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Un buisson de paroles : M-J Vinciguerra, cinq entretiens avec F-X Renucci

L’œil avisé aura remarqué une tête de Maure…Un lien entre la Corse et le divin. Vinciguerra

Un « buisson de paroles » qui a poussé entre novembre 2014 et juillet 2015 ; et dont, après minutieuses tailles, se trouve cueillie la fine fleur de mots en 2021, aux éditions Albiana CCU. Marie-Jean Vinciguerra, d’un côté ; personnalité publique notoire de la vie insulaire, autant qu’écrivain d’une œuvre qu’il aime à qualifier de « baroque » ; François-Xavier Renucci, de l’autre, lecteur de cette œuvre qu’il considère comme l’« un de ces lieux magiques » qui nous ouvrent tous les autres lieux. Le premier étant cette terre en friches : nous-même. Amour des mots donc, amitié complice. Un terreau fertile à cinq entretiens aux couleurs variées.

Par : Pauline Fabiani

Du bilan d’une vie personnelle…

Des entretiens qui structurent l’ouvrage ; le premier donne le la. Un « parcours dans la vie », et dans une vie en particulier, celle de Marie-Jean Vinciguerra. C’est un homme au crépuscule de ses jours qui revient en effet sur lui-même. Et, d’abord, sur son enfance, sous la houlette de parents tous deux professeurs à Bastia. Père amateur de « traits à la Tacite », pudiquement silencieux ; mère d’un lyrisme excessif, corsetée de puritanisme moral et religieux.

Des souvenirs reviennent alors à la surface de la mémoire : l’opération des amygdales, qui abîme sa voix à jamais ; la sinistre ritournelle « Mon petit t’es-tu fait mal ? » chantée par la mère. Cette dernière, capable « de détruire quelqu’un », le pousse vers les cimes de la réussite. Le lien viscéral, entre haine et adoration, qui unit ce fils à sa mère — dont témoigne le prénom même de Vinceguerra, Marie-Jean étant le pseudonyme littéraire de la mère pour publier son recueil poétique Kyrie Eleison— interfère parfois même dans ses relations amoureuses : l’amour platonique pour Estelle, véritable madona à laquelle il dédie un poème en latin, mais que la mère éloignera de lui.

De semblables pans de vie intime se trouvent encore mis à nu quelques pages plus loin. La passion destructrice pour « la veuve de l’écrivain », Andreina femme de Ugo Betti, dramaturge dont il traduit les œuvres et tiendra la vocation d’écrire ; les « amours italiennes » d’un donjuanisme qui l’a tenté avant de rencontrer Hélène, « l’intouchable », épouse et mère de ses trois enfants, inaltérable soutien dans ses tempêtes… shakespeariennes.

Pour ce futur agrégé d’italien par ailleurs, la jeunesse, c’est aussi le lycée Louis-le-Grand. La khâgne, centre dynamique de rencontres et d’échanges, vit au rythme de l’existentialisme et du courant de l’absurde. Symptômes d’une vie intellectuelle d’autant plus flamboyante qu’elle succède sur ce point, à la vacuité bastiaise. Mais les feux d’une connaissance tous azimuts n’empêche pas une profonde crise existentielle de faire sombrer le jeune étudiant de 18 ans. C’est en stendhalien qu’il parvient à la sublimer ; au contact éblouissant des fresques de Piero della Francesca, décorant le chœur de la chapelle Bacci de la basilique San Francesco d’Arezzo.


Piero della Francesca, La bataille entre Héraclius et Chosroès, « La Légende de la vraie croix », fresques d’Arezzo

…Au contact avec le monde

Arezzo, et l’Italie de manière générale, ont sur lui une influence dont il reconnaît à plusieurs reprises la prégnance. Voilà un « parcours dans une vie » qui, loin de toute univocité, s’est nourri du métissage des langues et des cultures diverses. Attrait qu’on peut expliquer par la profession de son père. Dans son sillage, le jeune garçon est mis en relation avec l’italien (que, « ô père paradoxal ! », il lui refuse à son tour d’étudier) et l’allemand. Dans ce bain plurilingue, il a très tôt la révélation de l’importance de parler une langue étrangère. La scène de bravoure inaugurale, que le lecteur découvre grâce à l’attestation de Thomas Mariotti, le montre certes parler dans la langue de l’ennemi d’alors.

Mais en l’occurrence, cette langue est capable ; lui ouvrant des contrées mythiques, de lui obtenir une première parcelle d’autonomie. L’ouverture au monde est liée plus tard aux nombreuses activités, qu’au nom de la culture et de l’éducation il mène de front. Enseignant de lycée, conseiller culturel et de coopération technique, engagé au cabinet ministériel, inspecteur d’Académie ; des activités qui l’appellent à un constant et salvateur dépaysement.

