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Carnavali

Poema da : Stefanu Cesari

Carnavali

Oghji poi fà ciò chì tu voli,

sutt’à u pilamu neru chì sangunighja sempri,

sutt’à a farraglia chì sona,

Parlà cù a bucca di a màscara par annuncià chì tu ghjunghji,

un muccichili davant’à l’ochja duvintati salvàtichi,

a tarra à i labbra,

Hè una vita sfarenti purtata com’è un pilonu,

è ùn ti s’apparteni ancu, corpu à carrià di parichji bestii,

hè unu sforzu tesu versu d’altri sforza più grandi,

d’assalti è di battaglia,

di risistenza à a mani lebbia,

di i ziteddi à carruseddu,

Oghji ti poi creda carri par a festa, è u focu s’e tu voli,

nimu ti cunnosci meddu chè i to fratedda d’armenti,

màrchjani inversivi chì a traccia si perdi

è quì si manteni par tistimoniu,

in li pàgini d’un libru,

d’un capu d’annu à l’altru

a so impronta strana,

è a to faccia manghjata d’una vita bestiali,

hè purtata in cori com’è un’ inghjermatura.


Carnaval

Aujourd’hui tu peux faire ce qu’il te plaît 
sous la peau noire
sous le fer des sonnailles,
Parler par la bouche du masque annonçant ta venue
une hure en avant tes yeux disparus sous la soie,
la terre aux commissures,
C’est l’emprise d’une vie qui ne t’appartient pas encore,
elle est de plusieurs bêtes et ce corps à porter,
c’est un effort tendu vers d’autres efforts plus grands
d’élan dans la bataille,
d’une résistance à la main légère,
posée dans les manèges par l’enfant traversant,
Aujourd’hui tu peux te penser chair pour la fête ou le feu si tu veux,
personne ne te connaît mieux que tes frères du troupeau,
qui marchent à l’envers que l’on perde leurs traces,
ici on garde pour témoignage
d’année en année
leur empreinte séchée
dans les pages d’un livre,
et le souvenir de ton visage mangé par la grande vie bestiale, 
il est porté au cœur comme un talisman.

Da leghje ancu : A leghjenda d’Ondina, una puesia di U Sallichju

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Je veux manger ton pancréas

Roman japonais à succès, « Je veux manger ton pancréas » raconte l’histoire d’amitié entre une jeune fille atteinte d’une maladie mortelle et un garçon réservé. Un récit sans effusion, mais plein de poésie et d’une sensibilité rare.

Par : Elina Marcelli-Bertrand 

« Kimi no suizou wo tabetai » est un film d’animation japonais adapté en roman et au fond, malgré leurs quelques différences, le film et le livre sont pareils et relatent tous deux la même histoire. 

« Je veux manger ton pancréas » !

À ces mots, je me figeai.

« j’ai vu ça hier, à la télévision. Autrefois, si une partie de son corps était malade, on mangeait la même partie du corps d’un animal pour guérir. C’est pour ça que… Je veux manger ton pancréas » !

En temps normal, je l’aurais ignorée. Qui ça ? Sakura, ma camarade.
Elle était atteinte d’une grave infection du pancréas qui la condamnait, et pourtant... C’est avec moi, un parfait inconnu, qu’elle avait choisi de partager ses derniers jours.
Sa seule requête : que l’on vive ensemble une vie entière, le temps d’un printemps...

Unis par le secret


J’ai adoré ce roman rempli de poésie. De plus, afin de faire passer les émotions du film, les mots choisis le rendent d’autant plus émouvant. Par ailleurs, dans cet ouvrage, le personnage principal et Sakura sont très bien développés. En effet, l’auteur a bien mis en évidence leur philosophie de vie et leur personnalité. En revanche, d’autres personnages qui font pourtant bouger l’histoire, comme Kyoko sont à vrai dire, un peu laissés de côté.

Le livre nous fait voyager et nous transporte dans le quotidien de ces deux lycéens unis par un secret et qui comprendront le sens du mot vivre

« Apprendre à connaître une personne, l’aimer, la détester, passer du bon temps ou un mauvais moment avec une autre, se tenir la main, s’enlacer, croiser un chemin. Voilà ce que signifie vivre ». 

De nombreux thèmes sont abordés. Tels que la mort, la différence, le rejet, l’amitié et la vie. Mais malgré cet univers sombre et mélancolique, l’auteur a su tout de même ajouter une dose d’humour et de bonne humeur. Ce qui nous ferait presque oublier le destin tragique de Sakura. 

À lire aussi : Bungou stray dogs ou l’agence des détectives armés

De plus, la culture nippone est très présente, ce qui nous apprend beaucoup sur les habitudes des Japonais et leurs coutumes. 

En conclusion, ce roman de toute beauté, à la fois poétique et émouvant mérite d’être lu ! 

kuperman
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« On était des poissons » de Nathalie Kuperman

Dans « On était des poissons », Nathalie Kuperman raconte l’été passé sur la côte d’Azur d’une petite fille de 11 ans avec une mère excentrique et au comportement changeant. Un récit ardent et cruel, qui explore des sentiments contradictoires.

Par : Marie-France Bereni Canazzi

Ce roman de Nathalie Kuperman est écrit à la première personne. Celle qui raconte, une pré-adolescente, n’est pas heureuse, ce qui apparait rapidement. Ses parents divorcés ne s’entendent plus et pendant que son père est en Amérique avec sa nouvelle famille, la petite est presque arrachée à l’école par sa mère, qui désire passer avec elle quelques jours à la mer, là où elle a grandi et où elle a été élevée par Augustine, sa grand-mère. Heureusement, on est en juin et Agathe ne manquera pas trop de jours ; elle aurait quand même aimé qu’on prenne le temps de prévenir ses enseignants, ses amis, son père…

Mais comment résister à celle qu’elle suivrait au bout du monde et qui l’appelle « ma salamandre » ou « mon macaroni ».

Agathe est sans cesse tiraillée entre amour fou pour sa mère et besoin de paix et de douceur.

Son petit paradis

Cette gamine de 11 ans aimerait rendre sa jolie maman fière d’elle, elle la voudrait heureuse et quand elle parvient à rester tranquillement avec elle un moment, elle a atteint son petit paradis.

C’est que sa mère est jolie, la plus belle, attachante, libre et intelligente ; pas une personne effacée, ou médiocre et sa fille se dit que jamais elle ne pourra l’égaler ou lui faire honneur.

Qu’elle rie ou pleure, parle fort, ou joue la bourgeoise qu’elle est, elle est toujours superbe ! Sa fille nous la présente en tigresse royale, donc fascinante et dangereuse. Elle séduit, on ne voit qu’elle, parfois trop, toujours dans la démesure et la provocation.

N’est-elle pas une créatrice, celle qui a su montrer à sa fille que rien n’est jamais déterminé, qu’on peut toujours tout recommencer ? Pas de déterminisme ni de fatalité. Sa mère répète et explique souvent qu’elle a su s’arracher à ses entraves. Sa fille, un peu trop molle, trop candide et aliénée à ceux qu’elle aime, sera-t-elle assez forte pour s’affirmer ? Comment l’endurcir ? N’est-elle pas trop sensible, trop grasse et geignarde ? Agathe se sent impuissante, pas belle, mal aimée, adorée et rejetée, toujours sur le fil, toujours dans le déséquilibre.

À lire aussi : Tes ombres sur les talons de Carole Zalberg

Sa mère ne digère pas l’enfance et les plaies s’ouvrent souvent ; la liberté affichée déstabilise son entourage et l’enfant finit par ne plus y voir d’issue. C’est un roman tendre, drôle mais aussi un constat terriblement cruel. Il est des blessures dont on ne guérit pas bien.

Un amour inconditionnel

Elles sont à la plage, au bord de l’eau. Tout tourne autour de l’univers maritime, jusqu’au père dont Agathe rêverait mais qui n’est pas le sien, au beau père que sa mère a séduit, qui leur propose de les accueillir sur son bateau et qui correspond si mal à sa mère.

L’eau a le pouvoir d’apaiser, elle réunit, semble libérer ; mais même si on descend des poissons, on devrait s’en méfier.

Il faut tuer la mère pour être soi et Françoise Dolto qui a montré la dualité constitutive de l’amour filial aurait sans doute lu le livre de Nathalie Kuperman avec grand intérêt ! Agathe qui est encore un peu ronde, un peu bébé naïf mais lucide a besoin d’affection ; elle suit sa mère dans toutes ses extravagances et elles sont nombreuses, quêtant toujours un regard, un câlin ! Souvent elle se demande pour qui elle va prendre parti, si elle va défendre l’indéfendable et elle conclut vite qu’elle soutient sa mère. Son amour est inconditionnel.

Elle assiste aux nombreux conflits de sa mère, avec tellement de personnes, parfois si gentilles ou si discrètes, qu’Agathe en tremble et ne peut plus rester objective. Elle aimerait être sauvée de cette relation toxique et la fin du livre vient tout réajuster . Là on espère que les blessures ne sont pas trop profondes et qu’Agathe cessera de se faire entamer …

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Florence Aubenas : enquête sur « l’inconnu de la poste »

Elle a enquêté durant six ans. La grande reporter au Monde Florence Aubenas livre dans « L’inconnu de la poste », le récit documenté d’un crime survenu en 2008 dans le bureau de poste d’un petit village de l’Ain. Un récit à la fois littéraire et journalistique, qui se lit comme un polar.

Par : Antoine Giudicelli

Florence Aubenas, grand reporter au Monde parvient à créer un univers romanesque avec des milliers de petits détails réalistes, présentés de façon objective. Elle organise l’aspect de la scène du crime et fait vivre les personnages principaux par leurs faits et gestes. De plus, elle propose les motifs et envisage avec plusieurs voix qui s’expriment dans leurs déclarations, les coupables possibles. Elle mène une enquête pas à pas

Nous sommes en province. Dans un village de montagne, à Montréal-la-Cluse près du lac de Nantua, là où ont fleuri des usines de plastique. L’endroit a ses touristes, ceux qui passent encore par là pour se rendre en Suisse ou en Italie. Mais on le découvre au quotidien dans ce récit, avec ses habitants et leur vie plus ou moins facile, ses marginaux et ses notables. 

En fait, rien de particulier dans cet endroit calme. Si ce n’est que la petite poste a été le lieu d’un crime en décembre 2008.

Catherine Burgod, la postière, âgée de 40 ans, a été sauvagement frappée à coups de couteau (28 !). Et a été retrouvée morte dans une pièce de repos, derrière la salle d’accueil du public.

Une enfant du pays

C’est un choc pour tous. La jolie Catherine, mère d’une petite fille était une enfant du pays ; la fille d’un homme estimé, l’ancien adjoint au maire. Elle se faisait toujours remarquer pour son élégance tranquille, tant elle était toujours accueillante et populaire. Elle venait de refaire sa vie, était enceinte. Son emploi dans la petite poste lui allait très bien. Ses nombreuses amies qui papotaient chaque matin avec elles autour d’une tasse de café, ses proches et moins proches, chacun se demande qui a bien pu lui vouloir du mal, qui a bien pu être capable de tuer une femme tranquille. De tuer tout court. 

Et pourquoi ? Pour la recette du bureau de poste ? Pour d’autres motifs, comme la jalousie de son ex, le ressentiment de client de la poste mal reçu ? 

L’auteure nous présente d’emblée la situation et propose de s’arrêter sur le mystère que constitue la disparition de Gérald Thomassin. Car il est le personnage principal de ce livre. Il vit dans ce village depuis un an. D’ailleurs, il s’y est installé sans pouvoir vraiment expliquer pourquoi il habite en face de la poste et retire chaque jour un peu d’argent. En bref, quelques euros pour vivre.

À lire aussi : Saturne de Sarah Chiche

En résumé, ce marginal qui carbure à la bière et au Subutex fréquente deux amis pas plus avantagés que lui sur le plan social. Mais sa particularité, c’est qu’il a évolué dans le monde du cinéma et qu’il y connait des réalisateurs et acteurs. De fait, on peut l’appeler pour un petit rôle et selon son humeur, il va accepter ou pas, pour toucher un beau chèque. Il répète qu’il est acteur, qu’il a eu un César et c’est vrai. 

Qui a tué Catherine ? Pourquoi Gérald Thomassin s’est-il volatilisé ? Des questions sans réponse et un excellent roman vrai ; où à la façon d’un Simenon, Florence Aubenas nous passionne avec sa mise en récit et son agencement de la vérité.

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Napoléon et Dieu

Napoléon n’eut pas avec sa foi un rapport constant et apaisé. Et même au crépuscule de ses jours, il fut assiégé par le doute. Dans un ouvrage brillant, Philippe Bornet revient sur le lien à la fois politique et tourmenté qu’il entretint avec la religion.

