Affichage : 1 - 15 sur 533 RÉSULTATS
Articles

Buveurs de vent de Franck Bouysse

Le souffle d’une littérature romanesque et puissante secoue la rentrée littéraire. Buveurs de vent de Frank Bouysse vient de paraître chez Albin Michel.

Par : Janine Vittori

Et au commencement…

Le prologue de Buveurs de vent ouvre le roman sur un récit des origines. Un mythe qui nous fait entrer dans la fiction. Et tout de suite Le Gour Noir et le temps qui s’arrête un instant sur « le cadran liquide de la rivière ». La rivière, comme une eau primordiale, déjà corrompue par le cadavre d’un homme à la gorge tranchée. Mais la rivière « lave » ; elle saura, peut-être, sauver et renouveler le monde.

Franck Bouysse crée un monde comme il lui plaît. Dans un cadre temporel indéterminé il délimite l’espace réduit d’une vallée. Un viaduc avec son « arche monumentale », la rivière, le barrage et la centrale électrique, la maison des Volny et plus loin la ville.

Les quatre enfants de la famille Volny s’inscrivent dans une lignée, celle de Martha, leur mère. Éprise de Dieu elle a donné à ses quatre enfants les prénoms des évangélistes.

 Luc, garçon un peu simple, a été rejeté par l’école qui ne peut « rien faire pour lui ». Pourtant il n’est pas idiot ; il sait regarder et écouter. C’est un être aux aguets qui ne se laisse pas soumettre par la réalité.

Matthieu voue un culte à la rivière. Tous les matins il relève ses lignes et remonte les poissons. Sa pêche est une magie nourricière et poétique.

bouysse

Marc, malgré l’interdiction de son père, est un lecteur avide. Il a toujours un livre dans la poche intérieure de sa veste, L’Odyssée ou un autre…

Et puis il y a Mabel. Son véritable prénom est Jean. Mais sa beauté est un tel miracle que tout le monde l’appelle Mabel, ma belle.

C’est Mabel qui a l’idée d’aller se suspendre au viaduc à l’aide de cordes. L’incroyable quatuor, solidement accroché au pont, vibre de concert au passage d’un train, exécute ses mouvements dans l’air et défie les oiseaux dans leur séjour aérien.

Dans la vie des enfants le grand-père, Élie, occupe une place importante. C’est lui qui, tel le prophète, saura empêcher la sécheresse des cœurs et faire revenir la paix dans la famille. Élie est veuf. Lina, sa femme disparue, « racontait aux enfants qu’une araignée gigantesque vivait à l’intérieur de la centrale électrique ».

L’araignée    

La centrale électrique dévore les hommes de la vallée. Ils sont promis dès leur naissance à repaître ce monstre puissant. À obéir à son maître, Joyce, qui possède la ville entière, la centrale, le barrage et les carrières. Tout est à lui et ses sbires épient, contrôlent, humilient, briment, matent.

Bouysse crée toute une galerie de personnages malfaisants dont les noms suffisent à donner des frissons. Snake et Double, duo infernal, froid comme le serpent et gonflé de venin. Renoir et Salles, Lynch, personnages maléfiques, plus noirs et sales les uns que les autres.

Mais l’auteur dresse un rempart contre l’effroi. Les déshérités auxquels rien n’appartient se lèvent, se soulèvent. Mabel, la première, affronte sa famille et résiste aux séides de Joyce. Bientôt elle ne sera plus la seule.

À la noirceur de Joyce, le tyran, Bouysse oppose des personnages lumineux, nourris par le souffle puissant de la littérature. Et le doux Luc se transforme en Jim Hawkins. Elie, grand père unijambiste, se transfigure en « pirate à la jambe coupée ». Le pouvoir des mots de Stevenson, entendus à la radio par Luc, changent la vallée en Île au trésor.

Les références littéraires

La littérature verse sa manne sur le roman de Franck Bouysse. Les références littéraires sont multiples et le lecteur se réjouira de retrouver dans les nouveaux Gobbo et Lynch, dans l’autre bar de L’Amiral une nourriture intellectuelle connue.

Mais l’auteur fait surtout entendre sa propre voix. L’histoire qu’il raconte est bouleversante et le roman produit un sentiment d’envoûtement. Buveurs de vent est un véritable livre d’aventure ; l’histoire roule comme les eaux bondissantes de la rivière.

L’écriture de Bouysse adopte la vitalité et la force surnaturelle de la rivière. L’éditeur décrit le style de l’auteur comme « une poésie tellurique »« une langue incandescente ». Les mots, les images, en effet, jaillissent comme des étincelles.

À lire aussi : Né d’aucune Femme, Franck Bouysse

Le roman fascine. Il décrit un monde hostile où survivre est périlleux. Dès les premières pages il est certain que dans le décor somptueux de la rivière, royaume des enfants Volny, il ne pourra se passer qu’une tragédie. Pourtant Bouysse transcrit ce monde de violence en images sensuelles. L’ouïe, la vue, le toucher. Sentir, comme le fait Luc, un criquet  « chatouiller sa paume et les mandibules pincer sa peau ». Voir du bord de la rivière que « le soleil frappait des pièces d’argent qui se déversaient à la surface et s’enterraient ensuite au fond de l’eau ». Entendre la tempête à la nuit tombée « gueule béante » souffler « une haleine sableuse, sans odeur ni goût ».  Le langage poétique de Bouysse, avec ses métaphores si neuves, révèle l’extraordinaire beauté de la nature.

La puissance de son écriture bâtit un barrage contre l’abîme. Contre la fin.

divine comédie
Articles

L’enfer des gestes barrières et la Divine comédie

Avec les gestes barrières, le contexte sanitaire nous a privés du contact humain et du réconfort de l’étreinte. Une privation qui rappelle celle que subit Dante dans la Divine Comédie, lorsqu’il retrouve son ami au Purgatoire mais ne peut l’embrasser.

Par : Cristofanu Ciccoli 

Alors que les principes de distanciation physique ou sociale dont on ne sait trop définir le cadre, ni les circonscrire dans le temps, semblent vouloir s’installer dans la durée, quelques vers de Dante issus du chant deux de la Divine Comédie me sont revenus à l’esprit :

« Les âmes, s’apercevant à ma respiration que j’étais encore vivant, devinrent pâles d’étonnement ; et comme un messager qui porte l’olivier attire à soi la foule avide de nouvelles, et que nul ne craint de presser autrui, ainsi toutes ces âmes fortunées sur mon visage fixèrent les yeux, oubliant presque d’aller se faire belles.

Je vis l’une d’elles s’avancer pour m’embrasser avec tant d’affection, qu’elle me mut à faire la même chose.

Hélas ! ombres vaines, excepté d’aspect ! Trois fois autour d’elle j’étendis les bras, et trois fois je les ramenai sur ma poitrine. L’étonnement, je crois, se peignit en moi ; sur quoi l’ombre sourit et se retira, et moi, la suivant, au-delà d’elle je passai. Doucement elle me dit de cesser : alors je la reconnus, et la priai que pour me parler elle s’arrêtât un peu. Elle me répondit : « Comme je t’aimai dans le corps mortel, dégagée de lui je t’aime ; à cause de cela je m’arrête. »

Une question surgit immédiatement : comment l’être humain, fait de chair et d’esprit va-t-il se définir, dans ses interactions avec ses congénères, désormais amputé de sa corporéité ?

Lorsque dans la Divine Comédie, Dante parvient au Purgatoire, il est entouré par un groupe de défunts en quête d’expiation. Leur enveloppe est réduite à un voile et n’est plus palpable. C’est pourquoi tout contact est proscrit. Parmi eux se trouve son cher ami le poète Casella, disparu vingt ans auparavant.

Le corps disparu

L’impossibilité de le serrer dans ses bras arrache à Dante une complainte déchirante. Ces vers décrivent de façon explicite la souffrance de l’étreinte refusée que notre psyché ressent cruellement. La conscience éveillée souffre de savoir le corps disparu. Les âmes vagabondant dans les sphères éthérées l’admettent comme allant de pair avec leur condition mortelle. Comment allons-nous l’aborder nous qui sommes conscient d’appartenir au règne du vivant ?

La nécessité que l’on s’impose à soi aujourd’hui à juste titre, face à la situation inédite que vit l’ensemble de l’humanité, nous contraint à tenir l’autre à distance respectable. Respectable de quoi d’ailleurs, quel respect construit-on en refusant tout contact sinon la crainte respective ?

Cet Autre était jadis celui que nous ne connaissions pas. Celui qui différait de nous et que nous n’avions pas spécialement intérêt à pratiquer, au risque d’y voir apparaître notre reflet comme un contrejour désagréable. Cet autre est devenu aujourd’hui notre voisin de comptoir ou de palier, notre père ou notre enfant, notre conjoint dans les cas les plus complexes.

Quelle humanité ?

Par un coup du sort bactériologique, nous sommes devenus notre autre nous-même. Et ce tour de passe-passe nous pousse à errer entre paranoïa et schizophrénie. Comment appréhender les relations avec nos proches sans plus aucun lien physique ? Nous avons vu surgir durant ce printemps 2020 la cruelle question des funérailles, qui fit qu’au moment le plus absurde, qui nous prive de l’être cher, nous nous vîmes également privés du réconfort des survivants, si essentiel dans de telles épreuves. Les sociologues analyseront plus tard, plus finement, les conséquences des mutations à l’œuvre aujourd’hui. Mais il sera probablement trop tard pour y remédier.

À lire aussi : La Divine traduction

Se tenir à distance de l’autre, de tous les autres, représente une rupture majeure du contrat social. Et il ne semble pas se présenter d’alternative ontologique qui permettrait de combler l’absence du corps. Ce ne sont pas quelques « checks » ou saluts divers et variés du coude ou du talon qui compenseront le manque affectif. Nous comprenons et partageons la souffrance de Dante, qui voit lui échapper le réconfort de l’étreinte amicale, celle qu’il souhaite prodiguer à Casella. Il faut scruter à demain et tâcher de percevoir quelle humanité va pouvoir se construire ? Sans liens physiques, sans chaleur humaine, sentirons-nous encore battre le cœur des Hommes ?

