsu Musanotra in lingua corsa :

 L’Alloghju,

In u mondu di a notte.

Zitella di a luna,

u 6 d’aprile Mariana Laliman

—————————————————————–

1 -u 5 d’aprile, eranu cinque…

Disincantu, In u mondu di a notte, L’Alloghju, Monte Lucciana, Zitella di a luna.

Mariana Laliman

Presidente di a ghjuria

Agenda

Le malentendu amoureux – Conférence de fin d’année Musanostra

Pour cette troisième année, la conférence de fin d’année de Musanostra aura pour thème le malentendu amoureux. Elle sera suivie d’un apéritif dînatoire en compagnie des membres du bureau et des adhérents de l’association.

Dans ses Journaux intimes, Baudelaire écrit : « Le monde ne marche que par le malentendu. C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder ». Alors que le malentendu se définit de manière commune comme une divergence d’opinion entre deux personnes, Baudelaire considère paradoxalement le malentendu comme le fondement du commerce amoureux. Il se détourne ainsi de la topique de l’amour fusionnel, telle qu’elle est formulée par Héphaïstos, le dieu forgeron, dans Le Banquet de Platon : « Désirez-vous former un seul être, que ni nuit ni jour vous ne soyez éloignés l’un de l’autre ? Si c’est bien votre désir, je vais vous fondre et vous réunir en un seul et même être ». Si le poète se détache de cette image de la communion amoureuse, c’est que le malentendu, qui établit un écart entre la passion menaçante et son expression imparfaite, permet aux amants, comme le souligne Jankélévitch dans un entretien pour Le Nouvel Observateur, de s’aimer sans se dévorer :

Le malentendu est propre à l’amour, parce que l’amour est un sentiment trop véhément et qu’on ne peut s’exprimer à fond. Les mots lui font violence, les réticences sont nécessaires, il faut se comprendre à demi-mot. Et parfois même on pousse la pudeur jusqu’à ne rien dire du tout, alors évidemment, il n’y a pas de raison que le malentendu soit dissipé.

Si l’on peut voir dans ce malentendu le fruit d’une mésentente, soit un dialogue impossible entre les amants, qui ramènerait à l’idée que l’amour ne peut s’éprouver que dans la solitude, l’on doit plutôt considérer que le malentendu restitue un dialogue amoureux fondé sur le tact : le malentendu est, en vérité, la recherche d’une bonne distance entre les amants, celle qui permet de protéger l’objet aimé de la violence de son propre désir. De Barthes à Guy Bedos, de Baudelaire à Angèle, de Lacan à Castle, nous réfléchirons au rôle essentiel du malentendu dans la relation amoureuse.

Articles

Bâtiment C

Création d‘Audrey Acquaviva

 De passage à Paris, ses pas la conduisent dans cette rue sans charme où se trouve l’entrée principale de l’imposante enceinte. En franchissant le seuil, elle s’étonne du peu de changements, depuis la dernière fois, deux décennies plus tôt. 

Toujours la même paroi de verre donnant sur une cour intérieure ; toujours, deux employés s’efforçant de guider les nouveaux arrivants, perdus et angoissés, par ce lieu comme placé hors la vie. Louise se sent mal. La boule si familière lui serre à nouveau le ventre. L’envie de fuir jaillit. Passer outre. Avancer. Traversant rapidement la cour, elle sait parfaitement où aller : bâtiment C. 

Des tas de gravats et une bétonnière hors d’âge l’y accueillent. Devant le rideau en plastique, cette voyageuse du passé sourit car elle y voit l’occasion un peu folle de réécrire son histoire. Sans hésitation, elle se faufile à l’intérieur. Et tant pis si c’est interdit ! D’emblée, elle reconnaît les escaliers, par contre l’ascenseur est condamné. Louise n’en a cure, elle les déteste ! Longtemps, elle a cru que c’était à cause de sa mésaventure : dix minutes, coincée à attendre les secours. En fait, ils contredisent ce que tout corps est programmé à faire : se mouvoir. Louise y réussit très bien dans l’eau, un peu moins en dehors. Une main sur la rampe, comme on le lui a conseillé tant de fois, elle gravit presque solennellement les marches. Taire cette petite appréhension. Ne pas s’arrêter. Jamais. Quand elle accède au deuxième étage, tout lui revient en mémoire. Son regard balaie le lieu et des images s’animent : le grand comptoir devant lequel il fallait se présenter, des fauteuils orange regroupés au milieu, quelques jeux. L’attente pouvait commencer. L’ennui aussi. Ne jamais se plaindre et sourire à sa mère. Ses yeux s’arrêtent devant l’ancien emplacement du mur de portes qui s’ouvraient et se fermaient à un rythme régulier. Redouter d’y pénétrer. S’y préparer un soldat avant un combat. Au troisième étage, paralysée, Louise reste un moment sur le seuil. Puis elle se ressaisit. D’emblée, le couloir de droite lui paraît familier. Ici, de terribles batailles ont été menées, des cris poussés, des alarmes lancées, des armures partout, des ordres, des envies d’abandon. Du sang et de la souffrance. Du courage aussi. De la fraternité. Au gré de son avancée, elle apparaît, enfant, emprisonnée des aisselles jusqu’aux orteils. La bataille était à son apogée. L’ancienne patiente s’arrête un moment comme sonnée d’avoir reçu tant de coups. Ne pas se laisser submerger. Cette douleur est ancienne. Ne plus se mentir. Cet endroit fut aussi un lieu de vie. Elle revoit aussi parfaitement ses sourires qui conquirent littéralement les infirmières, tombées en amour devant cette enfant si solaire qui ne se plaignait jamais. Ses sourires offerts aux visages inquiets de ses parents en guise d’excuse. De force aussi. Accepter leur départ le soir et avoir hâte de les revoir de nouveau le lendemain sans jamais leur avouer que dans l’obscurité, elle poussait des cris silencieux. Sous ses doigts, elle sent le râpeux des draps et aussi cette vibrante énergie vitale qui semblait l’avoir quittée. Se la réapproprier. Vite. Elle revoit aussi les petits malades auxquels elles rendaient visite avant d’être une poupée de chiffon, prisonnière derrière les barreaux de son lit. Pour l’heure, les pièces sont vides, mais la peinture est fraîche. Dans sa tête, passé et présent se mélangent, se bousculent pour enfin se réunir. Les sensations reviennent peu à peu. Louise se surprend à avoir dans les narines l’odeur si particulière de l’aseptisant. Enfin, ses pas la mènent à l’endroit des courses endiablées. Sous ses yeux, les fauteuils roulants filent à toute vitesse, les fous rires fusent, tout comme les réprimandes des infirmières. Un timide apaisement émerge alors du fin fond de son corps blessé, souvent réparé. En continuant son avancée, Louise aboutit dans la galerie non rénovée, plus exactement un couloir bordé de chambres, chacune séparée par une vitre. L’une d’elle est même le lieu de son premier souvenir. Elle s’y approche, presque intimidée. De nouveau, le prisme des souvenirs se superpose à la solitude des lieux : elle, deux ans à peine, dans son haut lit près du mur, son père à ses côtés lui souriant, sa main caressant la joue à défaut de pouvoir la prendre dans ses bras. Elle voit l’amour qui l’a toujours enveloppée. Elle a été aimée, malgré tout cela, au-delà de tout cela. Cette vérité la bouleverse. Louise revient sur ses pas. Tout cela n’a pas été vain. Elle est debout et peut se mouvoir librement. Devant le seuil du bâtiment, elle s’arrête pour inspirer profondément, sourit et sort. 

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La journée d’un confiné et d’un hérisson

par Pierre Lieutaud

Derrière les fenêtres de ma prison sans barreaux, le printemps me fait la nique. Les fleurs s’ouvrent, les oiseaux chantent, les nuages passent au fond du ciel en cortèges tranquilles. Et le soleil rigole…

. Ah ! Vous avez voulu maitriser la nature, obliger les cours d’eau, ordonner aux plantes de germer selon votre bon vouloir, plastifier le globe terrestre comme un paquet cadeau empoisonné ! Eh ! bien, voila, c’est la revanche des mauvaises herbes, du grouillement de la vie telle qu’elle est.

Que sommes-nous, hier rois du monde, aujourd’hui peuple de parqués, terrorisés par un corpuscule de l’autre hémisphère, transporté par les norias d’avions chargés d’hommes d’affaires à la recherche de profits toujours plus grands, de touristes convaincus qu’il n’y a de vie convenable qu’à cheval sur les fuseaux horaires ? Sans le Machu Pichu, pas droit à la parole, sans l’Ile de Pâques, point d’issue. Ordre est donné par les villes paquebots, les avions gros porteurs, les télévisions, les médias et la publicité dominatrice  de goûter le monde entier avant de le quitter, Vous le valez bien, proclament-ils pour se remplir les poches. Et nous, pauvres moutons de Panurge, nous passons sans les voir à coté des coquelicots du bord des routes, des touffes de violettes, ces cyclamens, des genets, des sources, des ruisseaux. Vite, vite, voyager, prix cassés, toujours plus vite, consommer, jeter, boire et manger. 

Un hérisson qui habite mon jardin me l’a dit ce matin. La nature est en colère. 

– Regarde, le soleil s’impatiente de tant d’inconscience, il envisage de lancer des flammèches de plus en plus grandes. La lune n’en revient pas de ce qu’elle voit. D’ailleurs, si tu la regardes bien, tu remarqueras son air interloqué. Elle ne dit rien pour le moment, mais elle règne sur les marées et le cycle des femmes et si elle s’énerve…Le gulf stream continue à caresser les côtes et à tempérer les terres, mais jusqu’à quand ?

– Il a raison, répètent en cœur les tortues, les belettes, les renards, les sangliers, les chèvres et les moutons.

– Et nous alors, disent les oiseaux migrateurs, nous perdons le nord et de toute façon, il n’y a plus rien à manger sur nos terres de migrations. 

– Et nos couleurs, voyez comme elles s’estompent, disent les rouges gorges, les chardonnerets, les bergeronnettes, les oiseaux lyres et les cacatoès, les perruches et les guêpiers, 

Et ce n’est pas tout, a ajouté le hérisson, un truc extraordinaire s’est produit, une chose inexplicable : les plantes se sont mises elles aussi à parler.  

– Regardez-nous, crient les tomates, malades sitôt écloses, sans couleur ni odeur, nos feuilles sèchent comme de vieux papiers. 

– Et nous alors, les cerises, si pourries que même les oiseaux nous ignorent. 

– Et nous, les pêches, traitées et retraitées et toujours malades. 

– Et qu’est-ce que je devrais dire, pleure le géranium, dès que je fleuris, je périclite.

– Et nous les abeilles, malades comme des chiens, incapable de transporter le pollen pour notre reine, la plupart de nous allongées dans les alvéoles, malades à crever.

– Et nous, les papillons, l’extinction nous guette comme les coccinelles, les lucioles, les libellules, les hannetons et les vers de terre…

Alors ce corpuscule vous l’avez bien mérité, a ajouté le hérisson. Bien sûr vous vous en tirerez, et bien sûr aussi, animaux humains sans cervelle, vous oublierez…La nature non. En ce moment, elle tient un grand conciliabule et une décision a été prise à l’unanimité.  Soleil, lune, océans, volcans, rivières, lacs et montagnes sont tous d’accord. Au prochain faux pas des hommes, ils videront la terre de l’espèce humaine. 

Crédit Photo : Camille Canazzi, Février 2020

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Mental

    Par Sylvestre Rossi                                                                    

  De 19** à 2000, j’ai été un malade mental, je le sais aujourd’hui car alors je n’avais pas voulu l’entendre. Disons que ma conscience ne s’était pas éveillée, j’ai guéri, mais le réaliser pleinement m’a pris du temps.

  Aujourd’hui, c’est-à-dire vingt années plus tard, je n’ignore plus que de 19** à 2000 j’ai été un malade mental, je le dis à présent sans ambages, et même je l’affirme en toutes lettres, sans toutefois livrer le nombre scandaleux d’années pendant lesquelles cette maladie a déplacé un angle essentiel de ma compréhension du monde. 

  Je me confesse aujourd’hui à la façon de Fédor Dostoïevski dans sa correspondance avec son frère Mikhaïl. Dostoïevski était plus intelligent que je ne le suis, plus intelligent que la plupart des gens, et plus clairvoyant aussi, et peut-être que sa maladie mentale était plus grave que la mienne, c’est probablement pour ça que dès son extinction établie, il a pu prendre toute la mesure de sa fortune, en livrant aussitôt l’information brute à son frère Mikhaïl. 

  Pas moi. J’ai juste guéri, ce qui signifie que je me suis mis à aller mieux, mais sans me retourner pour regarder en face ma maladie mentale désormais fantomatique. Je n’ai pas éprouvé le désir de lui rendre une ultime visite, ni même me soucier de son absence, je ne suis pas revenu sur ce qui s’était passé pendant ces années **, elles ont basculé dans l’oubli, un oubli souverain, qui s’est joliment emparé de mes rêves et de mes cauchemars. 

  Ce contretemps loufoque avait fait son temps. Pourquoi y aurais-je ajouté une névrose ? Si à la place de cette maladie mentale, j’avais fait ** années de taule, en même temps qu’une guerre en première ligne, la nostalgie se serait-elle approprié une telle aberration ? 

  Certainement pas. Pas dans les deux décennies qui avaient suivi son extinction, en tous cas. Une toute autre époque, bien différente, et pour tout dire un nouvel ego, construit de bric et de broc au début, s’était au fil du temps mis en place après le tarissement de cette maladie, et mon existence, dorénavant acquise, semblait sans rivale de poids. 

  Certes, d’autres vies se manifestaient dans mes songes, aussi bien que dans des constructions conscientes à ma table de travail, mais jamais mes souvenirs n’étaient réinvestis sans réticence, ils se zébraient au contraire de réminiscences inédites et de projets lumineux. 

  De fait, je n’avais plus de souvenirs de cette époque révolue, ils s’étaient éclipsés. J’ignorais l’objet de ma maladie mentale volatilisée, de quel non-sens elle s’était parée, et je l’ignorerai peut-être toujours. M’avait-elle joué un sinistre tour ? 

  J’ai fini par comprendre au bout des deux décennies qui lui ont succédé, dédiées à une certaine insouciance existentielle, que j’avais bel et bien été fou de 19** jusqu’à l’an 2000. Je l’ai ressenti en tombant malade à nouveau, mais le déclic n’a eu lieu qu’après quelques mois d’inconsciente altération, alors que ma vie venait de verser pour la deuxième fois dans un abîme funeste. Peut-on jamais reconnaître un bouleversement mental, quel qu’il soit, au moment même où il prend naissance ?

  Qu’il s’agisse d’une période heureuse qui s’enclenche, déployant bientôt un bien-être spirituel que l’on accomplira probablement en couple, à la faveur d’une grâce impromptue, ou que l’on se débatte au plan individuel au cœur d’un épisode misérable dont il faudra panser les séquelles, c’est au même empire allusif, après coup, que l’on se trouve confronté. 

  Les devins en ce domaine sont rares, mais un cataclysme duquel je ne garde aucun souvenir s’était déjà produit par le passé, et une sorte de qui-vive enchanté venait de m’aviser une fois de plus, une fois de trop, que la maladie accaparait mon mental, à cette différence près qu’elle allait durer moins longtemps cette fois-ci, et pour peu que je m’arrête à la sonder, elle n’annihilerait pas l’ego neuf que pendant tant d’années j’avais eu du mal à échafauder, après la stricte perte de l’originel.

  Le temps était probablement venu de m’interroger avec acuité. Je ne l’avais jamais fait. Et ma transformation de 19** à 2000, pas plus que celle qui advenait vingt ans après, n’avait d’histoire en soi. L’anonymat paraissait marquer le début de toute entreprise.

  Il semblerait que tout ait véritablement commencé par une promenade nocturne et solitaire sous une pluie battante, même si à la vérité mon mental s’était dégradé un peu avant cela. Je ne faisais rien de mes journées depuis quelques temps, lesquelles commençaient très tard, mon auto était cabossée comme celle d’un ivrogne, et de fait je bringuais beaucoup. 

  Des tas de gens font la fête, mais ça ne les empêche pas d’avoir une passion qu’ils assouvissent, dans leurs moments de sobriété ou dans un état second, tel n’était pas mon cas. Je n’avais pas d’idées, ni d’envies. Et dans ma tête, un petit vélo avançait à la vitesse de l’éclair vers l’enfer, ne s’arrêtant qu’à partir du troisième whisky bien tassé. 

  Je pleurais bruyamment cette nuit-là, alors qu’au loin grondait le tonnerre, pendant que je marchais à bon pas sur une petite route de montagne, haussant le regard à chaque fois que les ténèbres s’illuminaient fugacement au dessus de la mer en contrebas, dévoilant un pan de l’horizon. 

  J’habite à la campagne, et cette route départementale peu fréquentée serpente d’un lieu-dit à l’autre la rocaille déserte sur quelques kilomètres. 

  Au fur et à mesure que je m’aventurais sur la chaussée pentue, la brume s’épaississait, et la pluie abondante inondait mon visage intrigué par le mouvement des cieux sur les crêtes. De rares véhicules roulaient prudemment devant moi, et leurs phares, en mode feux de croisement, transperçaient laborieusement l’atmosphère gothique des lieux. 

  A me lire, on pourrait s’attendre à ce que je confie maintenant de bizarres appétences de sorcier, communiant avec les éléments déchaînés, dans un rituel connu de moi seul. Mais il n’en était rien, j’ignorais tout bonnement ce que je faisais. Je le faisais, c’est tout. 

  J’étais habillé en tenue de ville cette nuit-là, chaussures Church’s, pantalon jaune canari à poches cavalières, chemise bleu roi en mousseline de soie, et veste de tweed gris clair à coudières, je me dissimulais quelque peu dès que j’apercevais au loin deux points lumineux, donnant juste à voir mon dos quand l’auto passait à ma hauteur.

  J’aurais pu m’atteler à comprendre ce qu’il m’arrivait, pourtant cela ne m’a pas traversé l’esprit. Du moins, pas tout de suite. C’est ainsi que se décline une maladie mentale. Elle s’installe, pendant que l’esprit s’affaire à son orée, la délaissant, la négligeant. 

  Des constructions mentales du plus bel effet s’étaient ébauchées, peu de temps après mon étrange balade, je m’étais découvert de nouvelles ambitions, encore secrètes, mais sur le point de voir le jour. Je changeais. Et ce changement occultait la dangerosité de ma maladie, j’étais pétri de poésie, étincelant au plus profond de moi, encore compétent à me dédoubler, à condition toutefois de ne pas trop tirer sur la corde. Avec désinvolture, je faisais de ma vie quotidienne un art voué à ma seule attention. 

  La cabalistique de l’univers se dévoilait casuellement au travers d’une minuscule fente quelque part, je tournais les choses selon mon ressenti, et cet abandon entretenait imprudemment ma maladie mentale, la confortant dans son enracinement cérébral. Tout ce qui ressemblait à une fente dans un no man’s land, une coquille de noix ou la pénombre, réelle ou imaginée, happait une bonne part de mon énergie vitale, générant un engouement risqué.

  Je me fourvoyais, la maladie bousculait mes défenses ensommeillées, mais contrairement à vingt ans en arrière, je pressentais d’en venir à bout, elle ne s’éterniserait pas. Une lézarde luminescente, comme un bref éblouissement après un effort physique intense, apparaissait au fil des jours, réfrénant mon désir de me libérer, mais tout portait à croire que je saurais le moment venu me débarrasser de cet éclaircissement néfaste. Je prenais mon mal en patience. 

  Le risque d’anéantissement de ma vie spirituelle si durement rebâtie était grand, mais j’excluais de me retrouver en plan comme la fois précédente, avec pour maigre indice d’une emprise pernicieuse, l’épreuve d’une amnésie-en-soi, sans rien d’autre de tangible. J’ignorais de quoi était faite mon ancienne maladie, si ce n’était que je ne l’avais pas mise de côté, ainsi que je m’apprêtais à le faire avec celle-ci, et n’imaginais pas qu’après un tel intervalle, je pourrais à nouveau toucher du doigt le mystère d’une expérience similaire. 

  Les visages, les timbres de voix, ainsi que les noms de mes camarades d’antan m’échappaient encore, et le regard de mon amante d’alors demeurait invisible, elle avait habité de sa folie mon mental, notre passion n’ayant su faire l’économie d’un déséquilibre, mieux valait en conséquence s’abstenir de s’attacher à sa réincarnation. Il était trop tard, de toute façon.  

  Je ne pouvais me permettre de prendre à la légère ce sanctuaire en embuscade, dont l’incarnation au regard alerte m’exprimait toute sa joie de me retrouver. 

  — Je suis aussi folle que votre amante oubliée, me disait-elle d’une voix assourdie.

  Elle se rapprochait, et son parfum était semblable à celui de la dame au regard invisible, je reculais de deux pas, elle marquait l’arrêt, quasi boudeuse. 

  —  Barney, disait-elle, dans un souffle.

 Je me nomme Barnum Job Stella, docteur en études religieuses et sorcelleries, et seuls ceux qui m’ont connu dans ma prime jeunesse emploient encore ce sobriquet affectueux. Les yeux de l’étrangère étaient soudainement devenus violets et sans âme, comme ceux d’un animal familier, identiques aux œillades de la folle oubliée. 

  Ne pas m’en préoccuper, juste m’accommoder de ses tentatives évanescentes, car s’y adonner, après tout ce temps, équivaudrait au saccage de ma personnalité, elles me rappelaient une somme de sensations évacuées, et je saurais me prémunir de leur charme vénéneux. 

  L’air du dehors s’engouffrait dans le salon grand ouvert de ma maison de campagne, apportant à l’humidité ambiante une touche d’idéal. C’était comme une renaissance, une résurrection, qu’il fallait endiguer à tout prix. Il était bien trop tard. 

  J’aimais le mois de mars naissant, le soleil pointait fièrement à l’horizon, au travers d’un chapelet d’îlots montagneux, se faufilant sans cérémonie entre les nuages gris, illuminant d’une clarté puissante la mer bleue-pétrole, j’ai toujours chéri ce bleu étrange et poignant. 