Par : Francis Beretti

Parmi les innombrables études consacrées à Napoléon et qui ne cessent de fleurir en cette année du bicentenaire de sa mort, il n’y en aurait que quatre ou cinq qui examinent l’attitude de l’empereur face à la religion. C’est le thème qu’a choisi Philippe Bornet dans un ouvrage qui vient de paraître, intitulé Napoléon et Dieu.[1]

Voici la déclaration de foi de l’auteur :

« Il était temps de reprendre le dossier avec un œil neuf, et je m’efforce de poser ici, sur la foi de l’Empereur un regard global, replaçant les pensées et les actes dans leur contexte, accordant plus de prix aux actions qu’aux écrits, et aux écrits qu’aux paroles, sans oublier qu’on n’est pas le même enfant, adolescent, adulte agonisant. Napoléon en personne connut le doute et les préjugés de son temps sans jamais renier son baptême catholique ».

Philippe Bornet est clinicien, ancien journaliste, et l’auteur d’essais, de guides pratiques, et de romans historiques. Notamment La Furia, Bonaparte en Italie préfacé par le général Lacaze, (France Empire 2002). Sultan Bonaparte, préfacé par l’historien militaire Jacques Garnier (E-Dite 2008), et Who wants to kill Bonaparte ? (Amazon USA, 2018 avec l’agrément du Prince Napoléon).

Il compose son livre par dossiers successifs, qui, grâce à sa pratique journalistique, permettent une lecture aisée. Il s’agit souvent de rappels de faits connus, mais qui ne manquent pas de piquant. Napoléon a tenté de se suicider à deux reprises ; de ses deux mariages, aucun n’est valide religieusement. Il était fier d’avoir un ancêtre « bienheureux » (le capucin Bonaventure Bonaparte, de San Miniato). Il éprouvait de la nostalgie d’avoir perdu la foi de son enfance. Même après l’excommunication du pape, ce dernier a toujours éprouvé de l’affection envers lui. Philippe Bornet cite une confidence de l’empereur exilé qui a l’accent de la sincérité :

« J’ai eu besoin de croire, j’ai cru ; mais ma croyance s’est trouvée heurtée, incertaine, dès que j’ai su, dès que j’ai raisonné ; et cela m’est arrivé d’aussi bonne heure qu’à treize ans. Peut-être croirai-je de nouveau aveuglément. Dieu le veuille ! Je n’y résiste assurément pas, je ne demande pas mieux ; je conçois que ce doit être un grand et vrai bonheur. Toutefois dans les grandes tempêtes, dans les suggestions accidentelles de l’immortalité même, l’absence de cette foi religieuse, je l’affirme, ne m’a jamais influencé en aucune manière, et je n’ai jamais douté de Dieu : car si ma raison n’eût pas suffi pour le comprendre, mon intérieur ne l’adoptait pas moins. Mes nerfs étaient en sympathie avec ce sentiment ».(2)

Le point de vue de Tulard

Nous ne nous risquerons pas à porter un jugement sur la valeur scientifique de Napoléon et Dieu. Voyons plutôt ce qu’en dit un expert en la matière, Jean Tulard, dans sa préface : « Philippe Bornet, excellent connaisseur de l’histoire napoléonienne, nous propose un magnifique sujet. […] Il tient compte des doutes, des hésitations, des regrets derrière les apparences et les déclarations […] Avec d’abondantes citations, il nuance les affirmations des contemporains ».

Notons au passage le point de vue de Tulard sur le sujet : « Malgré les terribles persécutions qui frappent autant les protestants que les catholiques, la foi chrétienne ne s’éteint pas. Bonaparte en tire les conséquences en faisant du catholicisme une religion d’État. Par calcul politique plutôt que par conviction religieuse. Déjà en Égypte il avait montré qu’il était prêt à se convertir à l’islam pour des raisons d’opportunité. […] Le sacre […] montre chez Napoléon le souci d’assumer le passé chrétien de la France. Mais c’est un bon moyen de marginaliser le futur Louis XVIII qui n’a pas reçu l’onction religieuse. […] L’invention de cette Saint-Napoléon célébrée en grande pompe le 15 août, date de la naissance de L’Empereur, fait de la religion avant tout un instrument politique ».

Une énigme cruciale

Notons enfin que les recherches de Philippe Bornet l’ont amené à mettre en relief une énigme cruciale dans la problématique qu’il a choisie. En effet, Bertrand croit comprendre que Napoléon, à la fin de sa vie : « paraît dire qu’il n’y a rien après ». Or, cette phrase a été biffée dans les manuscrits détenus par les Archives nationales. Elle est biffée d’une encre noire différente de celle qu’utilisait Bertrand à Sainte-Hélène. De plus les deux mots « il paraît » sont écrits au crayon et en dessous ; sans qu’on sache qui les a tracés. Les Carnets de Bertrand, d’une écriture fine et serrée ont été transcrits par Ernest Razy et Fleuriot de Langle, « qui ont l’entière responsabilité de cette interprétation ». L’historien François Houdeck, qui prépare une réédition de ces Cahiers, ne retient pas cette phrase.

À lire aussi : Napoléon christique

Mais alors, quel est le fin mot de l’histoire ? En dernière analyse, de façon tout-à-fait inattendue, nous voilà transportés en Corse, dans le Rustinu, à Bisinchi, village natal de l’abbé Angelo Vignali. Philippe Barnet se demande si dans les archives de l’abbé Vignali, le témoin de l’agonie, le confesseur, le confident de son compatriote déchu, ne se trouve pas la clé de l’énigme.


Bibliographie

[1] Philippe Bornet. Préface de Jean Tulard. Napoléon et Dieu, Editions Via Romana, publié le 20 mars 2021

[2] Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène,  Le seuil, 1968, p. 420

                                    

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Les micro-contes cruels de Sternberg

Humour corrosif, sujets d’une actualité douloureuse et dialogue avec d’autres classiques de la science-fiction : 188 contes à régler est un véritable condensé du talent de nouvelliste du maître de la micro-fiction Jacques Sternberg.

Par : Valentin Trabis

On parle souvent du fantastique comme de la littérature s’adaptant le mieux au format court. Pourtant, la science-fiction, qui certes a connu – connaît – le succès grâce à d’amples cycles déployant leur univers sur des milliers de pages, a donné quelques nouvellistes de renom.

Que l’on songe seulement au poétique Ken Liu, dont la nouvelle « The Paper Menagerie » a reçu de multiples prix internationaux ; et, plus près de nous, à Alain Damasio et son très borgésien recueil Aucun souvenir assez solide. Jacques Sternberg (1923-2006) fait indubitablement partie de ces figures de conteur, même si de son aveu, il demeure marginal dans ce champ fort fréquenté (« j’étais détesté par pas mal de fanatiques de la SF pure et dure »[1], admet-il dans sa préface aux 188 contes à régler).

Ami de Topor, fidèle contributeur de Fiction, Sternberg manie d’une main de maître le délicat exercice de la micro-fiction, qu’il avoue préférer au plus légitime roman. Intéressons-nous donc à ses 188 contes à régler, publiés en 1988 aux Éditions Denoël.

Quelle science-fiction ?

Encore faudrait-il s’entendre sur l’étiquette. Car depuis quelques décennies, la galaxie des œuvres s’en revendiquant, a de quoi donner le vertige. Quels points communs entre Star Wars et 1984, entre Fondation et La Horde du Contrevent ? La science, certes, et nous ne contredirons pas Frédéric Landragin lorsqu’il explique que l’œuvre de SF doit être « cohérente, rationnelle et scientifiquement plausible »[2]. Mais chacun d’entre nous a une conception différente de la science, et ce qui paraîtra évident pour un docteur en astrophysique le sera moins pour un étudiant en lettres. Fantasme de science plus que science, donc.

Et Sternberg de jouer sur ce fantasme lorsqu’il déclare vouloir composer

« une science-fiction vierge de tout scientisme, de toute profonde réflexion, et exclusivement nourrie d’humour macabre, de fantastique, de terreur, d’absurde et de dérision. Qui n’épargn[e] pas d’ailleurs la « vraie » science-fiction. »[3]

Il est tout à fait révélateur que l’écrivain pointe ici, tout en le mettant à distance par le biais des guillemets, le canon de la « vraie » science-fiction. Car si l’auteur belge reprend dans ses 188 contes à régler quelques grands poncifs de la science-fiction traditionnelle (machines à voyager dans le temps, rencontres du troisième type, voyages intergalactiques…) et du fantastique (rencontre avec la mort, prophétie funeste…) ; c’est pour mieux les subvertir d’une plume acerbe rappelant aussi bien le conte cruel d’un Villiers de L’Isle-Adam que le cynisme d’un Cioran.

Un Cioran futuriste

Plus que d’hypothétiques récits de science-fiction, les 188 contes à régler forment autant de satires, conjuguées au futur, du monde présent. On peut certes sourire de la présence renouvelée des minitels dans ces « contes-gouttes ». Mais les thèmes abordés par Sternberg sont bien plus universels et d’une actualité parfois douloureuse : confrontation à l’altérité et à la solitude, poids des religions, destruction de l’environnement… Le paragraphe d’ouverture de « La poubelle », sous ses traits hyperboliques, se révèle presque prophétique :  

À l'aube du XXIe siècle, tout ce qui avait fait la gloire putride du siècle précédent atteignait son apothéose : la surproduction hystérique, la névrose du profit et de la promotion, la consommation à outrance, la concurrence commerciale effrénée, le gaspillage à plein temps sur tous les plans, la tapageuse aisance des uns qui se nourrissait du manque des autres [4]

À la manière de Montesquieu, l’auteur de Toi, ma nuit use en outre de la fiction du regard étranger – ici, extraterrestre – pour décrire et mettre à distance les horreurs dont est cause l’humanité. C’est le cas dans « Le choix », où les Aldruses, les êtres « les plus doux, les plus pacifiques »[5] de la galaxie, se posent au beau milieu d’une jungle paisible se muant soudain en un sanglant champ de bataille. Évidemment, les visiteurs s’empressent de repartir… « L’épopée » narre la conquête de l’univers par l’être humain. C’était sans compter sur un Conseil de prévention galactique qui neutralise tous les moyens techniques de l’humanité. La raison ?

Les Terriens étaient pour la première fois sur le point de quitter leur champ de bataille natal. Ils atteindraient d'autres mondes, n'importe quel autre monde. Ils y sèmeraient l'idée de la violence, le mythe de la raison du plus fort, la notion de guerre inconnue ailleurs. Ils contamineraient l'univers, ils répandraient partout leur peste macabre et leur goût du sang[6].

Nous l’aurons compris, nul n’est épargné par Sternberg – même Dieu ! Tantôt lâche au point de se faire exploser à l’idée de créer un humain (« La faute »[7]), tantôt nihiliste (comme dans le très court conte « La perte » : « Il était une fois un Dieu qui avait perdu la foi »[8]), tantôt franchement sadique (dans « Le gouffre », alors que le marin sur le point de mourir dans une tempête en est réduit à prier, « l’énorme grondement d’une voix se fit entendre […] – Quel vent, hein ! énonça-t-elle. Puis, elle se tut à jamais »[9]), il n’est en tout cas jamais du côté des hommes.

Tous ces aphorismes ne sont pas sans rappeler le philosophe Cioran, d’ailleurs cité dans « Le représentant ». Écrivain de la cruauté, Sternberg n’en demeure pas moins un styliste accompli.

Humour noir, chute et mise en abyme

Sous le lourd vernis de pessimisme des 188 contes à régler (le titre, tout un programme !) se décèle toutefois un humour souvent grinçant, comme dans « Le végétal » : « Quand les carottes pensantes venues du fond des lointaines galaxies virent pour la première fois des êtres humains de la Terre où elles venaient de débarquer, elles notèrent, stupéfaites : –Ce sont des légumes évolués.- »[10] Savoureux double-sens final : c’est que l’auteur belge maîtrise l’art de la chute avec virtuosité.