Articles

Paule Orsoni et la Saveur des œufs mimosa

La Saveur des œufs mimosa, c’est, pour Paule Orsoni, celle de son enfance passée sur l’île. Entre présence et absence, la fondatrice de l’Université Populaire d’Arras, proche de Michel Onfray, raconte une histoire personnelle de la Corse.

Par : Mia Benedetto

Dans son roman essai, Paule Orsoni décortique cet « amour captatif » qui la lie à son île. Cet attachement viscéral qui s’accompagne initialement et paradoxalement « d’une nécessité vitale » de la quitter. La saveur des œufs mimosa (Ritornu) est un véritable hymne d’amour à la Corse. Tout d’abord rythmé par les allers retours physiques car il s’agit de franchir, « francà », l’élément marin.

Mais le roman est aussi traversé par les allers retours temporels. Il est question de doux combats, d’amitiés, d’amour, de questionnements sensibles, de lieux immuables ou secrets, de beautés, de nostalgie et les générations s’entremêlent jusqu’à la rencontre unique, celle de l’enfance et de l’âge adulte, miracle permis par l’amour vital.

Ce journal de voyages se dévoile peu à peu, et même si la pudeur affleure à chaque page, la passion transparaît. La poésie aussi et c’est un partage bouleversant avec « noi corsi » et avec tous les lecteurs. Et Paule Orsoni, en tant que « passeur d’expériences » nous achemine vers « cet étrange retour désiré » , « ce riaquistu ».

À lire aussi : Cent ans d’isulitudine

« On ne vit vraiment que lorsqu’on transmet quelque chose. Vivre humainement c’est transmettre, offrir » Maria Zambrano, Les bienheureux. La philosophe andalouse est citée joliment dans le roman ces mots résument parfaitement la force vitale de Paule Orsoni.

Articles

Les roches rouges d’Olivier Adam

Avec des thèmes comme les douleurs familiales ou l’inadaptation sociale, Les roches rouges est un roman bien ancré dans l’œuvre d’Olivier Adam. Ce dernier parvient toutefois à surprendre son lecteur grâce à des personnages capables de se réinventer.

Par : Audrey Acquaviva

Le roman d’Olivier Adam, Les Roches rouges, paru aux éditions Robert Laffont, peut se lire comme une tragédie en trois actes. Tout d’abord le lecteur fait la connaissance de Leïla et Antoine qui s’aiment malgré les obstacles de la vie et les mensonges. Très vite, on apprend que le jeune homme est au bord de la marginalisation, heureusement que le foyer parental le maintient dans une certaine stabilité. Quant à Leïla, elle est une jeune mère dont le conjoint montre des signes de jalousie et de violence.

Puis propulsés par les événements, ils font le pari d’une nouvelle vie en changeant de décor. En fait, une vie de suspension, dont personne n’est dupe, avant que le sang ne coule. Enfin la dernière partie nous prouve, sans grande surprise, que leur sort était déjà scellé. Impression qu’Antoine paie pour un autre crime, tandis que Leila retrouve une part d’elle-même et de son équilibre. Sa liberté. Du soutien. Une famille. De l’amour.

Autour d’eux, des personnages apparaissent ou disparaissent, gravitent ou planent comme autant de drames qui s’ajoutent à la tragédie, s’imbriquent les uns aux autres. Des drames qui sont profondément réalistes et intimes : la perte d’un enfant lors d’un accident de circulation qui détruit une famille, particulièrement une mère, et fauche des élans, des espoirs ; l’inceste qui arrache une jeune fille à sa famille ; une union qui enferme, qui isole et détruit à petit feu, qui a la violence comme hôte. En toile de fond, la société qui exclut et plombe à la fois le quotidien et l’horizon.

La grisaille et la lumière

Le chômage et la galère qui en découlent y sont abordés. On reconnaît bien là la petite musique d’Olivier Adam. Ce réalisme âpre, ces personnages asphyxiés, violentés, piégés. D’une effroyable et triste lucidité qui frappe aux yeux et au cœur. En effet, malgré leur jeune âge, les personnages principaux voient juste. Et là, une éclaircie :  une main se tend, l’amour les surprend, les étonne, fait bouger les lignes, émeut et redresse. Un cap, bien que désespéré, est donné. Le lecteur et le jeune couple peuvent respirer.

olivier adam
Olivier Adam est notamment l’auteur de Je vais bien, ne t’en fais pas

Tout au long du roman, des mondes ou des décors se croisent ou alternent. Ainsi la froide grisaille urbaine laisse place à l’ardente et lumineuse Méditerranée qui les enveloppe. Un refrain aznavourien vient en tête, d’autant plus que le luxe y côtoie la précarité. Et le pourtour méditerranéen étant fait de croyances qui ont traversé les âges, le monde invisible vient ponctuellement redonner de la force au monde des vivants. Du moins à Lise, la sœur d’Antoine, elle aussi s’y est réfugiée. Est-ce un rêve ? Un baume ?  Une folie ? Peu importe. Elle reprend en quelque sorte un peu vie.

À lire aussi : Les rendez-vous d’Eliette Abecassis

Quant à la narration, elle permet de doubler les voix, de changer d’angles et de perceptions. D’imbriquer habilement les éléments narratifs, de créer une attente : tout au long du roman, les voix d’Antoine et de Leïla alternent. Chacune éclairant l’autre, lui répondant. Tour à tour, le lecteur accède aux pensées, au verbe teinté d’oralité, aux petits arrangements avec la vérité des deux personnages.

La place de l’écrit

Mais il ne faudrait pas oublier la part centrale de l’écrit pour eux. En effet, dès le début du roman, Leila noircit son carnet, offert par Antoine. Toujours dans la solitude. C’est son moment. Elle y raconte son quotidien et s’interroge sur sa vie, pose un regard sur ceux qui l’entourent. Tandis qu’Antoine arrive à l’écrit par dans un premier temps raconter des fictions. Pour passer le temps, pourrait-on supposer. Et dans un second temps, raconter son histoire de vie brisée, lui donner un sens. Et le lecteur ne peut qu’y être sensible.

PIERRE JOURDE
Articles

Lettre ouverte à Pierre Jourde

Écrivain, professeur d’université et critique littéraire, Pierre Jourde sera l’invité du Salon du Livre de Bastia le 19 septembre. L’occasion de revenir sur quelques-unes des œuvres marquantes d’un auteur aussi ténébreux que prolifique.

Par : Catherine Vincensini

J’avoue, je ne vous connaissais pas. « Pierre Jourde est un grand écrivain, il compte et comptera dans la littérature contemporaine », me dit une amie. Et d’ajouter : « il faut le lire ! ». D’accord. Donc, je m’attelle. J’entre dans une librairie et je trouve un livre disponible ce jour-là, Winter is coming, publié en 2017. Je ne lis pas le résumé, je ne fonce pas sur internet, je me lance. Aïe ! J’abandonne la lecture à mi-chemin. Or, sans trop de culpabilité car, comme vous, « je n’ai jamais été capable de lire les romans qui parlent de la mort de l’enfant, sûr que j’aurais du mal à le supporter ».

Le Covid-19 stoppe ma lecture. Puis nous sommes déconfinés (l’ordinateur souligne le mot). Mon amie confirme que vous êtes invité chez nous, qu’il serait bien de rédiger un petit article. D’accord. Comme le petit soldat qui s’apprête à combattre, je reprends le récit de Winter is coming depuis le début. Je lis le livre en deux jours.

winter is coming

Le surnom de Gazou donné à Gabriel, votre fils, me touche, moi qui adore Colette. Gazou, passionné par les claviers, compose sous le nom de Kid Atlaas. J’aime. Un article lui étant consacré sur internet nous éclaire sur le titre du roman : « Tu entends Winter is coming, avec ce rythme rond comme un ballon, chaud comme un félin lové dans le creux de ta hanche (…) Ces violons qui virevoltent, cette mélodie cristalline, qui embaume le cœur, et ces zigouigouis qui font légèrement patiner le cerveau ».

Festins secrets

Et le père, ravagé, comprend que son enfant de dix-neuf ans a beaucoup de choses à accomplir, et « c’est cela qui fait mal (…) il n’aura pas le temps ». La terreur avait saisi le lecteur dès les premières phrases. Elle s’amplifie quand nous lisons que : « L’œuvre qu’il aurait pu accomplir, qu’il sent en ce moment même croître en lui, elle lui sera arrachée, avec le reste, avec son corps, avec la paix, avec son amour naissant ». On a envie de hurler avec le père, de fuir. Mais pour le sourire doux de Gabriel qui inonde les pages, pour son courage, sa discrétion même dans la souffrance, lire Winter is coming devient possible.

pierre jourde
En 2014, Pierre Jourde perd son fils Gabriel, âgé de 20 ans et atteint d’une forme rare de cancer.

Je reçois par La Poste Festins secrets (publié en 2005, plusieurs prix, dont celui de la Société des gens de lettres). Là encore, je me fie à ma lecture, même si mon interprétation est erronée. Je sens que vous le pardonnerez, voire rectifierez. D’emblée, l’atmosphère trouble d’un train qui traverse des brumes me happe.

Critique d’un système

Le narrateur apostrophe un personnage dont on apprend qu’il est un homme jeune, qui vient de terminer ses études pour devenir enseignant. Il est envoyé dans un patelin qui, curieusement, s’appelle Logres, pour y parfaire une année d’apprentissage. On suppose que le personnage se parle à lui-même. Dans le wagon, un curieux monsieur, plus âgé, ancien enseignant à Logres, lie conversation avec le jeune homme. Et dresse un portrait effrayant de la ville, qui deviendra un personnage à part entière.