Après Paris, le voilà pris d’une impulsion vers un nouveau « pays mythique ». Le Maroc, dans le but initial de rejoindre l’oncle maternel, Alfred. Et, plus tard, la Thaïlande. Où il obtient un nouveau poste et saura s’intégrer très honorablement avec son épouse ; oppose d’abord à son « armure morale » corse une éthique relâchée, qui se traduit par sa langue vulgaire. Puis à défaut d’obtenir mutation vers la Ville Éternelle, il part en Colombie, « l’Athènes de l’Amérique » ; se construire ainsi au contact de l’Autre, dans toute sa bigarrure. Savoir être à son écoute, c’est ce que lui apporte aussi l’expérience maçonnique, qui fait l’objet du 4ème entretien ; et ménager la double aspiration qui l’habite comme tout homme. Celle d’appartenir à la communauté et celle de cultiver la solitude, requiert un point d’ancrage pour lui : la Corse.

…En passant par la Corse

C’est que la valeur de ce texte ne réside pas seulement dans son caractère biographique ; mais en ce qu’il constitue un témoignage pour la Corse et les Corses. La jeunesse insulaire d’aujourd’hui a intérêt en effet à découvrir le parcours d’un homme ; dont la cervelle frottée à celle d’autrui, (pour paraphraser Montaigne), lui a permis de revenir sur l’île, entre 1974 et 1975 ; y apporter le tribut de ses expériences et connaissances.

S’arc-boutant contre l’amputation de la lingua nustrale au sein de l’école des Hussards Noirs de la République, et l’extinction progressive de l’âge d’or culturel qu’incarnait la première moitié du XIXème siècle, celui d’une Corse baignant dans la culture et la langue italiennes, le mouvement du Riacquistu alors s’affirme de plus en plus. Santu Casanova donne impulsion à une littérature corse rurale ; quand s’accomplissent les expériences modernistes du Rigiru. Revendication culturelle que Vinciguerra endosse à son propre compte ; se sentant investi d’une mission pour son île, et qu’il explore à travers plusieurs initiatives : de l’appellation « langue » et non dialecte corse qu’il tend à imposer, à la naissance d’un CAPES de corse et d’un prix du livre corseil, se lance dans le grand chantier du rectorat, s’impliquant pour donner forme à la future académie, alors en état de latence.

Il constate avec satisfaction le regain des manifestations culturelles depuis une trentaine d’années —les soirées de Musanostra, Arte/Mare et le festival du film italien. Après avoir nuancé le désintérêt de ses parents pour les mouvements autonomistes et irrédentistes, il rend par ailleurs compte du climat politique corse ; et en particulier bastiais, sous tension dans son enfance comme à son retour sur l’île. Il témoigne de sa génération marquée par la Résistance puis la Libération de la Corse, tout comme de la « pulitichella » locale, bien que son père lui ait dit de ne se mêler jamais (et pourtant !) de cette « tambouille politique dans le chaudron insulaire ». S’il est invité à entrer en lice pour la députation et à mener campagne, il reste lucide et ne se sera jamais réclamé d’une étiquette politique précise (lorsqu’on le lui demande, il répond siéger…« au plafond », selon le bon mot de Lamartine !) Vinciguerra

…Vers l’écriture littéraire

Une Corse dont la représentation par l’écriture abat les frontières. Et une écriture plus généralement qui, face à toute forme de mensonge politique, oppose la parole « vraie » — celle du créateur, du poète. Et les entretiens accordent à ce titre à la question de l’écriture et de la lecture littéraires une place prépondérante. Vinciguerra aborde la genèse de sa propre activité d’écrivain, ses débuts en khâgne dans les Cahiers Tala. L’influence du bel aristocrate de l’esprit que fut pour lui Fernand Ettori, il s’interroge, au fil des dialogues rondement menés, sur ses textes, leur cohérence « baroque ». Il fait l’éloge de la lecture, commentant une lettre de Machiavel, autant qu’il développe les questions de la liberté de l’écrivain, oscillant vis-à-vis du lecteur entre posture et imposture, de la force de la création, du style comme « manière de parafer la création par la signature de l’homme ».

À lire aussi : Noël Pinelli, homme politique et érudit

Mais il ne suffit pas de concevoir le poète, il faut encore vivre en poète. Pour Vinciguerra, « le poète saisit l’occasion ». Comme l’homme politique il est maître en l’art du kairos. Et l’homme qui vit en poète accepte le voyage de la vie en en saisissant les occasions, les hasards, les rencontres. Celle par exemple de l’égérie de Pompidou, qui l’enverra de façon imprévisible à Bangkok. En poète-globe-trotteur il nous fait voguer sur sa bibliothèque. « Tsunami de livres » sur lequel veillent les anges, personnages importants au même titre que la mère, dans son œuvre : Kyrie Eleison, montagne de Ghisoni et objet d’écriture qui participe ainsi de son aventure spirituelle. Vinciguerra