L’écrivain qui souhaitait être embaumé devant sa table de travail ? « On fut quand même assez surpris de constater, quelques mois plus tard, qu’il avait écrit en douce un roman posthume. »[11] Celui qui disparaît mystérieusement avant de mettre la dernière main à son roman ? « [Il] était là, coincé dans sa dernière phrase, celle-là même qui le décrivait, de façon très banale, à jamais enlisé dans les marais gluants d’une planète perdue que personne ne découvrirait jamais puisqu’elle n’avait jamais existé. »[12] Ainsi, les micro-récits de Sternberg font la part belle aux mises en abyme, ces moments où la fiction fait irruption à l’intérieur de la fiction dans une forme de spécularité vertigineuse. Car plus qu’à l’effroi des grands vides intersidéraux, c’est à celui de la bêtise humaine que nous confrontent les 188 contes à régler. Et dans la foule, personne ne vous entend crier…

À lire aussi : Jean Ray, ou du fantastique truculent

Avec ses 188 contes à régler, Sternberg s’érige en maître de la micro-fiction. Ses contes-gouttes, sous couvert de science-fiction mâtinée d’absurde et de fantastique, font la satire du XXe siècle finissant et de tous ses excès. Société de surconsommation, publicité débilitante, militarisme agressif. Il y a du Cioran dans cette entreprise, du Flaubert aussi (Sternberg n’est-il pas l’auteur d’un Dictionnaire des idées revues ?) Et si le satiriste belge se défend de toute « réflexion profonde » ; on ne peut s’empêcher d’être fascinés par cette myriade de ricanements – d’avertissements –? parfois prophétiques. Un peu soulagés tout de même, lorsque l’auteur se trompe.


Bibliographie

[1] Jacques Sternberg, « Un dernier conte à régler », dans 188 contes à régler, Paris, Éditions Denoël, 1988, p. 10.

[2] Frédéric Landragin, Comment parler à un alien ?, Saint Mammès, Le Bélial’, 2018, p. 45. Nous soulignons.

[3] Jacques Sternberg, « Un dernier conte à régler », op. cit., p. 10

[4] Id., « La poubelle », op. cit., p. 256.[5] Id., « Le choix », op. cit., p. 59.

[6] Id., « L’épopée », op. cit., p. 145.

[7] Dieu déclenche ainsi… le Big Bang, bel exemple d’ironie tragique.

[8] Jacques Sternberg, « La perte », op. cit., p. 239.

[9] Id., « Le gouffre », op. cit., p. 168.

[10] Id., « Le végétal », op. cit., p. 343.

[11] Id., « L’embaumé », op. cit., p. 138.

[12] Id., « La chute », op. cit., p. 62-63.

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Paolo et Francesca : La Divina Commedia

Au début de La Divina Commedia, au chant V de L’Inferno, Dante fait apparaître deux âmes qui ont succombé à un amour coupable. Paolo s’est épris de Francesca, l’épouse de son frère. Elle n’a pu résister à cette passion qui la condamnera à errer pour l’éternité, soudée à Paolo, dans le deuxième cercle de l’Enfer.

En 1838, Michelangelo Grigoletti, peintre vénitien, s’inspire du thème des amants malheureux de Rimini et ressuscite le passé dans une toile étrange et émouvante.

Par : Janine Vittori

                                                                     

Noi leggiavamo un giorno per diletto
Di Lancialotto come amor lo strinse
Soli eravamo e senza alcun sospetto

Dante, Inferno, Canto V

C’est l’évocation lyrique d’une tragique passion. Dante y remémore l’histoire vraie de Francesca et Paolo, assassinés par un mari trompé.

Francesca da Rimini, fille de Guido da Polenta, a été mariée à un seigneur de Rimini, Gianciotto Malatesta. Les noces ont été célébrées en 1275.

 S’il est un vaillant chevalier, l’époux de Francesca, est cependant un être boiteux et contrefait. Cet homme sans finesse est à l’opposé de Francesca qui a reçu une éducation très raffinée.

Leur mariage sans amour, arrangé pour des raisons politiques afin de rétablir la paix entre Rimini et Ravenne, ne pouvait causer que du malheur. Le drame aura lieu dix ans plus tard en 1285.

Au deuxième cercle de L’Inferno, où errent les « luxurieux », Dante et Virgile voient venir vers eux deux âmes pécheresses, portées par le vent, unies et légères. Telles des colombes, les deux ombres fendent l’air malfaisant pour répondre à l’appel du poète et raconter la fatalité de leur passion. C’est Francesca qui répond à la question de Dante : comment l’amour les a-t-il conduits à des désirs coupables et à un douloureux trépas ?

C’est bien l’Amour la raison déterminante de ce drame : « Amor condusse noi ad una morte ».

Michelangelo Grigoletti, Paolo e Francesca, 1838, huile sur toile, Trieste, Museo Sartorio

Musanostra et Janine Vittori remercient Madame Lorenza Resciniti et le Museo Sartorio pour l’autorisation d’utiliser la reproduction de cette toile.

Les deux cœurs nobles se sont ouverts à l’Amour de manière naturelle, car ils se sont nourris du roman courtois de Lancelot du Lac. La lecture de l’amour irrépressible de Lancelot pour la reine Guenièvre leur a révélé la force de leur propre attachement. Les deux jeunes gens lisent ensemble la page dans laquelle Lancelot et la reine échangent un baiser. Paolo, tremblant d’un désir intense, embrasse la bouche réelle de Francesca. La volonté de résister à cet amour interdit est annihilée par la lecture du roman. Cela les entraîne ensemble dans la mort car Gianciotto les surprend et les tue.

Une vision romantique

La scène se passe dans la salle d’un château. Grigoletti se réapproprie un imaginaire médiéval et invente le décor fantasmé du siècle de Dante. Dans le plus pur style Troubadour, grâce aux éléments néo-gothiques qui meublent la pièce, l’artiste crée une atmosphère idéalisée, une ambiance d’opulence et de distinction.

Francesca et Paolo sont offerts au regard du spectateur de manière frontale. Ils se tiennent enlacés sur une banquette en bois sculpté dont le velours s’accorde à la couleur de la tunique brodée d’argent de l’amant. Paolo occupe tout l’espace de la toile. Sa présence s’étire du bord gauche du tableau, avec sa cape négligemment abandonnée sur le siège curule, jusqu’au bord droit et sa toque à plumes sur le guéridon. La ligne presque démesurée de son corps et son cou tendu exacerbent l’expressivité du mouvement. Il est uni à Francesca par le baiser. Elle, dans un ploiement gracieux, semble repousser tendrement Paolo et l’imminence de l’événement tragique. Son visage lumineux et précieux, à l’ovale parfait, a déjà l’apparence d’une âme immatérielle. Elle garde les yeux baissés. Pudique, elle dérobe son regard mais sa main s’abandonne sur le livre ouvert à la page funeste.

L’éclairage subtil fait briller d’un éclat soyeux la robe blanche et la chemise des personnages du drame. À la lumière qui transfigure le couple, Grigoletti oppose la noirceur du mari, tapi dans l’ombre. Le peintre dissimule le corps difforme de Gianciotto dans un vêtement noir. Il ne laisse apparaître que son visage sombre et ses yeux inquiétants qui observent la scène. Le baiser scelle l’amour et le destin de Francesca et Paolo. L’épée du mari bafoué est déjà engagée dans la salle. La lame luit ; bientôt le crime sera commis.

Un amour coupable

Les jeunes gens tournent le dos au danger qui les menace. Ils n’ont pas conscience de leur faute. Le peintre ne blâme pas les amants. Il donne à voir une effusion de sentiments passionnés et mélancoliques mais innocents.

La vision de l’artiste est sans doute anachronique. Dans le chant V, Dante éprouve de la pitié :

« ...Francesca, i tuoi martiri
A lagrimar mi fanno tristo e pio. » 

Mais cette pitié n’est en rien de l’indulgence. Le poète considère le péché d’adultère avec répugnance. Il condamne au tourment commun, au châtiment éternel de l’Enfer, Francesca et Paolo, morts sans avoir pu se repentir de leur faute.

Au mari fratricide, Dante réserve, au neuvième cercle de l’enfer, Caïna où les traîtres à leurs parents ont, pour l’éternité, le visage tourné vers la glace.

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En 1838 Michelangelo Grigoletti, dans cette toile de très grand format, interprète la passion de Francesca et Paolo en s’inspirant des œuvres sur ce même thème exécutées par Ingres en 1814 et 1819. Le peintre a certainement aussi en mémoire le récit de la tragédie fait par Bocaccio : Francesca aurait été trompée par son père, elle croyait être promise à Paolo « il bello » et découvre Gianciotto, trop tard, le jour de son mariage.

Cette légende plus tardive ne correspond pas à la version de Dante. L’auteur de la Commedia exilé à Ravenne a sûrement appris la chronique fidèle de l’événement par des témoins directs du drame.

De ce passé perdu, il nous lègue pourtant un « éternel baiser ».

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Le Grand Meaulnes ou le roman de la transition

Souvent perçu à tort comme un roman pour adolescents, Le Grand Meaulnes est cependant une œuvre unique et enchantée, une réflexion sur le passage entre les âges, qui s’inscrit durablement dans la mémoire.

Par : Philippe Alessandri

Le Grand Meaulnes est le seul et unique roman d’Alain-Fournier (1986-1914). Ce dernier est mort dès les premières semaines de la guerre de 14-18, mais son livre fut écrit en 1913. Et il est fort probable que, s’il n’y avait eu ce maudit conflit qui emporta tant de jeunes gens, il aurait écrit bien d’autres merveilleux ouvrages.

Le Grand Meaulnes, longtemps considéré à tort comme un roman pour adolescents, fait partie de ces livres qui ont une signification différente selon l’âge où on le lit. Certes, il s’agit d’une histoire d’amour entre jeunes gens, mais sa magie va bien au-delà d’une simple histoire au romantisme exacerbé. Le récit met en scène trois âges importants de la vie de l’Homme. Ce sont les trois parties du roman. D’abord l’enfance de François Seurel à Sainte-Agathe, dans l’école où ses parents sont instituteurs. Ensuite l’arrivée de Meaulnes et sa passion amoureuse pour Yvonne de Galais, qui représente l’adolescence et ses tourments sentimentaux. Puis enfin, la vie d’adulte, avec le mariage de Meaulnes et la naissance de sa fille.

Le domaine mystérieux

Au-delà de l’histoire en apparence limpide ; la magie de cette œuvre magistrale réside dans le merveilleux dégagé par l’atmosphère irréelle dans laquelle elle baigne. Notamment lors de la fête dans le « domaine mystérieux » ; cet endroit fantastique est d’ailleurs un personnage à part entière de l’intrigue du roman.

Aussi plongez-vous ou replongez-vous sans tarder dans l’univers féerique du « Grand Meaulnes », afin de retrouver avec délice et une certaine nostalgie, la douce mélancolie de François Seurel ; autant que l’esprit aventureux et romantique d’Augustin Meaulnes, mais aussi la passion fiévreuse de Frantz De Gallais. 

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Extrait :

« – Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189…  »

Je continue à dire « chez nous« , bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j’appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours supérieur, où l’on préparait le brevet d’instituteur, et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées sous des vignes vierges à l’extrémité du bourg. Une cour immense avec préaux et buanderie qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail. Sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres. Au sud et par derrière des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs… Tel est le plan sommaire de cette demeure où s’écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie. Demeure d’où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.

Le hasard des « changements », une décision d’inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s’étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie…

Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j’aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse. Et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comme à chaque « déplacement », que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite… Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir, ma figure d’enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu’il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable… Quant à moi, coiffé d’un grand chapeau de paille à rubans, j’étais resté là, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.

Alain-Fournier au Lycée Voltaire, à Paris (vers 1898-1900)

C’est ainsi, du moins, que j’imagine aujourd’hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d’attente dans notre cour de Sainte-Agathe ; déjà ce sont d’autres attentes que je me rappelle. Déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu’un qui va descendre la grand’ rue. Et si j’essaie d’imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d’autres nuits que je me rappelle. Je ne suis plus seul dans cette chambre. Une grande ombre inquiète et amie, passe le long des murs et se promène.

Tout ce paysage paisible, l’école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers ; le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite ; est à jamais dans ma mémoire. Agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.

« Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva. »

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La mélancolie d’Alexandre le Grand

Philosophe et conquérant, Alexandre le Grand fut l’inventeur d’un monde. C’est dans sa mélancolie, son imagination inspirée, qu’il puisa l’indomptable puissance grâce à laquelle il forgea son empire.

Par : Olivier Battistini

Aristote, dans le fameux Problème XXX pose la question de l’homme de génie :

« Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont-ils manifestement mélancoliques (melagkholikoi), et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire (melainès cholès) est l’origine. » (953 a 10, trad. J. Pigeaud).

Les grandes natures sont en effet, sujettes à la mélancolie.

Parmi elles, Héraclès, Lysandre, ou encore Ajax qui devint absolument fou (ekstatikos), et Bellérophon qui recherchait les lieux secrets :

« Mais quand il fut en proie à la haine de tous les dieux, alors, à travers la plaine Aléienne seul il errait, mangeant son cœur, évitant le pas des humains » (Iliade, VI, 201-2002, trad. J. Pigeaud).