                                                                                                                                       Miomo, 27-03-2020

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Les deux Oliviers de Paomia, un épisode de l’exode de «Mainotes en Corse»à Paomia avant Cargèse

par Paul Arrighi


Un excellent ouvrage remarquablement documenté a été écrit et publié ce printemps 2019 par l’association «Letia –Catena» et Martin Arrighi et Dominique Rossi qui regroupe et retrace les éléments historiques exhaustifs de cette page de l’histoire de la Corse et de la Méditerranée, qui n’avait souvent été présentée que de manière tronquée et unilatérale en taisant les injustices et la dépossession des terres dont furent victimes les communautés rurales de Vicu, Balogna, Letia, Renno …

Ridés, bossus, ces deux oliviers ressemblaient au passeur de l’Achéron,
veillant aux portes du fleuve de l’enfer.
Ce n’étaient pourtant que des pousses venues de Sparte,
Replantées sur la terre Corse, pour nourrir une colonie d’émigrés.
Ces oliviers furent même bénis par des Popes,
Puis soumis aux étés brûlants, aux siroccos dévastateurs,
Mais ils avaient tenu, debout, avec leurs nervures noueuses,
et ni les entailles des hommes, ni le feu du ciel, ni les orages dévastateurs ne leur avaient fait baisser ramure,
Grecs et Corses s’étaient affrontés pour cette terre si bien plantée et cultivée,
Mais ce n’était pas simple jalousie, ni rivalités de cultivateurs et de bergers,
Il s’agissait d’affaires d’honneur et de désaccords avec Gènes qui avait donné ce qui ne lui appartenait point.
Ces terres servaient de pacage pour les communautés rurales du Vicolais, de Balogna, Renno et Letia.
Ils en virent, ces oliviers noueux, des saisons de félicité, de récoltes riantes d’olives et de figues.
Ils entendirent aussi les conques de guerre et les cris effroyables lors des sièges de Paomia.
Et puis un jour, les «mainotes» subjugués sous le nombre durent quitter la terre qu’ils avaient éveillée de leur sueur.
Ils s’en vinrent résider à Ajacciu, y exercèrent d’autres métiers en attendant des temps meilleurs.
Puis De Vaux que des mauvaises langues nommaient «le veau» et surtout Marbeuf, leur construisirent Cargèse et sa propre seigneurie, plus près de la mer,
Et les anciennes terres de Paomia furent désormais délaissées pour le pacage et les transhumances.
L’Eglise elle-même et les pierres, les maisons, s’écroulèrent
Mais jamais ne disparurent ces deux oliviers gardiens des lieux, véritables cerbères des temps antiques.
Ils veillaient désormais sur la quiétude des geais, des renards et des bandits.
C’était un peu comme si l’esprit et les vertus de l’ancienne Sparte et de Paomia la neuve s’étaient fécondés et avaient donné enfantement à ces deux Oliviers.

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== U SOLE STAMANE . == ** JAMES STUART . **

  U sole luce stamane cu l’äria fresca

    E di siguru ghjé calmu dinu ‘ssu ventu

    Per u marinare chi voga po’ chi pesca .

    Sott’a ‘ssu celu chjaru sippuru cuntentu

    Pô alluntanàssi probiu bè nant’a l’onde

    Senza truvàcci perciondi qualchi spaventu .

    In ogni logu quantunque parechje stonde

    Ognunu per di fattu ci ne stà sebbiatu

    Chi s’appiglia da ‘sse cime sin’a ‘sse sponde .

    Cu ‘ssu tempu forse nemmanc’un disgraziatu

    Or’ nun si lagna di scopre chi ‘ssa natura

    Li face piäcè pe’ godecine asgiatu

    Ma franchendusine tramez’a so’ sciagura .

    **   JAMES  STUART .  **

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Tragique, temps et mémoire chez Jérôme Ferrari.

par Ivana Polisini

Parler de l’œuvre d’un auteur est toujours difficile : peur de se tromper, peur de se livrer à travers des interprétations forcement personnelles et subjectives.

Je commencerai par dire que la littérature, pour moi, ouvre des horizons et interroge le réel à travers 3 prismes

-celui de l’universalité, constitué de ce qu’on pourrait appeler le lot commun à tous les hommes confrontés aux questions fondamentales : comment vivre? Comment mourir? Auxquelles on ajoutera l’amour et le pouvoir.

-celui de l’individu qui écrit, l’écrivain, qui porte notre humaine condition à travers sa propre sensibilité

-et enfin le troisième, c’est celui du lecteur, vous, moi, qui en lisant l’œuvre la réécrit en fonction de sa propre humanité et rencontre ainsi l’humanité de l’autre « ni tout à fait un autre ni tout à fait lui-même ».

Il est l’autre, il est lui et il est moi.

Partant de ma propre lecture d’une œuvre, j’ai essayé, modestement, de reconstruire, sans les épuiser, les champs que les textes de J.Ferrari m’avaient ouverts.

En premier lieu je partirai d’une question qui l’agace et qu’on lui a souvent posée: « êtes-vous un écrivain corse ?

La question n’est pas franchement innocente et il faut la replacer dans le débat littéraire .Par corse, on veut dire régionaliste et donc local, ce qui est forcément réducteur. C’est aussi une autre façon de lui demander s’il est porteur d’une revendication identitaire. Bref, on lui cherche des étiquettes et on le somme de choisir .Mais choisir c’est quelque part, renoncer et peut-être s’amputer.

Ce à quoi il se refuse,.C’est pourquoi il répond souvent qu’il écrit, comme beaucoup d’écrivains, d’abord pour lui. . Lui, qui vit, respire et sent « ici et maintenant », dans ce territoire, suintant de tous les espoirs et de toutes les haines qui nous secrètent et nous portent chaque jour. Et ses préoccupations, ses angoisses sont souvent les mêmes que les nôtres, qui vivons ici, en même temps que lui : prégnance de la guerre d’Algérie dans son dernier roman, « où j’ai laissé mon Ame)(2010) ,guerre entre nationalistes dans » Balco Atlantico »(2008), retour en terre de corse après une expérience calamiteuse à Paris pour Antoine, personnage de « Dans le secret »(2007)

On pourrait multiplier les exemples qui montrent que la Corse irrigue profondément ses romans .Elle n’est ni un prétexte ni une façon d’apporter une couleur locale ou pittoresque, ce qui est souvent le cas dans ce que l’histoire littéraire appelle régionalisme.

Autre champs ouvert, l’univers tragique de ses romans.

-au niveau de ses personnages d’abord. Il est frappant de constater qu’ils sont tous profondément seuls, sans cesse (et jusqu’à l’épuisement) tiraillés entre des aspirations contradictoires: pureté et animalité, innocence et culpabilité.

Ce que Baudelaire, en d’autres temps, appelait la tragédie de l’homme double, créature déchue et objet d’un perpétuel conflit entre le ciel et l’enfer. « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation vers Dieu ou spiritualité est un désir de monter en grade; celle de Satan ou animalité est une joie de descendre  » .Pour Jérôme Ferrari, la posture est plus métaphysique, que religieuse et elle écrase les êtres dans une sorte de mélancolie tragique tantôt poétique tantôt philosophique dont ils n’arrivent pas à sortir .Ils ont la tête vers les étoiles mais un boulet les cloue au sol, comme englués… Peut être parce que comme le disait Pascal, à vouloir trop faire l’ange on finit par faire la bête.

On pense bien sur au titre même d’une de ses œuvres: « un dieu, un animal ».

On pense aussi au héros de » Balco atlantico », Campana, le militant pur et dur qui ne peut vivre sa relation avec la femme-enfant qu’il aime que de façon fantasmée platonique ou perverse.

De là à dire à dire que c’est la condition tragique de l’homme sans dieu, il n’y a qu’un pas, que je ne franchirai pas, mais quand même…

.Ce que l’on peut affirmer c’est que l’ombre de Dieu plane.

Elle pointe à travers les références constantes à la Bible et aux Evangiles: réf à Matthieu dans « Dans le secret », Genèse, IV, 10 p..28  » Où j’ai laissé.. »

Elle s’insinue dans la récurrence des images de martyrs (Un dieu, un animal ») ou de personnages imprégnés de religiosité(Degorce ).

Elle prend souvent la forme d’une faute, d’un péché originel, dont les hommes, même inconsciemment seraient comptables : « Ne pouvoir se passer de Dieu et être incapable d’y croire a quelque chose d’atroce « p.3I » et un peu plus loin.. »Nous sommes dépositaires des œuvres de nos pères; et aussi de leurs péchés  » p.43″Dans le secret » .Mais il y a aussi du Bosch dans la peinture crue et sans travestissement des corps et des chairs (voir le rêve de fossoyeur dans le début du même roman.

Comment pourrait-il en être autrement dans une société, qui sans être religieuse, reste profondément judéo-chrétienne?

Mais j’y vois aussi une aspiration au Sacré qui est l’une des formes de la beauté.

Ce qui frappe dans ses récits c’est certes la tragédie de l’homme double, mais l’atmosphère tragique provient aussi de l’absurdité d’existences privées de sens .On songe à Camus.

Le personnage du Capitaine Dégorce, par exemple, dans « Où j’ai laissé mon âme » avait été durant la seconde guerre mondiale un héros de la résistance dans sa lutte contre les nazis .Or, transplanté dans un autre contexte, la guerre d’Algérie, il devient lui-même le bourreau .Lui qui avait été torturé, torture à son tour .Cela ressemble fort à ce que l’on appelle l’ironie du sort ou l’ironie tragique .

Ne dit il pas, lui-même quand il veut faire parler le jeune militant communiste Clément, » il n’y a pas que le physique…trouvez la clé…il y a toujours une clé.. » p.83.Il y a là un certain raffinement dans la torture que G.Orwell mettait déjà en scène dans 1984. Un retour du refoulé en quelque sorte puisque ce jeune militant naïf ressemblait furieusement à ce que lui-même avait été, en 1945….un reproche vivant…un double de ce qu’il fut… une mauvaise conscience …qu’il fallait punir d’être, ce qu’il n’était plus…

Est ce à dire que l’histoire ne nous apprend rien et que toutes les valeurs, courage, patriotisme, fierté, humanisme, sont relatives et bien faibles face à certaines situations paroxystiques, telle la guerre ?

Degorce, le chrétien, s’empêtre dans ses contradictions morales et son sentiment de culpabilité ne débouche que sur des gesticulations de mots, et des états d’âme qui tournent à vide. Il a du respect pour le chef du FLN Tahar, il réprouve la pratique de la torture mais l’accepte finalement. On songe à Clamence,le personnage d’Albert Camus dans « La Chute « qui dit » Nous sommes à peu près en toute chose  » et qui n’arrive pas à faire le deuil d’une lâcheté ancienne où il avait assisté au suicide d’une jeune femme, trop lâche ou trop léger pour réagir .

Dernier champs ouvert: le temps, la mémoire. Ces thèmes jalonnent toute la littérature mais ils deviennent originaux sous la plume de J.F. qui les conjugue dans sa narration dans un rythme souvent ternaire.

Dans Balco Atlantico trois époques s’entrelacent et forment boucle. L’auteur recompose le temps en cercles concentriques : 2000 au début (date de l’assassinat de Stéphane Campana) et 2000 à la fin, puis , les années 1985-1991 (l’assassinat des deux tunisiens) et enfin enserrées comme enfermées, les années  91

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Jean-Noël Pancrazi, Long séjour, Gallimard, collection L’un et l’autre, 1998

Par Jacques Fusina

On a eu l’occasion de lire cette année de  Jean-Noël Pancrazi son roman  Indétectable qui racontait la pauvre vie à Paris d’un immigré africain  sans carte de séjour. Mais je vous parlerai aujourd’hui d’un autre genre de séjour, celui du père de l’auteur, en mauvaise santé aussi, à la maison des vieux, l’hospice Eugénie d’Ajaccio, où il a passé ses derniers jours. « Long séjour » est donc justement le titre qui évoque ainsi sans détour les moments passés auprès du père dans l’établissement de soin ajaccien pour les vieillards hospitalisés.

Pour ceux qui attendraient un roman, il convient de préciser qu’il s’agit plutôt ici d’un récit autobiographique mais la collection de chez Gallimard où il s’inscrit se nomme « l’un et l’autre » et l’éditeur nous indique qu’elle y accueille des récits de mémoire et de passion entre un auteur et son héros secret, son modèle, non toujours d’ailleurs une personnalité célèbre mais parfois quelqu’un de modeste, de timide et de vie peu glorieuse. Peu importe donc pour l’auteur si son père ne fut pas un personnage public très connu : ce qui compte pour lui avant tout c’est l’affection, le souci toujours en éveil, le regard d’un fils attentif à chacun des gestes de son père, et prêt à lui offrir aide et soutien. Mais on découvre peu à peu aussi un ensemble de sentiments mêlés, nostalgie ou remords, lorsqu’est évoqué de temps à autre quelque fait passé non toujours bien compris dans la famille où ne régnait pas souvent la sérénité dans le couple sous les yeux troublés de l’enfant. Quoi qu’il en soit, des éléments d’identification le lecteur en trouvera peut-être plusieurs auxquels il pourra s’attacher à mesure qu’il progressera dans le récit.

Ce que l’on préfère dans le travail de Pancrazi c’est cette écriture claire et sensible, précise et colorée à la fois, toujours enrichie de menues observations, justes et belles, pleines de tendresse retenue pour son intime héros même en dévoilant  les situations les plus dramatiques. Chaque instant d’une vie difficile, du peu de reconnaissance à l’extérieur comme à la maison pour l’homme vieillissant, mais toujours honnête, humble en toutes circonstances, et sans cesse optimiste pour ne pas déplaire, ne donner d’ennuis à quiconque, malgré l’absence de considération et le peu de réussite sociale. Dans ce courageux travail d’introspection, on pourra trouver bien entendu des ressemblances qui donnent à réfléchir, mais c’est toujours une réussite lorsque la littérature touche avec talent aux  mille vérités complexes de toute vie humaine.

(Jean-Noël Pancrazi,  Long séjour, Gallimard, collection L’un et l’autre, 1998)

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Moulin rouge (suite), nouvelle de Pierre LIEUTAUD

Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction

 teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#2)

Après des années de navigation dans le vide intergalactique, le navire, parti de  la terre dévastée à la recherche d’un nouveau monde pour accueillir les hommes, s’est enfin posé sur Earth number 2, la planète dont ils espéraient l’existence…            

Le second et quatre commandos de marine avaient pris place dans le véhicule d’exploration. Une trappe s’ouvrit en chuintant et un bras articulé le déposa délicatement sur le sol. 

-Vous pouvez démarrer, dit le commandant dans l’interphone, tout est en ordre. Bonne chance.

Véga, tel un scarabée, escala les petits rochers au pied du navire et prit sa route sur l’étendue plate et lisse au cap plein nord.

Le paysage avait changé. A bord de Vega, ils ne savaient pourquoi, ils chantaient dans le ronronnement des chenilles caoutchoutées. Des vallonnements amples comme de longues vagues  barraient l’horizon. Vega suivait son cap et atteignit ce qui paraissait être une route. 

Un homme  qui leur ressemblait était  assis au bord. Il se leva, s’inclina et leur dit « Ruojnob. Uo’d zenev souv? ».

Il semblait attendre une réponse. Mais ses mots étaient incompréhensibles. Il hésita et puis partit à reculons avec une démarche souple, sans forcer. 

Le second nota qu’il portait de drôles de chaussures, la pointe à l’arrière et qu’il avait mis sa veste à l’envers, boutonnée dans le dos. Il reculait avec une aisance étonnante, les pouces des mains tournées vers l’arrière tout en parlant :

« Ej siav ritreva sel sétirotua ed ertov eunev ».

Dans l’habitacle, c’était un silence de cathédrale. Véga suivait l’homme, un peu à l’écart, à sa vitesse. Il marchait maintenant d’un pas rapide, par moment  ils l’entendaient grommeler:

« Iueq tnos sec sneg serazzib, no tiarid  sel seganosrep nu’d xueiv mlif ».

Ils suivaient maintenant une route asphaltée, des voitures semblables à celles de la terre avançaient à reculons sans que cela ne semble poser de problème. Le second appela le navire et expliqua au commandant ce qu’ils avaient sous les yeux et la similitude avec la terre. Le commandant ne s’en étonna pas; il savait que tout était possible dans l’univers ; les vivants de cette planète auraient pu aussi bien avoir l’aspect de crapauds, de chenilles, de végétaux capables de se déplacer, de rhinocéros ou de scolopendres…Il autorisa Vega à suivre leur guide et demanda simplement qu’un message lui soit envoyé toutes les quinze minutes et qu’aucun contact ne soit pris avec les populations locales sans son accord. Pourquoi avait-il exigé ce dernier point ? Il n’en savait rien, peut être un reste de prudence, ou un regret d’être là, coincé dans le navire, obligé d’attendre sans voir, sans agir…

Le second desserra les freins et accéléra pour rejoindre leur guide… Ils longeaient des maraichages, des champs de blés, des bosquets. Ils approchaient d’une ville, une agglomération importante, des foules de gens semblables aux hommes de la terre déambulaient à reculons, sans  que cela paraisse les gêner. Un cortège funéraire passa devant eux, il aperçut, derrière les vitres d’un corbillard monumental coiffé de quatre plumeaux, un tout petit cercueil. Une limousine noire le précédait, recouverte de gerbes de fleurs, de couronnes de perles. Il essaya de déchiffrer les phrases inscrites sur des bandeaux dorés: « A erton ruetcerid », « A erton elcno iréhc », « Sel sreirvuo stnassiannocer ». Elle roulait comme le corbillard, au ralenti, en marche arrière et devant marchait, toujours à reculons, une foule de vieillards qui précédait un groupe d’enfants vêtus à l’envers, de costumes sombres, cravatés, des chaines de montre à gousset pendant de leurs gilets. Le second remarqua des décorations épinglées sur leurs revers et l’air sérieux et consterné qu’ils arboraient l’étonna…

Au croisement des rues, des feux de signalisation fonctionnaient à l’envers. Comme tout sur cette planète, pensa-t-il. Les voitures attendaient sagement au vert et démarraient en trombe en marche arrière quand le rouge s’allumait. Sur un panneau indicateur, il lut le nom de la ville « Sirap »…Tout près maintenant, une rivière coulait derrière une rangée d’arbres, il faisait chaud, des chalands passaient lentement, eux aussi en marche arrière. 

Aux carrefours, des agents de police réglaient la circulation : des enfants habillés en gardien de la paix, mais à l’air si décidé qu’il commença à perdre pied dans ce monde pourtant si semblable à celui d’où ils venaient. Et quand une grosse voiture remontant en marche arrière le boulevard s’arrêta devant lui, il ne fut pas surpris de voir un vieillard au volant et un enfant assis nonchalamment aux places arrière. La vitre descendit, l’enfant pencha la tête vers lui. Son regard bienveillant et interrogateur le mit mal à l’aise, mais le sourire qui passa sur son visage le rassura. 

«  Zetnom », lui dit-il en ouvrant la portière, « Suon snodnetta ertov  eunev siuped spmetgnol »…

Décidément, pensa le second, alors que l’enfant lui offrait un cigare, dans ce pays, les enfants semblent diriger le monde.

« Eunevneib rus htrae rebmun 2, al etenalp ellemuj ed al erret, nu ednom à srevne’l, nu ednom euqirtemys ésrevni ».

Message de Vega : « En suivant le promeneur, nous sommes parvenus à une grande ville. Tout est curieux, comme une terre à l’envers. Un homme qui est un enfant et semble un personnage important vient de nous inviter à le suivre. Que devenons-nous faire? »

Dans le navire, le commandant déroulait ses souvenirs comme une bobine. Tout cela était totalement incompréhensible, illogique, fou. Découvrir au fin fond du monde, non, au delà du monde, au milieu d’un fouillis inextricable de planètes, de galaxies, de voies lactées sans fin, une planète identique à la terre, une terre qui marcherait à l’envers…Et puis, découvrir n’était pas le mot… Earth number 2 était une destination qu’ils n’avaient pas choisie où le plan de vol automatique les avaient amenés. 

Il se souvenait de ce savant aux idées originales qui sortaient tant de la logique qu’on l’avait exilé dans  un cagibi, sous un escalier du Cnrs, seul avec ses publications que personne ne lisait… Le professeur Buissonnière parlait de mondes symétriques, d’univers en miroir, de drapages d’infinis qui se reproduisaient à l’infini…

 Message à Véga: «  Vous êtes autorisés à suivre la personne dont vous parlez dans votre message. Ne donnez aucune information sur la position du navire ou du monde d’où nous venons. Informez-moi de la suite des évènements».

Le professeur Buissonnière expliquait que l’infini était constitué de pliures d’espace, un immense accordéon qui s’ouvrait et se fermait au son d’il ne savait quoi, peut être une vibration, écrivait-il… Il comparait l’espace à des ailes de papillon aux dessins multicolores, des ailes recouvertes d’une poudre légère faite de milliards de planètes, sur lesquelles, lorsqu’elles se touchaient, s’imprimait des deux cotés le même dessin en miroir, une symétrie inversée. Une immense décalcomanie… Pendant des années, il avait cherché les axes de ces pliures, leur épaisseur, la distance entre elles, le cycle de temps entre deux fermetures,  le moment de leur accolement… Sur la partie de la pliure d’un monde où auront disparus les mers, écrivait Buissonnière, les fleuves, les forêts et les hommes se graveront les océans, les rivières, les lacs et les bois de l’autre. Ainsi se reconstitueront, revivront des vieux mondes usés, dégradés, moribonds, comme le notre. Et puis ces mondes devenus identiques s’éloigneront à nouveau et mèneront des vies séparées en évoluant différemment… L’éternel retour… La pliure qui viendra apportera à notre terre le monde d’avant, de forêts profondes, de mers émeraude, de lacs aux eaux transparentes, avec ses printemps, ses odeurs, ses bourgeons, ses fleurs nouvelles, ses chants d’oiseaux. Mais aurons-nous le temps d’attendre sa venue ? Y aura-t-il encore des hommes sur la terre au moment du prochain accolement ? Que sera le monde qui nous remplacera ? Et si les deux pliures ne sont plus que déserts arides, sans aucun homme dessus, sera-ce la fin des mondes ? 

Théorie fumeuse d’un hurluberlu coupé du monde et de sa réalité, avaient écrit les responsables scientifiques.  Pourtant, lorsque plus rien ni personne ne put empêcher leur monde de s’effondrer, ils avaient ressorti sa théorie et ses calculs. Retourner dans la pliure d’avant, retrouver le monde d’en face en espérant qu’il soit intact, était la seule issue. Et pour avoir la preuve de ce qu’affirmait Buissonnière, il fallait aller voir sur place en suivant le chemin qu’avait tracé. 