Que se passe-t-il dans ce lieu de mines désaffectées et de forêts ? Au fil des pages, on décroche de la réalité, d’ailleurs, « la réalité ne peut être que secrète ». On soupçonne que le personnage dort, rêve, cauchemarde. On est troublé. Il se passe des choses très étranges dans ce lieu maléfique. Étranges et violentes.

festins secrets
Dans Festins secrets, Pierre Jourde fait le constat d’une société en déliquescence

Au cours de la narration, la critique de tout un système (éducatif, sociétal) est âprement argumentée. Tout y passe, même l’amour. Il y a de l’acidité dans l’air. Le style vif nous emporte dans sa danse macabre. Quel foisonnement d’idées ! Quel mystère ! À un moment du récit, on se prend pour Sherlock Holmes, on se crée un polar. Et on ne parvient pas à décrocher du livre dont la fin crée la surprise, trouble, interroge.

Le voyage du canapé-lit

Qui est ce double ? Le personnage central s’est-il dédoublé ? Par la suite on apprend de la bouche même de Pierre Jourde, dans Le voyage du canapé-lit, que le double est un thème central dans l’œuvre. « J’avais travaillé à un ouvrage sur le double, à mes yeux le plus fascinant et le plus terrifiant des thèmes fantastiques. J’avais aussi écrit un premier roman, Carnage de clowns, qui était une histoire de double, et (…) presque tous ceux que j’écrirais par la suite tourneraient autour de cette question ». Du reste, vers la fin du roman, le narrateur dit : « Amusant cette faculté que tu as à te dédoubler »… Festins secrets nous plonge dans un univers imaginaire plein de surprises, portées par une écriture insolite. J’aime.

Vient Pays perdu. Je me délecte à l’avance, amoureuse que je suis de Giono. Dès les premières pages, le lieu joue son rôle d’aimant. Pierre Jourde et son frère se rendent en plein hiver dans le village du cousin Joseph, colosse férocement attaché à ses hectares de pentes caillouteuses, décédé. Dans ce hameau où « ils restaient trois, dans deux maisons ». Dans un lieu où les habitants des villages éparpillés se connaissent tous. Ne voit-on pas quelque endroit perdu de nos montagnes corses ?

Tout près, le paysage est marqué par le cône lourd d’un volcan. Nous sommes en Auvergne. « Là-bas, c’est la steppe, l’herbe sans limite. Une petite Mongolie inhabitée ». Sur cette terre rude s’enracine le récit familial de l’auteur qui représente des zones d’ombre. Qu’a donc vécu son père en ces lieux, lui qui parle peu par peur de ne pas savoir accrocher les mots ?

« Un peu de rudesse »

Des troupeaux se détachent à perte de vue. « On sait, en arrivant, que tout cela nous est donné, sans restriction. (…) On descendra droit dans la profondeur des gorges, au cœur des bois où plus personne ne pénètre. De nouveau on s’étendra sur la mousse verticale des pentes pour sentir la terre tourner. De nouveau, à la nuit close, on ira derrière la maison voir grouiller les étoiles ». On imagine, à ce stade du récit, que l’on s’enfonce dans un univers de paix. C’est ne pas connaître Pierre Jourde. Il semble que quand il aime, il se révolte, se fait colère.

pierre jourde

Dans Le Voyage du canapé-lit, il déclare : « Parfois, il me semble que je ne sais pas très bien quelle est la part de sympathie et quelle est la part d’agression dans ce que je fais (…) je ne peux pas m’empêcher d’assortir l’expression de ma tendresse, de mon admiration ou de mon amour d’un peu de rudesse, ou d’ironie ». Donc, rien d’idyllique dans ce coin perdu qui sent l’abandon.

L’alcool semble être le seul moyen d’y survivre. Un côté brut des hommes, comme des poires noires, se dégage. Et pourtant, quelle admiration quand Pierre Jourde parle, par exemple, de celui qui vient de perdre sa fille à l’hôpital : « François, si simple, impressionne qui voit se poser sur lui les prunelles vertes. On sait aussitôt que quelqu’un est là, quelqu’un d’autre que ce paysan debout, avec ses épaules larges, sa face d’imperator et sa cordialité grande ouverte. »

Racines complexes

L’obscurité à l’intérieur des maisons ou sur un perron permet d’apprécier chaque petit coin de lumière. Les êtres communiquent peu. Les hêtres et les genévriers ont recouvert les alpages communautaires. Et « leur aspect, leur disposition nous ont sans doute à ce point imprégnés qu’ils en sont venus à constituer notre texture mentale. » Il me semble que faire partager ce pays perdu est indispensable pour l’auteur qui a grandi en région parisienne. Racines complexes, tordues de souffrance et de force ? « J’assiste à l’effort des arbres vers ce qu’ils ont à être ».

Le livre est mal accueilli dans la contrée. Incompris ? Car l’amour de ce pays perdu suinte à travers les lignes : « Et moi, stupidement, depuis l’origine, je cherche à le garder. Je voudrais qu’il soit lui-même, immobilisé dans sa propre perfection, et qu’à chaque instant on puisse s’en emplir ». Des hêtres il retient « leur aspect, leur disposition (qui) nous ont sans doute à ce point imprégnés qu’ils en sont venus à constituer notre texture mentale ».

Puis Le Maréchal absolu débarque chez moi. Entre temps j’ai eu entre les mains deux essais : Littérature & authenticité et Visages du double, un thème littéraire. Juste de quoi rappeler au passage que vous êtes professeur à l’université. Entre les mains, feuilletés, mais désolée, les essais sont reportés à plus tard, peut-être. Le temps presse. Donc, quand Le Maréchal absolu se dévoile sous mes yeux, quelle réjouissance ! Quel brio, quel style, quelle vivacité ! Une critique absolue, comme le pouvoir du Maréchal, dictateur, joyeux bourreau, pourvoyeur de décadence et d’atrocités.

Où se rompt la fiction

Cependant, quelle drôlerie ! Ah vous êtes un auteur peu banal ! Encore une fois, le « tu » est choisi dans ce « dialogue » cocasse, où l’auditeur, secrétaire, homme à tout faire, « confident absolu » est cent fois nommé par des expressions attendries ou terribles. Dès le début, son nom est affiché : Manfred-Célestin. Un vieux monsieur, une « vieille pacotille ». Mais aussi : « Mon Manfred, ma Manfredinette, ma carcasse, baderne, bourrique exténuée, mon vieux spectre familier, grand guignol, Elvis, ma carne, fossile antédiluvien, mon sapajou rhumatisant, mon cher décombre », etc. On ressent l’immense plaisir, communicatif, de jouer avec les mots, de mêler les lieux, les temps. Brillance d’un style.

pierre jourde

Au fil des livres, on est secoué dans notre petit confort de lecteur, et ça fait du bien ! À mon sens, ce roman aux allures de pamphlet est un incontournable si on veut faire ample connaissance avec votre style. Là encore, le réel et l’irréel se côtoient. J’ai souvent vu dans vos phrases l’allusion à ce qui pourrait être un combat entre ces deux mondes. « Tu vois, il me semble, dans cette solitude de la nuit, que les choses n’ont pas encore pris toute leur réalité. Elles demeurent suspendues dans les limbes de l’hypothèse. » En parlant de Samantha, le « Guide », enfin le Maréchal, déclare : « Samantha était dangereuse. Quelque chose en elle appelait la fiction à se rompre. Et où irions-nous (…) si la fiction se brisant nous laissait dénudés d’histoires ? » Quant à « l’excès d’illusion », il « rejoint le réel ». Celui-ci, je le déguste.

Contre la littérature « sans estomac »

Et voilà que je termine ma recherche avec Le voyage du canapé-lit, titre déjà cocasse, publié en 2019. Récit assumé comme une sorte d’autobiographie, avec une certaine autodérision. Au futur lecteur de découvrir vos traits (marqués) de caractère.

Au cours d’un dialogue, inventé, vous faites dire à votre belle-sœur, qui fait partie du voyage, bien réel, lui : « Toi, l’artiste, tu ferais mieux de faire attention à la route (…) Pendant des années tu nous as répété que tu ne pouvais pas souffrir l’autofiction, l’épidémie de la confidence, le moijeisme galopant, le narcissisme plumitif, et comme tout le monde, tu t’y mets (…), voici venir l’âge où l’on fait le bilan, un homme se penche sur son passé, franchement c’est d’un commun ! »

Pendant que je suis ce récit-là, j’éclate souvent de rire. Les titres des chapitres tournent autour des objets de la vie courante. Or vous êtes fâché avec eux qui sont « perfides, maudits » et ne cesseront de vous « poursuivre ». Vous notez, également, que « le livre représentait le piège par excellence. C’était, à l’origine, un acte de rupture », avec le monde réel, notamment. Cette perfidie des objets attaque l’auteur là où il est « le plus sensible, c’est-à-dire par la littérature ». On apprend que ce qui vous soucie particulièrement, c’est la littérature contemporaine, « sans estomac », titre d’un essai, publié en 2002, qui a fait visiblement vibrer d’admiration ou de colère le monde littéraire. Vous reconnaissez avoir été, parfois, un peu excessif.

Un absolu nommé littérature

L’ouvrage reçoit le Prix de la critique de l’Académie française. Le jour de la remise du prix, au lieu d’en tirer quelque orgueil, vous racontez avec humour une anecdote, encore une fois, cocasse. Et rajoutez que « ne pas recevoir une décoration ou un prix en France, tient de l’exploit » ! Par ailleurs, vous raillez les académiciens, mais « parenthésez » que « c’est une tradition, ils ont l’habitude. On comprend qu’il n’y a aucune méchanceté là-dedans ». Comme dans Pays perdu, qu’il vous arrive « d’avoir la dent dure, mais aussi l’admiration éperdue ». Et précisez que vous êtes votre « première cible ». On le constate effectivement en lisant Le voyage du canapé-lit, ce « foutoir narratif ».