Tout comme Empédocle, Platon et Socrate, mais aussi « beaucoup d’autres illustres », ainsi que « ceux qui se sont consacrés à la poésie ». Chaque être diffère selon le mélange de bile noire. Certains sont en proie à la topeur et à l’hébétude, tandis que d’autres sont menacés de folie (manikoi ou ekstatikoi) et doués par nature. Quelques-uns sont enclins à l’amour, portés aux impulsions et aux désirs, alors que d’autres sont bavards. Beaucoup sont saisis des maladies de la folie – les « égarements mélancoliques » (melagkholikai ektasiès) d’Hippocrate – ou de l’enthousiasme (enthousiastikois).

Pour Aristote, « tous les mélancoliques sont des êtres d’exception, et cela non par maladie, mais par nature » (955 b).

Archélaos de Macédoine, le roi criminel « intelligent et cruel » qui unifia le royaume, organisa l’armée et fit venir les poètes comme Euripide, est d’un tempérament mélancolique.

Alexandre le Grand, par la puissance (dynamis) de la bile noire, est un être à part. Son œil le révèle.

Le triomphe du roi conquérant

Ainsi, dans le tableau de Gustave Moreau, Le Triomphe d’Alexandre le Grand (1875-1890). Gustave Moreau note :

« Le jeune roi conquérant domine tout ce peuple captif, vaincu et rampant, à ses pieds, dompté de crainte et d’admiration. La petite vallée indienne où se dresse le trône immense et superbe contient l’Inde entière, les temples aux faîtes fantastiques, les idoles terribles et les lacs sacrés, les souterrains pleins de mystères et de terreurs, toute cette civilisation inconnue et troublante. Et la Grèce, l’âme de la Grèce rayonnante et superbe triomphe au loin dans ces régions inexplorées du rêve et du mystère ».

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Gustave Moreau, Le Triomphe d’Alexandre le Grand, huile sur toile, c. 1875-1890, Paris, musée Gustave Moreau

Des images qui se reflètent dans l’œil du Macédonien, en quête d’absolu.

Puis le Sarcophage dit de Sidon. Selon Pierre Briant, c’est Abdalonymos qui aurait fait exécuter le « Sarcophage d’Alexandre » par un artiste grec. En outre, il lui aurait demandé de sculpter des scènes de guerre disant la victoire des Macédoniens sur les Perses. Et enfin, des scènes de chasse au cours desquelles Perses et Macédoniens affrontent, ensemble, les fauves.

L’œil d’Alexandre victorieux y est empli de ténèbres…

Par ailleurs, la mosaïque de la Maison du Faune à Pompéi dite de la Bataille d’Issos, autrement dénommée Bataille d’Arbèles, une copie par un artiste grec d’une fresque originale. Peut-être de Philoxénos d’Érétrie qui l’exécuta à la demande de Cassandre. Une œuvre qui selon Pline, « ne le cède à aucune autre peinture ».

mosaïque d'alexandre
Mosaïque dite d’Alexandre, IIe siècle av. J.C, Naples, musée archéologique national

L’inventeur du monde

Selon Georges Méautis La Bataille d’Issos est « un des sommets de la pensée humaine », une œuvre qu’un Paolo Uccello n’a pas dépassée. Au centre, au premier plan, un cheval vu de dos – et non de profil – dans un raccourci saisissant. Il rompt la ligne oblique dessinée par Alexandre et Darius en fuite. Bientôt, emporté par la charge d’Alexandre à la tête de l’ilè basilikè, il en révèle la puissance

Toute la scène semble contenue dans l’œil exagéré. Un œil hypernormal, halluciné et inquiétant qui dévore le visage du Macédonien brûlé par les soleils des steppes. Alexandre contemple, fasciné l’inconnu, les choses derrière les choses, un ailleurs invisible, et s’enivre des espaces à conquérir. L’œil du prince, mélancolique et étrange « l’inquiétante étrangeté » du détail –. Un œil large comme une planète, fixe Darius et plus loin encore…

Alexandre est l’inventeur d’un monde dans le sens où, plus tard, la mélancolie saturnienne sera liée à la création. La mélancolie, chez Alexandre, est imagination inspirée. Pour Aristote, dans le traité De la divination, le mélancolique est celui qui a propension à « suivre son imagination ». Plus tard, Archigène d’Apamée définira la mélancolie comme un « abattement, consécutif à une quelconque imagination ».

Sur le sol, des ombres s’allongent vers la droite. Cette mise en perspective élargit l’espace et suggère le mouvement et l’action, l’idée d’une démesure, d’une « force qui va ». D’un côté, Alexandre et sa cavalerie surgissent depuis la gauche, alors que les phalangites de l’infanterie lourde macédonienne sont à l’arrière-plan, dressant leurs sarisses, et que le Roi, effaré, vaincu, roule vers la droite[1].

Melancholia ou furor

La bile noire, agissant comme le vin en « modeleur de caractère », donne ainsi au mélancolique tous les états de l’ivresse qui exacerbe les passions et permet toutes les audaces et tous les débordements – Cicéron pensera pouvoir remplacer melancholia par furor.

Éphippos d’Olynthe, dont les portraits du roi fortement exagérés sont à la limite du pamphlet, raconte, dans son ouvrage Sur la sépulture d’Alexandre et d’Héphaestion, qu’une réserve sacrée et un silence plein de crainte s’emparent de tous ceux qui approchent Alexandre.

Son tempérament est emporté et sanguinaire. En fait, par son amour du luxe excessif et du vin pur – ce qui est un signe d’hybris –, Alexandre est un mélancolique. Aussi, on songe au Spartiate Cléomène qui apprit des Scythes l’usage de boire du vin pur. Et c’est cela qui provoqua la folie du roi, à ce que pensent les Spartiates (Hérodote, VI, 84)…

Le génie d’Alexandre le Grand, Héraclide par son père, et appartenant à la lignée des Éacides, par sa mère, qui est fille de Néoptolème roi d’Épire, est signe d’une dualité. Véritable harmonie héraclitéenne. Apollon et Dionysos. Pour Plutarque (Sur la fortune d’Alexandre), la personnalité d’Alexandre allie en effet des couples de vertus opposées.

De son père Philippe, le méthodique fondateur d’Empire, le stratège aux décisions fulgurantes ; de son maître Aristote, l’élégant philosophe des catégories, et de sa mère Olympias, la reine aux serpents inquiétants, il reçoit une richesse étrange. Le sens lumineux de l’action et de la guerre, et la volonté de puissance. Ainsi que l’idée de l’infini et de la démesure. De même que la violence et une cruauté raisonnée. La certitude que la force de son Empire est dans son audace et dans sa grandeur d’âme, sa vertu.

Alexandre ombre et lumière

Cette double ascendance influe sur la vie politique et guerrière d’Alexandre. Elle est une clé pour mieux approcher un personnage qui toujours nous échappe. Parce que justement Alexandre est énigmatique, ombre et lumière. Alexandre, dont la nature est excessive et la curiosité, insatiable, ne peut être limité par des bornes étroites.

alexandre zoom

Par sa philonikia, il est violent et capable de terribles colères, d’actes sauvages et cruels. Comme le désastre infligé aux Thébains, le massacre des mercenaires grecs au service du Roi, qui, après le Granique, sont venus se rendre à Alexandre. Ou encore le meurtre de Cleitos le Noir et la crucifixion du médecin Glaucos, coupable de n’avoir pu sauver Héphaestion. Cherchant une diversion à sa douleur, il part et se met à traquer des hommes comme à la chasse, soumet la tribu des Cosséens et massacre tous ceux capables de combattre : le sacrifice à Héphaestion (Plutarque, Vie d’Alexandre, 72, 3-4).

La victoire une fois acquise, Alexandre, le « philosophe en armes »[2] selon l’expression d’Onésicrite, le « plus grand des philosophes », philosophôtatos (Sur la fortune d’Alexandre, I, 5), la dépasse comme semble le suggérer un fragment de Clitarque : « Toute audace outrepasse aussi les limites du pouvoir » (Stobée, Florilèges, IV, 12, 13).

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Le prince macédonien oscille entre arétè et pothos. Entre vaillance ou vertu et désir contre des forces invaincues, des peuples innombrables, des fleuves qui n’avaient jamais été franchis. Autant que des rochers hors de la portée des flèches. Par son habileté, son courage, sa force d’âme et sa modération, il a conquis une hégémonie qu’il a payée de tant de sang, blessure après blessure.

L’Hymne à Hermias

À cet égard, Plutarque cite librement l’Iliade :

« Que de nuits sans sommeil / De jours sanglants passés à combattre » (Plutarque, Sur la fortune d’Alexandre, I, 1).

L’Hymne à Hermias d’Aristote (Aristote, fr. 675 Rose, in Athénée, Deipnosophistes, XV, 696 a – 697 b) que le jeune Alexandre aurait lu, comme le suppose Paul Goukowsky, suggère cette quête de vertu héroïque liée à la notion de mémoire, d’aristeia, de renommée, le kléos, si précieux pour les guerriers de l’Iliade :

« Arétè, objet de bien des peines pour la race mortelle, /proie de la plus belle ambition de la vie, / pour ta beauté qui est tienne, ô vierge, / même mourir serait, en Hellade, enviable destin, / autant que supporter violentes peines incessantes : / si grande est la force que tu jettes en l’esprit, / – impérissable et plus puissante que l’or, / que les parents ou le sommeil suave qui repose les yeux ! / Pour toi le fils aussi de Zeus, / Héraclès, et les enfants de Léda / maintes fatigues endurèrent dans leurs travaux, / à la chasse de ton pouvoir. / Dans le désir de toi, Achille et A- / jax sont allés dans les demeures d’Hadès, /et pour l’amour de ta beauté chérie, l’enfant / d’Atarnée, fut privé de l’éclat du soleil. / Alors, chanté pour ses exploits, / il sera immortel, grandi par la faveur des Muses, / les filles de Mémoire : du Zeus hospi- / talier elles exaltent la sainte- / teté et les honneurs rendus à la ferme amitié. » (La disposition typographique est de Cambell, la traduction d’Yves Battistini).


[1]. Voir O. Battistini et P. Charvet, Alexandre le Grand, Histoire et Dictionnaire, Robert Laffont, « Bouquins », Paris, 2004.

[2]. Voir O. Battistini, Alexandre le Grand, Le Philosophe en armes, Ellipses, « Biographies & mythes historiques », 2018

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Fernand Ettori : le régionalisme dans l’enseignement des Lettres

Le professeur Eugène Gherardi nous a transmis le discours de distribution des prix de Fernand Ettori. Le professeur Ettori l’a prononcé au lycée de Bastia, le 19 juillet 1947, devant un ancien élève de ce même lycée, le ministre de l’air, M.Maroselli. Dans ce texte, Fernand Ettori nous entretient du « régionalisme dans l’enseignement des Lettres ». Un texte fondateur.

Fernand Ettori, une exigence au service de la connaissance et de la Corse -  Musanostra
Le professeur Fernand Ettori

Monsieur le Ministre, Mesdames, Messieurs, Mes chers amis,

Il fut un temps où un discours de distribution des prix avait quelque chose de solennel. Entouré de toute la pompe universitaire, couronnes de lauriers et dorures sur tranche, brillant de l’éclat multicolore des épitoges, il se haussait tout naturellement au ton épique et entrait de plain-pied dans le monde des Dieux.

Aujourd’hui les événements et les hommes ont changé tout cela. La solennité a baissé d’un degré, l’éloquence a baissé d’un ton. Le discours devient causerie, et la cérémonie réunion. Il ne s’agit plus de bien dire, il faut dire quelque chose.

Le régionaliste est l’homme qui aime sa province et qui la connait, ce qui est plus rare ; c’est l’homme qui sait son histoire, vit ses traditions, suit ses coutumes, parle sa langue

Je m’empresserai d’ailleurs d’ajouter que ce que la cérémonie perd en apparat elle le gagne en importance vraie. Et ce qui le prouve tout particulièrement cette année c’est la présence à la place d’honneur d’un Ministre de la République française qui est aussi un ancien élève de ce lycée. Au moment où l’on s’efforce d’obtenir dans notre établissement la création d’une section aéronavale, dont il est inutile de souligner tout l’intérêt, cette présence est pour nous le signe que le lycée de Bastia peut compter sur des appuis éminents. Il est réconfortant pour l’esprit de songer que cet antique foyer d’humanisme abritera bientôt les plus hardies réalisations de la technique moderne. Les anciens ne sont-ils pas nos maîtres en toute chose, même dans le domaine de l’aviation ? Est-ce ici, en pleine Méditerranée, non loin de la mer Icarienne qu’il est nécessaire de rappeler, après le poète, le rêve du jeune audacieux.