Pour sortir de notre pliure, avait-il écrit, il nous faut chercher un passage. Et ce passage ne peut être qu’un trou creusé par les amas de météorites qui cheminent dans le vide intersidéral, tout droit, traversant une pliure après l’autre au même endroit. Un navire à l’autonomie suffisante pourra rechercher cet orifice dont nous ignorons l’emplacement et sortir ensuite  par là  dans le vide intersidéral. Il naviguera pendant un temps probablement très long avant d’atteindre la pliure suivante au niveau d’un orifice symétrique de celui d’où il est sorti. Il pénétrera alors dans la pliure pour gagner Earth number2*. J’espère que les frères jumeaux de notre terre auront eu la sagesse de préserver la leur afin que les passagers du navire puissent s’y établir. Et puis, si le prochain accolement ne tarde pas trop, leur nature intacte, leurs cimes enneigées, leurs banquises, leurs villes et leurs villages, leurs lacs, leurs étangs, leurs fleuves et leurs mers s’imprimeront sur notre terre dévastée où il restera peut être encore quelques humains ». 

L’auto roulait à un train d’enfer, brûlant tous les feux verts. Le second, assis à coté de l’enfant déguisé, regardait le paysage qui défilait derrière lui…Une ville qui vivait sa vie en apparence bien réglée et tranquille, des milliers de piétons qui marchaient, le pas pressé, à reculons, des métros aériens qui passaient, en marche arrière, dans un grondement de poutrelles de métal. 

Message de Vega : Vingt dieux, commandant, nous sommes à Paris. Derrière moi, je vois l’arc de triomphe, nous remontons les champs Elysées.

«  Sirap ares sruojout Sirap », déclara l’enfant en tirant sur son cigare.

Maintenant, ils passaient devant la façade d’un vieux bâtiment où des néons rouges figuraient des ailes de moulin « El niloum eguor », murmura l’enfant en souriant…

*Pour expliquer comment le navire atteindrait Earth number 2, le professeur Buissonnière  écrivait : « J’ai programmé une trajectoire automatique que suivra le navire sitôt qu’il aura trouvé l’orifice de sortie de sa pliure : une fois positionné là, il fera le point avec la terre, en déterminant la distance qui les sépare et l’angulation (angle alpha) par rapport à l’horizontale de ce lieu. Il suivra cette ligne horizontale le temps qu’il faudra en conservant le même cap jusqu’à pénétrer par l’orifice symétrique dans la pliure précédente. Sa trajectoire sera alors corrigée de l’angle alpha et en suivant cette nouvelle route sur la même distance que celle qui séparait le navire de la terre à la sortie de sa pliure, il arrivera  à destination ». Il avait ajouté : « Tout cela, bien sûr, si mes calculs sont exacts et si existe une planète sœur de la terre, symétrique, placée exactement au même endroit que la notre dans une galaxie elle aussi absolument identique à la notre. Toutes choses dont je suis absolument certain et qui expliquent le nom que j’ai donné à ce grain d’espace infinitésimal  qui sauvera l’humanité en péril  ».

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U Balcone, Ghjacumu Thiers, Albiana 2016

Ludovic Baris Pezet 

U Balcone hè un rumanzu scrittu da Ghjacumu Thiers, isciutu in u 2016, conta 232 pagine frà e quale 20 capituli.

A scena si passa in u 1975. Durente a perioda di u Riacquistu. Conta a storia d’una parsona anziana, bella vechja, « chì li hè vinuta l’età nantu » (p.18), Agata Fulleoni, chì si ramenta da a so casa di pensione Ave Maria, sott’à a direzzione di madama Poli Arnesini, occupata da e duie serve Julie è Mélodie, è da a sicritaria Francesca Pinettini ; tutta a so ghjuventù passata cù u so maritu Petru, da u principiu, vali à dì, da u scontru trà i dui parsunaghji in Colmar durenta a festa di l’Armistizia (da duve u cugnome d’Agata à u filu di u rumanzu « L’Alsassiana »), chì Petru era militariu, u mumentu ch’elli si sò visti pè a prima volta. 

Cunfideghja à u lettore Agatta ch’ella era cum’è una ricunniscenza piuttostu cà una rimarca. Veru colpu di fulmine discrittu à e pagine 13 è 14 di u rumanzu :

« Rimarcatu, rimarcatu.. soca saria megliu à dì ricunnisciutu ! Tutti quant’è no simu, ùn avemu in un scornu di a nostra mente, a forma o l’ombra d’isse persone chì sò quì, propiu à mezu à noi, è chì parenu cusì luntanu da a stonda è di ciò chì si passa ? 

O ancu :

 « Mi sò intesa trasundà, affascinata è certa di avè ritrovu quellu ch’o avia persu, in un’altra vita in quantu à mè, è chì issa stonda bella è strana mi rendia cusì, un rigalu bellu è pienu cum’è a pace.. » 

Una parolla nantu à u modu d’offre à u lettore u ricordu ch’avarà Agata. Ùn esiteghja micca l’autore Ghjacumu Thiers à ghjucà cù  U tempu chì Berta filava, paragunendu a sturietta di « La madeleine de Proust » veru classicu di a literatura francese, cù « U fumu di u caffè caldu di madama Fulleoni » à a pagina 12.

I lochi di Colmar sò ancu più chì prisenti, si ponu leghje à i pagini 12 è 13, lochi cum’è Krutenau, a piazza Turenne, a Lauch, e ringhere di a calatta…

Da u so sughjornu, si stà bè à Agata Fulleoni in casa di pensione.

U coppiu s’hà da tramuttà si in Corsica

Hà messu dui anni Ghjacumu Thiers à scrive issu rumanzu.

Trè epiche sopralineghjanu a storia :

  1. A festa di l’Armistizia dopu à a prima guerra mundiala.
  2. A fine di l’anni 1920. In paese di U Matticciu
  3. L’annu 1975 in casa di pensione.

A rifarenza di u nome di u paese U Matticciu, vole dì chì situeghja u paese in Corsica Suprana (Cismonte), duve a custruzzione di case fatte da matticciu. Invece chì in Corsica Suttana (Pumonte) sò fatte e case da a granita.

In issu paese un parsunaghju assai simpaticu, hè quellu di u fattore, assai riservatu, abbastanza timidu, ma chì hà una capacità tamanta à a literatura è à a cunniscenza di i classichi, in uppusizione cù a ghjente di u paese stessu.

Si pò leghje à a pagina 21 :

« Quandu l’altri paisani facianu l’ortu o a partita à bocce o u giru di e cantine cun l’amichi, ellu pigliava una scusa o l’altra è si tirava à l’ombra una carreia o si stracquava longu tiratu sottu à un arburu di a curtalina è cacciava d’istacca e Bucoliche o e Metamorfosi d’Apuleiu è mettia à leghje, quasi vergugnosu di ùn fà cum’è l’altri, ma ùn si ne pudia impedì… »

Aspittarà Agata u vultà di u maritu chì si ne andatu pè isse isule uceaniche à truvà l’allegria assoluta, mandarà trè lettere, eppo dopu più nunda… Agata l’aspittarà quarant’anni dopu nant’à u balconu di a casa. 

Da duve u titulu di u rumanzu.

A prima volta chì u balcone hè ammentatu in u rumanzu hè a a pagina 23, quandu si tratta à truvà un nome à a sgiocca bianca bianca chì si chjamarà Gninina pè ride si di u fratellu u fratellu di Paulandria :

« Era Madama Fulleoni, Agattuccia l’Alsassiana, chì avia lampatu quellu nome da u so balcone, ghjustu di punta à a casa di Paulandria. »

I libri citati da Ghj Thiers anu una funzione attiva in i so rumanzi. Marc Chadourne « Vasco » 1927. A dumanda a più impurtanta di u rumanzu è chì tutti i parsunaghji si facenu : Cosa hè diventatu Petru ?

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Cosmétique du chaos. Ou le « devenir » schizophrène

par Sophie Demichel-Borghetti

C’est l’histoire d’une identité qui tombe, d’un corps qui se défait. C’est l’histoire d’une disparition, de la dislocation singulière d’une jeune femme qui se perd. 

Un drame sans nom va se jouer, et ce sera le sien : être soumise à  des »améliorations » physiques – ou « cosmétiques »- qu’elle recevra comme autant de mutilations, de transformations morbides. Et la saveur terrible du récit de ce drame est que nous ne le verrons pas, jamais. Nous l’entendrons. En lisant Cosmétique du chaos, nous ne sommes pas les témoins extérieurs d’une histoire : nous sommes plongés dans une hallucination. Nous percevons une voix totalement interne : nous sommes dans sa propre projection, nous n’entendons que la voix de son délire ! Une seule voix ! Une seule voix qui hurle un désespoir que personne n’entend.

Pourquoi ? parce que dans la société totalitaire où l’auteur nous immerge – qui ne peut pas être la nôtre, bien sûr… – tout « citoyen » se doit, consciemment ou non, d’être conforme à une image idéale  pensée et contrôlée par des algorithmes: tout notre être social – travail, amitiés, liberté – devient soumis à un contrôle permanent de l’image que nous présentons parce que cette image est le critère de notre bonne forme, donc de notre juste place : Nous devons tous être « en forme », êtres « beaux » –et d’une certaine manière, de la même manière -, pour avoir simplement le droit d’exister. Il faut « bien présenter », toujours rendre compte du mieux-être vers lequel nous sommes enjoints à aller, et en rendre compte par l’image que nous sommes. 

Mais que se passe-t-il quand l’image vacille, quand les aléas de la vie – ou de la mort – parfois incontrôlables, rompent la maîtrise, laissent entrer du « laisser aller », du décalage, ouvrent des failles où l’imperfection se laisse voir ? Il faut effacer l’imperfection, comme en réaction à une mort partout présente mais qu’on ne peut accepter, parce qu’on ne peut en montrer en serait-ce que les traces.

Cosmétique du Chaos est le chemin d’une jeune femme dont le monde s’est un jour effondré ; et avec lui son image, parce que la douleur change le corps. Mais dans ce monde-là, on n’est plus rien quand l’image se brouille et le visage risque de se défaire. Alors, fragilisée, sur le bord de sortir des « normes », elle va subir sous nos yeux, par la technique cosmétique ou « esthétique » une radicale mise en conformité. Comme l’outil des psychotropes dans le « Meilleur des Mondes » anesthésie toute pensée, le système qui régit ce monde ici présenté doit contenir toute « dissipation », doit la rendre à nouveau « en forme » – c’est-à-dire conforme ! -, pour être réintégrée, reconnue

Mais le récit de sa transformation devient celui de sa mutilation, et déverse, découvre la réalité de cette « modification » : une déshumanisation, une dépossession de toute intimité, de tout « soi » singulier, pour un « devenir–image » : Tout bien-être devient « bien paraître ».

En ce monde tout est image ! Parce que c’est l’image qui, à la fois nous échappe, et est objet infini de contrôle par ce « système » même dont, toujours au-delà, dont on ne peut avoir idée. La modification esthétique se révèle comme l’arme ultime d’une société de contrôle poussée  à ses limites. 

Mais dans Cosmétique du Chaos, ce système touche, affronte l’endroit même où il risque de pécher : Quand tout devient image et que toutes les images se ressemblent, alors ce qui fait l’identité est remplacé par l’indistinction : l’indistinction des visages, des êtres, qui conduit à l’indistinction de la « forme humaine ». Mon visage ne m’appartient plus. Devant ressembler à tout le monde, je ne suis plus personne : Alor pourquoi serais-je autre chose que toutes les « autres  choses » qui m’entourent et me menacent de dispersion ? 

Ainsi, quand elle est injonction, processus de normalisation,  toute transformation esthétique s’ouvre, comme une boite de pandore, sur ses propres effets pervers. Ainsi, la face transformée devient « farce, » et l’être humain modifié ne se reconnaît plus, ne peut plus croire en l’illusion qu’il est devenu. Et tout devenir possible, en attente, est ce  « devenir schizophrène », comme une course après soi-même, comme l’impossibilité, soudain, de se reconnaître dans un tout petit quelque chose qui, en soi, ne soit que soi. « Ils » possèdent jusqu’à ton visage. D’abord ton visage… Et le reste suit. 

Si elle se décrit elle-même comme un monstre bicéphale et totalement déformé, si tout « autre », ou toute présence lui devient fantomatique, c’est que toute la matière du monde se confond. Le passé n’existe plus, même ses images sont devenues mensonges, illusions. Toute matière extérieure, tout ce qui est « autre », est devenu un danger, une menace.

La violence de ses transformations l’ont faite tomber dans une irréalité radicale, dans la chute vers un mode d’habiter le monde en schizophrènie. Ainsi, à la fin, le jugement par l’image  a fait se diluer le corps dans les choses. L’image usurpe la réalité des corps. Et la ligne de risque du « devenir schizophrène » – que chacun frôle à chaque instant-, se trouve, là, franchie. Le « dehors » et le « dedans » se confondent en elle, qui n’est plus qu’hallucinations. 

Ce qu’elle voit n’est plus une forme, mais des amas de viande, tout comme ce que le schizophrène entend ne sont que des bruits et non parole d’un autre « soi », égal, mais distinct, et qui aurait du sens : « Je ne suis plus « corps », je ne suis plus que viande,  donc je ne vois plus que de la viande explosée ! 

« « Les tableaux externes qui se déroulent sous les yeux de la malade ne se dissocient plus de son univers interne. Le Moi n’est plus sujet indépendant, il se dissout dans les choses elles-mêmes. C’est pourquoi Renée entend dans les bruits du vent et les bruissements des arbres sa propre plainte, sa souffrance et son hostilité…. Les limites qui séparent le monde intérieur de la pensée du monde extérieur de la réalité s’estompent, puis s’effacent. Les objets deviennent menaçants, ils existent, ils ricanent, ils la raillent car ils sont investis de toute l’agressivité que René ressent contre le monde » M.A Sechehaye, Journal d’une schizophrène » »

Toute FACE devient donc bien FARCE et cette schizophrénie est la réalité de notre monde. 

En même temps, ne peut-on voir là une forme de  « lucidité délirante » qui permet de voir le monde enfin tel qu’il est vraiment – quoique l’habitude de devoir vivre nous ai fait croire.  Où est la folie ? Où est l’illusion ? Dans le livre ou dans son lecteur effrayé ? 

Mais celle-là, celle qui nous parle là, et  qui a atteint ce point de perception limite, sera définitivement seule,  et partout en danger. 

Car celui que trouble ce monde tendant au « devenir-schizophrène »,  au point d’être réellement affecté par une vraie schizophrénie, d’en présenter les délires, et donc d’en afficher la vérité, doit donc être éliminé…Et les bourreaux seront sans visage. On renvoie l’individu dangereux à sa propre disparition, à l’interdiction d’une quelconque relation à l’autre : mais ça, il le savait déjà, et il ne sert plus de rien de porter des masques.

Violent, brutal ce récit improbable se donne comme une dystopie. Mais si cette tranche de vie tragique reste profondément perturbante, c’est qu’il mêle une extrapolation dystopique à l’ambiguïté d’une histoire qui pourrait, peut-être, s’annoncer déjà la nôtre. Ce contrôle est là, il est déjà possible.

Dans cet univers, « le monde zoné est gouverné par un petit groupe de géographes, technocrates de la ligne ». Nous sommes tous, en puissance des GPS… Déjà, peut-être ? 

Il restera alors une seule porte entr’ouverte : sortir de la société pour être de ceux qui sont sans rien, sans identité, se fondre dans ces clochards que l’on ne regarde pas, pour se donner l’illusion, ou le réconfort paradoxal d’être enfin sans visage : Détruire son visage et par là  ce contrôle de l’algorithme sur le corps qui reste, en « habitant », en se reconnaissant juste par la langue, en n’utilisant plus qu’une langue incomprise, mal contrôlable !

Sommes-nous déjà aux portes de cet ultime cercle de l’Enfer,  où ne nous restent comme planches de salut que l’invisibilité et cette indifférence qui  s’approche au plus près du mépris et jusqu’à l’acceptation du pire ? A qui lira Cosmétique du Chaos, la question est posée. 

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TENINE CONTU .

 par James Stuart

          .1.
        Eccune qui ‘ssa puesia
        Cume chi pur’a mi dumandi
        Parechje volte in BASTIA
        Or’ tu GHJUVAN’ PETRU MARSILY
        Pe’ di pudènne una cria
        Leghje bè ciô ch’impennu cusi .
          .2.
        Di naturale incu l’estru
        Per te dinu vogliu cumpone
        Seguitendu l’estru maestru
        Chi vale tantu nu canzone
        Di si fora d’ogni cabbestru
        Pe’ piäce anc’a l’occasione .
          .3.
        Nu a to’ vita di siguru
        Cu faccende tra di ‘ssi loghi
        Nun ti ne scurderai puru
        Da zitellu tandu cu ghjoghi
        Po’ dopu si omu maturu
        Quante quill’altri pien’ di sfughi .
          .4.
        In paese di PIEDICROCE
        Chi ci ne stà la to’ famiglia
        Ti n’ha fattu sente ‘sse voce
        Pe’ stravàttine cu l’imbiglia
        Di manera chi nun pô noce
        Scumbattendu ma per sumiglia .
          .5.
        U to’ serviziu militare
        Quessu ti n’avera ghjuvatu
        Pe’ saltà po’ micca scumpare
        Da l’alturaghje anc’ärmatu
        Chi dopu per ogni affare
        Cummissariu n’hai stanciatu .
          .6.
        Accumpagnatu si per casu
        C’è ‘ssa Musa O! chi spicca
        Eju sempre sô persuasu 
        D’appigliàmine bè d’achjicca
        Per di pettu sinnô d’annasu
        Cu ‘ssu gärbu probiu chi ficca .
          .7.
        Oghje tempu ci sô parechji
        Appruntendusi pe’ fà male
        Spärgugliendune ‘ssi spavechji
        Nu sta Lingua Corsa chi vale
        Di più megliu cu l’usi vechji
        Senza l’embiu d’un bernagale .
          .8.
        A ti digu francatimente
        Nun c’è più un palmu di nettu
        E mancu facenu attente
        Li ne pare soga perfettu
        ‘Ssu versacciu ch’ellu si sente
        Impistànne qualunque dettu .
          .9.
        Incu l’indule inzirmatu
        Pe’ impinnà sô bè capace
        A chi cerca s’ell’è sensatu
        Nun mi pô fà tante strazie
        Chi magaru sempr’intisgiatu
        Prest’a sugnunu facciu tace .
.
        **  JAMES STUART .   6 – 2 – 2020 .  **

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Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#1)

 par Pierre Lieutaud                                      

L’atterrissage avait été brutal. Le navire avait touché le sol depuis dix minutes et continuait à grincer comme un vieux portail dans des cahots qui n’en finissaient pas… Après toutes ces années, les automatismes ont un peu perdu de leur précision, pensa le commandant. Rouillés, ce mot  lui vint à l’esprit. Dans l’espace, rien ne rouillait jamais, il sourit en se disant que les kyrielles d’algorithmes qui les avaient amenés là ne rouillaient pas, elles non plus. Il imaginait des dentelles qui trainaient derrière eux dans l’espace, des petites dentelles luisantes, inoxydables, qui organisaient, obligeaient le monde. Des choses indestructibles, alors que les  humains dont il faisait partie n’étaient que de pauvres corps de passage, à l’obsolescence programmée par une horloge biologique dont personne ne savait qui faisait tourner les aiguilles. Des corps qui se délitaient lentement, doucement, il pensa aux comprimés effervescents qui se transformaient en petites bulles et s’évaporaient peu à peu… La vie de l’homme, un petit tour et puis s’en va…Un tour pas si petit que ça, il était à des millions de kilomètres de chez lui, 88, boulevard de la grange, Wilmington, Australie. Là bas, sur la vieille terre, des décades et des décades étaient passées, la plupart des gens de sa génération étaient morts et lui, il frétillait face à un nouveau monde. L’embrouillamini du temps et de l’espace lui avait donné un morceau d’éternité…Enfin…Tout ça si Einstein avait vu juste. Ou s’il n’était pas en train de délirer. Le délire d’espace, bien connu des cosmonautes, en avait perdu des dizaines. Sortis dans l’espace, subjugués par le monde qui les entouraient, ils s’étaient séparés du cordon ombilical qui les reliaient à la station spatiale, pour être libre dans l’inconcevable néant bleu qui les entourait. Mais la vraie cause de leur disparition était autre : le mélange respiratoire qui les abreuvait, bombardé d’ions cosmiques, s’était modifié en devenant un gazouillis hallucinatoire qui leur avait fait perdre la tête. Il soupira…Et si les milliards d’ions cosmiques qui avaient percuté le navire depuis toutes ces années lui avaient fait perdre la raison ? Et s’ils ne s’étaient pas posés ? Et s’il était mort, réduit à l’état de bulles ? Reprend tes esprits, commandant, se dit-il, alors que le navire s’était immobilisé sur le sol caillouteux qui défilait sur l’écran de contrôle. Ses mains, crispées sur le levier de commande, se détendirent. Et lui aussi. Juste un moment. Le temps de se dire c’est la fin du voyage, nous sommes vivants. Déjà, les procédures d’identification du site d’atterrissage tournaient, des loupiotes s’allumaient, s’éteignaient, des petits hauts parleurs couinaient un peu partout. Les atterrisseurs télescopiques du navire l’avaient positionné automatiquement à l’horizontale et rien ne bougeait. C’est déjà ça, se dit-il, nous ne nous sommes pas posés à cheval sur un rocher ou sur du sable mouvant… 

Les voix de synthèse récitaient des check list qui résonnaient dans les coursives de la carcasse d’acier où ils avaient passé des années. Il vérifia l’alimentation en oxygène, le plus important, se dit-il. Tout était en ordre, il restait de quoi vivre pendant trois ans et le petit sifflement qu’il reconnaissait au milieu de tous ces bruits, c’était la source de  leur vie…Trois ans pour trouver un nouveau monde respirable…L’équipage, immobile derrière les verrières panoramiques, lui fit penser à un alignement de statues. Silencieux, tétanisés ils regardaient tous leur nouveau rivage, si loin de la terre qu’ils avaient quittée  probablement pour toujours.

H-TER-479 était un gros caillou. Lisse comme une savonnette. Au raz du sol flottait un nuage bleu, plat et dense, des milliards d’étoiles scintillaient au fond du ciel et sur l’horizon se levait un soleil.  L’univers est rempli de milliards de planètes, de galaxies sans fin et nous nous sommes posés là, se dit  le commandant…Une vague de chair de poule le parcourut, de la tête aux pieds. C’est bien beau, toutes ces formations,  ces séminaires de self contrôle, de maintien du sang froid devant des situations qui nous dépassent, mais nom de Dieu, j’ai du mal à rester calme, à penser à un avenir ici. 