Tout comme l’imprègne l’esprit de Saint-François d’Assise, le plus Italien des saints, figure du dépouillement qui, dans sa vie et son œuvre, est en tension constante avec sa tentation baroque. Figure qui apporte aussi une leçon par rapport à la souffrance et à l’expérience qu’on en tire. C’est que rien ne nous appartient, que la souffrance nous est imposée. Qu’il nous incombe d’y donner un sens, d’où le rôle de l’écriture. La maladie de Parkinson dont il souffre fait l’objet d’un « Journal interrompu . Portrait d’une salope » venant en annexe de cet ouvrage. Vinciguerra

Une écriture qui n’est pas le petit superflu d’un homme à responsabilités mais, déjouant la mort, dédouble la quête individuelle empruntant divers chemins. Une écriture qui devient hymne à la vie, à la chair, à la beauté. Ainsi de l’enfant qui criait « Beau, c’est beau ! » en regardant émerveillé la vallée du Golo, jusqu’au texte À Siam, célébrant la beauté siamoise en Hélène. « L’écriture nous sauve du naufrage », en définitive. Et si la littérature est une extraordinaire polyphonie ; « un buisson de paroles » en est un parfait exemple. Pour finir, je ferai jouer cette polyphonie au sein même de mon écriture de « maître ignorant », donnant la voix à Vinciguerra lui-même, lorsqu’il conclut ainsi le 2ème entretien :

« Puissent les nouvelles générations rejeter des imageries stérilisantes, inventer de nouvelles manières, et façons d’être, faire entendre les petites musiques des véritables créations. »
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Le Serment : Thomas Lilti face à la crise sanitaire

Au moment de la crise sanitaire, Thomas Lilti, ancien médecin, réalisateur de la série Hippocrate, décide de reprendre du service pour aider le personnel soignant. Ce retour à l’hôpital le conduit à un retour sur sa propre existence. Lien entre le cinéma et la médecine, son rapport avec son père, Thomas Lilti prête Serment aux éditions Grasset.

Par Audrey Acquaviva

Le Serment de Thomas Lilti, paru aux éditions Grasset, est une autobiographie. Durant la première vague de la crise sanitaire, le pays est en arrêt et l’auteur, médecin devenu cinéaste, propose ses services en tant que bénévole à l’hôpital. Ce retour le conduit à une introspection et une investigation. Et le récit aménage d’autres surprises. 

Un roman rétrospectif

Le Serment contient tout d’abord les principaux marqueurs de l’écriture autobiographique. Au fil des pages, l’auteur, clairement identifié, procède à un cheminement vers soi, grâce notamment au récit rétrospectif qui donne du sens à des rencontres, celle de deux formidables internes, Arben et Majdid. À des événements, bouleversants et obsédants, qui l’ont obligé à évoluer comme lors de son stage en médecine de ville auprès d’un médecin qui avait eu un différend avec son père. À des traumatismes, notamment celui causé par une erreur médicale. 

Le rôle de la mémoire dans l’écriture de soi

L’auteur aborde aussi les limites du genre avec la question de la mémoire. Ainsi avoue-t-il avoir oublié tel ou tel fait. Il n’hésite pas non plus à dévoiler des moments où il pensait ne pas être à la hauteur, notamment au cours de quelque examen auprès de patients. Enfin, l’auteur évoque ses parents. Son père, lui-même médecin, participe à la double quête identitaire de son fils.

La première concerne celle qui le définit comme médecin. S’en suit une interrogation sur sa légitimité à l’être alors même qu’il a embrassé depuis plusieurs années déjà une carrière de cinéaste. Une unique visite de son père sur le lieu de tournage aurait presque remis en cause sa carrière de cinéaste. Finalement, il a donné un début de réponse à son fils : celui-ci n’est ni médecin ni cinéaste.

S’approprier sa vie par l’écriture

Après un long processus de maturation, l’auteur réussit à s’approprier sa réalité : il est légitime en tant que médecin devenu cinéaste. En parallèle, l’auteur réfléchit sur son identité d‘homme. Il admet avoir choisi médecine pour devenir l’égal de son père et ainsi être libre de ses choix. Peine perdue. Par la suite, devenu cinéaste à part entière, il  rêve de retrouver de l’admiration dans le regard paternel, ce qu’il n’obtient pas.

L’auteur comprend la nécessité de s’affranchir de ses attentes pour pouvoir s’accomplir pleinement. Et si Le Serment était la libération d’un homme du regard de son père, ce qui donnerait au récit une portée universelle ? Quant à sa mère, ancienne professeure de français, elle lui enseigne l’urgence de témoigner des souvenirs.