Qui pour aller au ciel eut assez de courage.

Voilà pourquoi, renonçant à l’éloquence, le professeur chargé de ce discours se souvient qu’il est professeur et qu’il parle devant les élèves d’hier et ceux d’aujourd’hui. Il s’agit pour lui de s’élever un instant au-dessus des préoccupations quotidiennes et de procéder en quelque sorte à un examen de conscience ; il s’agit de rassembler les idées fugitives qui naissent au fil d’un texte ou au cours d’une classe, de les méditer, de les approfondir, pour les offrir ensuite à la réflexion du jeune auditoire. L’an dernier on vous a parlé avec compétence et talent de la géographie, de son esprit, de ses méthodes. Je voudrais, cette année, vous entretenir du régionalisme et de son rôle dans l’enseignement des lettres.

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Qu’est-ce que le régionalisme ? Ce n’est ni une science ni une doctrine : c’est une attitude de l’esprit et aussi une attitude du cœur. Elle consiste à comprendre que, comme la grâce harmonieuse d’un bouquet nait de la diversité des fleurs qui le composent, la force du génie français est faite de l’originalité de ses provinces ; et quand on a compris cela, à vouloir sauver cette originalité. Le régionaliste est l’homme qui aime sa province et qui la connait, ce qui est plus rare ; c’est l’homme qui sait son histoire, vit ses traditions, suit ses coutumes, parle sa langue. Le régionaliste est un homme dont les pensées s’envolent, mais dont les deux pieds reposent sur le sol natal, et pour qui culture ne signifie pas déracinement.

Mais, me dira-t-on quel rapport y-a-t-il entre le régionalisme et notre enseignement secondaire ? Ce rapport je l’ai compris un jour que je réfléchissais à certaines critiques dont on veut accabler l’enseignement des lettres à une époque où la critique facile et superficielle tient parfois lieu d’originalité. On lui reproche d’étudier les mots et non les choses ; l’explication d’une ode d’Horace ou d’un chant d’Homère, nous dit-on, donne sur le réel une prise moins solide que les machines du physicien ou le tube à essais du chimiste ; bref, on résume tous ces reproches par l’adjectif, d’ailleurs impropre, d’abstrait, qui dans les polémiques pédagogiques a pris souvent la valeur d’une injure grave.

En admettant que ces reproches soient en partie fondée, n’y-a-t-il pas dans le régionalisme un moyen de les atténuer sensiblement ? C’est donc comme une sorte de remède à certains défauts que j’envisagerai le régionalisme. Rassurez-vous : ne croyez pas que je vais m’engager à mon tour sur la route facile et trop fréquentée des réformes de l’enseignement. Vous ne m’en voudrez pas, je l’espère, si je me contente du mot plus modeste de remède, qui est moins prometteur, mais moins dangereux aussi. Laissons de côté l’histoire, la géographie, les sciences naturelles, les langues vivantes, pourtant directement intéressées par notre sujet. Bornons-nous à l’enseignement des lettres, et pour échapper au reproche de généralité et d’abstraction que j’évoquais tout à l’heure, demandons-nous comment un professeur de lettres du lycée de Bastia peut tirer parti du régionalisme dans son enseignement.

L’étude du français doit en attendre une aide appréciable, bien qu’entre la Corse et la littérature française les points de contact aient été relativement rares. Il en existe cependant quelques-uns, précieuses rencontres qu’il faut souligner au passage. Songe-t-on à donner au Projet de Constitution corse de J.-J. Rousseau, la place qui lui revient ? L’élève de première, généralement rétif devant la prose compacte du Contrat Social, suivra au contraire avec un intérêt très vif l’effort du théoricien abstrait de la Cité idéale, obligé aux plus curieux reniements, dès qu’il a abandonné le pays des Chimères pour une petite île rocailleuse où vivent des hommes du chair. Le même élève, en étudiant Colomba, se plaira à retrouver, un peu irritante dans sa convention, cette image romantique de la Corse née avec Alexandre Dumas et qui se prolonge en plein naturalisme jusque chez Maupassant. Y-a-t-il moyen plus concret d’étudier les survivances du romantisme au XIXe siècle, plus susceptible aussi de frapper et de retenir l’attention des jeunes esprits ?

Colomba, nouvelle de Prosper Mérimée
Illustration de la nouvelle de Prosper Mérimée, Colomba

Ainsi l’enseignement de la littérature française peut s’appuyer par moments sur des réalités locales. Par moments seulement, il est vrai. Mais il y a un autre domaine où cet appui est de tous les instants, c’est celui des langues anciennes, et particulièrement du latin. Sur cette terre, si profondément latine, sans jamais avoir été beaucoup romaine, il est ici en pays d’élection. Qu’est-ce-que le latin pour l’élève de Paris, de Lille, de Strasbourg, de Rennes ? Véritablement une langue morte, une langue des lycées et des livres, dont on saisit avec beaucoup de peine les timides prolongements dans le français actuel. Pour un élève corse, le latin est, et doit être, une langue vivante, sœur de celle qu’il parle. Tous nos élèves, ou presque, parlent corse, plus ou moins bien, et hélas, plutôt mal que bien. Je dis « Hélas », car c’est une erreur trop répandue de croire que la pratique raisonnée de notre dialecte leur rende plus difficile l’usage correct du français. Les enfants sont aisément bilingues, et ceux qui « déchirent » le français (je traduis littéralement une expression dialectale) sont aussi les mêmes qui « déchirent » le corse. Quoi qu’il en soit cette connaissance, même partielle, doit leur rendre de grands services, si leur attention est attirée sur des parentés évidentes. Ouvrons un dictionnaire latin à la lettre A : nous trouvons au hasard : acetu (N), acu (s), aia, anima, aratu (m), arcu (a), arena, asinu (a), etc…

Est-ce du latin ou du corse ? Les deux à la fois. Quel élève oubliera le nom d’Orcus, Dieu italique des Enfers, lorsqu’on lui aura rappelé l’existence de ces grottes que nos montagnards, appellent case dell’Orcu, maison du Diable, d’un Diable qui n’est pas Satan, et dont le nom oublié surgit d’un passé millénaire bien antérieur au Christianisme ?

Le but de notre enseignement n’est pas uniquement de familiariser les élèves avec des mots, des phrases, une langue, un style, mais aussi avec des hommes qui sont nos lointains ancêtres, avec leur vie matérielle et morale, leurs champs et leurs maisons, leurs usages, leurs croyances.

Bref, sans faire de linguistique comparée, (l’enseignement secondaire a toujours fui les prétentions ambitieuses), il s’agit d’établir des rapprochements simples auxquels les élèves ne songent par eux-mêmes et qui gravent dans leur esprit des mots évocateurs de réalités concrètes.

Mais le latin ce n’est pas seulement une langue, c’est aussi une civilisation, mère de la nôtre. Et l’étude de cette civilisation est au moins aussi importante que celle de la langue elle-même. Le but de notre enseignement n’est pas uniquement de familiariser les élèves avec des mots, des phrases, une langue, un style, mais aussi avec des hommes qui sont nos lointains ancêtres, avec leur vie matérielle et morale, leurs champs et leurs maisons, leurs usages, leurs croyances. Or trop de nos élèves ne gardent de leurs études latines que l’image décolorée d’un monde dont on se demande s’il a existé ailleurs que dans les livres : Rémus et Romulus, Cicéron et Virgile, le Forum, la Curie, les Consuls, des orateurs noblement drapés dans leur toge, cela ne fait pas un peuple, une civilisation. La pédagogie impuissante appelle à son secours gravures et projections : remèdes indispensables mais faibles résultats. L’écolier corse, privilégié sur ce point, a d’autres ressources. Qu’il sorte, qu’il regarde : le monde antique est partout vivant autour de lui. Il vit dans les paysages et dans les hommes ; dans les oliviers argentés troués de lumière sous le soleil de midi et dont le feuillage s’épaissit à l’heure où les ombres descendent des montagnes ; dans le cri rauque des cigales qui berce l’assoupissement des champs de blé, et dans les parfums nocturnes qui montent des vignes en fleurs. Il revit dans le voile de la veuve et dans le chant du berger, dans l’araire virgilienne du laboureur et dans les noms chargés d’hérédité latine.

Bucoliques — Wikipédia
Édition des Bucoliques de Virgile

Au contact de cette nature qui se souvient, les vieux textes reprennent vie et couleur. Dans l’esprit de l’écolier parisien les Bucoliques de Virgile ne sont autre chose qu’une première édition de L’Astrée, avec ses bergers de pastorale et ses moutons enrubannés. Mais pour l’élève de chez nous ces vers sont une réalité vivante : au détour d’un sentier il a rencontré Tityro et Mélibée, recubantes sub tegmine fagi[1], et leurs chants alternés attestent dans la montagne corse la présence de Virgile. C’est qu’en effet la nature méditerranéenne est parfois le meilleur commentaire des poèmes latins qu’elle illumine de sa dure clarté. Et plus d’un érudit s’embarrasse à tel passage des Géorgiques devant lequel n’hésiterait guère un paysan de chez nous.

De même que les choses, les hommes revivent aussi sous nos yeux. N’importe quel manuel d’études latines apprend à l’élève distrait que les Romains marquaient le deuil par le port de la barbe et des cheveux, détail curieux qu’il note au passage pour sa bizarrerie et qu’il se hâte d’ailleurs d’oublier. Au contraire quelles résonances inattendues et profondes éveillent ces quelques mots pour celui qui entend chanter dans sa mémoire les vers d’un de nos plus beaux lamenti :

Non mi vogliu piu fa barba

Ne allisciami capelli.

Dans l’ombre de sa montagne le bandit pleurant son frère mort en attendant de le venger, ressuscite après vingt siècles les vieux rites de la douleur où s’exprimait l’âme romaine. D’autres usages antiques sont encore vivants ici et là. Quelques villages ont conservé les lamentations funèbres, et dans un passé très récent les voceri ont témoigné de la survivance des nénies latines. Dans certains villages, où un même nom est porté par la moitié des habitants, les branches se distinguent entre elles par l’adjonction d’un surnom héréditaire au prénom personnel et au nom de famille.

Nous reconnaissons là, toujours vivant dans la pratique, le système dont usaient les Romains. Et le choix de ce surnom s’inspire d’une verve héritée de la causticité latine qui donne de pittoresques répliques à des sobriquets célèbres dans l’histoire romaine. Partout les usages latins ont laissé des traces profondes. L’archéologie elle-même perd sa froideur de pierre. Sans doute l’élève doit-il connaître Rome et les grands monuments de l’art antique. Mais quand on veut lui montrer ce qu’est un sarcophage romain, il faut préférer Aleria à Pompei. Ici, l’Antiquité offre un visage familier, et ses trésors mal connus, ont une valeur documentaire et même artistique presque égale à celle d’autres villes plus célèbres.

Ce n’est qu’en suivant ces méthodes que notre enseignement pourra rester fidèle à sa double mission : élargir et creuser. Élargir jusqu’à l’universel, creuser jusqu’aux profondeurs de l’histoire et du sol où l’individu prend racine.

Pour faire revivre la civilisation latine sous tous ses aspects, nous n’hésiterons pas à renouveler les textes que nous proposons aux élèves. Sans renoncer naturellement à ces pages immortelles où se peint le génie d’un peuple, il est bon d’enrichir notre collection de quelques textes moins connus, mais suggestifs. Je songe, un exemple entre vingt, à ces épigrammes où Sénèque, en des vers que n’eût pas désavoués l’Hôtel de Rambouillet, dramatise avec beaucoup d’esprit et de mauvaise foi les inévitables incommodités d’un exil en Corse.

Ainsi on peut espérer que ces références permanentes à des réalités locales donneront à l’enseignement des langues anciennes un caractère plus concret et plus efficace : tout en révélant aux élèves une antiquité vivante, elles les aideront à mieux prendre conscience de leurs origines.