Le message sifflait dans toutes les oreilles: « Convocation immédiate de tous les membres de l’équipage ». Dans les coursives s’allongeaient les files de marins, techniciens, ingénieurs, médecins, océanologues, astrophysiciens, tous volontaires pour aller chercher les limites, envoyés dans l’espace depuis la ville spatiale qui tournait depuis des dizaines d’années autour de la terre, leur planète. On l’appelait autrefois la planète bleue. C’était il y a longtemps, même les plus vieux habitants de la ville orbitale n’avaient pas connu ce halo pastel, délicat, qui donnait envie de réciter des poèmes et faisait monter les larmes aux yeux. Que va devenir l’humanité, se disait le glaciologue en suivant le couloir, nous avons quitté une planète moribonde pour nous poser après toutes ces années sur ce désert des Tartares…Pourquoi ici et pas ailleurs? Pourquoi être passé au larges de toutes ces planètes verdoyantes, ces océans infinis, ces atmosphères douces et claires sans s’y arrêter? Pourquoi, chaque fois, on nous disait que la destination était plus loin, ailleurs?

Ils se souvenaient tous  du jour où le commandant les avait réunis. « D’après les calculs », avait-il dit, « nous sommes à la limite de notre univers ». C’était si drôle, incongru, impensable, d’énoncer une chose pareille qui résonnait dans les hauts parleurs des coursives, qu’en même temps qu’il l’écoutaient, il se demandaient s’il  n’avait pas sombré dans la folie, si c’était bien lui qui répétait ces phrases comme un robot, ou bien si quelqu’un les lui dictait, l’obligeait à les dire… « Nos radiotélescopes buttent sur une barrière invisible d’une texture inconnue, si on peut parler de texture pour une chose invisible. Nous nous doutions de son existence, c’etait l’un des objectifs de notre voyage. Mais ceci n’est que notre première étape; le but final est de sortir de cet espace et chercher ce qu’il y a au delà. Pas question de prendre de risques en essayant de passer a travers cette barriere qui meme invisible pourrait nous desintegrer. A partir de maintenant, nous allons la longer cette limite le temps qu’il faudra pour chercher un orifice, une sortie, et pénétrer dans l’inconnu »…

Pendant des années, ils avaient navigué en côtoyant cette limite, ajustant la trajectoire du navire pour qu’il ne s’en approche pas trop et risque de la percuter. Mais percuter quoi? Les dopplers latéraux renvoyaient l’écho de la muraille invisible… Le jour où l’écho du doppler ne retourna pas au navire, le commandant crut d’abord à une panne, il fit vérifier le module de réception, il était intact, fonctionnel. Et rien n’y parvenait. 

Quand apparut sur l’écran l’image de l’orifice, un cercle parfait sans fond, il ordonna de poursuivre la route au même cap, comme si de rien n’était, autant pour reprendre ses esprits que pour s’assurer de la réalité de ce qu’il avaient découvert. Il fit machinalement le signe de croix et fit pivoter le navire de 180 degrés pour retourner vers la bordure de l’orifice. Ils la suivirent pendant un mois lunaire avant de se retrouver où ils étaient partis. Il s’agissait bien d’un cercle et ils en côtoyaient la limite, de si près qu’ils l’apercevaient maintenant dans la lumière des projecteurs de marine. Un biseau bleuté au tranchant effilé. Au-delà scintillaient des milliards de galaxies. 

Ils savaient qu’ils devaient franchir ce passage, mais peu d’entre eux avaient cru possible d’y parvenir un jour. Et tous avaient peur. Une exploration lointaine, oui, mais quitter le monde, c’était mourir, passer dans l’au delà voulait bien dire cela. On décida d’essayer d’arrimer une balise sur la bordure, pour pouvoir retrouver la sortie, dit le commandant, et d’envoyer une expédition de volontaires sur le biseau et plus loin le long de la barrière. Pour savoir de quoi elle était faite. Nous verrons bien alors s’il est possible d’y arrimer une station spatiale ou de construire une base dessus, un espèce de belvédère d’où nous pourrons voir le monde du dedans et le monde du dehors. 

– Nous serons des gardes-frontières, plaisanta un mécanicien,

– Nous planterons le drapeau de l’empire terrestre, dit un autre, 

– Le planter? Mais dans quoi, dit un autre encore, arrêtez vos bêtises, nous ne savons pas de quoi est fait la barrière, et même si elle existe vraiment, 

– Il a raison. Un artéfact, une image fabriquée par nos calculatrices, un brouillard de météorites et rien d’autre, c’est le même univers qui continue, le notre, nous sommes simplement allés plus loin…

Dehors, tout était différent, nouveau, inconnu, dehors était peut être le destin de l’homme, sa seule survie, mais que représenterait-il dans cet univers? 

Le lendemain, après une touchante cérémonie d’adieu, le module d’exploration emporta l’équipage et la balise. Ils étaient si loin de tout que, privés de communication avec la terre, ils firent passer en boucle sur les écrans les photos de leurs femmes, leurs enfants, probablement des vieillards et qui disparaitraient avant que n’arrivent à eux leurs images, si elles leur arrivaient un jour… Ils emportaient avec eux un drapeau de la terre, une bannière blanche avec un globe bleu au centre…S’il y avait un sol où ils allaient, ils le planteraient dessus..

Seuls au monde, déjà morts bien que vivants, avant-garde d’une humanité en voie de disparition, ils n’avaient plus rien à perdre. Ce jour là, probablement, par un signe du destin, un enfant, une fille etait née dans la maternité du navire et tétait sa mère avec voracité. 

Trois jours après, alors que le module d’exploration glissait le long de la bordure sans pouvoir s’y arrimer « De la gélatine », disaient les messages de l’équipage, « si claire et transparente que nous pouvons voir l’univers de chaque coté avec une netteté étonnante »,  ils avaient franchi le passage, comme les marins des temps anciens passaient l’équateur, une limite invisible, théorique, fruit du calcul de physiciens rêveurs isolés dans leurs laboratoires…Des automatismes avaient pris le contrôle du navire. Sur sa lancée, moteurs stoppés, il semblait faire roue libre dans l’infini, ils avaient navigué dans le silence de l’espace des années durant sans que rien ne change…

Comme tout cela ressemble à l’univers d’où nous venons, se disait le commandant qui devait dresser la carte d’un nouveau ciel, calculer les apogées, les périgées, les trajectoires de ces milliards d’étoiles. Devant eux brillait un soleil et tournaient des planètes…Et puis, un jour, leur trajectoire s’était incurvée, les calculatrices avaient montré que l’une des planètes inconnues attirait vers elle leur navire. Le commandant avait ordonné de laisser faire les choses. Dans le nouveau monde où ils étaient, il se sentait privé de mots pour parler de ce qui les entourait. Alors, il appelait  choses les événements qu’il ne pouvait comprendre ou prévoir…

Le message automatique post atterrissage s’était ouvert comme une huitre. Vingt ans qu’il essayait en bricolant les circuits et les algorithmes de le faire sans y arriver jamais. Où allons-nous s’était-il demandé toutes ces années? Et là, il avait sous les yeux ces vieilles phrases, écrites par des gens probablement morts. Que savaient-ils de H-TER-449? Etait-ce le nom qu’ils avaient donné à ce caillou dont ils ignoraient tout et où le hasard de l’attraction des planètes qu’ils avaient survolé, côtoyé, les avait amenés? N’avaient ils pas été simplement livrés au ping pong de la gravitation interstellaire? 

C’est bien beau, tout ça, se dit le commandant mais maintenant, qu’on l’ait voulu ou pas nous nous sommes posés et il faut faire connaissance avec notre nouveau rivage.

Qui s’appelait dans le message Earth number 2. Une blague. Ou l’espoir de créer une nouvelle terre, le nom de baptême de la planète où ils s’étaient posés…Mais qu’y avait-il de comparable avec la terre, même dans l’état où elle était quand ils l’avaient quittée ? Il existait encore là bas, par ci par là, sur sa surface  marronnasse et racornie, des ilots bleus et verts, avec de petites mers, alors qu’ici, c’était un néant rocheux. Au dessus d’un écran, une petite ampoule s’était allumée et clignotait pendant qu’un message défilait : « Résultat de l’étude de l’environnement extérieur; atmosphère comparable à le terre, respirable, température 18 degrés centigrades, brise détectée secteur sud est, force 5 nœuds, air de turbidité normale »…Formidable, se dit le commandant, mais curieux…

« Vous sortirez sitôt le navire stabilisé et les automatismes réinitialisés et vous enverrez en reconnaissance au cap plein nord le véhicule Véga avec 4 soldats. Leurs messages radio vous décriront ce qu’ils verront ». 

Je crois rêver, se dit le commandant, ils sont à des milliards de kilomètres, probablement morts et enterrés depuis longtemps et qu’est ce qu’ils ordonnent? Reconnaissance au cap plein nord ! 

Il avait pourtant été obligé d’obéir. Vega refusait de démarrer s’il lui indiquait une autre route….

A suivre………….

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Gravité

Nouvelle par Sylvestre Rossi

  Souvent je m’enjoins à vivre ce rêve pour trouver le sommeil, mais peut-être n’est-ce pas un rêve, juste un souvenir heureux, un très vieux souvenir, puisé dans une époque lointaine, je suis seul alors sur une étendue déserte, le ciel est jaune comme les blés, la roche violette et l’herbe orangé, l’eau des torrents est rouge lie-de-vin, et limpide, incommensurablement limpide, mon vaisseau est en panne, et je n’arrive à communiquer avec ma hiérarchie qu’une minute par jour. 

  Des années seront nécessaires pour tirer cet incident mécanique au clair, et cela ne m’inquiète pas, au contraire, j’ai de quoi manger à ma faim, grâce à des pilules de survie en nombre conséquent, je suis seul, délicatement seul, avec mon vaisseau-wigwam pour me protéger du froid et de la chaleur excessive.   

  La solitude tant convoitée m’enveloppe enfin, par la plus étrange des providences, elle est l’aboutissement d’une jeunesse paresseuse.

  Et tout comme mes aînés, je vais vraisemblablement aussi rencontrer des naufragés, habités pour certains d’occurrences mémorables, pour d’autres d’oubli quasi instantané. 

  Un temps, une naufragère, dotée de jambes infinies, et d’un visage semblable à celui de la comédienne Capucine, comble mes vagues projets. Son sourire scintille à la place des étoiles mortes dans le ciel d’or. 

  C’est un renversement des valeurs que je vis, l’or est en haut, inaccessible, et la spiritualité tente sa chance au ras du sol. 

  Une atmosphère spéciale ralentit agréablement mes mouvements. Capucine et moi avons chacun des gélules nutritives et une capsule spatiale à l’arrêt, sans dommages irrémédiables.

  Son vaisseau-yourte provient d’une planète aux aspirations matriarcales, mais nos pannes semblent identiques, et nous parlons tous deux fort heureusement le volapuk.

   Le ciel en soirée est souvent safran, et ocre parfois au crépuscule, puis la nuit marron-glacé se peuple de soupirs de ptérodactyles. 

  Campés sur notre quant-à-soi, en contrebas d’un bel à-pic où nous a amené nos pas, nous papotons, bercés par le clapotis du rivage, la marée est imperceptible, et son écume a l’aspect d’une mousse au cassis, de minuscules poissons volants virevoltent comme des moucherons chromés, affleurant le gravillon détrempé. L’horizon ne se donne pas à deviner, c’est une perspective-en-soi, parcourue de mirages. Nous n’avons pas de combinaison de bain dans notre paquetage, et n’osons pas nager nus.

  Capucine manie avec dextérité l’art de la conversation, complimentant beaucoup son entour professionnel dont elle narre les interventions routinières, renvoyant milles ascenseurs gratuits, un peu comme une poule qui continue à courir avec la tête coupée, et cela ne manque pas de charme sur le moment, probablement parce qu’elle cherche à m’être agréable, tout en donnant du temps au temps. 

  Je ne peux évidemment entendre le monde absurde auquel elle se réfère, personne ne le pourrait réellement, mais j’apprécie qu’entre nous rien ne presse. 

  J’ai toujours aspiré à ce que les choses aillent lentement, très lentement, c’est pour cette raison que j’ai choisi le métier de cosmonaute. 

  Naviguer dans l’espace pendant de longues périodes, à des années-lumière de la terre, était mon plus cher désir, et je l’ai réalisé, non sans efforts d’importance, m’y reprenant à deux fois pour réussir le concours des Hautes Etudes Spatiales, échouant à ma première tentative par manque de réalisme, puis me perfectionnant les années suivantes, en tant que pilote d’essai et plongeur sous marin, prenant des risques répétés au point de marquer au fer rouge mes camarades de promotion, et quand enfin je me suis senti prêt à concourir, c’est la toute première place que j’ai décrochée, très loin devant les autres. 

  Je n’ai pas hésité entre les diverses possibilités d’exercer mon métier, choisissant résolument celle d’explorateur solitaire sur les longues distances.

  Sur terre, les femmes de mon âge étaient trop excitées, il était bon que je les retrouve dans quelques décennies, quand elles seraient plus à même de satisfaire mes désirs spéciaux en matière de rapprochement, d’entente et de fusion. 

  En attendant, j’étais disposé à toutes les communions bizarres avec un être aussi aventureux que moi.

  Des mois à présent que je fréquente Capucine, et ce coin de planète m’est de plus en plus familier, grâce au roadster électrique qu’elle a emporté dans son vaste vaisseau-yourte, et dans lequel elle m’invite à faire des reconnaissances, il nous est cependant impossible dans ce véhicule à l’autonomie limitée de nous éloigner de notre point de chute. 

  On fait pas mal de choses à deux, mais pas toujours, je procède aussi à des relevés de terrain, en me servant de ma trottinette pliable, une mire en bandoulière. La chance, le miracle même, c’est notre point de chute commun, tel un pittoresque lieu-dit en rase campagne. Nous aurions très bien pu échouer à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.

  L’endroit parait hospitalier, il y a de l’eau douce, des frondaisons, un climat tempéré. L’eau entre les cailloux est joliment rose au matin, puis s’altère au fur et à mesure que le jour décline, jusqu’à atteindre la nuance « pelure d’oignon », une vapeur en suspens à hauteur d’homme masque en permanence le soleil, rendant le ciel uniformément jaune-or. 

  Les hauts feuillages peuplés de maigres branches, aussi solides que des câbles, soutiennent d’imposants régimes de noix ovales, de la taille d’un ballon de rugby. Sur des arbustes nains, nombres de baies aux couleurs variées chatoient, comme huilées par l’atmosphère. De fait, on se sent cireux, la peau aussi douce que celle d’un bébé.   

  D’étranges animaux à poil ras colonisent les parages, sans qu’aucun ne garde longtemps la station à quatre pattes, ils ressemblent vaguement à des kangourous et à des singes, vivant manifestement de cueillette, ils ne sont pas très grands ni bruyants, et plutôt nonchalants d’allure. 

  Les oiseaux ne paraissent guère avoir évolués depuis l’ère préhistorique, ce sont pour la plupart des ptérodactyles au plumage criard, de la taille de faucons, qui se nourrissent de minuscules marsupiaux, et de poissons volants, fort nombreux en bord de rivage. 

  Je remarque avec un certain désappointement que Capucine se ferme quelquefois au monde, et dans ces moments-là, ses iris disparaissent, je peux très clairement observer que ses yeux pivotent lentement vers l’intérieur de son visage, prenant dès lors l’apparence de ceux des statues grecques, et par un effet de mimétisme quasi immédiat, se donnent la même teinte que la peau, sans la moindre veinule discernable.

  L’existence de Capucine alors se verrouille à double tour, ça ne dure pas, mais il est impossible de communiquer avec elle, parfois pendant quelques heures. Et dans ces plages-là, elle émet des gémissements de plaisir, sans se préoccuper de ma présence, telle Aphrodite, ainsi qu’auraient pu l’imaginer les sculpteurs de l’antique Ionie. Elle instaure idéalement la distance qui sied à une déesse envers un simple mortel. 

  Je suis malgré tout l’happy few de ses transports en solo, et l’interlude terminé, l’intimité ayant secrètement gagné un cran entre nous, chacun réinvestit à reculons son quant-à-soi. 

  Au loin, l’horizon parait moins flou, et la sémantique de Capucine se fait moins convenue, son timbre de voix aussi s’accorde un surplus de naturel. 

  Tout m’a très tôt ennuyé, me confie-elle, il en a été ainsi tout au long de mes jeunes années, sans que je puisse efficacement remédier à ce désastre sensoriel, et déjà je rêvais de tournoyer sans vis-à-vis autour d’une planète lointaine. 

  Intrigué, je dodeline du chef.

  Puis, je suis devenu une demoiselle collet-monté, aimant à s’attabler aux terrasses de cafés peu animés, mais ensoleillés, beaucoup trop ensoleillés pour si peu de monde. Un confident falot m’accompagnait parfois, et j’étais agacé par le bruissement furtif du papier bleu qui recouvrait son Lagarde et Michard, autant que par les bruits de succion de pipe du commissaire Maigret à la télévision. Pourquoi les considérations prosaïques sont-elles toujours rythmées de petits bruits répugnants ? 

  Je souris. 

  Fort heureusement, dit-elle, les quais étaient un délice de silence, qui s’enrichissait au soir d’une légère brise que les autochtones nommaient l’ambada. Même l’album Imagine de John Lennon, sorti l’année de mes quinze ans, m’avait désolé, un peu comme s’il venait d’être enregistré dans un vieux garage en tôle, accentuant le son déglingue d’un style englouti. Seule une conjugaison toute personnelle de chamanisme et d’ingénierie allaient parvenir à bousculer ma morne destinée.

  Son laïus terminé, je me dis in petto : Quel monde étrange que celui dans lequel nous venons de chuter ! C’est un drôle de monde, vraiment, ni menaçant ni parfumé, impavide à tous égards.

  Je me déshabille en toute sérénité, entièrement nu dans mes brodequins délacés que j’abandonne en bord de rivage, après avoir foulé un tapis de gravillons. Une escouade de poissons-volants pirouette au ras du sol, chatouillant mes jarrets, pendant que j’entre précautionneusement dans l’onde, intimidé par le grisant désir de me baigner. La natation était une activité sportive que j’affectionnais particulièrement sur terre, été comme hiver.

  L’eau est excessivement salée, comme dans la mer morte, les yeux me piquent, et sa température est à l’image du système climatique de cette planète, modérée, sa consistance est agréablement lubrifiante. Est-ce une mer ou un lac ? 

  Capucine me détaille, j’aime la façon dont elle s’y prend, bien sagement installée sur un rocher rond comme un aérolithe, dans sa combinaison à col Claudine.

  Je suis fier de mon corps longiligne à la musculature peu saillante, de mes attaches fines, ainsi que de mon cou de cygne, et particulièrement de mes longues mains cachectiques. Elle n’esquisse pas le moindre mouvement pour me rejoindre, ne perdant rien de mes gestes gauches au contact des gravillons revêches quand je sors de l’eau. 

  Je frémis sous l’accolade de la vapeur ambiante, et sans me courber chausse mes brodequins, me dirigeant vers l’amas textile que forme à même la grève poisseuse ma combinaison ignifugée.

  Capucine vient à présent à ma rencontre, comme dans la chanson, et s’assoie près de moi, m’enveloppant de son regard. Elle se saisit de ma main qu’elle garde tendrement dans la sienne, et presque aussitôt s’endort, en position accroupie, puis bascule de tout son poids sur le sol. 

  Son soudain sommeil ressemble davantage à une perte de connaissance qu’à un endormissement, et son visage pâlit à vue d’œil, quasi diaphane. 

  Ses paupières prennent une teinte vert-de-gris, mais sa respiration est régulière. Elle semble gentiment épuisée, la bouche entr’ouverte, les dents comme ointes de miel translucide. 

  Une délectable odeur d’huitre ouverte flotte dans l’air venté, et de curieux borborygmes dans le ciel réussissent un tour mélodieux, dissipant la vapeur, une pluie fine se donne libre cours, éclairant notre lieu-dit d’une luminosité métallique. Capucine ouvre les yeux.

  Nous somme seuls au monde, baignant dans l’espoir de n’être jamais déçus ni lassés, tirant sans hâte des plans sur la comète.

                                                                                                                           Miomo, le 01-02-2020

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Le temps du doute Gilles Santucci Éditions Maïa

Par Nathalie Nadaud-Albertini

Un bruit sourd au sol, le léger frémissement d’un buisson par une nuit sans lune lors d’un parachutage d’armes en 1943 dans les montagnes corses et le destin prend un autre tour. Un homme, Ange-Mathieu, a cru voir son ami, Étienne, jeter une sacoche dans le maquis. Incrédule, incertain de ce qu’il va vu, il préfère garder le silence, mais le doute a des doigts de velours. Il ne se fait pas serre, il frôle les consciences, effleure les destins, leur donne une pichenette et les change à jamais.

Tout d’abord parce que l’amitié entre les deux hommes ne sera plus la même. Elle se fera défiance d’un côté, incompréhension de l’autre. Plus tard, ce seront leurs enfants, Stella et Dominique, qui en feront les frais. Sans le doute, ils seraient déjà mariés. Cependant le doute est là, il ouvre le destin de Dominique sur les tentations d’ailleurs que représente Chantal, une jeune femme rencontrée en Algérie partie vivre au Canada. Et voilà Dominique qui envisage une autre vie, celle d’un autre, celui qu’il aurait pu être si… autant que celui qu’il pourrait être si… Autrement dit, le doute encage et libère les destinées dans le même mouvement.  

Le temps du doute de Gilles Santucci, c’est également l’histoire de la guerre, pas une guerre en particulier, la guerre en général, avec son cortège de malheurs et de misères humaines, d’exactions et de cruautés. La guerre comme une face monstrueuse et déformante de l’être humain qui explore sa version sombre. L’action se déroule dans les tranchées de Verdun et dans le djebel algérien, mais peu importe en réalité. Quels que soient l’année, l’endroit et les clans en présence, l’histoire est la même. Celle des êtres qui souffrent et se perdent dans l’horreur. Qui tant bien que mal survivent à la destruction justement parce qu’ils sont humains. Alors, sur la toile sombre et sanglante de l’Histoire éclatent des tâches de lumière, jetées là par un peintre qui veut éblouir le lecteur de la beauté de ce qui fait aussi l’être humain. La force de l’amitié, l’amour, la famille, les petits bonheurs quotidiens, le charme d’une rencontre, le bonheur d’un lieu à l’atmosphère chaleureuse et envoutante. La vie plus forte que tout.

Le temps du doute, c’est donc avant tout un récit qui travaille sur le clair-obscur de l’être humain, où tel un équilibriste, chaque personnage marche sur son fil, oscillant entre ombre et clarté.