Dans Le Serment, il est donc question de l’âge d’homme et non d’enfance, mise à part une évocation de l’esprit de compétition comme principe d’éducation. En fait, l’auteur raconte aussi bien son actualité que son passé de médecin. Dans certains chapitres, il aborde la crise sanitaire de mars dernier qui a  interrompu le tournage de la saison 2 de sa série ou encore le don aux soignants du matériel médical présent sur les plateaux pour pallier à la pénurie. Il relate bien évidemment son retour à l’hôpital après des années d’absence, notant ça et là quelques changements, même si pour lui rien n’a vraiment changé.

Ici, le récit se situe à la limite des mémoires en raison de la dimension sociétale d’un tel  témoignage. Dans d’autres chapitres, l’auteur évoque ses études de médecine dont il souligne la violence de la transmission. Il raconte ses premiers pas en tant qu’interne puis médecin remplaçant. Tout y passe : les erreurs, les doutes, les belles rencontres, les honoraires qui le grisent. Son investissement qui n’est pas total comparé à celui de ses collègues.
    

La part romanesque de soi : inventer sa vie

Le Serment se dirige aussi vers les rives de la fiction. En effet, l’auteur a puisé dans son expérience personnelle pour nourrir ses créations qui ont trait à l’univers médical comme les deux longs métrages Première année et Hippocrate et la série du même nom.

Dès lors, une mise en abîme s’opère. La série en offre de nombreux exemples : le personnage Arben est un hommage direct à l’interne avec qui Thomas Lilti a eu l’honneur de travailler ; le chef de service a pour modèle celui que l’auteur connu ; l’esprit de compétition à travers les personnages, Alyson et Hugo ; la violence de l’apprentissage ; la tension et l’union face au soin. Deux séquences font particulièrement échos à la vie de l’auteur. La première est celle de l’absence de vigilance de l’interne épuisé qui a occasionné un drame. Dans la réalité, le patient meurt.  Dans la fiction, c’est le jeune médecin. L’écriture comme une catharsis. La création comme une expiation. La seconde, plus légère, est la scène du vaccin que l’on retrouve dans une des dernières scènes de la saison 2. Dans la fiction, le très investi Hugo se sent dépassé par cet enfant qui refuse la piqûre par tous les moyens ; dans la réalité, l’auteur, alors médecin, ne se trouve pas à la hauteur de la tâche. 

Une réflexion sur le monde médical


Le Serment est aussi le récit de l’éloignement de l’auteur du monde médical. Il en trouve les raisons dans  son fort désir de cinéma et dans ses nombreux questionnements.  Sa  légitimité en tant que médecin. La ligne qui distingue le bon médecin du mauvais. Il doute même à un moment donné de l’obtention de son diplôme. D’ailleurs, dans la série,  on en retrouve  l’écho en miroir inversé : un homme exerçant la médecine, doué, passionné et profondément humain mais qui n’a pas fini ses études. 


Le Serment est aussi une investigation du monde médical. Tout en déclarant son amour indéfectible pour l’hôpital où tous les « acteurs » convergent vers le soin, il dresse un état des lieux. La pénurie de médecins. Le statut des faisant fonction d’interne. Le recours aux médecins étrangers. La brutalité de l’enseignement. Le secret médical. La sexualité comme prédation et exutoire. Et ce regard qui est posé se retrouve dans ses fictions réalistes. La boucle est bouclée.

En savoir plus

Thomas Lilti, Le Serment, Paris, Grasset, 2021.

Photo : Thomas Lilti ©Acero / AlterPhotos /ABACA
      

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Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson

Dans « Un été avec Rimbaud », Sylvain Tesson, écrivain et aventurier, rend un vibrant hommage au prodige de la poésie française. Une approche originale, pour entretenir dignement la mémoire de ce poète fascinant et inviter le lecteur à rêver quelques instants.

Par : Caroline Vialle

Édition des Équateurs, maintenant familière dans sa collection « Un été avec ». Et c’est avec Rimbaud que Sylvain Tesson et Olivier Frebourg nous proposent de passer un moment et, pourquoi pas, l’été entier. Couverture d’un orangé chaud qui n’est pas sans me rappeler les canas récemment plantés. Oui, nous sommes dans les meilleures dispositions pour débuter l’été.

« La poésie est le mouvement des choses »

C’est donc en partant marcher sur les pas de Rimbaud (mais Sylvain Tesson pourrait-il écrire autrement qu’en mouvement ?), qu’ils s’apprêtent tous deux à partager avec nous la fugue dans les Ardennes d’un garçon de 17 ans en l’année 1870.

Tesson retrace le parcours poétique et géographique du poète-génie avec son humour grinçant et sa vision acérée des choses et des hommes. Au fil des pas, il évoque la mère austère, l’enfant beau, fragile et précoce à s'exprimer dans une langue poétique qui "...renvoie à la double présence qui s’appelle Dieu, le génie ou le diable...".

Rimbaud, l’avant  « avant-gardiste », ne sera pas compris pour être arrivé trop tôt dans cette mue artistique de la fin du XIXe siècle.