Ce n’est qu’en suivant ces méthodes que notre enseignement pourra rester fidèle à sa double mission : élargir et creuser. Élargir jusqu’à l’universel, creuser jusqu’aux profondeurs de l’histoire et du sol où l’individu prend racine. Il est beau d’affirmer l’universalité de la culture et de l’esprit. Mais on ne peut être un citoyen du monde, si l’on n’est pas auparavant un membre conscient de la Cité, plus encore, un homme de sa province, de son village, de sa famille. Le rôle des humanités est d’éveiller en nous l’homme : encore faut-il que cet homme ait un nom et une histoire. Nous demanderons à notre terre de lui donner l’un et de lui garder l’autre. Mes chers amis, vous avez entre les mains cet incomparable instrument de culture que sont les langues anciennes. Loin de vous détacher de vos origines, il doit au contraire vous y retremper, à condition que l’on sache bien s’en servir. L’éducation classique a en effet, comme toute chose, ses usages inutiles et pernicieux. Nous connaissons une forme d’éducation qui glisse sur l’esprit sans le pénétrer, comme la pluie d’orage sur les flancs décharnés de nos montagnes. Nous connaissons aussi, danger contraire, l’éducation qui prend l’âme toute entière et qui l’arrache à son milieu pour de hasardeuses transplantations. Entre ces deux excès il y a place pour un usage judicieux des lettres et du latin en particulier. Plus que toute autre la culture latine est capable de réaliser l’harmonieuse fusion entre les traditions qui ont nourri votre enfance et les grands courants de civilisation française et européenne où l’homme s’épanouit. Le monde moderne, fondé sur la technique et sur le nombre, tend de plus en plus à l’uniformité ; et l’uniformité est inhumaine. Sans illusions et sans crainte, vous devez chercher à rétablir l’équilibre et dans l’originalité de votre race. Et c’est à cette seule condition que vous ne serez pas des déracinés, des êtres sans histoire et sans visage, des individus de « séries ».

Cité antique de Mariana à Lucciana - PA00099208 - Monumentum
Ruines de la colonie romaine de Lucciana

Mais il vaut mieux que je m’arrête. Je devine un sourire narquois sur les lèvres de mon jeune auditoire. Nous voici loin, devez-vous penser, de la modestie de l’exorde, des réflexions sur les méthodes et les principes. Votre maitre n’a-t-il pas à son tour maladroitement embouché cette trompette épique qu’il croyait définitivement reléguée au magasin des accessoires usés ?

Eh bien oui ! Vous avez raison. Mais cette inconsciente déviation ne prouverait-elle pas, s’il en était besoin, la force des traditions, mêmes universitaires ? Nul n’échappe à l’étreinte du passé. Au lieu d’en subir passivement la rudesse, travaillons donc à la transformer en une douce accolade. Ce sera, si vous le voulez bien, la morale supplémentaire d’un discours qui prétendait ne pas en donner.


[1] Couchés sous le vaste feuillage de ce hêtre. Virgile, Bucoliques, 1, 1.

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La couleur tombée du ciel : Lovecraft vu par un mangaka

Adapter graphiquement le maître incontesté du fantastique classique H.P. Lovecraft avait tout d’une gageure. Avec son style proche de la BD européenne et sa démarche fidèle, le mangaka Gou Tanabe relève toutefois le défi avec brio. À la fois sombres et amples, les planches de La couleur tombée du ciel sont de véritables chefs-d’œuvres.

Par : Philippe André

« La lecture de l’œuvre de Lovecraft exige des nerfs solides. C’est une liqueur forte qui doit être absorbée à petites doses. Mais elle offre d’étranges plaisirs, dans cet « ailleurs absolu » dont parle Einstein. »

Jacques Bergier

Dans l’univers d’H.P. Lovecraft, le temps joyeux aurait-il sa place ? Dès lors que sont portés à notre connaissance certains aspects biographiques, comme ceux décrivant son enfance touchée par une santé fragile, la perte de son père frappé d’une crise de démence le projetant dans les bras de la mort, ou la mort du grand-père lorsqu’il eut quatorze ans (le soumettant à une dépression significative) ; peut-on établir un lien de causalité entre ces malheurs et « l’horreur cosmique » de ses écrits ? Ces éléments sensibles des évènements de sa vie l’auraient-ils inconsciemment soustrait à une certaine émotivité positive ?

Forces obscures

La lecture de la nouvelle intitulée « La Couleur tombée du ciel » pourrait confirmer nos intuitions. Le récit nous place à l’intérieur d’un espace-temps que l’écrivain pervertit, seuls face à l’indicible peur d’un univers immense renfermant des sciences certes plus élaborées et incompréhensibles à notre intelligence, mais comprises et appliquées par des forces obscures extraterrestres. Le temps semble ralentir, figeant une partie de la forêt d’Arkham où Lovecraft situe son intrigue.

L’histoire : la chute d’une météorite près de la ferme de la famille Gardner empoisonnera la flore et la faune environnante jusqu’à les envelopper d’une lueur à l’aspect terrifiant et indescriptible. Sans que personne ne s’en aperçoive, ces couleurs froides et étranges, conditionnées par un résident extraterrestre « suçant » la vie depuis le puits où il s’est réfugié, accapareront toute vie dans ce périmètre d’épouvante.

Sans aucune réponse scientifique, la famille sombrera dans l’oubli durant des années, revêtant le manteau des légendes, créant ainsi la peur et l’exclusion. Un voisin et ami du père Gardner racontera leur histoire quelques années plus tard à un géomètre chargé de prendre des mesures sur « la lande foudroyée » ; il est secoué de la poussière grise s’y trouvant.

Le mal mystérieux

L’horreur se mesure par le rythme choisi, lent, dans la souffrance dégénérative de ses personnages assujettis au développement de ce mal mystérieux que les scientifiques n’ont su expliquer. Là, dans ce contexte mystérieux et fantastique, la science-fiction se fait sournoise et se cache tout autant que le phénomène qui révèle l’ignorance des hommes à son sujet.

Ce que nous ne pouvons pas expliquer nous rend futile et nous rabaisse à nos faiblesses intellectuelles. Tel un enfant immature se faisant bousculer par des forces dont il ne saisit guère les capacités. Le récit met en abyme cette conflictualité entre l’observation d’une perdition de soi face à la pression de la folie constatée, et son propre déclin face à ce que l’on a du mal à analyser. Alors apparaît une pensée sur l’effroyable insignifiance de l’être humain à l’échelle du cosmos. Une interaction mort-née provoquée par une philosophie de l’indifférence : le cosmicisme.

Entre ligne claire et fulgurances artistiques

Alors comment évoquer les ombres de cette entité extraterrestre responsable de « la lande foudroyée » ? par quelle magie du dessin mettre en évidence cette couleur indescriptible, cette luminosité grise et cassante matérialisée par son rayonnement mortel ? Tout naturellement, par le style épuré en noir et blanc d’un auteur de manga réputé par ses orientations horrifiques.

Cette solution coïncide justement avec le trait réaliste de Gou Tanabé, qui s’est spécialisé dans l’aboutissement de l’horreur de situation. Depuis 2018, il anime avec conviction son amour pour l’œuvre de Lovecraft dont il a adapté quelques récits («Les Montagnes hallucinées», «L’Appel de Cthulhu», et plus récemment «Celui qui hantait les ténèbres»…). Dessiner ce que l’auteur ne décrit pas, mais fait ressentir dans un rendu de sentiments de désolation et d’épouvante, reste un exercice presque inconcevable tant les émotions d’effroi priment.

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Toutefois le Mangaka a rendu possible cette impression d’horreur par une fluidité esthétique des plus flamboyantes. Le tableau de cette représentation en monochrome de la nouvelle de Lovecraft introduit toutes les caractéristiques de lecture du style Manga avec une influence majeure du savoir-faire européen, entre la ligne claire et les fulgurances artistiques de Jean Giraud en tant que Moebius.

La représentation de « la lande foudroyée » sous le découpage des cases, l’habile articulation des nœuds dramatiques jouant sur l’insondable peur… Tout cela se lit d’un trait. Jusqu’à ce que celui-ci s’arrache de notre réalité et bascule dans l’innommable.

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Maria Casarès : la reconstitution d’un destin hors pair

Une actrice exceptionnelle et une femme aussi passionnante que méconnue. Dans « Unique », Anne Platagenet tente de rendre justice à Maria Casarès, dont le destin fut étroitement lié à celui d’Albert Camus. Une biographie irrésistible, qui se dévore comme un roman.

Par : Jean-Pierre Castellani

María Casarès est aujourd’hui plus connue et reconnue comme l’amante d’Albert Camus que comme la grande actrice qu’elle fut pourtant dans la France de l’après-guerre. Le succès de son échange épistolaire avec Camus de 1944 à 1959, publié récemment (Gallimard, 2017) a eu une double conséquence. Quelque chose de paradoxal.

D’une part, il a renforcé et mis à jour cette réputation de maîtresse de Camus, mais d’autre part, il a confirmé la richesse intellectuelle et humaine de cette personne. De fait, donnant ainsi à l’actrice d’origine espagnole, née María Victoria Casares Pérez, une condition bien plus complexe que celle d’une relation clandestine. En somme, la lecture des lettres de Casarès nous rappelle et nous prouve qu’elle était avant tout une femme libre et indépendante. Qui plus est, elle a su développer une grande carrière artistique dans un pays qui n’était pas le sien. Et ce, en même temps qu’elle a vécu cette aventure passionnelle avec Camus.

Une biofiction

C’est ce destin hors pair qu’Anne Plantagenet nous présente dans une passionnante biographie. Ou plutôt dans ce que l’on appelle désormais une biofiction, terme imposé par Alain Buisine. Autrement dit un texte littéraire dont le cadre narratif épouse celui de la biographie. En un mot, faire de la littérature à partir du récit chronologique de la vie d’un individu particulier. Équivalent littéraire de ce qui est au cinéma le biopic.

Ce livre qui vient compléter heureusement l’Autobiographie publiée par María Casarès sous le titre Résidente privilégiée (Fayard, 1980, traduit en espagnol, Argos Vergara, 1981) est dédié Aux « personnes déplacées ». Certes intéressante, mais chaotique. Baroque, comme l’indiquent les titres de chapitres : « Sous la tutelle de Pluton, Avatars, Privilèges de Saturne ».

Heureusement, la Correspondance avec Camus fournit un grand nombre de renseignements chronologiques, psychologiques, artistiques. De plus, Anne Plantagenet a bénéficié d’une bourse de Résidence d’écrivain. Pendant quelques mois, elle a eu accès aux archives personnelles de Maria Casarès dans son ancienne demeure ; le domaine de La Vergne acheté en 1961 avec le comédien André Schlesser, avec l’argent gagné après le succès de la pièce Cher menteur avec Pierre Brasseur.

Maison Maria Casarès


Avant de mourir, en 1996, Casarès avait légué son domaine à la commune d’Alloue en remerciement à la France pour son accueil en 1936. La maison du comédien Maria Casarès est devenue une maison qui organise des spectacles de théâtre. Elle accueille des romanciers en résidence dont l’auteure de ce livre L’Unique. Anne Plantagenet y trouvera des archives précieuses pour nourrir sa biographie.

Le titre du livre est justement tiré d’un message télégraphique de Camus en juin 1957. Elle, joue à Oran, lui, prépare Caligula avec Michel Auclair. Camus écrit : les vulgaires parlent l’unique reste ici tout est démentiel pense à toi de tout mon cœur ; télégramme adressé depuis Zurich, Hôtel Sorden.  L’adjectif Unique réunit une fois encore Camus et María Casarès.

Anne Plantagenet retrace avec précision la vie et la carrière de cette femme libre, rebelle, énigmatique. Le roman commence par un récit rétrospectif de la vie de Maria en partant du jour où elle apprend la mort de Camus en 1960. Le chapitre se termine par l’information brutale de la mort accidentelle de Camus. Cela déclenche un retour en arrière jusqu’à 1936 date à laquelle elle arrive en France. Mis à part ce montage narratif assez spectaculaire, la biographie suit les épisodes de la vie de Casarès jusqu’à son décès en 1996 à l’âge de 74 ans. Elle en avait 21 et Camus, 30, quand ils se connaissent. Elle n’avait que 37 ans quand il meurt.  

Le livre n’est pas seulement une biographie, c’est un véritable roman, un livre construit, à prétention littéraire. L’auteure apporte ses propres thèmes : l’exil. On se souvient de son excellent Trois jours à Oran, récit autobiographique (Stock, 2013) où elle racontait son retour émouvant à Oran, en compagnie de son père, en 2005. Ou l’Espagne, dont elle est une spécialiste et publie régulièrement des traductions d’auteurs castillans.

Des emprunts de citations

La biographie est écrite à la troisième personne. Sur un ton très direct, avec beaucoup de détails. Comme l’immeuble où vit l’artiste, ou sur son existence, de même que ses vêtements. Dès le début, l’évocation de la vie de Casarès est donc liée à sa relation passionnée avec Camus.