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La valise

Une création de Francis Beretti

La grande valise marron de carton, aux coins renforcés, bosselée, est presque bouclée. Petru s’affaire. Son visage hâlé est tendu. Ses mains aux doigts carrés, crevassés par les éclats de granit et le frottement du métal, puissantes, tâtonnent maladroitement dans le fouillis de ses affaires. Zia Maria, sa mère, se tient auprès de lui, figée et muette, silhouette noire et attentive, masque brun buriné par les intempéries et les travaux, vieilli prématurément. Une ampoule nue et terne baigne la pièce enfumée d’une lueur jaune sale. Sur la cheminée noircie et fissurée, deux douilles d’obus gauchement peintes flanquent un cadre naïf où s’estompent, dans des teintes sépia, deux visages flous et sévères.

Zi Antonu, le père, accablé de la fatigue du jour et d’un chagrin dont il redoute la manifestation, s’est retiré. A la recherche d’une courroie, Petru descend dans la cave. Une bouffée de terre humide, de son, de salaisons et de vin. Son cœur se serre quand le faisceau de sa lampe se pose sur les masse à débiter, les coins, les massettes, les ciseaux et les broches, ses outils délaissés, dont le métal ébréché porte encore des marques poudreuses, et le bois lisse les taches grises de sa sueur.

La nuit est longue, agitée de visions incohérentes et pénibles. Des marteaux démesurés s’abattent sans relâche sur des blocs, des regards durs le prennent en faute, et de vastes espaces boisés, rocailleux et inhabités le retiennent par enchantement. Un réveil fébrile. La brume légère du matin s’est dissipée. Le village minéral impose sa présence massive. Dans le ciel limpide, les châtaigners étalent leur splendeur rousse.

Dans la banlieue de la grande ville, Petru a trouvé un emploi stable, la sécurité sociale et un mandat mensuel, qu’il pleuve ou qu’il neige. Un studio, une chambre biscornue avec un réduit minuscule en guise de cuisine. Une seule fenêtre étroite s’ouvre sur un pan de mur brunâtre, aveugle, vertigineux. Une rue de béton, de grisaille et de néon, dont le nom dérisoire évoque le printemps.

Il travaille sous terre, dans les boulons et les rouages, à scier et ajuster des barres métalliques, à marteler des tôles, dans un fracas sans fin. Les jours s’enchaînent. Il assiste parfois, sans passion, à un bal de quartier, il fait une belote. Ses amis sont rares. Jean-Batti, à la tignasse frisée de Harpo Marx, l’amuse et l’attendrit, par ses deux visages. Le titi gouailleur et bon enfant qui jongle avec l’argot des faubourgs, et le paysan du Sud qui parle sans accent la langue maternelle, pieusement entretenue par la communauté de ses frères. L’ambiance fervente et austère des réunions syndicales l’ennuie. Il se sent différent aussi de ses camarades immigrés au teint cuivré. Il leur ressemble pourtant, du moins aux yeux des policiers qui l’ont raflé au cours d’une ratonnade.

De jour, quand il a le loisir de penser, et de nuit, quand il lui reste assez de force pour rêver, Petru s’absente de la cité empuantie par les vapeurs d’essence, grondante et agressive. Il retrouve la source enfouie dans la mousse où scintillent des paillettes d’or, la pénétrante odeur des immortelles sur les coteaux où s’accrochent la bruyère, les longues courses dans les sentiers escarpés, sous les pins au bruissement ponctué par le toc-toc des piverts têtus, l’affût sous les chênes verts des crêtes, et la seconde de joie intense quand la palombe foudroyée par les plombs explose dans un soleil blanc.

Un dimanche après-midi, il va rencontrer des compatriotes dans une commune qui n’a de bois que le nom. Brocciu, prisuttu et figatelli arrosés de vin de la plaine orientale. Les disques chantent des amours impossibles, le farniente des plages dorées, la complainte des campanili vides, des moulins décrépits et des foyers éteints, le lamento de l’exilé aux cheveux blancs qui se recueille sur les tombes ancestrales. Un sexagénaire qui n’a pas eu le cœur de revoir l’île depuis trente ans, pleure sa jeunesse et sa médiocrité. Confiné dans cette pièce, avec pour seule échappée ne courette de ciment, des murs crasseux et un coin de ciel plombé, qui volent le crépuscule, Petru est mal à l’aise.

Dans sa chambre,  il s’est surpris à fixer la valise qui lui sert de garde-robe. Les pleurnichards d’amicales l’irritent. Il ne voit que deux moyens de guérir le mal du pays. S’intégrer, c’est-à-dire se fondre, se confondre, enfin, disparaître. Ou bien retourner, mais à temps. Il a trop souvent observé sur des quais déserts, des parents trop vieux attendant, tout espoir éteint, les caisses zinguées de ceux qu’un appel instinctif, une dernière volonté, a fait échouer à jamais sur le rivage natal. Il ne comprend pas le sens du vacarme des bombes, dont le bruit lui parvient, feutré. Sa nature profonde et la longue pratique de son premier métier, le seul auquel il tienne vraiment, le portant à construire.

Petru est rentré chez lui, pour un mois. Il n’est pas dupe de l’agitation qui règne, du rite éphémère des retrouvailles estivales. Les trois petits cafés qui, au fil des ans, ont fermé leurs portes, ne sont pas prêts d’être ranimés, il le sait. Il ne connaîtra plus le flamboiement des fours à pain, des bavardages sur les marches lisses de la fontaine découpée dans le talus rocheux à l’ombre maigre d’un houx, les chuchotements complices des promenades nocturnes sur la route. Mais il est sensible au changement. Des étrangers s’installent sur cette terre que ses propres fils désertaient. Les jeunes sont moins pressés de partir. Cà et là, de nouveaux chantiers s’ouvrent et les architectes dédaignent le parpaing. Le prix de la canna  dont on peut tirer une soixantaine de moellons, atteint ders sommes que Petru n’aurait même pas pu imaginer. Les artisans sont maintenant recherchés et pourtant son père, sur qui pèsent les années, est le dernier tailleur de pierres de la région. Bientôt, plus personnes ne sera là pour assurer la relève. 

La veille de son départ, Petru étonne et inquiète son entourage par son silence et son recueillement.

A la tombée du jour, en rentrant des champs, Zi Antonu, intrigué par un filet de fumée bleue qui s’étire près de la maison, s’approche et s’arrête, de stupeur. Sur l’aire de terre battue au pied d’un châtaigner, des pommes de pin et des brindilles sèches de bruyère crépitent gaiement. Une petite flamme se reflète dans les yeux de Petru.

 Assis sur le seuil, fasciné par le feu, il regarde brûler la valise.   

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Harpo, de Fabio Viscogliosi, Actes sud, 2020

par MF Bereni Canazzi

On se souvient si on n’a plus 20 ans des Marx Brothers …Harpo a 45 ans quand au fait de leur gloire il est envoyé en Europe pour pousser jusqu’en Russie -véritable enjeu de son voyage- et y promouvoir la culture américaine.

Nous sommes en 1933, il est l’ambassadeur rêvé, populaire et intelligent d’une Amérique fière de ses acteurs et de sa modernité
Mais il aura un accident sur les routes de France, au volant de sa Torpedo bleue, alors qu’il roule du côté du Havre.

C’est un roman mais Fabio Viscolosi l’a construit à partir des éléments de cette affaire, vraie. Dans ce mélange de genres, car on passe d’un document sérieux à l’impression parfois d’un récit un peu farfelu, on suit un amnésique, un vagabond,  qui ignore pendant quelques temps tout de lui, ne sait plus qu’il est une icône du cinéma américain…que tout le monde le recherche.

Harpo, c’est le blond frisé, avait écrit son autobiographie , mais il manque tant de clés sur cette parenthèse en France ; Fabio Viscogliosi, par sa reconstitution somme toute très plausible, nous donne par des accents de roman policier l’impression que le sujet est loin d’être épuisé

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Condamné à la mer, Rêveries marines autour des origines, essai, Anne Donnely

par L Peri

Condamné à la mer, d’Anne Donnely , est un essai publié en 2020 aux éditions Zeraq, sous titré « Rêveries marines autour des origines » avec une préface d’Erik Orsenna


Psychanalyste, l’auteure s’est interrogée sur les liens entretenus dans l’esprit des écrivains entre le milieu marin et la littérature, sur les liens à la mer et à la mère, à son absence, à son amour…Des textes forts ponctuent cette réflexion riche et pertinente , ceux de Jacques Lacan, d’Albert Cohen, de Romain Gary, Marguerite Duras, Leo Ferré, Erik Orsenna pour n’en citer que les principaux.

Dense, cet ouvrage fin et léger en apparence, est un voyage en mer et en mère passionnant qui saura combler les amoureux des Lettres, les voyageurs et ceux qui s’interrogent sur la passion de la mer.

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« Ceux qui m’aiment…". Les mots d’amour d’un artiste. Patrice Chéreau /Pascal Greggory

par Sophie Demichel-Borghetti

Il est des moments qui sont événements, et « Ceux qui m’aiment… »  est un événement qui, au-delà d’être un grand moment de théâtre, est bien autre chose : par surprise, avec un infini courage et  une magnifique douceur, se produit l’impensable : Un homme, avec les armes du comédien, se fait le passeur d’une âme. 

Ce qui va nous arriver n’est pas ce à quoi l’on s’attend, n’est pas ce que l’on  pense qu’il va nous arriver. « Ceux qui m’aiment…», ainsi, est un miracle, ce qui une parenthèse étrange et essentielle : un « dire » de l’essentiel, de reste, de ce qui compte dans ce métier incroyable, impossible qu’est d’être faiseur de spectacles, ou raconteur d’histoires, comme le voulait Patrice Chéreau.

« Chacun de nous est pour soi-même un inquiétant étranger » écrivait-il aussi dans son Journal de travail. Et son acteur, alors, pénètre cette inquiétante intimité, nous la fait doucement approcher,  en nous livrant les mots de celui qui cherchait la lumière au creux des choses silencieuses.

Et cette parole passe par la mémoire, mémoire des textes travaillés, des auteurs évoqués, comme l’immense Bernard-Marie Koltès, des films traversés ensemble, ce  croisement de leurs expériences, de leurs vies qui habite Pascal Greggory.

L’acteur se tient debout dans ce tourbillon de réminiscences, d’évocations fortes, corps vivant qui se met en danger pour dire la souffrance et le bonheur de la création, indissociables l’un de l’autre. Et sa présence irradie de cette passion douce et douloureuse, pudique aussi, tellement… comme par ces traces de l’intime qu’il égrène au plateau dans des feuillets lâchés, des lettres personnelles évoquées.  

Et nous sommes conviés à un voyage entre les lignes de la création, voyage qui fait traverser les vies de l’artiste en metteur en scène par l’ « artiste en saltimbanque » qu’est Pascal Greggory, sur cette scène où il va convoquer la présence vivante de ce que fut le travail de Patrice Chéreau, sur le texte, l’acteur, et le sens de cette passion qui sera toute sa vie.

La puissance de ce texte, dans les frémissements d’une mise à nu pudique, est de rendre audible, visible, le sens toujours évanescent du travail de l’artiste ; dans son rapport au texte, aux images, qui toujours échappent. 

« Ceux qui m’aiment… »  nous offre le cadeau d’entendre, de ressentir, de percevoir ce qui travaille cet artisan du texte qu’est le metteur en scène, sa passion, son élément : Les textes – les grands textes, ceux qui se dépassent toujours – et les images, les images toujours plus grandes que ce que l’on voit. 

Là est sa recherche, dans sa vie, dans son œuvre : parce que la  recherche intime rejoint le devoir artistique, ce « devoir faire » impératif : « mon seul métier », dira-t-il. Et ce métier, c’est transmettre une pensée, celle qui n’est pas dite, celle qui est toujours à découvrir. Ce qu’il y a à faire c’est juste ça : transmettre une pensée. Et cette pensée se cache dans les caches et les absences que l’artiste doit révéler : faire « être » une pensée, cette pensée devinée dans ces textes qui vous hantent et dont on ne peut se défaire.

L’essentiel est le caché, ce qui n’est pas écrit. S’il faut se « soumettre » au texte, c’est sans le respecter à la lettre, mais en en étant saisi, captif, amoureux. Ce qui est le texte n’est pas ce qui est écrit dans le texte. C’est ça qu’il faut trouver. Et l’image est là pour dire ce qui n’est pas montré, ce qui justement n’est pas à l’image !!

Comprendre les textes, c’est en écouter les silences. Ecouter le monde, c’est être infiniment attentif. Il faut faire attention à l’autre, à tous les autres. Aux silences des textes et aux silences des acteurs, là où tout se joue, peut-être., L’attention, c’est l’amour de tous les autres, vers un autre impossible, cet étranger que l’artiste cherchera en lui-même et en ses frères et sœurs  de lutte et de travail. C’est pourquoi l’élément où se meut l’artiste n’est que modification continue, tout aussi passionnante que terrifiante.

Et nous arpentons avec Pascal Greggory cette perpétuelle modification qui constitue le travail et la vie de qui s’attache aux mots et aux images du monde, pour en faire naître le sens, avec sa sueur, ses rires et ses larmes, avec ceux qu’il a rencontrés, aimés pour faire advenir avec eux, en eux – même sans qu’ils ne le sachent – un sens perpétuellement à chercher en ce monde. 

Mais si ce travail est parfois une souffrance, nous entendons aussi qu’il est une joie sans fin, par les rencontres, les émerveillements de découvertes auxquelles on ne croyait plus. 

Et l’aventure peut-être surprenante souvent, drôle aussi, parfois; comme ce jour où  Koltès aurait dit à Patrice Chéreau que, peut-être, ses textes étaient « injouables ». Sans doute est-ce vrai. Mais c’est parce que c’était impossible à faire que Chéreau en a fait du théâtre. 

Et ce que Pascal Grégory ose là, pour aller jusqu’au bout du texte, est aussi impossible à faire : faire revenir la scène de « La solitude.. » au pas du client, se laisser encore dangereusement envahir par Anjou… Et pourtant, les métamorphoses sont là. Et c’est parce que c’était  impossible qu’il n’a pu le faire qu’en scène, à la fois présent et absent.  

« Il ne suffit pas d’aimer le théâtre, il faut que le théâtre vous aime »  est un souffle parfois inquiétant qui habite les coulisses des spectacles, des plateaux. Non seulement Patrice Chéreau a aimé le théâtre, mais le théâtre l’a aimé.  C’est de cette histoire d’amour qu’il est question dans chacun des mots de « Ceux qui m’aiment… ».

Si Jacques Lacan a écrit qu’ « aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas », cet Amour est le destin de tout artiste, il est cette histoire qui nous est, là, livrée. L’artiste ne possède pas ce pouvoir étrange et fabuleux de transmettre ce que l’art invente malgré tout, malgré nous; malgré ceux qui l’aiment, malgré ceux qu’il aime : Il en est le passeur. 

Pascal Greggory nous laisse en offrande, dans les mots habités de cet immense peintre du vivant qu’est Patrice Chéreau, son désir fou d’artiste, cette passion toujours inachevée de ne cesser de ré-inventer le monde. Cette parole fut, ce soir-là, pour nous, celle, portée au-delà de lui-même, de celui-là qui a cherché à révéler les traits cachés des hommes, à fixer le reflet des choses. 

Et pour ceux qui l’aiment, au bout de ce bouleversant passage, ces mots, à jamais, résonneront.  Parce que l’amour ne meurt pas.

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Jean-Louis Giovannoni, Voyages à Saint-Maur, récit, Champ Vallon éditeur, 2004

Par Ghjacumu Fusina

Jean-Louis Giovannoni hè unu di quelli chì contanu in u paisaghju oghjincu di a puesia di spressione francese.
M’era fermata impressa a so prima racolta Garder le mort in u 1975 causa d’una qualità di voce è certi tratti cum’è di casa chì avianu toccu l’isulanu pariginu ch’o era eo tandu : chì u pueta vene difatti di a nostra isula, propiu di u Casacconi è di u Rustinu.
A racolta si pigliò di sicuru una bella nomina postu ch’ella hè stata reeditata parechje volte è ancu una recente in u 2009 arricchita d’un prefaziu di Bernard Noël ! U nostru pueta, ricevutu qualchì annu fà da i liceani di Montesoru è da l’associu Musanostra cù u so publicu di lettori, hè un omu ghjentile chì ritruvava cun piacè i paesi di a so isula è a cità di Bastia duv’ellu avia scorsu una parte di a so giuventù. Palisava d’altronde d’ùn essesi mai scurdatu di u corsu ch’ella li parlava a mammone, è ch’ellu u capia sempre ancu si a pratica currente li mancava.

Cuncisione assai, ricerca di l’essenziale, ecunumia maiò di i mezi spressivi puderia caratterizà a scrittura puetica di Giovannoni cunforma cusì à una orientazione forte di a spressione puetica oghjinca. U libru ch’ellu prisentava quì titulatu Voyages à Saint-Maur ùn hè micca una racolta di puesia ma invece un racontu stagliatu in dodeci « viaghji » in un quartieru in riva di Marne di a cità duv’ellu hè vissutu zitellu è duv’ella stede assai a mamma. Ma megliu chè e descrizzioni classiche o l’evucazioni liriche li piacenu di più nutazioni corte, ritagli, pezzi di memoria, riflessioni ch’ellu avia zitellu à buleghju à osservazioni d’oghje, nant’à i paisaghji di e sponde o l’architettura citatina, permanenze o mudifiche, à partesi da rari documenti, ritrattini o ricordi di zitellina, l’inseme essendu rivittulitu da u rituale d’issi ritorni. L’osservatore si primura tandu di e vite minutucce, animali o vegetali, è prusegue ogni tantu e so scuperte cù una documentazione fine chì raghjunghje i soliti mendi zitellini è u so raportu cù a scrizzione passata di e cose.

A e sfughjite numerose chì purrebbinu scumudà u so lettore issu narratore particulare oppone qualchì quadru fissu o a ripetizione listessa di certi elementi, a ligna di i carri, i nomi di i carrughji, i so numeri significativi…chì cuntribuiscenu à l’unità fundia di u racontu. I liceani anu interrugatu l’autore nant’à a quistione generica trà racontu è puesia, è l’hà rispostu cù semplicitai è pedagugia dicenduli quant’ellu tenia à a messa in valore d’ogni minuzia à spessu scurdata, invece porta ella sensu è verità. Dice trattendusi di u so libru chì « i zitelli escenu certe volte da u ritrattinu –troppu à u strettu- è dopu hè troppu immensu ». Manera metaforica è ghjusta di spiecà cusì chì in coda di certi capituli « viaghji » di u libru puema brevi è essenziali lucenu pianu pianu.

(Jean-Louis Giovannoni, Voyages à Saint-Maur, récit, Champ Vallon éditeur, 2004) 


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Battement d'ailes, roman de Milena Agus ; Ed. Liana Levi

par Marie Anne Perfettini

J’ai beaucoup aimé ce livre et je le préfère peut-être même à Mal de pierres.

J’ai aimé les personnages pour leur originalité, leur soif de vivre malgré tout, leur résistance à la facilité de l’argent …

J’ai bien aimé aussi l’expression « la vie a un goût d’épouvante » qui revient comme un leitmotiv dans le texte.
Le récit nous révèle les éléments importants progressivement et le regard de la jeune fille est bien rendu.


J’aime aussi les passages où la magie entre en jeu (les cailloux lumineux de Pietrino, les battements d’ailes) ; cela m’a fait penser à l’univers d’Isabelle Allende ( La maison aux esprits …)

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Mal de pierres, roman Milena Agus, Editions Liana Levi 2007

par Nathalie Malpelli

Ce roman a pour toile de fond la Sardaigne de l’après deuxième grande guerre et elle offre à Milena Agus l’occasion d’en révéler la complexité et un peu de la folie. Mal de pierres est l’histoire d’une belle et jeune sarde considérée par sa famille comme une folle et mariée à la va-vite à un veuf habitué des maisons closes.

La jeune femme souffrant de colliques néphrétiques part sur le « continent » afin de se soigner, elle en reviendra transformée et porteuse d’une expérience qu’elle n’oubliera jamais.

C’est la petite fille de l’héroïne devenue adulte qui raconte l’existence de ce personnage atypique à la beauté troublante. Mal de pierres est l’occasion de découvrir une talentueuse romancière qui transmet l’amour de son île.

Le roman est construit de façon à laisser le lecteur en haleine jusqu’à la fin si bien que sa lecture en devient un réel plaisir.
Il y a du réjouissant dans cette salve de folie sarde qui ressemble à la générosité de cette île. L’émotion est là, le charme (au sens étymologique) aussi. C’est un beau roman sur l’amour, sur la folie et vous le comprendrez sur l’écriture.

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Je reste roi de mes chagrins

ARTICLEMarie-France Bereni Canazzi présente Philippe Forest -Je reste roi de mes chagrins publié chez Gallimard, 2019.

Qu’est ce livre ? Un roman, comme indiqué sur la première de couverture ? Mais on est bien proche du théâtre, avec des répliques, des didascalies !

Et de l’essai aussi, beaucoup ; de l’autobiographie, mais si peu si on y réfléchit, même si c’est le Je qui éclaire et parfois parle d’expérience.

Le titre, magnifique et énigmatique, est tiré de  Richard II car Shakespeare, convoqué ici, -tout comme Churchill- apporte quelques clés à qui veut comprendre ce qui se joue . Le monde entier est une scène, pour reprendre les mots du grand auteur anglais, qui n’est pas seul à le penser. 


Un cheminement, un questionnement, des évidences…

De ses goûts, puisqu’il y a une belle place faite à l’Angleterre, de sa culture, du mélange des genres et des formes de créations , à travers des exemples  d’oeuvres , par des portraits…cela semble ambitieux mais c’est cela dont il est question dans cette dernière oeuvre de Philippe Forest.

Pourquoi le spectateur ou le lecteur se retrouve t-il si vite et si formidablement dans les rôles et les personnages ? Est ce là la force du théâtre, de l’art dramatique comme de tout art ?

 Belle réflexion où textes , oeuvres d’art, moments de vie, propos, voix, couleurs, tout se tricote. « De toute éternité la même pièce se joue » nous dit l’auteur page 83

On termine ce livre sur un tableau de Churchill , en quête de luminosité et de couleurs, qui dans Painting is a Pastime souligne l’impact de l’inspiration et du geste créateur pour donner du sens, changer ce qui est, pour transcender, sublimer et ravir « l’oeil des  créatures célestes ». 

Le rôle de l’art en fait, décliné en 278 pages, d’une écriture limpide, vivante, et hypnotique, toute ponctuée de façon originale et efficace ; au départ, comme un aveu « La vie, ma vie, je l’ai toujours vue ainsi : à la façon d’une sorte de spectacle. Ou plus exactement : à la manière d’une répétition. »

C’est décidément l’un de mes auteurs préférés.