À lire aussi : Pierre Jourde : « Je fais ce que je fais toujours : écrire »

Ce que je retiens, ce sont vos phrases, dont celle-ci : « Je crois que je ne suis devenu écrivain que par incapacité à assumer le monde concret et pour prendre ma revanche dans le monde gratifiant de l’esprit ». Mais aussi : « Je n’avais vraiment envisagé d’autre vie qu’en littérature. J’étais immergé dans l’imaginaire. Écrire n’était que la prolongation naturelle d’une manière d’être (…). Il me semblait que si j’allais toujours plus profond dans la solitude, le mutisme, l’imaginaire, je pourrais peut-être un jour pénétrer dans cet absolu qui s’appelle littérature ».

Eh bien, franchement, je n’ai pas fini de vous lire. Me manquent beaucoup de livres. Vous m’avez donné envie de poursuivre le chemin balisé par vos mots. Écrire « chemin », un peu facile, non ? Et pourtant… Comment faire, d’ailleurs, avec votre roman préféré, L’Heure et l’Ombre, puisqu’il est épuisé ?

âme brisée
Articles

« Âme brisée », d’Akira Mizubayashi : le pouvoir de la musique

Un violon cassé, un destin bouleversé. Dans Âme brisée, Akira Mizubayashi raconte le traumatisme fondateur d’un enfant japonais des années 1930, dont le père, professeur de musique, est enlevé à jamais par des soldats. Un roman poignant sur le pouvoir du souvenir et de la musique.

Par : Marie-France Bereni-Canazzi

Dans son roman Âme brisée, dont il a dit à maintes reprises qu’il n’est pas autobiographique, l’écrivain et enseignant d’université Akira Mizubayashi propose un retour au Japon d’avant la Seconde guerre mondiale.

Vivant à Tokyo et séjournant souvent à Paris, il a à nouveau écrit en français; tout comme d’autres de ses titres, toujours très prisés par la critique et le public. Ce fut notamment le cas du très remarqué Une langue venue d’ailleurs, publié chez Gallimard. Ce titre lui avait valu de nombreux prix dont celui de l’Académie française, mais aussi celui du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises en 2011. 

Âme brisée raconte comment un groupe de musiciens, constitué de Yu, professeur et premier violon, et de trois étudiants chinois qui s’attardent au Japon malgré la menace de la guerre, va être brisé, disloqué, car accusé de fomenter contre le pouvoir en place et son idéologie. Cette prise de risques des jeunes musiciens correspond à une quête supérieure : celle, absolue, du Beau car l’un des personnages importants de ce livre est la musique.

Les musiciens, jeunes et attentifs à la parole de leur maître, travaillent l’œuvre de Schubert. L’auteur parvient, dans ce texte qui tient un peu du conte, à mêler réalisme et symbolisme.

Le violon brisé

Le début de l’œuvre est assez classique, montrant le bon et le beau écrasés par l’ignorance. Soldats grossiers et endoctrinés font irruption sur les lieux de répétition du petit ensemble. Ils brisent un instrument, le violon de Yu, avant de les emporter avec les jeunes chinois. Son fils de 11 ans, caché dans une armoire, assiste terrifié à la scène. Il comprend alors que la musique peut à la fois être l’objet noble et infini d’une quête et une source d’aversion.

âme brisée
Akira Mizubayashi a notamment étudié à l’Université de Grenoble et à l’ENS.

Le lecteur, s’il est mélomane, connaît le rôle de la musique sur l’esprit et aimera ce livre hommage à la littérature et à la musique. Mais s’il ne connait pas la musique, il aura envie d’entendre les musiciens évoqués. On ne peut que saisir la grandeur gagnée par l’art. L’élévation d’âme se fait peu à peu.

Âme brisée car ce roman est celui de la rupture, de la perte de l’harmonie et semble s’offrir en diptyques. Akira Mizubayashi a déclaré à propos de la genèse de ce roman : « Il s’agissait pour moi d’une réflexion sur les zones de catastrophes qui engendrent des fantômes. » 

Une double cassure

L’âme évoquée peut être d’une part celle du violon, petite pièce de bois qui donne le souffle de l’instrument et vie au son ; et d’autre part, l’âme de Rei, le petit garçon, témoin et victime. Celui-ci connaîtra l’avant, une vie comblée par la musique, et subira l’après, la hantise de la perte du père. Aussi, la construction du roman se fonde en deux moments bien distincts d’une même vie. Mais dans deux pays différents, le Japon et la Chine, ou même et surtout le Japon et la France ; deux arts, la littérature et la musique.

À lire aussi : Le sang et la lumière

Si la première partie est consacrée au choc violent de la répression et de l’abandon, à l’incompréhension, à la solitude de l’attente, la seconde, étonnante, souligne le poids des séparations, la difficulté à dépasser les traumatismes. Rei devenu luthier en France n’oublie pas son passé, intensément lié au Japon et à la musique. Il est difficile de ne pas vouloir réparer les âmes brisées.

Articles

Miss Jane ou le dépassement du handicap

Dans Miss Jane, Brad Watson raconte la quête du bonheur entreprise par une femme atteinte d’une malformation. Un roman d’émancipation écrit dans une langue sensuelle et délicate.

Par : Marie-Pierre Poggi

Certains livres, longtemps après en avoir tourné les pages, vous accompagnent d’une douce nostalgie. Le roman Miss Jane de Brad Watson est de ceux-là.

Dès les premières lignes, on est séduit par l’attachante Jane. On la soutient dans ses difficultés. Avec elle on s’émerveille de ses découvertes et nos yeux s’éclairent au contact de cette héroïne si singulière.

En bref, Miss Jane c’est d’abord « la petite Jane » qui voit le jour en 1915, dans une petite ferme du Mississippi, entourée de ses parents et de sa sœur aînée, Grace.

Un handicap à surmonter

En dépit d’une malformation intime, Jane se construit tout de même une identité et composera sa vie avec sa différence. Sur ce point, les balbutiements du médecin de campagne qui répondit : « Tout ce que je peux vous dire, c’est que c’est une fille, qui ne s’est pas complètement développée ».

Confrontée à une mère froide et une sœur jalouse, le contexte familial de la fillette est peu propice à son épanouissement. Mais Jane s’adaptera et fera ainsi face à son destin. C’est guidée par sa curiosité et sa soif d’apprendre qu’elle surmontera les réticences de son entourage. Son observation des êtres, son lien à la nature, et son amour de la lecture lui permettront de découvrir et de comprendre ses émotions.

Brad Watson est décédé en juillet 2020 à l’âge de 64 ans

À l’adolescence, elle vivra ses premiers émois amoureux comme toutes les jeunes filles de son âge. « Elle avait été une fillette vive, mince et aux cheveux un peu trop fins, avec un visage doux et un bon caractère. Pourtant, aujourd’hui, elle avait grandi et était devenue une beauté émaciée aux yeux sombres. Elle se mouvait avec une sorte d’élégance naturelle, comme une feuille qui tombe avec grâce sous un souffle de vent. »

Un style plein de pudeur et de délicatesse

Le Docteur Thompson avec lequel elle tissera un lien quasi filial, deviendra au fil des années son confident. Celui-ci ne cessera d’interroger ses confrères. À vrai dire, il aura foi dans les progrès de la médecine pour un jour donner à « Janie » une solution à son handicap. « Elle le regarda et de ce fait, elle se dit que somme toute, il l’aimait sans doute d’une certaine façon. L’amour d’un être humain pour un autre, qui n’a besoin ni de classification ni de définition. ».

Ce roman est servi par une plume poétique et sensuelle. L’auteur aborde avec délicatesse et pudeur « la malformation » dont souffre Jane. Il n’en livre que peu de choses à l’image des balbutiements scientifiques de l’époque. On y découvre par ailleurs l’Amérique rurale que le XXe siècle commence à bouleverser.

À lire aussi : Les choses humaines

Ce livre est une jolie ballade aux saveurs douces amères. Le lecteur y accompagne Jane sur le chemin de la vie, au cœur de sa solitude. Et au moment de la quitter, on prend le temps de savourer les derniers instants d’une présence amie : « Elle se contentait d’être. Tout simplement Jane ».

mensonge
Articles

Le mensonge

C’est un dilemme que nous avons tous connu un jour. Mentir pour préserver quelqu’un de la souffrance et de la peine. Mais philosophiquement, le mensonge constitue-t-il une option ? La vérité est-elle un droit ou un devoir ? Éléments de réponse avec Kant et Constant.

Par : Kévin Petroni

Au cours d’un dîner, je rencontrai un ami accompagné de sa copine. Durant la soirée, chacun des deux amoureux me démontra combien ils étaient liés, combien ils s’aimaient, etc etc. Le lendemain, je rencontrai dans un café ce même ami enlaçant cette fois-ci une autre femme. Je détournai le regard, imaginant qu’il ne m’avait pas vu. J’eus la surprise de recevoir quelques heures plus tard un appel de sa part. Il me suppliait de taire la scène galante du jour, au prochain repas en présence de sa copine. Tel est le mensonge : dire délibérément le contraire de la vérité.

Dans cette définition, le terme essentiel est celui de délibération. Je me trouve toujours en situation de dire le vrai ou de dire le faux, de parler à cette femme ou de ne pas le faire. C’est précisément parce que le mensonge éprouve ma morale que je peux m’interroger sur le droit que je possède de mentir ou non. Il existe deux attitudes morales face au mensonge : l’une qui consiste à poser le devoir de dire la vérité ; l’autre qui cherche à poser le droit de mentir.

Emmanuel Kant

Si Kant avait reçu l’appel de mon ami, il aurait répondu sans trembler : je lui dirai la vérité. Et mon ami, conscient des risques pour sa personne en aurait été particulièrement affecté. C’est que mon ami réfléchit à son intérêt bien plus qu’à son devoir, celui de respecter autrui.