À lire aussi : L’image de la femme de Camus, Gracq et Gary

La narratrice biographe introduit dans son texte des citations en italique, sans guillemets qui vont se révéler être des emprunts. Soit à la correspondance entre Camus et Casarès, soit à l’autobiographie de Maria et même à des Carnets de Camus. De façon significative, dans un montage très judicieux, les phrases de Camus et les phrases de Casarès se mélangent et ne forment qu’une seule phrase. Le chapitre commence comme d’autres, par l’expression « elle, c’est Maria Casarès ». D’autres fois, ce sera l’expression « peut-être pas », que l’on peut considérer comme inutiles dans ce récit. Comme des tics narratifs un peu forcés dont on ne voit pas l’utilité.

La reconstitution est précise et détaillée. Les dates sont exactes, les titres des pièces, ceux des films, des lieux. Mais il y a aussi une invention permanente de ses états d’âme, le ton est souvent romanesque. La narratrice entre dans les pensées de la personne dont elle fait la biographie et reconstitue minutieusement les étapes successives de sa vie : fille de républicains espagnols - son père est Santiago Casares Quiroga, avocat, ancien chef du gouvernement sous la présidence de Manuel Azaña, qui a dû démissionner le 18 juillet 1936 avec le coup d'État du général Franco -. María est née le 21 novembre 1922 à La Corogne (Galice). Elle a étudié dans une école de sa ville natale. Puis à Madrid, où elle avait déjà commencé à faire du théâtre.
La famille se réfugie à Paris en novembre 1936 et s'installe dans un hôtel rue de Vaugirard. La jeune Maria qui n’a que 14 ans, poursuit ses études au Lycée Victor Duruy, où elle apprend le français. Le titre de ses souvenirs Résidente privilégiée est une référence évidente à la carte de séjour française accordée par le gouvernement français aux réfugiés à partir de 1945. Carte reçue lors de l'obtention de la nationalité française en 1975. Elle ne retournera en Espagne qu’en 1976 pour interpréter El adefesio, par Rafael Alberti, réussissant enfin dans son pays d'origine.

L’art des portraits

L’évolution de son destin se traduit par le changement de prénom, de Victorina à Victoria et Maria. À plusieurs reprises, dans le portrait physique de Casarès, Anne Plantagenet a le souci du détail vrai, le sens des ambiances, l’art des portraits. Cela se lit comme un roman plus que comme une biographie simple et objective. Le romanesque vient de la présentation, de la forme, de la mise en récit.  Anne Plantagenet raconte les cours de comédie, sa volonté d’être actrice, sa passion pour le théâtre. En outre, ses débuts très jeune dans le théâtre, le Conservatoire, son apprentissage du français. Puis, sa vie intime et l’étrange trio avec sa mère et son amant.

Elle nous donne beaucoup de détails sur la carrière théâtrale, cinématographique et radiophonique de Maria. Ses triomphes à l’étranger, au TNP. Elle entre avec pudeur, sans aucun voyeurisme dans les états d’âme, les secrets, les tourments de l’actrice. Comme l’histoire de la mort de son père, ou l’évocation de ses premiers contacts avec Camus ; tout comme la référence à son mari André Schlesser. De même que ses réflexions sur la vieillesse qui sont une contribution très précieuse à la connaissance de Maria Casarès injustement oubliée aujourd’hui. D’ailleurs, comme beaucoup des grands noms du théâtre français.

À lire aussi : Meursault, contre-enquête

La mort de Maria est racontée très discrètement et brièvement : elle meurt le 22 novembre 1996. Le livre se termine curieusement par une dernière page qui est un retour à Maria enfant, à la Corogne. Une enfant qui grimpe aux arbres, une fin poétique ouverte.

Avec ce livre, Anne Plantagenet confirme ses talents de biographe. Talents déjà remarqués dans deux biographies de célébrités : Manolete (Ramsay, 2005) et Marilyn Monroe (Folio Biographies, 2007).

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Napoléon christique

Comment Napoléon s’est inspiré de la vie du Christ afin de forger sa propre image ? Marie-Paule Raffaelli-Pasquini évoque avec Marie-France Bereni-Canazzi et Kévin Petroni son ouvrage Napoléon et Jésus, publié aux éditions du Cerf

La religion napoléonienne

Présentation de l’ouvrage

Jésus avant Alexandre, avant Auguste. Dans l’imaginaire de l’épopée napoléonienne, les figures impériales de l’Antiquité grecque et romaine cèdent devant une autre, plus secrète. L’icône christique se révèle la plus intime au sein de cette destinée et de cette oeuvre d’exception. Marie-Paule Raffaelli-Pasquini le démontre magistralement en menant une enquête passionnante, au coeur de l’imaginaire personnel de l’Empereur. Napoléon admire Jésus. Il a su initier un mode de pensée inédit, instaurer un ordre nouveau, unir l’humanité autour d’un Idéal commun.

À écouter aussi : La Corse des Lumières

Plus encore que le Verbe éternel, c’est l’incarnation, l’hybridation, le mi-homme et mi-dieu qui le fascinent. Il lui faut à son tour, et à l’instar des héros qui ont bercé son enfance, aspirer à sauver le monde. Inspiré par l’exemple du Christ évangélique, Napoléon fera tout pour devenir lui-même un Christ politique. C’est cette emprise d’un message spirituel unique sur une aventure temporelle singulière qu’analyse avec talent et brio la jeune philosophe, éclairant tous les aspects d’une mythification religieuse qui nous aide à comprendre l’inexplicable pays qui est le nôtre.

Une lumière inattendue jetée sur l’inconscient de la France.

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Les Gratitudes de Delphine de Vigan : une fiction sur la fatalité de la vieillesse

Que peut-on faire pour lutter contre la vieillesse ? Dans Les Gratitudes, publié aux éditions Jean-Claude Lattès, Delphine de Vigan s’interroge avec beaucoup de délicatesse sur la perte de nos facultés vitales et la nécessité de l’accepter.

Par : Marie-Do Bacchini

Dans ce roman, Delphine de Vigan aborde un thème universel : la vieillesse et sa fatalité. Il est traité avec tellement de subtilité, d’élégance et de sensibilité qu’une aura particulière s’en dégage.

Une histoire de vieillesse

C’est l’histoire de l’attachante Michka. Il s’agit d’une personne âgée qui perd progressivement ses mots. Elle devient aphasique , ses capacités mnésiques, son corps mais pas sa lucidité. Sa solitude a un goût métallique et synthétique de téléalarme. Placée dans une maison de retraite, elle est épaulée par sa jeune amie Marie et Jérôme son orthophoniste. Leur sollicitude sera un rempart à sa détresse. Surgit régulièrement la directrice de l’établissement. C’est une figure caricaturale de ce système parfois abusif dont le rendement et la performance sont le seul leitmotiv. Michka vibre, enfin, elle voudrait encore vibrer sauf que ses envies, ses désirs ses espoirs sont désormais cadenassés et ont basculé dans une zone de non-droit. Le temps, ce tueur légitime, a nettement amoindri ses possibilités, ses espérances. Sa pulsion de vie ne trouve plus suffisamment d’écho dans son corps, dans sa psyché, dans ses sens, essoufflés, s’exprimant à bas régime.

À lire aussi : Le Pays des autres de Leila Slimani

La compassion, seule manière d’échapper au destin

L’auteure met ses mains dans la glaise pour sculpter un portrait de la vieillesse et ses errances avec grâce et réalisme. Le regret de ce que l’on fut, la peur de ce que l’on devient, la nuit devant soi. Quel espoir quand tout se déglingue et que la seule vision de l’avenir est le mur inévitable du destin ? : La compassion. Contre la fatalité du vieillissement on ne peut pas grand chose si ce n’est un regard, une écoute chaleureuse et des actes et gestes compatissants, de l’amour donc. Delphine de Vigan nous transporte, non sans humour, dans son monde sensible avec pudeur et réserve, elle explore la perte d’autonomie, la perte de soi dans un récit émouvant ponctué de dialogues touchants et drôles. Très beau.

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Fernand Ettori, une exigence au service de la connaissance et de la Corse

Brillant homme de lettres, universitaire de renom, Fernand Ettori fut aussi un homme de combats : reconnaissance de la langue corse, fondation de l’Université, et création des Ghjurnate internaziunale. Il laisse un héritage considérable dont se revendique toute une génération d’intellectuels corses.

Par : Eugène F.-X. Gherardi (Università di Corsica)

Fernand Ettori naquit le 8 mars 1919 à Bastia. Après de brillantes études effectuées au lycée de la ville, il gagna Paris et poursuivit sa formation au lycée Louis-le-Grand. L’agrégation de lettres classiques en poche, il manifesta le souhait de revenir en Corse. Il obtint donc sa mutation au lycée de Bastia à une époque où les élites insulaires ne songeaient guère à « rentrer » au pays.

D’emblée, ce qui frappe chez lui c’est la fidélité constante qu’il témoigne à la Corse. On peut comprendre combien le cadre de l’enfance et de l’adolescence peut marquer une âme sensible pour toute une existence. Dès son enfance et durant toute sa vie, son attachement à l’île fut un sentiment de premier plan, à la fois sincère et réfléchi. Et il fut aussi sans réserve. Attitude bien rare dans un pays aussi grave de passé que le nôtre. En somme, là où les hommes aiment leur terre sous des représentations si différentes.   

Nous étions au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Fernand Ettori s’immergea dans l’univers familier du lycée. Sommairement, il en relata l’histoire : « le lycée de Bastia a été plus qu’un lycée ordinaire ». Il ajoute : « sous des noms divers tout au long de trois siècles, le lycée de Bastia a accompli sa mission. Presque tout ce que la Corse a produit d’esprits distingués est sorti de ses murs[1]».

La place centrale du discours

Nous sommes en juillet 1947. Dans la cour du lycée, Fernand Ettori prononce le discours de la distribution solennelle des prix. Le discours constitue une partie essentielle d’une célébration qui comprenait d’autres séquences comme la représentation de saynètes dans la cour préalablement décorée et pavoisée, la proclamation du palmarès et la remise proprement dite des prix. Dans tout cela, le discours occupe une place centrale : il constitue l’affirmation du sens de toute la cérémonie. À Bastia, c’est l’évidence même. La cérémonie de distribution des prix qui constitue le point d’orgue de l’année scolaire trouve son origine dans l’histoire du collège jésuite. Pour l’essentiel, les éléments des célébrations ultérieures sont déjà en place dès le XVIIe siècle. La distribution des prix est un véritable événement dans la ville, un rendez-vous annuel où la bonne société bastiaise se donne à voir et à entendre.   


(1) Fernand Ettori, Le lycée de Bastia. Hier, aujourd’hui, demain, s.l., s.d., p.3-5.


Écoutons Fernand Ettori :

« Qu’est-ce-que le latin pour l’élève de Paris, de Lille, de Strasbourg, de Rennes ? Véritablement une langue morte, une langue des lycées et des livres, dont on saisit avec beaucoup de peine les timides prolongements dans le français actuel. Pour un élève corse, le latin est, et doit être, une langue vivante, sœur de celle qu’il parle. Tous nos élèves, ou presque, parlent corse, plus ou moins bien, et hélas, plutôt mal que bien. Je dis « Hélas », car c’est une erreur trop répandue de croire que la pratique raisonnée de notre dialecte leur rende plus difficile l’usage correct du français. Les enfants sont aisément bilingues, et ceux qui « déchirent » le français (je traduis littéralement une expression dialectale) sont aussi les mêmes qui « déchirent » le corse. Quoi qu’il en soit cette connaissance, même partielle, doit leur rendre de grands services, si leur attention est attirée sur des parentés évidentes. Ouvrons un dictionnaire latin à la lettre A : nous trouvons au hasard : acetu (N), acu (s), aia, anima, aratu (m), arcu (a), arena, asinu (a), etc…
Est-ce du latin ou du corse ? Les deux à la fois. »

L’œuvre à venir

Par bien des aspects, le discours aux lycéens annonçait l’œuvre à venir : la langue et la culture corses, Pascal Paoli et Jean-Jacques Rousseau… Tout est présent ou presque dans ce discours programmatique.         

Dans la ville de son enfance, Fernand Ettori n’eut de cesse de revitaliser la vie intellectuelle. À vrai dire, son implication fut grande dans les rangs de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse qu’il fallait faire renaître des ruines de la guerre. Il collabora aussi activement au Muntese, bimensuel fondé à Bastia en 1955 pour défendre et promouvoir la langue et la culture corses. Aussi, il se dépensa sans compter pour plaider et obtenir l’extension au corse de la loi Deixonne de 1951.