Mais c’est moins sur des chemins de boue et de pierre que sur les chemins de l’esprit rimbaldien que Sylvain Tesson va finalement nous emmener pour partir à la découverte du poète. Ce sont "L’Alchimie du verbe", "Une saison en enfer", qui nous sont tour à tour expliqués à travers la sensibilité, "l’hyper attention à toute chose" mais aussi la consommation d’opium et autres substances illicites du poète qui aboutiront aux "Illuminations", visions fulgurantes et fugaces appelées "images hypnagogiques".Tesson évoque Paul Claudel pour nous décrire la lecture des vers de Rimbaud, poète de la vision, en deux mots. "L’œil écoute". Page après page nous parcourons l’œuvre ayant suscité au fil du temps mille et une interprétations, tentatives d'explication de la pensée du poète.

« Mais il y a un temps pour les messages. Et un temps pour tourner le kaléidoscope. »

Sylvain Tesson choisit le pur plaisir de regarder les images. Et son choix s’accorde avec ces vers tracés par le poète :

« Ces mille questions
Qui se ramifient
N’amènent au fond
Qu ivresse et folie ».

Grâce à lui nous prenons la dimension de la violence dans la liberté du génie et l’incandescence de l’œuvre.

"Définition du génie :
Savoir avant de voir, connaître avant de goûter, entendre avant d'avoir écouté. À 16 ans Rimbaud donne dans le bateau ivre des images de l'océan sans l’avoir jamais vu. Il capte la matrice maritime mieux que des voileux à la vie hauturière".

Les titres des chapitres claquent les uns après les autres comme autant de pans de vie à explorer :

« Comme une traînée de poudre », « Les voix intérieures », « Mystère et boule d’opium », « L’enfer du décor », « Le saccage de soi-même », « La marche à la mort », « Le cancer de la douleur », « Il faut tenter de vivre » ….

Le mythe rimbaldien

Tesson pose la question: « Pourquoi la marche fait-elle si bon ménage avec la poésie ?…. Pour penser clairement, loin des jérémiades et des abominations de l’imagination, il ne faut pas rester assis ». Et encore : « Marcher c est engranger le matériau ». Il le sait bien, l’écrivain des «Chemins noirs» , à quel point mettre un pas devant l’autre permet de clarifier sa pensée, d’éloigner la détresse et pourquoi pas, quand on s’appelle Rimbaud ou Tesson, d’apaiser ce bouillonnement intérieur par l’encre et le papier.

« On traverse le monde, on le recompose avec vingt-six lettres… les hommes liés au mouvement le croient : rien ne peut s’écrire qui n’ait d’abord été vécu ».

Et ce n’est pas Nicolas Bouvier qui contredira Sylvain Tesson.  Dans « L’usage du Monde » , point de recherche d’apaisement d’une souffrance inexistante chez le jeune homme qui prend la route avec son camarade, mais juste « la poésie et le voyage. La route et l’écriture. La poussière de l’une devenant la substance de l’autre ». Les exemples sont infinis. 

Il n’y avait finalement que Tesson pour écrire Rimbaud. Pour tous deux la peur de l’ennui, l’humeur vagabonde, une curiosité farouche, la liberté chevillée au corps, l’amour des grands espaces et une plume qui ne s’assèche jamais.

À lire aussi : Anagrammes à la folie

La fin du livre est la fin de vie. Sordide. Douloureuse. Nostalgie d’une vie brûlée trop tôt et qu’il n’a pas réussi à aimer suffisamment quand elle en valait encore la peine. Il meurt d’urgences à Marseille, arrivé à temps d’Afrique pour revoir les siens, sans savoir que « le mythe » rimbaldien est en marche.

Ce que Sylvain Tesson a choisi de nous raconter est bien moins la fugue d’un adolescent que celle de toute une vie.
« L’homme aux semelles de vent » avait prévenu :

« D’ailleurs, il y a une chose qui m’est impossible, c’est la vie sédentaire. » 


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Betty de Tiffany McDaniel

Dans « Betty », Tiffany McDaniel livre le portrait d’une jeune cherokee inspirée de sa mère. Au cœur de l’Ohio des années 1950, la jeune fille affronte la pauvreté, la violence et le racisme. Un quotidien qu’elle parvient à affronter grâce à l’écriture. Un roman lumineux sur les liens familiaux et le pouvoir de l’écriture.

Par : Marie-France Bereni Canazzi

On hésite à parler de livres qu’on a trop aimés car le sentiment d’avoir trouvé sa littérature est si personnel. On se laisse emporter, le livre peut décevoir ceux qui ne connaitront pas la même magie. Mon coup de cœur 2021 c’est pour l’instant Betty, traduit de l’américain par François Happe. Le prénom titre est celui d’une enfant, fille d’un père Cherokee et d’une mère blanche américaine. Ils aimaient Bette Davis.