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Et toujours les forêts, roman de Sandrine Collette – JC Lattès-2020

Par Lolo Peri

Après Six fourmis blanches en 2015, elle apparut comme un auteur de polar, mais on ne peut guère la considèrer ainsi au bout de deux livres. 

Surtout après avoir lu  ce dernier,  Et toujours les forêts.j

On a là un très bon  roman qui fait découvrir  en  334 pages le cauchemar de l’après apocalypse et montre crument la laideur, autant que la beauté sinon plus, de la nature humaine.

Corentin, le personnage, a toujours été jeté ballotté  d’un lieu à l’autre, d’un foyer à l’autre, sans soin, sans amour, quêtant un peu de tendresse et de sécurité. Marie, sa mère, ne s’aime pas et ne l’aime pas. Elle s’en est débarrassée…

Cependant chez son arrière grand-mère Augustine, où sa mère l’a déposé tremblant et désespéré, il a appris le bonheur de compter pour quelqu’un, d’être aimé. L’amour de cette vieille femme stable et  la vie rurale, simple et constructive, lui permettent de grandir et d’apprendre, au point de pouvoir poursuivre ses études ailleurs, là où il ya des écoles et des universités, des bars…

La grande ville et ses plaisirs l’étourdissent jusqu’à la catastrophe qui va rayer de la carte tout ce qui vit et même le soleil et la notion d’humanité ; lorsque Corentin et quelques amis sortent de leur tanière où ils avaient sexe et vin et étaient inconscients , le monde a basculé. Il n’y a plus de vie, plus d’espoir, juste des cadavres et de la cendre partout. Que faire seul, si ce n’est retrouver son origine, sa maison, sa famille. Corentin va suivre la route des forêts dans le silence horrible de la fin de tout. 

Un pèlerinage chemin de croix avec une issue à découvrir…Retrouvera t-il la vieille femme ? Survivra t-il aux mauvaises rencontres du chemin ? Aura t-il la force  d’arriver jusqu’à là bas, plus loin , toujours plus loin, au coeur de la forêt ? Qu’y trouvera t-il ? 

Un auteur à lire : elle sait créer des univers, entre science fiction et roman noir…elle dit l’amour, la peur, la force de la nature…son propos interroge car le récit parfois fantastique , d’autres fois réaliste, met à mal notre logique et pourtant nous fait réfléchir : que s’est – il passé ? Qui sont les nouveaux maîtres ? Pourquoi les hommes n’ont ils rien vu venir ? Quelle est la différence entre l’homme et la bête ? Quelle est l’importance du berceau natal ? Quelle est la valeur de la famille ? L’homme est il conscient du mal qu’il fait  aux hommes et à la nature? Comment refonde t-on une vie et une société ?

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Routes et déroutes

ARTICLEMarie-France Bereni Canazzi présente le roman de Sylvain Prudhomme, Par les routes, Prix Femina, publié aux éditions Gallimard.

Sylvain Prudhomme, avec ce titre évocateur de l’errance, redéfinit la liberté, spatiale, sociale, mentale en croisant les destins ainsi que les voies de communication.



Amitiés, amour, ailleurs

Sacha veut retrouver un peu de sérénité pour enfin faire progresser son livre en cours. Pour cela, il s’installe à V, petite ville de province. Un petit appartement, un bon coup de ménage, quelques courses, le cadre est idéal pour un homme de la quarantaine décidé à travailler régulièrement son texte. 

Or lui qui ne connaissait presque personne, si ce n’est un cousin bien installé qui l’invite à une soirée, rencontre une jeune femme agréable, Jeanne, avec qui il passe du temps. Il se retrouve plongé dans ses souvenirs de 2O ans en arrière quand il comprend que son ami l’auto stoppeur vit là, dans la ville.

L’ami auto stoppeur retrouvé

L’auto stoppeur, sans nom ou prénom clairement exprimés et sans véritable profession. Ce touche à tout de talent, et lui, ont été très unis. Ils ont sillonné la France à leurs vingt ans, mus par la même passion des routes et des ailleurs hexagonaux. Deux vrais amis que l’absence, l’éloignement n’ont pas désunis et qui se reconnaissent d’un mot, d’un regard, d’une promenade.

Tous deux ont aujourd’hui mûri. Si Sacha, après quelques déboires sentimentaux, est seul, l’auto stoppeur vit avec Marie, sa compagne traductrice d’italien et Agustin, leur fils. Sacha sera reçu en ami et frère dans cette demeure agréable où l’on sait voir et entendre, lire et aimer aussi. 

Il retrouve là des traces de leur passé, la chaleur d’un foyer, découvre la région à la façon originale de l’auto stoppeur pour qui tout le territoire est toujours fait de veinules, artères et échangeurs…Et constate que son hôte a un souci… C’est que la maladie de s’en aller au hasard sur les routes de France n’a pas quitté cet ami retrouvé et si Sacha a évolué, lui ne peut y renoncer.

Inextinguible soif d’ailleurs

Etrange récit d’un délitement et d’une fidélité à ce que nous avons été que nous offre là Sylvain Prudhomme !
La France est visitée selon des axes routiers et des visages, les nouvelles de celui qui cherche à se perdre dans la géographie sont importantes puis deviennent rares et presqu’importunes, comme autant de rappels du vide qu’il n’a plus laissé au fil du temps. On veut l’oublier puisqu’il se veut toujours libre.

Ce livre peut surprendre. Par l’écriture déjà. Car on a souvent l’impression de lire des détails. Cependant, cela nous emporte. Du nettoyage d’un évier à des considérations très justes sur les écueils et fortunes de la traduction des textes littéraires. On appréciera le style, les phrases simples et claires…puis l’intertextualité, textes et musiques, cette façon de raconter. On comprend le personnage narrateur. On assiste avec lui à la naissance et disparition progressive de sentiments, de désirs. A la défaite d’un couple, à la déception d’un enfant qui se construit quand même… Sylvain Prudhomme continue à nous séduire…

Originale et assez fascinante cette balade en France, sur fond d’addiction l’errance. Galerie de portraits aussi…

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CUME PRIMA BONE FESTE James Stuart

  .1.
Per di siguru cume prima
Eju qui pregu bone feste
Cusi probiu cu ciô chi rima
Senza patene 'sse timpeste
Da più bassu sin'a in cima
Affannendune tante teste
A fin' ch'ell'un ci sia stima
Incu 'sse stundaccie funeste
Cume quelle di quaresima .
     .2.
Di veru quelle di NATALE
Per tutt'ognunu ma cu gioia
Un li ne fessinu gran' male
In 'ssu mentre dendu l'annoia
Chi li ne puderia vale
Pe' nun gode bè a soia
Si di fattu qualchi stivale
Tandu venessi d'un boia
Sinnô ancu d'un bernagale .

     .3.
In NATALE 'ssa festa santa
O! ch'ella ne possi bè pare
A tutti quelli ch'ell'inguanta
Cusi ne valghi per salute
Po' 'ssu prufittu chi si stanta
Tra di persone risulute
Cu 'ssa voglia dinu tamanta
Puru d'essene cunnisciute
Ind'e stonde di a chi vanta .
     .4.
Dop'a NATALE CABBU D'ANNU
Quessu magaru ne prufitti
A l'omi di 'ssu Mondu sanu
Di si pe' stànne sempr'arritti
Ma s'ell'unn'è che capivanu
Chi mancu n'ha li so' diritti
Si n'appigli quandu li danu
'Ssi bon' voti ind'i scritti
Or' quantunque chi ghjuveranu .
     .5.
Per CABBU D'ANNU chi ne vene
N'aghju per casu 'ssu rispettu
Di le so' pratighe sulenne
Ne seguitu lu suggettu
E nun patu micca catene
Pur' di sapè fà tantu nettu
Preghendune 'sse bon' nuvene
A tutt'ognunu in l'aspettu
Pe' cappià 'ssu male chi tene .
     .6.
CABBU D'ANNU francatimente
L'aspettanu tutti perciondi
Cu parechji fenduli sente
D'unn'esse più muribondi
Li digu bè di stànn'attente
Travalchendu nu 'ssi circondi
Si qualch'orecchje di märchente
Nun li fessi vene giocondi
Ni stàssi cu l'abbagliulente .
     .7.
A quelli ch'o cunnoscu puru
Incu voti ne vogliu dîlli
Cu bon' salute di siguru
Ne fussinu cusi sempr'elli
Indu 'ssi mesi ma sippuru
Tanti 'jorni fussinu belli
Si un tempu nemmancu duru
Nun venissi cu 'ssi sfragelli
Purtendu dinu l'oscuru .
     .8.
Per tutti l'amighi ch'o n'aghju
Li porghju cu tante salute
'Ssi voti cumu diceraghju
D'avènne stonde pur'astute
Cusi O! tandu più d'un paghju
Chi nun seranu bè minute
Dipoi 'ssu primu ghjennaghju
Po' 'sse 'jurnate tra 'sse lutte
Pe' francànne prestu l'antaghju .
     .9.
Di l'amighi e 'ssi parenti
Po' quill'altri nun mi scordu
Cu spera sippjenu attenti
E ogni volta sgualtri di più
Nu 'ssa vita senza turmenti
Franchi di l'impiastri sippuru
Chi d'affettu nu 'ssi mumenti
Pe' un straziànne cu disastru
Ne possinu campà cuntenti .

**  JAMES  STUART.    15 - 12 - 2019 . ** 
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I Quattru Misgi scrittu da Sandre è traduttu in corsu da Francis Beretti.

Marianne Laliman

Pè i più giovani lettori : I Quattru Misgi, un librettu bislingu, illustratu d’acquerelli è di disegni, scrittu da Sandre è traduttu in corsu da Francis Beretti.

Ci conta una sturietta carca di valori eculogichi è di sintimenti pusitivi, quella di misgi chì volenu salvà u so paese di Splendore trà mare è monti. Circhendu cum’elli puderianu curà u so universu chì s’indebulisce, i misgi scontranu persunagi simbulichi chì li danu e chjave pè rendeli a so forza è a so bellezza.

Cù parolle simplice, trasmette un messagiu di primura è di tenerezza pè a natura, scrivendu una forma di metafura di u nostru mondu, da sveglià e cuscienze è dì chì a suluzione di pettu à i periculi si truverà in i valori umani è u raportu d’amore à i so lochi.

Un’ idea pè i rigali di Natale.

I Quattru Misgi scrittu da Sandre è traduttu in corsu da Francis Beretti.

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E NOSTRE STONDE IN * SAN LURENZU * James Stuart

== E NOSTRE STONDE IN * SAN LURENZU * ==

.1.

In SAN LURENZU quante volte
Ci simu andati a piscà
Cu ‘sse maniccie o ‘sse stolte
Parechje truite pe’ manghjà
Chi quesse tandu belle cotte
Ghjeramu cuntenti d’assaghjà .
.2.
Car’ ARRIGU ti n’arricordi
Or’ tu dinu di tante stonde
Nu ‘ssu mentre nemmancu sordi
Inciuttati cusi nu l’onde
Quandu LURENZU pront’a l’orli
Cummandava cu mani monde .
.3.
Di siguru per noi lesti
Cu ‘ssa voce ch’o sentiamu
Senza firmàssi a l’arresti
E nostre mani circavanu
Prest’in l’acqua di quelli pozzi
‘Sse truite chi ci stavanu .
.4.
Pigliendune parechje cusi
Nun si ne patia stanchezza
Chi sempre cu ‘ssu fiatu di si
S’o n’appigliavamu cu vitezza
Da zitelli pudiamu dî
Cumu si gode d’allegrezza .
.5.
D’avè gosu in zitellina
Oghje quantunque mi n’ammentu
Chi for’ di qualchi medicina
Ci francavamu di spaventu
Quandu di fattu per ruina
Patiamu nu ‘ssu mumentu .
.6.
A l’eplica ogni stagione
O! probiu quanti ch’o n’eramu
Noi altri tra tante persone
Per di veru chi curriamu
Nu ‘ssi chjassi a capulone
Cu ‘ssu laziu ch’o n’aviamu .
.7.
Car’ amighi sta vita corre
Ci ne porghje parechji guai
Per suspiri senza succorre
E ‘ssa speränza manc’assai
Tra ‘ssu Mundacciu ch’unn’ha core
S’ellu si strazia più che mai .
.8.
Ci n’era puru quella volta
Ma tanta ‘jente in paese
In vita cusi bè disciolta
D’approntu sempre cu difese
Nu SAN LURENZU a l’accolta
Pe’ paràssine nu ‘sse stese .
.9.
Avà perciondi chi sô vecchju
Magaru sempre ci ne pensu
Chi fighjendumi nu ‘ssu specchju
Nun stô più di listessu sensu
Prestu di si seraghju crecchju
Po’ luntanu di SAN LURENZU .

.
** JAMES STUART . 28 – 11 – 2019 . **

.

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Mon fredo de Marie Cristiani Editeur : Arcane 17,

de Marie Cristiani
Editeur : Arcane 17, 120 pages

Aimer et lutter au-delà de la mort

« Un élu, c’est un homme que le doigt de Dieu coince contre un mur »

Jean-Paul Sartre, Le Diable et le Bon Dieu

On ne présente plus France Bloch ; ou plutôt ne devrait-on plus avoir à la « présenter » :Grande scientifique, résistante, communiste et juive. Et assassinée par les allemands en février 1943, parce que communiste, juive et résistante !

Et pourtant, l’oubli… Mais contre l’oubli, par bonheur, quelquefois le destin ouvre l’Histoire à une âme passionnée par le don d’une trace miraculeuse, comme le fut ici la découverte d’une simple lettre : Cette dernière lettre de France à Frédo, son amour, avant leur mort, « une lettre d’amour que son destinataire n’avait jamais reçue ».

C’est de cette découverte et de cette passion qu’est fait le livre de Marie Cristiani, de cette curiosité fascinée et fascinante d’une écrivaine – donc de celle-là qui sait réinventer un monde enfoui -, pour une histoire d’amour et de guerre, une histoire d’amour dans la guerre, exhumée de l’oubli.  France et Frédo, de lieux et de milieux si éloignés n’auraient jamais dû se rencontrer. Mais… l’Histoire !

 L’autrice a su, rêvant entre les traces laissées au passage du temps et des croisements de l’histoire, des temps et littéraires et politiques de l’époque, faire revivre France Bloch, dans son enfance au sein d’un milieu intellectuel, comme la figure miraculeuse de la jeune fille croisant Copeau ou Aragon…comme si elle ne savait pas l’histoire en marche. Mais  peut-être ce temps n’était-il qu’une préparation à  un destin exceptionnel.. Et l’amour de France et Frédo deviendra le centre du monde.

En magnifiant cet amour-là, la passion de cette enfant intimement mêlée à son destin politique, son devoir et son amour, qui ne peuvent se séparer, Marie Cristiani fait respirer la figure magnifique d’une femme, entre la volonté et le chagrin, entre la lutte et la douleur de la séparation, indescriptibles, inévitables.

Parce que France a aimé un homme et son combat. Parce qu’il y a des temps où l’Histoire emporte les êtres qui se croient dans l’inconséquence et le somme de choisir. France a choisi.

Elle fut cette « petite chimiste toute frêle qui armait les patriotes ». Elle fut cette amoureuse d’un temps trop court, mais d’un amour si fort qu’il a fait exploser le temps.

Marie Cristiani se laisse contaminer elle-même de tout son cœur par la vie de cette jeune fille qu’elle sait voir, à laquelle elle parle comme à une sœur disparue, Elle  se prend à cette histoire qui, d’abord, n’est peut-être pas la sienne, mais se donne le devoir de la faire sienne en l’écrivant, en la faisant revivre.

Grâce également à la magnifique postface de Danielle Risterucci-Roudnicky, le lecteur pourra retrouver l’ivresse des traces qui nourrirent ce récit, des sources où puiser l’intention de parler de ces vies-là.

Mais ce qui nous emporte d’abord est le rêve de celle qui, devant ces traces, se met à rêver et reconstruire ces destins fragmentés. Ecrire, c’est se métamorphoser. L’autrice, ici, se prend elle-même de tout son cœur à cette histoire qui, d’abord, n’est peut-être pas la sienne, mais qui lui intime le devoir de la faire sienne en l’écrivant, en la faisant revivre. Et par là, elle nous rappelle intensément que cette histoire est toujours la nôtre. Et là nous parlent ces restitutions terribles des fiches de cette police qui traquait les communistes. De quoi sommes-nous vraiment à l’abri, encore aujourd’hui ?

Il faut lire ce livre, absolument. Pour aimer ces êtres exceptionnels dans leur histoire exceptionnelle. Et pour ne pas oublier ; ne pas oublier que les noms des femmes et des hommes fusillé.e.s, pendu.es, assassiné.e.s pour cette France qui est notre France ne sont pas que des noms, mais furent des êtres de chair qui avaient choisi pour quel pays se battre, comme le répétait France : «  se battre, et encore se battre pour être libre, plutôt mourir debout que de vivre à genoux ».

Sophie Demichel-Borghetti

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L’Infante ensevelie, Anna Maria Ortese « Actes Sud/un endroit où aller ».

par Sylvestre Rossi

Par les temps qui courent, si sourds à la grande littérature, il est heureux de pouvoir se plonger dans l’univers onirique d’Anna Maria Ortese. Son art d’un raffinement singulier, semble composé sous les auspices hardis du dieu Pan, sensuel et effrayant, les princes charmants y sont squelettiques, et parfois l’amant est Dieu le père, puissant et triste. Si on a la larme facile, mieux vaut avant de s’aventurer dans son monde fantasque se munir d’un paquet de mouchoirs jetables.
La musicalité de son écriture est avant tout érotique, toute de ressenti, mais sans bruit de piston, pas porno, pas rock. Ecoutons-là :
« Passion était le nom de ce personnage incroyable, populaire comme la misère, sympathique comme l’oisiveté, dangereux comme la rhétorique, et pourtant capable de consolation, et presque aussi léger et ineffable que la lune. C’est à ce personnage illusoire et poignant, qui apparaissait et disparaissait, qui était partout et de nulle part, et dont le nom n’était tu que parce que sa puissance était inscrite partout, que cette ville, décapitée de toute pensée ou semblant d’ordre mental, devait sa beauté morbide et hallucinante »

Difficile d’être aimée d’une époque qui préfère à un univers unique, issu de l’imagination d’un grand artiste, une prose édifiante, digne des pages « rebonds » ou « débats » d’un quelconque organe centralisateur.

Anna Maria Ortese se fait connaître très tôt, à vingt-trois ans à peine, avec « Angelici dolori » (douleurs angéliques), mais elle est présentée d’emblée comme un cas clinique. Et assez rapidement les italiens, charmés d’abord puis décontenancés, se retournent contre elle. La gloire est aussitôt suivie de disgrâce. Le peuple italien est un des peuples les plus réalistes du monde. Et Anna Maria Ortese n’entend pas le réalisme. Peut-être même le déteste-t-elle. Dans ses écrits, les morts reviennent nous regarder avec douceur, et tout ce qui existe possède une âme, jusqu’aux animaux. « Les animaux sont comme des rêves », nous confie-t-elle étrangement.

La muflerie de ses compatriotes est en marche, elle ne s’atténuera que bien des années plus tard, lorsqu’il sera devenu dérisoire et surtout irréaliste de nier l’exceptionnelle qualité de son œuvre. Elle gagne contre les siens, mais ne sera jamais riche.
Anna Maria Ortese ne reconnait pas la philosophie, pas seulement ses nombreux avatars que Tchékhov qualifiait de « philosophaïellerie », mais la philosophie elle-même qu’elle considère comme une discipline seconde, ne pouvant par nature se hisser au niveau d’un Art.

Elle ne s’est jamais mariée, seule et libre comme un chat. Je ne peux donner la vie à personne, assène-t-elle, ni l’enlever.
Née dans une famille modeste, sa jeune existence est une suite de déménagements, à cause des diverses affectations de son père qui était militaire. Adulte, elle continuera l’errance, Naples, Rome, Venise. En 1978, elle pose ses valises à Rapallo, non loin de Gènes, où elle vivra jusqu’à sa mort en 1998. On lui décernera le prix Elsa-Morante en 1988.

Anna Maria Ortese quitte l’école à quatorze ans, cela ne l’intéresse pas, mais elle lit, y compris en français, langue qu’elle apprend toute seule, comme l’espagnol. Il n’y a rien qu’un être ne puisse faire de son propre chef. Enfant, elle est toujours seule, sans argent pour rien, pas même pour des vêtements, mais de vieux livres trainent chez elle, avec un piano.

Elle décide de devenir professeur de piano. Mais l’année de ses dix-huit ans, un de ses frères meurt en mer. Elle cesse immédiatement le piano, et se met à sa machine à écrire, elle deviendra écrivain. Elle écrit beaucoup de textes courts, publiés d’abord dans des revues et des journaux, puis rassemblés en recueils.

Pour elle, le monde est une apparition. Je ne me sens pas fille de cette terre, nous dit-elle, j’ai trop le sens de l’illimité, le seul bonheur finalement, c’est d’être jeune, et quand on écrit on est jeune.
Anna Maria Ortese sera toujours un écrivain dérangeant, cet usage constant de la bizarrerie et de l’abstraction, dans un pays qui n’aime guère cela, a valu à ses onze livres un étrange destin : des attaques et des polémiques d’une grande violence, puis sur le tard la redécouverte de sa langue, enfin célébrée pour sa pureté et son éclat.

Le titre d’un de ses ouvrages « L’Infante ensevelie », qui est aussi le titre d’une nouvelle qui le compose, selon une tradition propre aux recueils de nouvelles, évoque pour moi avec mélancolie la personnalité même d’Anna Maria Ortese, dont l’œuvre est fortement marqué de son amour pour Naples, la plus hispanique des villes italiennes, éternellement humiliée et oppressée par les dominations étrangères, d’où sa forte identité si originale.
Naples, ville des déshérités, de la promiscuité et de la superstition, où fut inventée dès le XIIème siècle le théâtre de rue, la farce de la vie.

• L’œuvre d’Anna Maria Ortese est publiée en France chez « Actes Sud/un endroit où aller ».

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Néandertal, Homo sapiens et moi

par Pierre Lieutaud (Nouvelle)

-Bienvenue, frères humains dans l’assistance totale et permanente.
Voilà ce qu’il avait envie de dire. Pour attirer l’attention. Après, il ajouterait : Nous sommes devenus lisses et nous glissons avec les jours qui passent comme des savonnettes au fond d’une baignoire.
Une comparaison comme une autre, pensait-il. Imagée, quand même… Que les hommes sans boussole ressemblent à des savonnettes livrées aux parois de fonte émaillée ou de résine moulée d’une baignoire lui semblait pourtant décrire parfaitement la situation.