Une rupture entre la parole et le sens

Pourquoi Kant refuserait-il de l’aider ? Tout simplement, parce que Kant estime que maintenir le mensonge revient à nuire au menteur lui-même et à l’ensemble des personnes concernées par ce mensonge.

Le premier problème relève d’un acte énonciatif : Kant estime que le mensonge rompt le lien entre la parole et le sens. Au fond, mon ami, en louant l’amour, le trompe triplement en embrassant cette autre femme le lendemain. Il trompe celle qu’il dit aimer, celle qu’il embrasse dans le café et il se trompe sur l’amour lui-même en appauvrissant sa valeur.

Le deuxième problème est politique : Imaginer une société dans laquelle tout le monde se mentirait revient pour Kant à fonder une entreprise du soupçon. Les principes, les lois seraient constamment détournées.

Le test de Kant

Enfin, le troisième point, et c’est assurément le plus notable, est philosophique. Kant estime que le mensonge ne peut se poser comme une maxime universelle. Le test de Kant revient à se demander si ma morale doit s’appliquer à tous. Tout le monde devrait mentir pour tromper la personne qu’il aime dès lors qu’il souhaite se tirer d’embarras. Pour toute personne de bonne foi, le test ne tient pas. Puis-je vouloir que tout le monde abuse de tout le monde ? Bien sûr que non. En ce sens, Kant pose le devoir de vérité de manière radicale.

Benjamin Constant 

Mais Kant a-t-il pour autant raison ? Benjamin Constant lui aurait répondu que la vie n’est pas absolue, et que l’homme, bien imparfait, ne peut pas souscrire à une morale qui l’excède. À un principe qui ne demande aucune compromission, ne jamais mentir. Constant affirme qu’il existe un droit au mensonge. Trop mentir renverrait au chaos, mais être trop vrai y renverrait également. Dire tout ce que l’on pense, tout le temps et à tout le monde, créerait aussi les conditions du désordre.

Mentir pour protéger autrui ?

Il existe une situation intermédiaire, et c’est parce qu’elle est mesurée qu’elle s’applique à tous : il faut mentir lorsque le mensonge permet de protéger autrui. Dois-je révéler la cachette d’un homme recherché si je sais que la force s’appliquera contre lui ?

À lire aussi : L’Art d’avoir toujours raison

Au fond, Benjamin Constant aurait pu répondre à mon ami : je garderai ton secret, afin de ne pas nuire aux hommes et aux femmes impliqués par ce mensonge. Dire la vérité dans ce cas précis n’entraînerait-elle pas plus de mal que le mensonge lui-même ? Constant considère que le devoir n’est pas absolu, que la décision dépend pour beaucoup de la manière dont on souhaite protéger autrui. En ce sens, il pose non pas un devoir de vérité, mais un droit de vérité.

Michele Rocca, La Bocca della Verità

La vérité comme preuve de respect

Reste à savoir, et c’est la lacune première du discours de Constant, qui peut avoir accès à la vérité. Le droit en revient à chacun, selon sa propre morale. Aussi, le droit au mensonge ne répond pas au devoir de vérité de Kant. Il permet certes d’éviter, dans le cas qui m’intéresse, un malheur imminent. Mais il ne m’assure pas que l’une des deux intéressées ne s’en rende jamais compte, et que la scène de révélation n’ait jamais lieu.

Pour aller plus loin : Le Mensonge : la querelle Kant / Constant

En revanche, le devoir de vérité, lui, ne connaît aucun tremblement. Dire la vérité, c’est maintenir le sens des principes que l’on défend ; assurer à autrui le respect en tant qu’être humain ; permettre au menteur de renouer avec son humanité en brisant la chaîne du mensonge. Au fond, ne pas transiger avec le devoir de vérité revient à sauver certains principes, constitutifs de l’amour, la confiance, le respect, la fidélité, de toute forme de compromission.

Articles

Brussolo : un maître de la science-fiction

Un monde dystopique, une entreprise de déshumanisation, de l’imagination et du talent. Autopsie d’un thriller de science-fiction signé d’un maître en la matière : Serge Brussolo.

Par : Philippe André

L’univers fouillis de Serge Brussolo renvoie au moment de mon adolescence où je m’interrogeais sur ma vie. J’étais obsédé par les œuvres du maître de l’épouvante, Stephen King. Durant cette période, je délurais subitement sur une écriture machiavélique, précise, où l’imaginaire se négociait principalement sur une ouverture largement anglo-saxonne et que Serge Brussolo démantela dans mon esprit. Jamais je n’aurais imaginé qu’un auteur français allait me faire lâcher le long processus de l’épouvante conçu par le maître de la littérature de l’horreur américaine. Immergé dans la lecture de Brussolo, j’étais stupéfait par cet imaginaire si impressionnant.

Je m’aperçus à juste titre de l’action abondante. L’hybridation d’un univers si riche, où qui plus est, c’était moi qui servais d’appât. Je me retrouvais dans les mâchoires des obsessions maladives d’un conteur hors pair, de récits tellement effrayants. Le rythme parait chez lui s’orthographier dans la douleur de personnages à qui l’écrivain a octroyé un semblant de liberté. De sorte que le lecteur s’imprègne de leurs maux, puis remarque un changement sensible de leur environnement mental et physique.

Une mécanique de déshumanisation

Dans cette détermination à exploiter toutes les possibilités de l’étrange, chevillées au cerveau libre d’un romancier pas comme les autres, j’ouvrais les portes menant à un schéma littéraire. Là où les codes de l’épouvante se cassaient par l’imagination folle d’un auteur qui se les réappropriait. Brouillant les pistes du réel, l’ossature scénaristique matérialise la monstruosité tapie derrière le masque du paraître. Les illustrations de ses thèmes de prédilection, comme l’enfermement prétextant d’impossibles données fantastiques, je m’aliénais à sa coupe artistique.

Serge Brussolo débuta vraiment sa carrière à la suite de sa nouvelle « Funnyway ». Publiée dans une anthologie dirigée par Philippe Curval aux éditions Denoël (1978). Dans la nouvelle prévaut une conception maladive d’un monde dystopique. S’acharnant à avilir l’homme au rang d’un organisme assujetti à une mécanique de déshumanisation. Ici, au commencement de son entreprise de conquête d’un futur public, Serge Brussolo sera le libérateur de ses frayeurs apocalyptiques et science-fictionnelles.

À lire aussi : Moulin rouge : une histoire de science fiction teintée d’humour sur les mondes parallèles

Grâce à la sélection de son texte absolument noir et suffoquant, ce recueil de textes hors normes avait pour objectif de révéler une nouvelle ère de la science-fiction française. Il est indéniable qu’aujourd’hui, après plus de deux cents romans, Serge Brussolo est indubitablement le roi incontesté du thriller d’horreur. Mais aussi de la science-fiction détériorée, de la fantasy macabre, de l’anticipation claustrophobe. Tous ces titres popularisés grâce au puits sans fond qu’est son imagination.

Serge Brussolo, « Funnyway », dans Mange-Monde, Paris, Gallimard, coll. Présence du futur, 1993

Articles

Hannah Arendt et la Crise de la culture

Paru pour la première fois en 1961, La Crise de la Culture est un essai qui fait date dans l’histoire de la philosophie politique. Hannah Arendt y explore la brèche qui existe entre le passé et l’avenir et nous invite à penser notre temps. Une lecture nécessaire.

Par : Marc Duval

En lisant La Crise de la Culture, il apparaît évident que Hannah Arendt décrit un phénomène moderne. Un processus d’évolution de la société vers la société de masse, une disparition de l’autorité dans cette même société et donc le risque d’aboutir à un État totalitaire. Ce texte est donc une description et un avertissement.

Évidemment, il est surprenant de lire un texte aussi novateur (qui décrit à la perfection les mouvements progressistes et conservateurs actuels) et aussi précis dans son anticipation de notre présent. Mais il faut se souvenir de l’importance d’Hannah Arendt et de ses travaux. Ceux-ci fournissent un cadre d’analyse du monde simple et efficace, qui modèle son lecteur et sa vision du monde avec des mots de notre temps. J’ai utilisé les termes de « simple et efficace » car ils décrivent au mieux la valeur d’une théorie en fonction des explications qu’elle peut fournir en peu de mots.

L’objet décrit par Hannah Arendt, c’est la société occidentale et plus précisément sa branche aux États-Unis. Pour ce faire, l’auteur revient souvent aux origines grecques et romaines de notre civilisation, avant d’en arriver à la description du phénomène présent. Sa particularité : la fin de cette civilisation occidentale et donc la nécessité implicite de la refonder.

Une société de masse

Pour l’auteur, la raison de cette fin imminente est l’impossible conciliation de la Tradition, de l’Autorité et de la Religion, dans une société moderne de masse ; où la science nie toujours plus la place de l’homme, où le doute avilie toujours plus les discours traditionnels. La civilisation occidentale reposerait selon l’auteur sur ces trois piliers que sont la Tradition, l’Autorité, et la Religion. La Religion s’assure de maintenir la vérité de l’Histoire ; la Tradition transmet aux générations successives cette même Histoire ; l’Autorité est l’ordre hiérarchique légitime issu de l’Histoire.

arendt
Hannah Arendt fut notamment à l’origine du concept de « banalité du mal ».

On sent chez Hannah Arendt une grande méfiance quant aux discours politiques, car ils sont un espace de liberté. Un de ces espaces discursifs qui sans échapper aux relations de cause à effet et donc aux vérités de fait, n’exclue pas un rapport relativiste quant aux vérités historiques et autres discours ; et donc parfois le recours au mensonge conscient ou non. Ce relativisme discursif est pour Hannah Arendt la caractéristique d’une société de masse, où il faut renoncer à établir une vérité historique unique, sans quoi cette société bascule dans le totalitarisme.