Paru en 2020 aux éditions Gallmeister, le roman raconte la vie d’une famille en Ohio au vingtième siècle. Alka, la maman de la narratrice, Betty, a vaincu les préjugés pour se marier avec Landon Carpenter, 28 ans, indien qui vend sa force de travail selon les occasions. Quand ils se rencontrent, elle a 18 ans, mange une pomme dans un cimetière ; et cette fille unique d’une famille bien conventionnelle provoque un scandale en quittant le giron familial pour le fossoyeur à la peau foncée.  Leur sixième enfant, la narratrice, se souvient de tout, analyse et écrit dès qu’elle le peut : toute son enfance est nourrie de la transmission des secrets de la nature et de la vie par son père comme de l’apprentissage de la cruauté des hommes.

À lire aussi : On était des poissons » de Nathalie Kuperman

Ce roman d’initiation suit année par année l’évolution de la fratrie ; chaque enfant a un talent, un secret, un lien particulier à ses parents. L’étrange fêlure qui fait de leur mère un être incompréhensible, le permanent optimisme de leur père pour qui la terre et tous les éléments apportent toujours la bonne réponse.

La petite indienne sorcière

C’est Betty, enfant protégée et attentive, puis adolescente révoltée par ce qu’elle découvre, qui dira les moments de joie et les drames et qui au fil des pages deviendra la petite indienne sorcière qui refuse la fatalité ; faisant de ce qui est considéré comme un handicap une force. Sa peau sombre et sa ressemblance avec les Cherokee ; ainsi que sa connaissance des secrets de la nature acquise auprès de son père en feront une femme forte qui refuse l’injustice qui tend à être générale et s’applique à la différence dans cette Amérique rurale et pauvre. Et surtout l’injustice faite aux femmes, comme s’il y avait une fatalité de la prédation et de la soumission.

Lire ce roman c’est garder longtemps à l’esprit les rêves de Flossie. L’abnégation de Fraya. L’héritage de Leland et les portraits des deux « petits » si attachants. Avec les orages de Trustin et le bégaiement du dernier si attaché aux cailloux.

 Plus de 700 pages, c’est un livre qu’on abandonne à regret et cela se fait rare. La traduction, fluide, aide particulièrement à apprécier ce texte. 

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Le Syndrome des cœurs brisés de Salomé Baudino

La technologie peut-elle bouleverser une relation sentimentale ? Deux amoureux transis décident de tester une machine révolutionnaire qui leur permet de connaître à l’avance la date à laquelle leur relation prendra fin. Salomé Baudino signe ici un premier roman surprenant et un texte profondément contemporain.

Par : Julie Gravini

Victor et Lola vivent heureux ; jeunes, amoureux, ils poursuivent leur petite quête personnelle du bonheur, bien ensemble dans la ville malgré les soucis financiers qui pourraient les miner. Un ciné, une pause au restau chinois, les moments avec les amis… Elle, essaie de mener à bien sa thèse de philosophie et bosse dans une boutique en attendant l’inspiration véritable. Lui, donne quelques cours de piano, sans trop se soucier du matériel. Tout va bien jusqu’au jour où la société de consommation transforme les relations : avec la TimeWise, une carte électronique, dont tout le monde parle, tous les couples sauront combien de temps va durer leur amour.

Certains l’ont essayée et l’attestent : c’est un petit miracle de technologie au service des hommes modernes.

Victor est fasciné par la perspective de savoir car il n’y a pas de doute pour lui, Lola et lui forment un couple fusionnel, indestructible. Lola, que cela ne tente pas, finit par lui offrir ce gadget. Sauf qu’ils vont apprendre qu’il leur reste juste deux mois de relations amoureuses. Cela va bien entendu chambouler leur existence. 

Peut-on se fier à la prédiction ? Quelles garanties de sérieux ? Et si la carte se trompait, techniquement faillible ? Et peut-on déjouer les prédictions ? Peut-on faire comme si on ne savait pas ? Ne vaut-il pas mieux anticiper ? En finir ? Ou du moins se mithridatiser ? 

À lire aussi : Trois de Valérie Perrin

Commence une descente aux enfers amoureuse ; après le déni, la Wise time ne se trompant jamais, il faut accepter et vivre ces deux mois ; s’aimer encore plus ? Se triturer les méninges ? En vouloir à l’autre ? Se demander quelle sera la cause du désamour ?

Face à l’inéluctable

Pour mener sa fable très moderne, Salomé Baudino, dont c’est là le premier roman, sait créer une atmosphère familière et réaliste. Il y a une grande finesse et une grande maturité dans son texte qui privilégie la formule concise et incisive. C’est souvent lapidaire, d’une grande lucidité. Un style qui se remarque. Les chapitres se succèdent, comme si l’on tournait les pages d’un journal intime, avec chronologie et compte à rebours, forcément. On suit les êtres, ils réagissent chacun à sa façon face à l’inéluctable. Ils nous échappent, se perdent eux-mêmes.