Personne ne l’écouterait. Peut être était-il trop tard. Gavés, épargnés de tout, entrés en déliquescence dans un enfer de facilité, de monotonie, d’immobilité à l’allure de paradis, ils suivaient aveuglément ce que décidait l’attirail numérique qui surplombait leurs vies. Il parlait du bonheur, de la fin des servitudes, de liberté, de temps laissé aux hommes pour autre chose…Mais quoi ? Lui, il avait fait le tour du monde, admiré les grandes cataractes, les fleuves boueux si larges qu’ils semblent des mers, atteint les sommets enneigés de tous les continents dans des téléphériques au confort moelleux, traversé les déserts et les marécages, les mers intérieures et les océans, arpenté les ruelles sans fin des bidonvilles autour des mégapoles… Et il était retourné chez lui, au milieu des automatismes qui s’en donnaient à cœur joie, tamisaient la lumière, entrebâillaient les fenêtres, allumaient la radio sitôt qu’il levait le petit doigt… D’un souffle, d’un regard, d’une mimique, il déclenchait les procédures de la vie qui se déroulait, feutrée, économe de voix, d’énergie, de temps, désertée par les cris, les rires, les larmes et les pleurs. Une douce musique le berçait, les stores se levaient, la porte s’ouvrait, le micro onde sonnait, un café fumant attendait…


Pour qu’ils le laissent tranquille et l’oublient un moment, il devait rester couché dans l’obscurité, sans bouger, presque sans respirer…Et sans penser aussi, parce que la dernière innovation, l’analyseur de pensées et d’émotions, un boitier rond, plat et blanc, étudiait le fonctionnement de son cerveau, savait ses désirs cachés, ses angoisses et ses espoirs, surveillait mon rythme de sommeil, discernait le moment ou il avait récupéré de la journée précédente et le réveillait, entouré de lumières pastel venues du plafond de sa chambre. En principe, il était libre. Mais sitôt qu’il pensait, les kyrielles informatiques se mettent en marche pour le conduire où il est légal, moral, et autorisé d’aller. En fait, où ils voulaient.

Un projet ? Oui, il en a un. Résister. Remonter le temps, se souvenir, redevenir humain et tout recommencer…
Projet non programmé dans les algorithmes, annonce l’analyseur. Il est sorti des clous. Il a quitté le chemin obligé. Il fait l’école buissonnière du monde numérique. Alors arrivent l’avertissement puis le blâme et la punition. Tous les systèmes se déconnectent de lui. Silence numérique total, complet, assourdissant. Impossible de quitter son appartement, il n’y a plus de clef. Comment se nourrir, le frigo est verrouillé, le micro-onde aussi. Comment communiquer, tous les réseaux répondent occupé. Comment voir le ciel, les vitres de ses fenêtres sont devenues opaques.
Au départ, il reçoit des messages polis de réprimande (« L’étude de vos données mettent en évidence un non respect trop important de réponses aux consignes donnés. En relation probable avec une erreur de compréhension de votre part, Veuillez corriger. Merci »). Puis sont venues les intimidations (« Votre comportement reste anormal. Les sanctions prévues à cet effet vous seront appliquées si vous poursuivez »). Et enfin les sanctions (« Vous êtes déconnecté de l’assistance de vie. La reprise du flux ne se fera qu’après réception d’un message d’excuse et un engagement de votre part de ne pas récidiver »).
Il en est là. Ils ne recevront jamais le message qu’ils attendent. Pour eux, il n’existe plus, ils ont même déconnecté les cameras de surveillance. Une chance. Big data est bien malin, il sait tout de tout, mais le petit crayon noir et le carnet à spirales au fond du tiroir, il n’est pas au courant. Des vieilles choses inutiles, obsolètes, des reliquats du monde d’avant…Qui aurait pensé à utiliser un crayon, du papier pour s’exprimer ? Il n’a pas le choix, sinon, comme les autres, il aurait jeté ces reliques dans une poubelle. Pas numérique, une vraie.


Il attend, seul, avec quelques morceaux de pain et une bouteille d’eau tiède, enfermé dans la pièce où la climatisation a été coupée. La régression complète. C’est ce qu’il cherchait. Le retour à l’âge d’homme. Il est un homo sapiens des savanes africaines, un néandertalien perdu dans les forêts, un humain coupé des sources de vie, du soleil, de la terre qui manque sous ses pieds.
Alors, tant qu’il le pourra, qu’il lui restera du pain et de l’eau, il écrira chaque jour sur les pages du carnet, l’histoire-testament d’un habitant de la terre redevenu homme…Pour se rappeler et tracer une route nouvelle aux naufragés du numérique qui l’entourent.

Premier jour.
Mettre les souvenirs en ordre…
J’étais un petit enfant et ma mère m’aimait. Notre maison ouvrait sur un jardin de fleurs multicolores aux parfums envoutants. Deux grands arbres ombrageaient la prairie où des paons majestueux faisaient la roue. Des milliers de moineaux, invisibles dans les feuillages, faisaient le soir un grand tintamarre pendant que dans le ciel sifflaient les hirondelles. Elles construisaient leurs nids de boues séchées et de brindilles sous les poutres du garage. J’étais heureux. Toutes les parties de mon petit monde s’imbriquaient en douceur. Souvenirs paradiso ? Maquillage du temps ? Dans ma mémoire, il n’y a pourtant ni noirceur, ni regret. Je ne vois que ciel bleu, flocons de neige, soleil d’été, libellules et chants d’oiseaux. M’a-t-on épargné les grandes tristesses, ces vagues mortes au gout d’algues pourries et de vent du nord ? A-t-on allumé des vieux soleils disparus à mes matins d’enfance ? Je ne le saurai jamais.

Deuxième jour.
Les souvenirs coulent comme une source claire. Il lui reste du pain…
L’école, une ruche bourdonnante où je cherchais tant bien que mal ma place. Ma mère m’aimait toujours. Le soir en famille nous écoutions la radio. Le monde soufflait son haleine dans les vibrations des hauts parleurs. Un monde incompréhensible, disproportionné, conquérant, grandiloquent. Et moi, je grandissais, sans le vouloir, sans savoir pourquoi. Le bruit du vent, le bruissement de l’eau, le chant des grillons, le sifflement des bicyclettes et le ronflement des autos qui passaient sur le chemin, s’amplifiaient dans ma tête, j’étais au centre d’un monde d’où arrivaient, de toutes parts des odeurs de fleurs, de fraicheur des feuilles couvertes de rosée, de fadeur des mousses endormies, de chaleur profonde des terres d’argile craquelées par l’été. L’humus des sous bois était chargé de senteurs de feuilles mortes, de glands de chêne écrasés, de vieilles violettes, de champignons pourris, le parfum acidulé des granits pailletés plongés dans l’eau glacée des torrents me faisait rêver. Je captais le monde entier avec une acuité qui me semble aujourd’hui par les hommes perdue. Tous mes sens exacerbés faisaient de moi un enfant animal qui ressentait les lumières, les odeurs, les bruits d’un monde qui s’ouvrait avec la générosité, l’indifférence tranquille, et le mystère profond dont je cherchais l’origine. J’étais enfant de cœur de l’église du village. Le vieux curé, revêtu d’étoles et de dentelles, se prosternait devant l’autel en implorant un Dieu que je ne voyais ni dans son tabernacle, ni dans la sacristie après la messe où la douceur lourde du vieil encensoir, la moisissure sucrée des habits liturgiques couchés dans de longs tiroirs, la poussière acre des tapis éclairés par la lueur violine et rose des vitraux me racontaient des histoires de cavernes endormies, de sorciers fatigués, et de vieilles reliques…
Longtemps après, je me suis dit que si Dieu existait, il devait être là, dans ce vestiaire endormi, au milieu d’ornements inutiles, de burettes vides, de fripes moisies, à l’image du monde…

Troisième jour.
Un kaléidoscope tourne dans sa tête. Il ne sait pas le temps qu’il fait dehors. Aucun bruit…
J’étais grand, les paons avaient fermés leurs roues, les arbres avaient grandis, eux aussi. Il y avait moins de moineaux, moins d’hirondelles, la télévision était posée au milieu du séjour. Sous mes yeux, des gens bardés de diplômes, de certitudes et de suffisance trônaient derrière de grands bureaux, expliquaient les raisons de ce qu’était devenu le monde, donnaient des conseils répétés qui remplissaient nos têtes. Et entre leurs interventions, la publicité nous montrait des machines modernes et indispensables. D’ailleurs, la voisine en avait déjà acheté une. Le temps pressait. On nous traçait un chemin au milieu des hirondelles et des moineaux.

Quatrième jour.
Il compte les tranches de pain qui restent. Quatre…
Tu es un homme, maintenant. Un message qui m’effrayait : ces voix doucereuses et admiratives me disaient que l’enfance était finie, que le temps était venu de prendre le témoin de l’âge adulte. Quand je me regardais dans une glace, je ne me reconnaissais plus. Ce type dans le miroir, je savais bien que c’était moi, quand je levais le bras, il faisait pareil, quand je souriais, aussi. Ce grand corps était ma défense, ma muraille, ma citadelle et au fond de cette grande carcasse s’était réfugié l’enfant que j’étais. J’y avais fais mon nid, comme les hirondelles sous les poutres du garage. Entre mon enveloppe trop grande et ce moi recroquevillé résonnaient les clameurs de la société où se plongeait ce pauvre Don Quichotte dégingandé. Etudes supérieures, noyé dans un monde qui s’organisait pour être celui que la télévision disait. Quelques guerres queue de cyclone pour écraser les réticents lointains et la route droite se poursuivait. Don Quichotte suivait le charroi du monde, se pliant tant bien que mal à ses injonctions. L’aimerais-je un jour ? Ma mère me manquait. Je regrettais mes moineaux et mes hirondelles. Quelques merles citadins poussiéreux, apprivoisés par les hommes venaient picorer dans mes mains. Un désespoir. Eux aussi suivaient la route.

Cinquième jour.
Un quignon de pain et un fond de bouteille d’eau et c’est tout. Il n’ira pas bien loin.
Le progrès se poursuivait. Qu’on devait suivre. La troïka de bazar était à l’œuvre : les industriels s’emparaient des découvertes scientifiques, la finance en voyait les gains à venir, les sociologues en décrivaient l’intérêt pour les populations. Ils parlaient de bonheur. Et nous voilà tous convaincus, remerciant cette kyrielle de nous avoir donné un moyen d’être heureux, un instrument de joie de vivre…Le pouvoir numérique était là pour diffuser et imposer ce qui allait changer un monde qui n’en demandait pas tant. La publicité était partout, nous étions identifiés, soupesés, évalués, testés. Certains pouvaient rapporter gros, d’autres, résidus du vieux monde, résistaient. Et toujours des hommes suffisants et porteurs de solutions obligées péroraient derrière leurs bureaux. Ma mère ne pouvait plus m’aimer, elle était morte. Je me sentais seul et étranger au monde où je vivais. Don Quichotte, mon double avait du mal à trouver sa place. Il me ressemblait tant !

Sixième jour.
Il racle les miettes et le croute du pain sur la toile cirée. Il a soif. Peut être le dernier jour. Ou l’avant dernier…
L’écrasement se poursuivait…Je pensais à ma mère, mes hirondelles et mes moineaux. Le monde était connecté de toutes parts. Comme des nuées de moucherons, les données complètes sur tous les êtes humains scintillaient sur les écrans des maitres du monde, passaient d’un Cloud à l’autre, dévorant l’énergie, ne changeant rien à rien. Si nombreuses et banales, si détaillées qu’elles étaient ridicules, si inutiles qu’un jour viendrait où on effacerait tout ça, ce thesaurus de pacotille, comme une institutrice efface le tableau noir avec son éponge, pour revenir à l’humanité ordinaire, avec des circuits courts d’homme à homme, d’homme à femme, de père, de mère à enfant, bien plus efficace et vrai. C’est ce que je pense et c’est pour ça que je suis puni, condamné sans violence, dans le silence numérique autour de moi.

Septième noir.
Plus rien à manger et à boire. Il est condamné parce qu’il résiste encore…
Neandertal et Homo sapiens tournent dans mon corps, mon cerveau. Ils cherchent une issue. Je leur fais confiance, s’ils n’avaient pas été là pour assurer la survie de l’humanité, je n’existerais pas. Leurs cerveaux rudimentaires, leurs raisonnements reflexes et à courte vue vont à l’essentiel. Sauver leur peau, la mienne. Ils pensent que je suis enfermé dans une grotte, qu’un éboulement m’empêche de sortir. L’image de la sacristie revient. Je vais les écouter. D’abord, chercher une faille par où entre l’air du dehors. Je fais le tour de la grande pièce, je m’approche des baies vitrées opacifiées. Une ouïe d’aération laisse passer la brise.

Neandertal me dit qu’il y a là une fragilité, et qu’en creusant on peut élargir la faille. Mais là, il ya une baie vitrée et c’est tout. Vas-y, casse cet obstacle, me répète homo sapiens. Il a raison. J’ai pulvérisé le triple vitrage avec la statue de l’entrée, je vois le ciel, le jour, les arbres et les fleurs. Je sors, et maintenant je marche, au milieu de la foule qui ne sait pas. Nous sommes trois, Neandertal, Homo sapiens et moi, et nous vaincrons la bête…

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Bonghjornu, puesia

U Sallichju

Bonghjornu,

Arriccamà un pezzucciu
D’una stofa lacerata
O piantà un arburucciu
In a terra marturiata

Pone l’inchjostru schjaritu
Nant’à un incalcu neru
Vede ch’ellu ùn hè svanitu
U to impegnu sinceru

Caccià e cavezze lene
Di e facce azzittate
E spiccicà e catene
Di le mani aggrunchjate

Quant’ellu pò fà un omu
Pè un avvene sebbiatu
D’un carratteru indomu
Porta celu spurgulatu

Rialzà ogni petruccia
E accuncià un casellu
Zuccà indè issa casuccia
U castagnu d’un purtellu

Cum’è le crine sudate
A chì vince u so pane
Isse strazie ùn sò rubate
S’arrizzanu ogni mane

Inventà per l’altra leva
U rinnovu operaghju
Avè sempre ‘nu l’idea
D’esse ghjustu un vercaghju

Quant’ellu pò fà un omu
Pè un avvene sebbiatu
D’un carratteru indomu
Porta celu spurgulatu

Sbanì ogni gustu aspru
D’una lingua minacciosa
Chì ci porta à u disastru
Ch’ella sia vergugnosa

Un serà u vigliaccone
Chì tomba per dui soldi
Neppuru u lazarone
A furà si scarpi novi

Circheme di mantene lu
U pugnu strittu pisatu
Cum’ellu facia ellu
Capu à capu indiatu

Quant’ellu pò fà un omu
Pè un avvene sebbiatu
D’un carratteru indomu
Porta celu spurgulatu

                               c
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PER GHJUVAN’ LUCCA LUCIANI …………………………………

==Ghjacumu Stuart 

           .1.
      Cu ‘ssu spiccu San Lurenzincu
      Mi n’appigliu qui da BASTIA
      Di si per l’omu niulincu
      Imbramatu di puesia
      Chi li ne porghju sti filari    
      Tutti quanti lindi e pari .
           .2.
      Per caggione ma cume prima
      Tengu contu di l’armunia
      Fendula corre incu rima
      Senza strappàssi una cria
      Quandu parechje strufulate
      Parenu puru bè stagliate .
           .3.
      Ver’ di Babbone cu sumiglia
      Di a Musa ne vo a latu
      Po’ cu l’embiu chi nun scumpiglia
      M’inzirmu tant’aggalabatu
      Rispettendu magaru l’ärte
      Pien’ di splendore ogni pärte .
           .4.
      Nu stu Corsu di naturale
      Possu cumpone ma perciondi
      Un bonu versu chi più vale
      Cu parulle di ‘ssi circondi
      Pe’ tuccà l’änima d’ognunu
      S’ell’unn’è di stintu caprunu .
           .5.
      Sta Lingua Corsa ch’o prategu
      Cu i mei l’aghj’amparata
      Nemmanc’avale nun a negu
      Pront’e lestu per l’impicciata
      Tramez’a tutti cu bon’ gärbu
      Cusi sempre di più cu nerbu .
           .6.
      Quante volte nu a miô vita
      Incu l’estru mi sô sfugatu
      O! cu piäcè sinnô per lita
      Cu ‘ssa Musa sippur’a latu
      Pe’ indittà in puesia
      Ciô ch’o pensu cu qualchissia .
           .7.
      L’indule probiu di famiglia           
      Di paru cu me corre dinu
      S’ell’un ne va cu strapp’e piglia
      Quantunque destu in caminu
      Ne facciu sente ‘sse canzone
      Chi di siguru sô cumpone .
           .8.
      Secondu ogni crcunstänza
      Impennu prestu cu manera
      Passiunatu po’ per pacienza
      Lasciu corre ‘ssa strampalera
      Incu ghjustezza chi più vogu
      Tante volte per ogni logu .
           .9.
      Figliulinu di SANDULETTA
      Di ‘ssu TRIBBIU in SAN LURENZU
      ‘Ssa puesia benedetta
      A sfug’anch’eju cume nënzu
      Bon’ puetu tra ‘ssi catagni
      O! GHJUVAN’ LUCCA LUCIANI .

   

                 

                    *********

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Nouvelles § Histoires courtes de Pierre Lieutaud

Il faut lire sans tarder ILLUSIONS, Nouvelles § Histoires courtes de Pierre LIEUTAUD.

par Françoise Bastien

Quatorze courts récits nous conduisent dans des territoires singuliers, de la Pologne à Israël en passant par l’Espagne, Cordoue ou Florence, par des lieux non identifiés et pourtant familiers.

Dans une langue superbe, l’auteur visite avec la sensibilité qu’on lui connait les thèmes de la mère, de l’exode, de la guerre, de la vieillesse, de la mort, mêlant subtilement le réel et l’imaginaire. Chaque histoire est vraie et pourrait être fausse ; chaque récit est inventé mais il s’inscrit pourtant dans le réel. Cette porosité entre l’illusion et la vie traverse toutes ces nouvelles.

C’est toute l’absurdité de l’action humaine qui se joue : la sentinelle qui garde seul une plage où débarque une foule de soldats ennemis, un émigré qui tente d’échapper à la surveillance d’un fonctionnaire décérébré d’un pays totalitaire, ou encore une intervention divine qui favorise la fuite vers la terre promise ou épargne la ville d’un bombardement programmé.

La sauvagerie du monde, c’est par l’imaginaire que Pierre Lieutaud s’en émancipe, en donnant vie à des figurines ou en animant les femmes d’un tableau des Offices apportant chaque nuit au peintre des ballots de ciel bleu pour colorer leur iris.

Nous voguons dans l’imaginaire et la poésie au chevet de la tragédie. A chaque page, on mesure l’absurdité du monde et la souffrance des hommes. Et pourtant, c’est sur la terre qui est parfois si jolie que l’auteur arrime chacun de ses récits. C’est dans un paysage lumineux ou hostile, sombre ou coloré mais toujours vivant que les histoires se déploient. Parce-que vous l’aurez compris, l’auteur nous donne aussi à lire des tableaux et à entendre le chant de la nature.

Il paraît que les médecins sont devenus davantage des techniciens du corps. Il fût un temps pas si lointain où l’on faisait ses humanités pour soigner les hommes. Pour notre plus grand bonheur, Pierre Lieutaud est de ceux-là.

Françoise Bastien

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La chaleur, de Victor Jestin

Flammarion 2019

Proposition de lecture de MF Bereni Canazzi

Ce livre assez court , publié chez Flammarion, est le premier roman d’un jeune homme qui propose une curieuse affaire de crime-suicide dans un camping des Landes, en plein été , quand tout semble endormi car écrasé par la canicule , et que tout en même temps peut basculer…

Des qualités dans cette fiction ; l’association intéressante des thèmes de l’amour et de la mort, du désir, imbriqués sous le soleil, des portraits d’êtres plombés par l’autre, par les autres.

La chaleur rend passif et coupable : on songe à L’Etranger de Camus quand, parce qu’il fait si chaud et qu’il ne sait pas s’il doit réagir, le narrateur , un grand adolescent qui ne trouve pas sa place, regarde mourir sous ses yeux un copain qui s’étrangle (volontairement ) avec les cordes d’un jeu de plein air.

Comment continuer à vivre avec cette image de sa propre impuissance ? Et pire, comment s’expliquer et expliquer que , sans doute par culpabilité , on a trainé le corps jusqu’à la plage, qu’on a creusé et qu’on l’a dissimulé ? 

De ce moment au départ du camping, qui dure autant que dans la tragédie, un jour, le narrateur et le lecteur attendent que le cadavre soit découvert, avec appréhension : comment pourrait-il en être autrement ? Comment un corps s’abimerait il dans le sable sur une plage sans que rien n’en soit perçu par les hordes de touristes ?! C’est un peu là que Victor Jestin me surprend : d’abord, comment à 17 ans creuse t on un trou assez grand pour cacher un cadavre qu’on vient de trainer ? Comment se peut il que personne ne sente rien , ne devine rien le lendemain  ? 

Le personnage de ce livre est un étranger d’aujourd’hui ; l’auteur, lui , traduit bien, de façon crue parfois, le peu des forces qui peuvent encore mouvoir et émouvoir ceux qui cherchent un sens à leur solitude. 

Recommandé, donc 

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Corsi-Americani. de Jean-Dominique Bertoni

une proposition de Janine Vittori

Le cinéma Le Fogata de Lisula (Ile Rousse) vient de présenter en avant-première, Corsi-Americani, l’excellent documentaire d’un jeune calvais très prometteur, Jean Dominique Bertoni.

Le film suit le parcours de trois insulaires qui ont décidé de partir, d’abandonner pour un temps leurs attaches familiales, afin de vivre leur rêve américain. Julie et Cédric sont des enfants de Balagne comme le réalisateur. Ghjuvan Micaelu , originaire du Cap-Corse, est lié lui aussi à Calvi ,et donc tourné vers la mer et  le voyage. Leur formation, leur profession, contenaient en germe le désir de découverte, l’envie de liberté et le goût du défi. Une pâtissière, un musicien, un scientifique. Dans ces métiers il faut fuir la routine, quitter les chemins trop balisés et inventer chaque jour. 

Le documentaire nous les présente dans ce nouveau monde américain. La joie de Julie éclaire l’écran. Jean-Dominique Bertoni fait éclater son sourire sur l’image. Il nous la montre dans le restaurant de Palm Beach, tout en concentration, penchée sur les gâteaux qu’elle réalise comme des oeuvres d’art, et il s’attarde sur son visage que la  passion de la création illumine. 