À lire aussi : Rhinocérite, la maladie du fanatisme politique

Dans ce monde moderne, il y a les progressistes libéraux et les néoconservateurs. Les premiers assimilent autorité et totalitarisme. Ils veulent détruire les cadres étatiques pour s’assurer une liberté organisée et assurée ; que l’Histoire moderne va forcément leur donner selon eux. Les seconds voient dans l’Histoire moderne un processus de ruine et d’affaiblissement de l’autorité qui permettait l’existence de la liberté. Ils veulent restaurer les cadres étatiques et limiter la liberté au risque de la détruire pour la garder.

Refonder notre civilisation

Pour Hannah Arendt il faut savoir penser dans ce monde moderne, pour dépasser ces deux extrêmes qu’elle aide à se constituer avec ce texte. La seule solution à cette crise est si simple qu’elle rend cette dernière triviale. Il suffit de refonder notre civilisation grâce à une révolution sous la forme d’une réforme rapide et non-violente. Car pour l’auteur, les seules révolutions fonctionnelles sont non-violentes et ne rompent pas avec la Tradition. Il s’agit en fait d’établir une nouvelle instance religieuse en vue de légitimer de nouvelles autorités. Cette définition s’appuie sur l’exemple de la guerre d’indépendance des États-Unis. Elle paraît donc contre-intuitive aux lecteurs européens qui préfèrent plutôt parler de réforme profonde.

Le public de ce texte est clairement Étasunien. Et Hannah Arendt tente d’inscrire dans le roman national du Nouveau Monde l’idée qu’il faut constamment se réinventer et s’adapter aux réalités, afin d’éviter les pièges totalitaires qu’elle soupçonne. Il est étonnant que l’auteur utilise autant d’exemples de l’Ancien Monde pour décrire un phénomène du Nouveau Monde. Il faut sans doute considérer que l’Ancien Monde apparaît comme un modèle imparfait certes, mais supérieur pour l’auteur.

aretha franklin
Articles

Aretha Franklin, Lady Soul

Elle était à la fois chanteuse, pianiste, auteure et compositrice. S’épanouissant avec la même virtuosité dans le gospel, le blues, le jazz et la soul, elle est aujourd’hui considérée comme l’une des artistes américaines les plus influentes. Retour sur le parcours de la géniale Aretha Franklin.

Par : Elvire Bonnard

En 2009, lorsque Aretha Franklin chante My Country, Tis Of Thee à Washington lors de l’investiture de Barack Obama, il nous plaît de penser à son émotion quarante ans presque jour pour jour après l’assassinat du pasteur noir Martin Luther King.

Car toute l’enfance et la carrière d’Aretha sont imprégnées de cette longue marche vers la reconnaissance. Son père, Clarence LaVaughn Franklin, est un célèbre pasteur baptiste, mais est aussi un militant, ami de Luther King. En 1963, il l’accompagne dans sa longue marche sur Woodward Avenue à Détroit.

Et si Aretha est née à Memphis le 25 mars 1942, c’est à Détroit qu’elle passe la plus grande partie de son enfance.  Lors de l’enterrement du pasteur assassiné, elle reprend l’émouvant Precious Lord qu’elle chantait à quatorze ans dans l’église de son père, avant d’être enregistré chez Chess en 1956.

Du gospel au blues

Le père d’Aretha est un célèbre avocat de la cause noire, n’hésitant pas à monnayer ses sermons (douze d’entre eux seront enregistrés chez Chess, dont le fameux « The Eagles Sterreth Her Nest », un classique du genre) jusqu’à 4000 dollars.

Toute l’éducation d’Aretha sera portée par le gospel. « Mon cœur appartient toujours au gospel », dira- t-elle dans le célèbre interview du Time dont elle fait la couverture en 1968. Son père tourne alors avec The Clara Ward Singers, (seize albums chez Chess) et elle l’accompagne deux années de suite en tournée. Elle l’admire pour son honnêteté et sa sincérité.

C’est le pasteur Franklin qui est son premier coach, avec Sam Cooke, l’un des grands créateurs de la musique soul, et habitué de la maison. À l’âge de neuf ans, lorsqu’elle exprime le vœu de devenir chanteuse, Sam Cooke se fend d’un « si tu veux chanter, jeune fille, chante ! » Plus tard, son père lui emboîtera le pas : « si c’est ce que tu souhaites faire, alors tu dois le faire ! », l’encourage-t-il lorsque sa fille souhaite s’écarter du gospel pour aller vers le Blues.

Douze albums en six ans

L’enfance d’Aretha fut loin d’être malheureuse. Bien que sa mère ait quitté son père et leurs cinq enfants lorsqu’Aretha avait six ans, et qu’elle décède lors de ses dix ans, elle passe des moments insouciants avec ses frères et sœurs, à grimper aux arbres et à s’écorcher les genoux. « J’étais un vrai garçon manqué », se souvient-elle. Elle aime l’école. Mais sa fascination va vers la musique. Il y avait de la musique partout, chez elle et à l’église. On lui paye un professeur de piano, mais son goût de l’improvisation lui fait refuser une discipline trop scolaire.

Ce n’est qu’en 1997 qu’Aretha se remettra au piano classique. Malgré cela, c’est une excellente pianiste, dont Jerry Wexler, qui l’enregistre pour Atlantic Records, dira qu’elle ne vaut pas moins que Ray Charles, lui aussi produit de la mythique maison d’Ahmet Ertegun. Adolescente, elle en joue avec ses sœurs et ses amis.

En 1961, un ami de son père, Major Mule Holley, la fait rentrer chez Columbia Records. A 18 ans, elle part à New York. Elle signe avec John Hammond Today I Sing The Blues (qu’elle reprendra une dizaine d’années plus tard). Ce titre est déjà prémonitoire de ses futurs enregistrements pour Atlantic. Elle enregistre douze albums en six ans sous la férule de Hammond, (découvreur également de Bob Dylan) qui reconnaît en elle la plus belle voix depuis Billie Holliday, qu’il a aussi découvert. Mais il se contente d’exploiter le versant jazz de sa voix, sans en exploiter les multiples possibilités.

Un modèle pour de nombreuses chanteuses

En 1966, Aretha signe chez Atlantic. C’est Jerry Wexler, perfectionniste créatif et géant du Rhythms and Blues, qui va découvrir et libérer les quatre octaves de la voix d’Aretha sur I Never Loved A Man.

Elle importe ainsi le son de Memphis et de Muscle Schoals  (en Alabama), à New York. Contrairement à la Motown de Détroit et ses tubes pour jeunes filles prépubères, Atlantics recherche en effet des voix adultes, à l’opposé des Supremes. Or, à 25 ans, Aretha n’est plus une enfant. Mariée à Ted White, son premier manager, elle a déjà deux fils de onze et huit ans.

Ecoutons Wexler se souvenir : « à l’heure actuelle, toute la musique pop est habituée au gospel. Mais il faut se rappeler qu’il y a cinquante ans personne ne chantait comme Aretha ». Elle va devenir un modèle pour des chanteuses telles Dona Summer ou Whitney Houston.

Le pouvoir de la Soul

Et puis … arrive Respect en 1967. Cette reprise de la chanson d’Otis Redding sortie en 1965. Aretha va en faire un hymne féministe en même temps qu’un symbole du combat pour les droits civiques. Même si elle reconnaît n’avoir que peu souffert de discrimination. Mais en avoir toujours conscience, elle a bénéficié des portes ouvertes par ses grandes sœurs, telle Ella Fitzgerald.

Pour Aretha, « la soul est la capacité de faire sentir aux gens ce que vous ressentez ». La Soul crée l’empathie. L’âme de l’artiste transmetteur entre en osmose avec le public récepteur.

La beauté de la musique associée à l’intégrité du chant brise la chaîne maléfique et masochiste de ses consœurs Bessie Smith et Billie Holliday. Pour une fois, on ne demande pas au « mec » de revenir.

Aretha devient une icône

Plus tard en 1985, Aretha chantera avec Annie Lennox d’Eurythmics Sister’s are doin’ it for themselves. Prolongeant la filiation de cette fierté. Pas seulement d’être black, comme le revendique James Brown dans I’m Black And I’m Proud, mais également femme. Cet engagement allié à l’association de la musique populaire et de la spiritualité rapprochent beaucoup Aretha du politique Marvin Gaye de What’s going on. Mais l’éloigne de plus en plus des bluettes pour adolescentes incarnées par les Supremes. Aretha devient une icône, The Queen Of Soul, même si ce surnom flatteur apparaît réducteur sous bien des aspects.

Car de Détroit jusqu’en Alabama, en passant par Atlantics à New York, Aretha n’a cessé d’explorer toutes les ressources et les versants des musiques vernaculaires. Wexler l’a bien compris, lui qui la fait enregistrer justement avec des musiciens du Sud. Malgré certains problèmes personnels, et certaines absences liées à des problèmes d’alcool, elle enregistre quatorze albums en seulement huit ans. Ses premiers hits pour Atlantic sont :  I Never Loved A Man, Do Right Woman, Respect,Dr Feelgood, A natural Woman. Tout ceci étant évidemment le résultat de beaucoup d’efforts et de travail, ainsi que d’une excellente complicité avec ses musiciens. Sa sœur Carolyn lui apporte d’ailleurs son aide dans des compositions au piano telles Ain’t No Way, Pullin’, Angel

Without love

Dans les années 70, elle rejoint James Brown, Sly Stone, George Clinton lors du tournant Funk. On oublie pourtant souvent de la citer ( par sexisme ?), alors qu’un morceau comme Rock Steady en 1971 est clairement un hit funk. Certes le morceau repose beaucoup sur le batteur « mythomane » Bernard Purdie (qui prétend jouer de la batterie sur tous les morceaux des Beatles !), mais c’est Aretha qui a écrit le texte.