C’est l’occasion d’une réflexion sur ce qu’on ferait s’il restait peu de temps pour aimer, certes et pire encore pour vivre. On sent l’urgence d’une situation jouée et perdue d’avance.

Pour illustrer ce traumatisme, l’auteure utilise l’expression traduite du japonais ; le Tako Tsubo ou syndrome des cœurs brisés est un phénomène qui conduit un cœur, sous l’effet d’un choc affectif, à changer de forme, à s’altérer. Lola et Victor, le cœur brisé, une histoire d’amour et de science-fiction. C’est une belle histoire, c’est presque triste mais… On pense à  L’écume des jours, aux amoureux qui luttent de toutes leurs forces pour éviter la fin. Deux êtres manipulés se livrent, presque pieds et poings liés, comment faire autrement ? à la tragédie qui les dépassent.

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La chance trahie par Denis Michelis

Un jeune homme trouve du travail dans un restaurant de prestige. Une aubaine ? Pas tout à fait. Rapidement, l’ambiance se dégrade et les relations s’empoisonnent. Avec « La chance que tu as », Denis Michelis signe un roman oppressant sur le monde salarial d’aujourd’hui.

Par : Antoine Guidicelli

Il faut lire les romans de Denis Michelis, découvrir son style. Après des années de journalisme où il s’est spécialisé dans l’entretien d’écrivains, ce traducteur qui anime des ateliers d’écriture réguliers s’est enfin tourné vers l’écriture. 

Son premier roman La chance que tu as paru chez Stock en 2014, hante la mémoire du lecteur, avec un propos étrangement familier et cependant étonnant.

À cet égard, le thème de l’adolescence confrontée à la cruauté professionnelle est rebattu en littérature. Il suffit de relire des classiques comme Illusions perdues de Balzac… Pourtant l’auteur réussit ici, avec ses mots, à donner le juste ton à sa fable moderne qui se passe dans le monde de la restauration de luxe. Il en renouvelle l’approche.

denis michelis

Un homme dont on ne connait pas l’âge ni grand-chose d’ailleurs est abandonné au Domaine, par un couple – dont on se demande si ce sont ses parents -. Le Domaine est un grand établissement de restauration luxueux, isolé dans un coin de campagne française et entouré d’une belle forêt. Un endroit beau, calme et coupé du monde pour qui voudrait s’en évader. Il ne sait quel type de contrat il a signé. L’a-t-il seulement vu ce papier qui l’a à ce point engagé ? Mais, il comprend vite qu’il faudra se battre pour survivre. Le travail est très dur et les violences régulières. L’humiliation est constante. Il doit servir, sans réfléchir, être toujours très performant et ne jamais se plaindre ni contester.

Un conte cruel

La société du personnel est très hiérarchisée. De fait, celui qui a un peu de pouvoir l’exerce sur le plus faible. Denis Michelis nous offre un conte cruel avec des phrases courtes. Ceci en nous faisant vivre en étranger, qui constate les horreurs de la condition d’exploité. En bref, une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme, sur l’envers du décor, des palaces aussi.

À lire aussi : Sylvain Prudhomme et les Orages

On pense à l’Étranger de Camus tant il y a d’incompréhension et de passivité en ce personnage ; on referme l’œuvre empli de doute. En somme, qu’est-ce qui nous a été dit ou montré ? Une telle cruauté est-elle monnaie courante ? Pure fiction ? Possible là où il n’y a ni lois sociales ni syndicats ? Dans d’autres pays ? Et les employés étrangers que l’on croise, presque sans les voir, dans les transports ; ou que l’on aperçoit au loin, dans les cuisines des grands restaurants et hôtels, subissent-ils de tels moments de désespérance ? La Virge, Virginie, la perverse responsable de la bonne marche du service de cette hôtellerie aux aspects Haut de gamme ; pourrait-elle agir ainsi aujourd’hui et n’est-elle pas un pur produit du dérèglement social ? En réalité, y a-t-il vraiment de tels monstres dans ces corps de métier ?

Un roman dérangeant qui fait mouche et qui expose nos angoisses. Notamment celles de l’abandon. Ou du sentiment d’être étranger à son monde ; ainsi que ceux de l’innocence bafouée, du système qui broie, de la solitude, du manque de perspective et de projet. 

Certains moments de l’œuvre font se demander s’il faut y percevoir une dimension autobiographique. 

Avec Le bon fils et État d’ivresse, publiés chez Noir sur Blanc en 2016 et 2019, d’autres failles et blessures sont montrées.

Encore une journée divine, son dernier roman, paraitra à la rentrée 2021 chez Noir sur Blanc encore.

Un roman à découvrir.