Même bonheur chez Cédric, même si la maturité lui permet de ressentir les difficultés de l’exil. Il mesure les empêchements que présente la nouvelle vie : l’impossibilité de se faire vraiment des amis dans ce pays tourné exclusivement vers le travail, les façons de vivre si différentes de l’ancien monde. Mais pour lui l’expérience est passionnante . Dans le domaine de la musique, qui est le sien, ce qui prime, c’est la possibilité d’apprendre et de se renouveler.

Ghjuvan Micaelu est aussi ouvert à la nouveauté. Il est à la fois  explorateur des sciences et du grand pays qu’il sillonne. Nous le voyons tenter, essayer. Quand il monte sur la scène pour présenter, en anglais, son projet, le jeune cinéaste le filme de dos. Il s’attarde sur ce blouson en cuir qui le fait ressembler à un pionnier prêt à vaincre tous les obstacles. Une vraie image de cinéma.

Le documentaire inscrit la réflexion dans le déroulement du film. Il donne la parole au Directeur du Musée de Bastia , Sylvain Gregori , ainsi qu’au descendant de Pierre-Marie Nicrosi, Paul Saladini.

Le cinéaste enregistre ainsi l’itinéraire des jeunes gens d’aujourd’hui dans la tradition séculaire des migrations qu’a connues la Corse. Le chemin de ces jeunes corses dépasse leur destin individuel et rejoint l’Histoire. Tout le talent de Jean-Dominique Bertoni réside dans la capacité de relier ses héros à l’histoire de leur île sans faire de grands discours. Ainsi tout est subtil dans son film. 

 Jean-Dominique Bertoni sait aussi magnifier les espaces dans lesquels se déroule le documentaire . Il capture les images somptueuses des paysages urbains américains et leur associe celles, grandioses, des côtes tourmentées du Cap-Corse. Il embarque alors le spectateur dans un voyage féerique.

Corsi-Americani sera programmé très bientôt sur Via -Stella. Il faut le regarder.

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La maison, d’Emma Becker

Flammarion 2019

Par MF Bereni Canazzi

Assurément bien écrit et intelligent, ce livre à la première personne et présenté comme autobiographique a tout pour interpeller ; son auteur, qui a été et cela est sensible étudiante en littérature à Paris, a vécu deux ans à La maison, lieu de plaisir , à Berlin, en Allemagne, là où des femmes, jeunes ou moins jeunes, plus ou moins belles, de toutes nationalités, ont proposé leur corps contre une certaine aisance financière et l’affirmation d’un pouvoir sur les clients…

« Il n’est pas besoin, pour se prostituer, d’être acculée par la misère ou complètement cinglée, ou sexuellement hystérique ou affectivement démunie. Il suffit simplement d’en avoir assez de trimer pour n’acheter que le strict nécessaire.« 

Y a t-elle été contrainte ? non . Elle a juste choisi de gagner davantage d’argent, de travailler aux heures qui lui conviennent, de découvrir cet univers d’odeurs et de couleurs, là où le désir rythme les affaires. L’odorat est très sollicité, ce qui souvent serait jugé sale, répugnant, devient avec ses mots, naturel, authentique, excitant

C’est ici une autre face de la prostitution qui est révélée, d’abord lucrative, libératrice, marginale, puis fraternelle et puissante. Mais l’auteur ne cachera pas que bien souvent, trop, ailleurs que dans ces endroits bien pensés et accueillants, les personnes sont peu respectées, maltraitées, humiliées, battues…

Et cela ne s’arrête pas aux prostituées puisque se demandant à un moment donné depuis quand elle fait cette activité, elle écrit que bien des situations amoureuses non considérées comme avilissantes le sont bien davantage, qu’il y a bien longtemps qu’elle la pratique alors, comme des millions de femmes de par le monde qui ont un intérêt à satisfaire dans la relation, en schématisant on pourrait écrire envie d’un sac, envie d’être riche, d’être épousée, de dominer…

Le point de vue est original ; ce n’est pas une pauvre jeune fille désespérée qui vend ses charmes ou une mère de famille dans le besoin. La fonction de proxénète telle que présentée habituellement qui frappe et n’assure aucune sécurité, a disparu@ ; ici ce sont des visages bienveillants et protecteurs qui le remplacent, ceux des gestionnaires du lieu. On y vit plutôt bien, on y papote, on a un beau cadre…

Des femmes de tous horizons, qui se veulent libres, de beaux portraits , des femmes aimées, désirées, pour une heure ou deux ou suivies par le regard sensuel de la narratrice

Des clients variés cherchent des émotions différentes et dévoilent leurs failles, leur perversité, leur besoin de domination ou de soumission. Quelques portraits montrent ce qui les anime , depuis le désir d’être grondé par sa maman, jusqu’au fantasme de l’infirmière ou de la maîtresse d’école, la recherche de domination d’enfants (les filles de 30 ans doivent leur dire qu’elles en ont 14 ), la peur de leur femme, la volonté d’être libre en payant, la solitude extrême…

Parmi les questions soulevées par Emma Becker, qui écrit tout en travaillant et réfléchit à ce qu’elle vit, je retiendrai celles-ci qu’elle pose et d’autres que tout lecteur se posera :

Qui est le plus libre ? Le client ou la fille ?

Sort-on jamais de ce rôle de femme qui a le pouvoir ?

Certaines cessent leur activité. et laissent un vide , on s’interroge …Ont elles refait leur vie ? Ont elles été trop malmenées par un client ? Mais cela est assez rare , à lire Emma Becker, car les hommes violents sont exclus et ne vont avec eux que les femmes qui le désirent

La gestion de la souffrance , celle du plaisir qui est aussi présent …Emma Becker ne dédaigne aucun point

Et que dire de ceux qui sont excités à l’idée qu’une française vient d’arriver , ceux qui aiment un accent, un prénom, ou quand une femme mûre au sein lourd est disponible.

On comprend vite que la griserie des clients vient de l’attente irrationnelle du plaisir et qu’ils sont à leur merci, pour un moment du moins.

Emma Becker, qui se fait appeler Justine, car la coutume est de prendre là un nouveau nom, a choisi d’écrire en expliquant qu’il s’agit de son vécu ; « ma tête est pleine à craquer de ces joyaux ; et je ne peux pas les raconter autrement que comme ça, en les juxtaposant au hasard, dans l’espoir que cette page en restitue la joliesse  » ; qu’est-ce que cela lui apporte ? Et quel risque éditorial prend elle ? Et social ?

Jamais vulgaire, ce livre est nécessaire ; le lire nous en apprend beaucoup sur les rapports entre hommes et femmes et sur le rôle du désir dans notre société

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L’ACELLUCCIU IN BASTIA

par James Stuart

.1.
. Un acellucciu ghjé cascatu
. Nant’a ‘ssa Piäzza di BASTIA
. E di fattu n’ha inticciatu
. O! lu miô pettu una cria
. Pe’ stà forse allupicatu
. Ind’u stacchinu a l’umbria
. Chi capicciuttendu da l’altu
. Tra di ‘sse fronde a sulia
. Per di latu s’è appullatu .


. .2.
. Prumaticciu ‘ssu passerottu
. Pruvendune di stende l’ale
. Pe’ vulà megliu che di trottu
. S’è capulatu incu male
. Nu l’alberi lu collu rottu
. Po’ ingrunchjendu le so’ spalle
. L’aghju vistu ferm’a l’agrottu
. Bè vicin’a lu miô stifale
. Senza ch’o lu sfracelli sottu .


. .3.
. Mentre ch’o sô probiu surpresu  
. Ecc’una donna chi dumanda  
. Avendune vist’e intesu
. L’acellu cum’ellu si sbanda
. Essenduli soga difesu
. D’andàccine nu qualchi banda
. Li digu ma ch’un l’aghju presu
. Mustrendululi pe’ cummandà
. D’arriponelu bè distesu .

. .4.
. Di ‘ss’acellucciu nun mi scordu
. E ci ne pensu chi ‘ssa ‘jente
. Prestu tandu incu succorsu
. Nun s’è mossa cusi attente
. Di par’a ‘ssa donna d’accorsu
. Impenserita fendu sente
. Puru d’unn’avènne rimorsu
. Fin’ chi la miô voce ardente
. Or’ l’indetti lu passerottu .
.
. ** JAMES STUART . 4-8-2019 . **


.

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La lettre,

par Sylvestre Rossi  

  L’adolescent rêvait d’être un auteur de BD et se baladait souvent le soir au bord du canal. Il y avait un canal bordé de talus dans la petite ville où il vivait, avec des buissons piquetés de fleurettes pâles, mais le plus souvent juste des talus bruts en guise d’accotements où les abeilles oubliaient de bourdonner ; ils étaient recouverts d’herbe que les cantonniers tondaient régulièrement et dessus on apercevait parfois des arbres, comme attroupés, des troènes généralement, avec un banc public sous leurs feuillages. Mais ces petits attroupements étaient fort éloignés les uns des autres, soulignant l’incongruité de l’ombre qu’ils prodiguaient, l’ambiance était au désir de lumière, et ces obstacles végétaux sonnaient comme des chinoiseries dans un vaste appartement épuré. 

  Il faisait souvent gris dans le pays, le ciel était bas, et aussi loin que portait le regard, dans la mesure où dégarni de brume le regard pouvait s’aventurer au loin, tout était plat. L’adolescent aimait son pays, il n’en avait jamais connu d’autres, et rêvassait le long du canal, sous un ciel sans éclat et un horizon neutre. Le temps était doux ce soir, presque chaud, et il transpirait légèrement. 

  Comme tous les soirs, à la sortie des cours, ses copains l’avaient hélé, le pressant bruyamment de rejoindre leur compagnie, mais comme à son habitude, il avait préféré déambuler seul, en pensant confusément à son avenir, le visage baigné de crachin. 

  Il finirait à force d’efforts quotidiens par acquérir le coup de crayon de ses dessinateurs préférés, et se voyait en auteur de BD réaliste, il pensait surtout à Gérald Forton qui réussissait si bien les chevaux, il donnerait un deuxième souffle au western, emportant le morceau avec ses cow boys à cheval dans des déserts brulants, et peut-être qu’un beau matin on lui téléphonerait d’Amérique pour lui proposer un contrat, à condition toutefois qu’il accepte, comme Gérald Forton, de vivre en Californie du sud, au bord de l’océan pacifique, dans une coquète villa sur pilotis, non loin du studio qui l’emploierait. 

  Gérald Forton était le petit fils de Louis Forton, créateur des pieds nickelés, l’hérédité était là, et elle avait son importance, personne n’existait ex nihilo, pas plus Alexandre le grand que Michel Polnareff. L’adolescent avait eu un grand père et un père qui savaient dessiner, bien que tous deux aient embrassés une autre profession. Son grand père qui était transporteur n’avait jamais cessé de dessiner à la plume des Christ en croix, quand à son père, il exerçait de son vivant le métier d’architecte, et les encres de Chine à la technique irréprochable qu’il avait réalisées dans sa jeunesse, principalement des scarabées et des langoustes, trônaient dans leur cadre soigné chez ses frères. Il suffisait à l’adolescent pour les admirer d’aller saluer ses oncles. 

  Il gambergeait depuis quelques jours, gagné par l’inquiétude, étant tombé par miracle, en feuilletant au hasard un livre ennuyeux appartenant à sa grande sœur, sur un passage qui remettait en cause ses certitudes sur l’art du dessin. Il était dit dans ce livre à la couverture cartonnée, et aux pages en papier vélin, que dans la Chine médiévale les dessinateurs étaient dénichés très tôt en vertu de leurs dons purement virtuoses, puis leurs professeurs leur demandaient de croquer tous les jours le même objet jusqu’à ce que leur style propre apparaisse. Et ça durait ainsi des années. 

  L’adolescent dénommé Joseph Schärl dit Sepp présumait que si Cocteau avait dessiné la même tourterelle tous les jours dans ses jeunes années, comme un forçat, celle-ci aurait pu soutenir la comparaison avec la tourterelle de Picasso, et il ne se serait pas fait chambrer par le maître espagnol duquel il voulait à toutes forces être reconnu. 

  C’était optimiste comme concept, se disait Sepp, travailler son coup de crayon, juste son coup de crayon, en dessinant toujours la même chose jusqu’à ce qu’un style inédit et puissant apparaisse, sans avoir à se préoccuper d’autre chose, le plus naturellement du monde, en faisant le vide, mais pour peu qu’un pessimisme idiosyncratique fasse des siennes ; comment savoir ce que ça donnerait au final ? 

  Peut-être que Cocteau, même acharné à remettre le métier sur l’ouvrage toute une vie, aurait échoué à transfigurer ses tourterelles, Sepp connaissait pourtant une fille canon qui les trouvaient plus belles que celles de Picasso, la fille assurément se trompait, mais elle était séduite par la patte de Cocteau, et ça c’était l’aspect positif de toute chose. 

  Sepp avait une ambition paradoxalement démesurée, il souhaitait être pour la grosse décennie qui s’annonçait un auteur de BD au coup de crayon excellemment réaliste. Il progressait bien et sans efforts insupportables, et sentait qu’il toucherait au but dans un délai raisonnable. Quand il saurait dessiner parfaitement un cheval, un avenir radieux lui sourirait. 

  Rien ne pressait pour qu’il se défasse d’une certaine fadeur de style, il sera bien temps de se préoccuper d’acquérir le style singulier cher aux génies, en s’acquittant le moment venu de gribouillis plus proches des tourterelles de Picasso que de celles de Cocteau. Le grand Pablo n’avait-il pas dit « J’ai mis quatre vingt ans à savoir dessiner comme un enfant ». Le temps travaillait pour Sepp, en attendant seul l’aspect techniquement irréprochable de ses dessins lui importait. 

  Il aimait à rêver qu’un producteur l’appellerait avec dans sa musette un bon scénariste qu’il venait d’embaucher, un sacré raconteur d’histoires qui arrivait du roman western, bourré d’imagination et d’humour, pas un scénariste ordinaire, plutôt un dialoguiste aux saillies percutantes qui enchantaient le public du deep-south et du middle-west, un petit juif râblé avec un pseudonyme irlandais, dont les blagues elliptiques dans le plus pur style des films de John Ford faisaient florès, il deviendrait aux dires du producteur le meilleur trousseur de comics des USA. On avait bougrement besoin de Sepp. Il fallait séance tenante au producteur un dessinateur animalier d’exception, chevaux, coyotes, vautours, bisons, à la mesure de son scénariste vedette, Sepp en outre serait déchargé des décors par l’équipe de dessinateurs du studio, ainsi que de la finition de certains personnages, leurs noms n’apparaîtraient pas, sauf celui d’un coloriste rare, un brésilien, qui n’avait pas son pareil pour insuffler aux déserts du far west et aux ciels nuageux une mélancolie poignante. 

  Le producteur peinait à trouver aux USA un dessinateur de chevaux au dessus du lot, Gérald Forton et Sy Barry avaient un contrat en béton avec la concurrence, personne ne semblait à la hauteur des ambitions du Pulp magazine qu’il s’apprêtait à lancer, et ceux qui pourraient l’être ne s’intéressaient qu’à la science-fiction et aux machines volantes, Sepp était l’homme de la situation, pour tout dire il tombait à pic, et on lui faisait un pont d’or. 

  Pendant que ses copains chahutaient en vidant nombre de pintes de bières-Picon, Sepp s’étourdissait en spéculations de ce genre, tout en marchant à bon pas, et des gouttelettes de sueur germaient à présent sur ses pommettes et ses tempes maculées de bruine. Il était temps qu’il rebrousse chemin, un chemin sans frondaisons éloquentes, sans collines ni vallons, sans perspective autre que le flou de la grisaille, fendu ça et là de rares fleurettes au jaune franc, comme de rocambolesques étoiles, à la fois minuscules et toutes proches.

  En dehors de ses balades solitaires à des heures indues qui le rendait bizarroïde aux yeux de ses copains, Sepp avait une petite amie qui ne faisait pas davantage l’unanimité parmi eux, c’était une irrégulière dans l’air du temps qui s’affranchissait volontiers de soutien-gorge, elle se parfumait au patchouli et teignait au henné son épaisse chevelure bouclée. 

  Sepp aimait l’odeur de son cou poupin, et le goût de sa langue, et aussi sa poitrine qui à n’en pas douter s’affaissait, malgré son jeune âge, et il ne l’en aimait que plus, la caressant sous son pull en mohair avec une infinie lenteur, très étrangement, presque anormalement, comme quelque chose d’excessif qu’il lui était donné de soupeser, et dont il fallait se pénétrer pour longtemps, il aimait aussi voir sa poitrine à l’occasion, sa blancheur lui paraissant inédite, sans qu’il soit en mesure alors d’admettre qu’elle l’était à jamais. 

  Indolemment, il s’attardait sur ses seins massifs, fragiles et beaux, un peu trop au goût de cette fille qui probablement aurait préféré qu’il passe aux choses plus sérieuses, une fois pourtant, sous le coup d’une fougue impromptue, il les avait pelotés avec vigueur, générant en elle une folle excitation, ses traits d’expression instantanément métamorphosés en grimaces déconcertantes, elle haletait avec tapage, mais Sepp au lieu de continuer sur sa lancée, apeuré par ce que sa gaillardise impliquait d’engagement immédiat, avait repris ses caresses langoureuses et prolongées, comme si la force des habitudes de sa jeune vie devait reprendre le dessus. 

  Il savait qu’elle couchait avec n’importe qui, et s’en fichait complètement, il aimait son rire et son intelligence, elle aimait sa bouche.

  Une fin d’après midi identique aux autres se profilait, entre chien et loup. Il venait de contrarier une fois de plus ses camarades dans leur tentative de le retenir pour une beuverie, et marchait sans hâte sur le sentier qui longeait le canal, ses rêveries reprenant délicieusement naissance, à la manière d’une crinière de cheval sous son fusain. Sur le sol, une feuille de papier quadrillée, comme celle des cahiers de texte, attirait son attention, elle était pliée en quatre avec méticulosité, et Sepp se prenait à croire que la personne qui l’avait laissée tomber de sa poche ou de son sac à main s’était évertuée à appuyer sur les plis avec l’ongle du pouce. 

  Il l’ouvrait sans cérémonie, et ce qu’il lisait le décontenançait, c’était un tissu de grossièretés, manifestement écrites par une fille à un garçon, elle lui demandait, elle l’implorait même, de lui faire des choses olé-olé, se dépréciant incroyablement aux yeux de l’élu de son cœur, elle s’offrait à lui comme un objet sexuel, prête à tout accepter, même des choses auxquelles sans doute son boy-friend n’avait jamais pensé, l’invitant à l’attraper en levrette dans les bois où elle pourrait hurler tout à loisir, comme une louve. Sepp pensait au bosquet de troènes à quelques pas, et ralentissait l’allure. L’écriture était joliment calligraphiée, presque gothique, les lettres étaient grandes, quasi démesurées et bien reliées entre elles, à la manière de ce que reproduisent les très jeunes filles, ce n’étaient pas des pattes de mouche, les points sur les i étaient des ronds, comme sur le i de Walt Disney, il y avait beaucoup de points d’exclamation, des tas, parfois en file indienne, et des cœurs aussi, bizarrement. Elle adorait visiblement le mot empalée, il revenait à allure un brin réglementaire. 

  Sepp était époustouflé par le style enlevé de la missive aux accents anachroniques, sa respiration s’accélérait, elle n’était pas signée, juste un D majuscule griffé au bas de la page noircie recto-verso, suivi d’un petit point, le prénom du garçon à qui elle était adressée n’était pas non plus mentionné, elle l’appelait régulièrement mon bourreau, et se gratifiait elle-même de la locution ton vide-couilles adoré, c’était une lettre d’amour d’un autre type, cette fille était cultivée, ça se sentait, malgré les mots orduriers qu’elle employait, comme pour s’enivrer de sa propre audace, ce n’était à l’évidence pas une pauvrette qui voulait embrasser le plus vieux métier du monde sous la houlette d’un hareng en herbe. Probablement, était-elle issue d’un milieu bourgeois, en proie à un accès incontrôlable de nymphomanie vénéneuse, la lettre sentait le patchouli, il bandouillait, ça aurait pu être sa bonne amie, mais il ne connaissait pas de fille dont le prénom commençait par D

  Ce coup du sort à la nuit tombante sur ce sentier mort désorganisait l’agencement de ses considérations habituelles, et gâchait quelque peu ses délires de gloire. Il se sentait freiné par de douteuses addictions à venir, comme pris dans une lame de fond impossible à endiguer, mais peu disposé pour lors à céder à un lâcher-prise fâcheux. Peut-être tiendrait-il bon encore un peu… Cocteau ne parlait-il pas « d’éternel retour », bah, au diable Cocteau et ses absurdités pontifiantes, Sepp ne savait plus trop où il en était, tout en touchant du doigt quelque chose d’irrémédiable. 

  Il ne saurait y avoir de choix assidu, pressentait-il, ni d’entremêlement bénin de perspectives. Où se situait-il alors ? Quelle serait sa place dans le monde ? 

                                                                                                                                        Miomu, 14-08-2019

Festivals littéraires

I Sulleoni

Bastia 2019

« L’Italie européenne » , Place Vattelapesca

Invité : d’Italie , Roberto Ferrucci

de Corse , Patrizia Gattaceca, Toni Casalonga, Stefanu Cesari, Alanu di Meglio…

Ouverture et présentation de c e moment par K Petroni

Ouverture de ce moment d’échanges sur l’Italie, ses apports, ses échanges, ses influences et sa place dans l’Europe

Présentation , organisation et animation de Kévin Petroni

Patrizia Gattaceca ( chants : la ceinture de Paul Valery, traduction et adaptation pour l’album Carmini , puis interprétation de « lamento pour la mort de Pasolini » ) et lecture d’un extrait de Le Guépard

Christian Pierraccini Le Guépard « Don Fabrizio et le plaisir de la lecture en famille »

Véronique Della Tomasina , lecture d’un extrait de roman d’Italo Calvino

Réponse aux questions de K Petroni et lecture de 2 beaux textes dont l’un sur les îles Maddalena et Capraia

Lucile

Roberto Ferrucci

lecture par Jean Marc Riccini d’un extrait de son dernier livre Ces histoires qui nous arrivent

Toni Casalonga

Tony Casalonga Peintre, Plasticien

Sophie Demichel Borghetti

Valérie Franceschetti, Voyages de Scarmentado, Voltaire

lecture de Voyages et autres voyages dA Tabucchi

Extrait de l’oeuvre de Gomorra de Roberto Saviano par Jean Noël Casale