Malgré un apparent éclectisme, l’œuvre d’Aretha est homogène. ce qui ne l’empêche pas de souffrir d’un passage à vide lors du tournant funk vers la période disco.

En 1974, elle enregistre une autre chanson de Carolyn, Without Love. Ce vieux thème de l’amour de Dieu et de l’humanité est essentiel pour Aretha. La rédemption passe par la dévotion.

« Without love,  there’ s only so much you can do

Without love, you’re not even you”

L’amour est l’essence même du travail d’Aretha.

L’une des meilleures chanteuses de tous les temps

La décennie des années 80 est marquée par son départ d’Atlantic et son passage par la maison de disques Arista. En 1986, elle reprend le mythique Jumping Jack Flash en duo avec Keith Richards. Elle continue à connaître de grands succès, principalement aux États-Unis, tout en évoluant davantage vers le mouvement Hip-Hop. Toujours engagée dans de nombreux concerts caritatifs, (elle chante notamment l’hymne national à La Nouvelle Orléans après le passage de l’ouragan Katrina). Elle vit actuellement à Détroit, la ville de son enfance, quand elle n’est pas en tournée.

À lire aussi : Et Bowie créa Ziggy Stardust

Avec ses yeux noirs profonds et sa voix inimitable, celle que l’on nomme également Lady Soul est aujourd’hui classée deuxième personnalité afro-américaine la plus connue après Martin Luther King. Le magazine Rolling Stones la place première au classement des meilleurs chanteurs de tous les temps. Respect.

touchées
Articles

Touchées : l’escrime comme thérapie

Si l’escrime est un art, c’est aussi une pédagogie approuvée par des femmes victimes de violences sexuelles. Une arme face à un traumatisme dont elles parviennent à sortir victorieuses. Un combat que le roman graphique Touchées parvient à mettre en scène avec puissance et délicatesse.

Par : Lena-Maria Perfettini

Elles n’ont ni le même âge, ni le même caractère, ni le même vécu. Pourtant elles ont en commun les violences sexuelles et/ou conjugales qu’elles ont subies. Et c’est pour surmonter ces traumatismes que Lucie, Nicole et Tamara participent à un atelier d’escrime thérapeutique. À noter que ces ateliers ont réellement été mis en place par l’association “Stop aux violences sexuelles” dans plusieurs villes de France.

touchées

Organisées en binôme, par un maître d’armes et une psychothérapeute, ces séances destinées aux femmes violentées ont pour objectif de les aider à se libérer de leur passé. Apprentissage de l’attaque, de la défense et de l’esquive, de même que la possibilité de parler à un professionnel. S’exprimant ainsi à la fois par le corps et par les mots, quand elles le souhaitent. Quoi de mieux qu’un sport de combat où le but est de toucher sans être touchée ?

Fortes ensembles

Face aux difficultés, une sororité se met en place et permet aux héroïnes de mener et gagner leur combat personnel. Une lutte contre elles-mêmes, ou leurs traumatismes corporels et sensoriels. Derrière les masques, l’adversaire peut avoir les traits de qui elles souhaitent : un mari violent, un frère incestueux, un camarade violeur ou un démon intérieur. Mais tout cela dans une violence contrôlée par les règles du sport. Peu à peu, ces femmes fragiles se révèlent fortes ensembles. Et au bout d’un an, elles parviennent à opérer des changements dans leur vie et à en reprendre le contrôle.

Se reconstruire grâce à une discipline

À lire aussi : Le féminisme selon Beauvoir

En somme, lorsqu’est exposé le passé de chacune des trois femmes , la lecture peut être parfois difficile. Mais des moments plus légers permettent de contrebalancer la tension qui peut s’installer et notre espoir de voir les héroïnes se libérer et avancer dans la vie fait le reste. De plus, ce roman graphique nous séduit par son esthétique. L’auteur propose un dessin à l’aquarelle, délicat et intense, qui mêle la douceur des tons et la puissance des gestes. Par de grands traits, ces femmes deviennent des combattantes, qui se réapproprient leurs corps et leur vie, et nous ne pouvons qu’être touchées.

Quentin Zuttion, Touchées, Paris, Payot Graphic, 2019

Articles

Rouart et les aventuriers du pouvoir

Napoléon, mais aussi le cardinal de Bernis ou le comte de Morny. Dans Les aventuriers du pouvoir, Jean-Marie Rouart s’essaie avec succès au genre biographique, qu’il mâtine de fiction. Une œuvre pleine de finesse et d’élégance.

Par : Marie-Hélène Ferrandini

De tous temps l’histoire et le roman ont joué à s’entrelacer de mille façons. Romans historiques, histoires romancées, mémoires sont des genres hybrides où la fiction flirte avec le souci du vrai ! Quel fil choisir en effet ? Le fil d’Ariane ou plutôt de Clio qui nous mène avec sûreté à une prétendue vérité, ou le fil chatoyant, souple et bigarré de la fiction ? Jean-Marie Rouart ne s’embarrasse pas de ces atermoiements stériles. Hardiment, il crée un genre dont la collection « Bouquins » nous révèle aujourd’hui toutes les facettes. Les Aventuriers du pouvoir réunit trois biographies : Napoléon ou la destinée, Bernis le cardinal des plaisirs, Morny un voluptueux au pouvoir ; et toute une série d’articles, portraits d’hommes politiques contemporains.

Les Aventuriers du pouvoir

Les essais biographiques centrées sur la prestigieuse figure de Napoléon et sur des figures historiques moins illustres mais très complexes et séduisantes, Bernis et Morny, sont de purs régals de lecture ! Ils sont portés par une liberté, une joie qui infusent chaque page d’une allégresse communicative. Étrangement, c’est dans un genre corseté, comme la biographie, que Jean Marie Rouart trouve une totale aisance d’écriture. Mais aussi une audace de création et une ampleur de vision ! Il exulte, jubile, brosse de fins portraits, jette des couleurs vives sur d’amples fresques. Il se permet tous les tons, jongle avec les idées, court dans sa narration ou s’arrête pour des pauses analytiques. D’un revers de main, il balaie carcan et contrainte pour n’obéir qu’à un impératif : faire de chaque héros de l’Histoire un être de chair, d’esprit et de sang qui a l’épaisseur de la vie retrouvée !

Des portraits tout en nuance

Cela nous vaut des portraits tout en nuance, cernés de mystère, séduisants par les ombres qui les envahissent petit à petit ; car rien n’est plus éloigné de l’esprit de Rouart que de faire tout passer au crible d’un examen clinique. Sa force est de faire coexister l’envie de comprendre, donc d’expliquer, et le désir de préserver la part d’incohérence ou de fatalité inhérente aux grands hommes. Par conséquent, ses héros sont des Hernani et chacun est une « force qui va » ; avec génie chez Napoléon, avec intelligence et élégance chez Bernis, avec volupté et sens du jeu chez Morny !

Parler des grands hommes évoqués par Rouart comme des héros est on ne peut plus complexe. Héros, ces hommes le sont par leur stature et leur destinée, comme par le traitement que l’auteur leur réserve. L’écrivain Jean-Marie Rouart est aussi le romancier de l’histoire et scrute ces sujets comme s’ils étaient sa propre création ! Oui, il est aussi leur génial démiurge et l’on retrouve chez eux d’obsédantes récurrences de l’œuvre romanesque de Rouart.

Entretien avec Jean-Marie Rouart de l'Académie française. "Ce qui ...
Jean-Marie Rouart siège depuis 1997 à l’Académie Française

Ainsi, par exemple, l’obscure fascination pour l’échec et la mort qui accompagne Napoléon ! Ailleurs, la réminiscence littéraire est présente dans le choix même du sujet. Si Rouart s’intéresse à Morny c’est parce qu’il a inspiré à Balzac le plus élégant, intelligent et fascinant dandy de la Comédie Humaine : De Marsay. On retrouve ce principat du romanesque dans la composition même des œuvres. Napoléon ou la Destinée se structure en grandes scènes et en grandes dates selon le principe du roman dramatique balzacien.

Une œuvre juste et raffinée

Mais contrairement à Balzac, qui voyait une incompatibilité entre le métier d’écrivain et celui de journaliste, Rouart nourrit ses pages à ces deux terreaux. Il nous offre de magnifiques portraits de contemporains où l’éditorialiste trempe sa plume dans l’encre de Saint-Simon. Le portrait de De Gaulle est un morceau d’anthologie, celui de Mitterrand est d’une séduisante ambiguïté. Hollande et Macron sont cernés avec une lucide férocité. Rouart se met en scène lui même et l’œuvre devient aussi réceptacle de portraits croisés, biographie et autobiographie à la fois !

À lire aussi : La vérité sur la comtesse Berdaiev

On trouvera dans ces ouvrages d’immenses plaisirs de lecture, issus de l’alliage précieux offert par l’érudition et la sensibilité ! Sensible, Rouart a un don d’empathie ! Érudit, il sait faire resurgir avec une grande connaissance précise, des mondes engloutis, tel ce monde des salons du XVIIIe siècle, qu’il fait revivre avec tant de jubilation ! Portées par une écriture vive, inspirée, émaillée de formules qui font mouche, ces œuvres ont une justesse, une légèreté, une profondeur et une élégance rares et raffinées.

Jean-Marie Rouart, Les Aventuriers du pouvoirs, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2019

la sposata
Articles

La Sposata ou les tourments de l’identité corse

Dans son roman La Sposata, publié en 1933, Sébastien Dalzeto partageait déjà sa crainte d’une dissolution de l’identité corse dans le développement économique. Une œuvre dont l’apport historique et sociologique est à réévaluer.