Alors qu’en 1965, il gagna l’Université de Provence, il prit deux ans plus tard la succession du professeur Paul Arrighi à la direction du Centre d’études corses d’Aix. Ainsi, il occupa ces fonctions pendant quinze ans[2]


[2] Francis Beretti, « Ettori Fernand », Dictionnaire historique de la Corse, sous la dir. d’Antoine Laurent Serpentini, Ajaccio, Albiana, 2006, p.350


Une lignée de sgiò

À cet égard, on peut affirmer sans exagération que Fernand Ettori fut un acteur capital dans le mouvement qui conduisit à la réouverture de l’Université de Corse. Cet homme généreux et courageux donna toujours de lui-même. Homme de fidélité, mais également homme attentif aux besoins de la Corse de son temps, il sut prendre la mesure de ce qui changeait, de ce qui progressait et bousculait la Corse ancienne. Rien ne prédisposait Ettori à jouer le rôle d’éveilleur intellectuel des consciences dans la Corse des années 1970. Rien, sinon les assises familiales, une lignée de sgiò remontant aux seigneurs féodaux de La Rocca.

Enfin, dans ce combat pour l’Université, Fernand Ettori ne ménagea ni son temps ni ses efforts. En 1975, il fit partie du Directoire provisoire institué par Libert Bou, et par conséquent, chargé d’élaborer le projet universitaire. Il est indéniable que sa contribution fut décisive en tant que président des Ghjurnate di l’Università d’estate de Corte de 1972 à 1976.

Puis, à l’automne 1976, Pascal Arrighi fut nommé à la présidence d’une Université de Corse en gestation. Un Conseil remplaça le Directoire provisoire. Alors nommé membre dudit Conseil, Ettori refusa d’y siéger. En réalité, le malaise couvait depuis plusieurs mois. Pourtant, sans amertume, il fit part de sa grande déception :

« Si créer une université en Corse, c’est seulement miniaturiser (aux dimensions d’une île de 200 000 habitants) un modèle extérieur, à quoi bon cette inutile et coûteuse fantaisie ? Des bourses substantielles à Nice suffiront. Croire à la Corse, au contraire, c’est vouloir une université faite pour la Corse et pour les Corses. Encore convient-il ici de bien peser les termes. Une université pour la Corse ce pourrait être, en un certain sens, l’instrument technique d’une croissance au bénéfice d’intérêts étrangers. Une université pour les Corses ce pourrait être l’instrument de promotions individuelles qui, si brillantes soient-elles, s’accommodent fort bien d’un désastre collectif. Ni la terre ni les hommes ne légitiment totalement un dessein. Il y faut le peuple corse, qu’un mot gommé dans un texte ne suffit pas à effacer de l’histoire. C’est pour lui, dans la perspective de sa renaissance économique et culturelle, que doit être conçu le projet universitaire. Autrement dit, ce projet est inséparable d’une vision d’avenir dans laquelle il s’insère et qui, seule, lui donne un sens. En regard de cette exigence fondamentale, les recettes de gestion et le savoir-faire administratif apparaissent dérisoires (3) . »

Ettori caressa l’idée d’achever sa carrière en Corse. « Il était alors sur le point de faire le saut du « retour » en transposant son activité d’enseignant, de chercheur et de militant culturel d’Aix-en-Provence à Corte »[4]. Hélas ! Il ne vint jamais enseigner dans l’Université qu’il contribua tant à rétablir. Nul n’est prophète en son pays !

Il fut un militant de l’Université aux intentions désintéressées et irréprochables. D’autres, enrôlés sous la même bannière, poursuivirent des desseins bien moins vertueux.

La Corse des Lumières

Fernand Ettori a écrit des pages définitives sur la Corse. De manière générale, ses travaux attestent de grandes qualités : extrême finesse de jugement et rigueur de l’analyse, précision érudite, maîtrise dans l’exposition et aptitude à la synthèse. Sa contribution à la connaissance de la Corse des Lumières est précieuse. En 1976, il soutint son doctorat d’État à l’Université de Provence avec une thèse magistrale portant sur Jean-Jacques Rousseau et la Corse : la tentation du législateur. Songeons également au texte qu’il donne à Cuixà en Catalogne.

« Sighi com’idda sighi, a Corsica di dumani ùn sarà più micca quidda d’arimani. Cacciata da un sonnu di più d’un seculu, a cuscenza naziunali cumincia à scitassi. Ultimu trasaltu nanzi a morti ? Primi passi di una rinascita piena è intiera ? In attesa di a risposta di l’avvena, ugnunu sciddarà a so interpretazioni sicondu a so brama è pugnarà di fà ch’idda sighi a bona. Ma par metta à a luci u fattu impurtantissimu di issu discitu, par veda da duva iddu vinia è par chì stradi, ci vulia à rivalutà una storia sfigurata da certi pustulati pulitichi chì diciani o ùn diciani u so nomu. Eccu parchì, annant’à u fattu naziunali corsu, emu circatu di fà una sintesi chì certi stimarani prumaticcia è chì no ùn cuniscimu ch’è troppu i so debuli, ma chì, in u statu prisenti di i cosi, ùn pudia più aspittà (5)» .

Citons aussi une « Introduction à l’étude du Vocero » qui, bien plus qu’un préambule, s’avère être une contribution majeure publiée dans Pieve è Paesi : communautés rurales corses (Paris, éd. du CNRS, 1978). Mentionnons par ailleurs sa participation au Mémorial des Corses.

Dans Langue corse : entre incertitudes et paris, ouvrage coécrit avec Jacques Fusina, son ancien élève du lycée de Bastia, Fernand Ettori défend le principe de l’unité dans la diversité : « Nous acceptons la langue corse telle qu’elle est dans cette dialectique de l’un et du multiple qui est celle de la vie »[6].

Bijou d’érudition

Il faut mettre à l’actif de Fernand Ettori une Anthologie des expressions corses[7], petit bijou d’érudition. Rappelons de nombreuses participations à des colloques, et bien d’autres travaux publiés dans les Annales historiques de la Révolution française, Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse, Études corses, Langue française, U Muntese, Peuples méditerranéens, Rigiru… Au soir de sa vie, il écrivit La Maison de la Rocca. Un lignage seigneurial en Corse au Moyen-Âge, fruit de longues et minutieuses recherches historiques. Ajouterai-je que, dans ce livre, mille détails manifestent une connaissance rarement égalée du caractère corse ?

« Observez ce groupe de jeunes gens au café quand vient le moment de l’addition : ailleurs, on partage la somme et chacun verse son écot ; ici on se dispute l’honneur de payer la tournée. "Se faire honneur" est l’impératif de toute morale aristocratique, depuis les liturgies d’Athènes jusqu’à la "prouesse" du chevalier. La volonté de se distinguer prend mille formes et peut se dégrader en simple vanité. De l’ostentation des funérailles et de la magnificence des tombeaux, on passe insensiblement à des signes moins traditionnels : ceux qui exhibent les plus belles voitures ne sont pas toujours les plus riches. […] Depuis 1770, l’essentiel n’a guère changé. Les Corses restent un peuple qu’aucune autorité publique, génoise ou française, n’a jamais réussi à désarmer, ni même l’occupation italienne de 1940 qui ne badinait pas sur ce chapitre : les habitants remirent aux gendarmes les vieilles pétoires de leurs grands-pères, mais, malgré les risques, ils gardèrent les armes utiles. Aujourd’hui encore, il suffit d’avoir entendu, le premier janvier sur le coup de minuit, les salves se répondre de hameau à hameau pour comprendre que la Corse n’est pas la Creuse ou le Loir-et-Cher (8) . » 

Quelques mois avant sa mort, dans un texte de portée testamentaire, Ettori posa un regard lucide sur l’avenir de la Corse :

« De toute manière, il apparaît que la fusion a été imparfaite entre les corses et ceux que nos pères appelaient les français en attendant que l’école républicaine leur apprît à dire "les continentaux" et fait que, malgré la paix civile, la vie n’a pas coulé comme un long fleuve tranquille. […] L’État en Corse n’est pas en état de droit : il doit être refondé si l’on veut que les exhortations au civisme et à la responsabilité ne soient pas de vains bavardages (9) . »       

À lire aussi : Jacques Fusina, écrire en Corse

Ayant fait valoir ses droits à la retraite, Fernand Ettori se retira sur les terres familiales de la Turri, près de Porto-Vecchio. C’est là, le 1er juin 2001, qu’il ferma les yeux à la vie.

Qui fut Fernand Ettori ? Qui fut-il réellement ? Intimement ? Un gentilhomme égaré dans le monde contemporain ? Un honnête homme au service de la Corse ?

Sur les hauteurs où il aimait à se tenir, Ettori fut toujours un solitaire, malgré sa très grande sociabilité .

Un pionnier

Il fut également un pionnier dans le domaine de la recherche en sciences humaines sur la Corse. Dans l’encyclopédie que les éditions Bonneton consacrent à la Corse, Fernand Ettori fait œuvre d’historien de la littérature et de la sociabilité culturelle. Non sans un clin d’œil au parcours politique du général de Gaulle, éloigné du pouvoir de 1946 à 1958, Ettori file alors la métaphore et qualifie à son tour de « traversée du désert » cet intervalle qui court de 1945 à 1955, période de « silence, où le souvenir de l’irrédentisme pesait sur toute expression écrite en langue corse[10] ». Dans toute traversée du désert, guidé par une bonne étoile ou par son instinct, le marcheur peut trouver une oasis au détour d’une dune. Le discours prononcé en juillet 1947 est un rayon de soleil.             

Il me revient en mémoire le jour où j’eus le bonheur de l’entendre. Nous étions en 1990. Mes cours se déroulaient au Palazzu Naziunale, siège de l’ancien gouvernement de la Corse indépendante. Fernand Ettori répondit à la sollicitation de Jacques Thiers, son ancien élève. Le professeur émérite de l’Université de Provence siégea dans le jury de thèse de la regrettée Katty Andreani-Peraldi[11]. La mémoire vertigineuse de Fernand Ettori frappa l’auditoire. D’ailleurs, mes camarades et moi nous observâmes les grandes qualités de l’homme de culture, discret et profond, sans jamais en faire étalage.

À l’issue de la soutenance, j’eus la satisfaction d’échanger quelques mots avec Fernand Ettori. Mais je m’égare dans les souvenirs.

Une dernière chose me vient à l’esprit. En pleine Seconde Guerre mondiale, Simone Weil, philosophe, icône de la Résistante et mystique chrétienne, « le plus grand esprit de notre temps [12] » selon Albert Camus, écrivait dans la revue Les Cahiers du Sud que « rien ne vaut la piété envers les patries mortes [13] ».

Pour Fernand Ettori, la Corse ne sera jamais une patrie défunte.   



Bibliographie

(1) Fernand Ettori, « Littérature », Corse, Paris, Christine Bonneton éditeur, 1992 [1979], p.250.

(2) Cette thèse a fait l’objet d’une publication. Katty Andreani-Peraldi, Visages de la mort en Corse dans le roman du XVIIIe siècle à nos jours, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 1995.

[3] Fernand Ettori, « La querelle des Anciens et des Modernes », Kyrn, n°60, janvier 1976, p.24-29. 

[4] Francis Pomponi, « Fernand Ettori : au service du renouveau culturel », Hommages à Fernand Ettori, Études corses, n°18-19, 1982, p.IX.

[5] Farrandu Ettori, « Populu, Naziunalità, Nazioni : Par una rivalutazioni di a storia di Corsica », Nationalia III, Montserrat, Publicacions de l’Abadia, 1978, p.178.

[6] Fernand Ettori, « La langue corse : les questions que l’on se pose », Langue corse : entre incertitudes et paris, Ajaccio, éd. A Stampa-MCC, 1981, p.30.

[7] Fernand Ettori, Anthologie des expressions corses, Paris, éditions Payot et Rivages, 1984.

[8] Fernand Ettori, La Maison de la Rocca. Un lignage seigneurial en Corse au Moyen-Âge, Ajaccio, éd. A. Piazzola, 1998, p.156-158.

[9] Fernand Ettori, « Aux origines de l’État français en Corse », L’avenir institutionnel de la Corse. L’autonomie, modèle de développement régional insulaire ou étape vers l’indépendance ?, Actes du colloque tenu le 21 février 2000 à la Maison du barreau de Paris, Ajaccio, La Marge édition, 2000, p.70-72.   

[10] Fernand Ettori, « Littérature », Corse, Paris, Christine Bonneton éditeur, 1992 [1979], p.250.

[11] Cette thèse a fait l’objet d’une publication. Katty Andreani-Peraldi, Visages de la mort en Corse dans le roman du XVIIIe siècle à nos jours, Ajaccio, Éditions Alain Piazzola, 1995.

[12] Cité par Laure Adler dans L’insoumise. Simone Weil, Arles,Actes Sud, 2008 ; Babel, 2012, p.269.

[13] Simone Weil, L’inspiration occitane, Paris, Éditions de l’éclat, 2014, p.53.