Par : Jean-Dominique Beretti

La Corse connaît plus que jamais des mutations liées à l’augmentation des flux touristiques, avec pour conséquence des locations névrotiques que les anciens ont du mal à suivre… Un auteur corse avait déjà dénoncé, dans l’entre-deux guerres, un changement en profondeur ; et on peut être parfois surpris par sa modernité…

Il s’agit de Sébastien Dalzeto (1875-1963), écrivain connu en Corse surtout pour son roman Pesciu anguilla, qui a pour cadre la ville de Bastia. Mais peu de personnes savent qu’il a aussi écrit, en 1933, un roman qui se passe à Vico, intitulé La Sposata. Arrêtons-nous sur ce petit livre.

Le décor est posé dès les premières pages :

« Vico se donne des façons de petite cité. C’est à peine un gros village, égrainant ses maisons aux murs épais, édifiées avec le plus dur des granits. La grand’route le coupe dans sa longueur. C’est la Traverse avec, au centre, une place où dans une attitude de tribun, s’élève la statue de Monseigneur Casanelli d’Istria. Vico est le point intermédiaire séparant la plaine de la montagne. Site éminemment pastoral mais dont aucun troupeau n’égaie les alentours.  »

Un patrimoine et une identité

Le romancier dépeint avec esprit des personnages typiquement vicolais dans une ambiance particulière. Le héros principal Rinucciu – prénom qui fait référence aux anciens seigneurs –  est confronté à une volonté extérieure, celle  des Américains, d’acheter la Sposata pour la démonter et l’emporter. Tout le roman évoque la lutte du sgiò pour sauvegarder jalousement ce qui est son patrimoine mais aussi  l’identité des « gens de sa race ». La lutte le mène très loin… Le portrait psychologique est sans équivoque. L’écrivain lui donne la parole :

« Voilà où j’aurais voulu terminer mes jours, dit Rinucciu. Le cadre est merveilleux et convient à ma misanthropie. »

Dessin du profil de la Sposata, formé par les crêtes de la montagne

L’historien et écrivain Hyacinthe Yvia-Croce (1893-1981) affirmait à propos de cette œuvre : « La Sposata est la dernière œuvre romanesque de Sébastien Dalzeto où l’écrivain semble avoir voulu surmonter l’antinomie entre la vieille génération et celle qui monte. Corsiste ardent et convaincant, il met ici en opposition le vieil esprit corse et la mentalité actuelle due à l’assimilation française. L’antique légende vicolaise ne sert guère que de toile de fond à des tableaux fort modernes et n’est pour lui que prétexte

Un monde en transition

La problématique est en effet  la confrontation entre les modernes et les anciens avec une crainte légitime, celle du type de développement économique qu’on veut lui imposer. D’autre part, le portrait psychologique du héros principal est révélateur d’une profonde angoisse.

« Désormais il n’avait plus qu’à compter que sur lui-même. Comprenant que rien ne serait tenté en hiver… il combina des mesures défensives… Il eût fallu se battre contre tout un monde et il se trouvait seul ou presque. L’avenir l’effrayait…Vico envahi par un monde étranger… Il en résulterait un changement d’existence, amenant une transformation radicale dans les esprits. Dans un coin, son fief, provisoirement devenu un centre d’industrie, son prestige serait noyé et il disparaîtrait avec la Sposata, emporté dans le remous d’une société rénovée… »

Pourtant, si Vico a été choisi, ce n’est pas tout à fait par hasard, comme il l’indique dans son introduction. Inspiré par Paul Fontana auquel il dédie l’ouvrage,  l’auteur présente le travail de cette manière : « Affabulation ? Fantaisie ? Présentation à coup sûr de cet oiseau que j’imaginais virtuellement disparu, le Corse à cent pour cent. Je l’ai, grâce à vous, déniché dans ce coin de prédilection où vous dormez aujourd’hui votre éternel et paisible sommeil ». La Sposata n’est pas loin des romans italiens présentant les transformations d’une famille face à un monde en transition et nous présente des descriptions d’une ambiance vicolaise réelle et en disparition.

Un lanceur d’alerte ?

La fin du roman, après de nombreux rebondissements, débouche toutefois sur un moment d’apaisement :

« Sur les bords du chemin les grands calvaires dressent leurs bras suppliciés. Sur ses assises, la Sposata égrène son cortège abrupt et gris, noyé de soleil couchant. Le village s’anime. Les cafés s’emplissent de clients pour l’apéritif. Un accordéon – toujours le même ressasse ses rengaines sentimentales les mêmes toujours – style 1880. C’est encore le Vico agreste et médiéval des Cinarca. La nuit tombe bientôt et le coucou, tapi dans quelque feuillage, dort, remplacé par le hibou hululant inlassablement aux ténèbres. »

La Sposata, œuvre en partie oubliée, serait digne d’être enseignée auprès des étudiants comme un témoignage historique et sociologique d’une Corse disparue. Sebastiano d’Alzeto mériterait quant à lui aujourd’hui le titre de « lanceur d’alerte », pour employer un mot à la mode. Ainsi, les personnages d’un autre temps, à cheval entre le XIXe siècle et  la « modernité », gardent, tout en étant fictifs, une part de réalité enfouie en nous à des degrés différents.

À lire aussi : Pesciu Anguilla de Sebastianu Dalzeto

Sébastien Dalzeto : éléments de biographie

Sebastien Dalzeto est un enfant de Bastia. Né en 1875, dans l’ancienne cité génoise, il est l’auteur d’une œuvre majeure. Son premier roman, Pesciu anguilla, est la première œuvre romanesque de langue corse. Il y dresse le tableau du Bastia de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Ce “roman comique” restitue le langage de ses habitants, leur fantaisie, tout ce qui fait de Bastia une “cità strana”. Journaliste, il collabore à L’Echo de la Corse, L’Annu corsu, U Mantese, A Muvra. Il sera par ailleurs l’un des fondateurs de l’association Lingua corsa en faveur de la défense et illustration de la langue corse menacée.

L’œuvre de Sébastien Dalzetto est amplement marquée par le marxisme. Ses Poèmes d’amour et de révolte sont quant à eux largement inspirés par la révolution russe. Son œuvre romanesque, La Tour délivrée ou dans une certaine mesure Pesciu Anguila, tend, quant à elle, vers le roman social. Redonner la parole à ceux qui en sont dépourvus. Révéler les stigmates de la domination dans les classes populaires. Les romans de Dalzeto sont des objets de défense à l’usage des plus précaires.

Articles

Le photographe : quand la photo rencontre la BD

Lorsque la bande dessinée rencontre les incroyables clichés d’un photojournaliste de talent, cela donne Le photographe. Une série de trois BD publiées entre 2012 et 2014, dans laquelle la photo se mêle au dessin et qui nous fait vivre le voyage d’une équipe d’humanitaires engagés dans les années 1980, en Afghanistan.

Par : Lena-Maria Perfettini

En décembre 1979, débute la guerre d’Afghanistan entre les soviétiques et les moudjahidines. En juillet 1986, Didier Lefèvre part en mission photographique dans le pays. Durant plus de trois mois, il accompagne une équipe de Médecins sans frontières. Celle-ci doit rallier la ville pakistanaise de Peshawar à un petit hôpital de guerre situé au nord de l’Afghanistan, en évitant l’armée russe.

Au long des trois albums qui constituent la série Le Photographe, nous suivons le périple du jeune photographe de 29 ans et de l’équipe médicale menée par Juliette Fournot ; une femme forte qui tient tête aux hommes qui se mettent sur le passage de sa mission. Mais aussi d’une caravane d’une centaine d’ânes et chevaux, accompagnés d’une escorte armée tout aussi nombreuse.

Entre beauté des paysages et portraits émouvants

Alors que les corps souffrent de l’ascension et de la rudesse des conditions de vie à plus de 5 000 mètres d’altitude, Didier Lefèvre ne cesse de prendre des photographies. Il nous fait alors découvrir la beauté des paysages montagneux qu’il traverse. Mais aussi des visages émaciés et émouvants de ses compagnons de voyage et des autochtones. Des portraits magnifiés par l’utilisation du noir et blanc.

Cette volonté de mieux découvrir le pays le pousse même à laisser les médecins continuer leur route pour intégrer une autre caravane, ce qui lui vaudra de nombreuses péripéties sur le chemin du retour. Ces photographies représentent également un hommage au travail de l’équipe de médecins et infirmiers. Ces derniers effectuent des consultations et des interventions chirurgicales dans des hôpitaux de fortune. Ils viennent ainsi en aide aux populations locales, victimes de blessures de guerre ou de divers accidents domestiques.

Le photographe : une oeuvre inclassable

À l’origine de cette série, on trouve un trio : Emmanuel Guibert pour le scénario et le dessin ; Frédéric Lemercier pour les couleurs et la mise en page et Didier Lefèvre (évidemment), pour les photographies. Est-ce une bande dessinée ponctuée de photographies ou un photoreportage légendé par des cases de BD ? Un peu des deux. Et ce mélange de photographies et de dessins permet de mettre en valeur les milliers de clichés que Didier Lefèvre a ramenés d’Afghanistan. Il fournit un documentaire intéressant sur cette guerre et sur le travail effectué par les missions médicales dans les zones de conflits.

À lire aussi : La Boîte de petits-pois

Nous sommes ainsi happés par cette histoire vraie, et par le mélange de sentiments qui s’en dégage. Le comique de certaines situations, le pathétique des rencontres, la tension et le tragique de la guerre même si nous ne la voyons que de loin… Par moments, nous nous identifions même au jeune photographe dont la naïveté trahit son manque de préparation pour une telle aventure.

Concluons par cette phrase, prononcée dans le livre par Didier Lefèvre et qui traduit bien son état d’esprit tout au long de la série : « Saoul de fatigue, (…), je dois avouer que je me demande ce que je fous là. Et comme d’habitude, je me réponds en prenant des photos ».

Emmanuel Guibert, Frédéric Lemercier, Didier Lefèvre, Le Photographe, Paris, Dupuis, 2003-2006 (trois volumes)