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Nomadland : survivre à l’Amérique

Récompensé aux Golden Globes et aux Oscars, Nomadland est le troisième long-métrage de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao. Il raconte le voyage d’une manutentionnaire frappée par la crise et qui décide de prendre son van et la voie d’une vie nomade. D’une grande richesse visuelle, ce film sublime la destinée de ces êtres qui font de la marginalité une philosophie de vie.

Par : Audrey Acquaviva

Nomadland, réalisé par Chloé Zhao, sorti en 2020 est basé sur le livre Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century de Jessica Bruder, paru en 2017. Le film a reçu de nombreux prix dont le Lion d’or à la Mostra de Venise en 2020, des Golden Globes (meilleur film dramatique, meilleur réalisateur). Des Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure actrice). Des Bafta (meilleur réalisateur, meilleur réalisateur, meilleure actrice) et bien d’autres prix encore.

Nomadland est un drame qui explore le nomadisme à travers des travailleurs pauvres et saisonniers, dont Fern. (Incarnée par la phénoménale et multi-récompensée Frances MacDormand) ; courageuse et digne sexagénaire. On la suit à travers des séquences, relativement courtes, qui sont organisées chronologiquement et qui mêlent avec une fluidité des raccords intimité et solitude ; altérité et solidarité en cette période de marasme économique. En effet, après la crise mondiale de 2008, Empire, cité ouvrière du Nevada, s’effondre et devient ville fantôme. Sans emploi, Fern vend la plupart de ses biens et achète un van pour y vivre.

Elle parcourt ainsi l’ouest américain en quête d’activités rémunérées. Et tout au long de son parcours capturé par la caméra (environ une année), elle en occupera d’aussi nombreuses que courtes : manutentionnaire à la chaîne chez Amazon (l’évocation de ce mastodonte est étonnante de prime abord, tant cette entreprise peut être décriée mais le sujet n’est pas là, l’image est volontairement positive, tout au plus un brin ironique avec l’enthousiasme et le sourire quelque peu forcés, car l’objectif est de montrer des travailleurs heureux d’être à la tâche), femme à tout faire dans un restaurant sous franchise, vendeuse de pierres qu’elle arrose pour en enlever la poussière, ouvrière agricole dans une exploitation gigantesque de betterave ou encore hôtesse dans un camp de camping-car et autres vans.

Héroïne des temps modernes

La caméra alterne plans panoramiques pour mieux appréhender les lieux, les atmosphères, l’accès aux grands espaces et plans serrés ; voire gros plans, pour lire les expressions sur les visages. (Fern est souvent concentrée sur sa tâche, le regard est vigilant). Cette alternance s’accompagne d’un travail précis sur la lumière. Ainsi glisse-t-on par exemple de la beauté d’un ciel au soleil couchant à un huis-clos solitaire de Fern dans son van où ombres et lumières accentuent à la fois la dignité et la survie. Comment ne pas être admiratif de cette femme vieillissante mais ne ménageant aucunement sa peine et ayant une incroyable force d’adaptation, de courage aussi ? D’où celle-ci peut-elle bien venir ? De la survie ? De l’amour du travail ? Ou en réalité, de la satisfaction ou du soulagement de trouver de quoi vivre ?

nomadland

À travers cette héroïne des temps modernes et ses compagnons de route ; le film montre des travailleurs pauvres qui refusent de se laisser abattre. Des accidents de parcours les ont poussés sur la route, bien loin de celles du rêve américain. Et la réalisatrice va plus loin encore en s’intéressant aux personnes âgées, contraintes de travailler et de devenir nomades pour pouvoir le faire. On peut y lire aussi une critique de la société de surconsommation en miroir inversé. En effet, les néo-nomades vivent à la marge. Certes ils dépensent mais pas plus que leurs besoins. Une réflexion s’impose au spectateur. Des scènes montrent même des moments où ils se débarrassent du superflu grâce à des dons, du troc ou de la vente.

Un film réaliste

Vers la fin du film, elle retourne à Empire, vide son garde-meuble et vend tout. Sa vie est désormais sur les routes. D’ailleurs, une séquence nous montre qu’elle n’arrive à dormir que dans son van. Cette liberté, bien que rude, contraste avec son ancienne maison ; désormais vide et sordide, figée dans une vie révolue à qui elle fait ses adieux. En outre, au détour d’une séquence, il y a une vive critique de la réussite en affaires peu scrupuleuse. Fern, de retour chez sa sœur pour qu’elle lui prête de l’argent pour réparer son van, s’érige contre son beau-frère qui se réjouit de la reprise des affaires immobilières après la longue période d’accalmie. Elle lui reproche, sans se départir de son calme, de vouloir s’enrichir en vendant des maisons à des gens qui vont s’endetter.

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Nomadland est évidemment un film réaliste et utilise le procédé du regard étranger. Ainsi le spectateur découvre-t-il pratiquement ce monde à la marge en même temps que le personnage principal. Par bien des aspects, la fiction est à la limite du documentaire. Car, au-delà des différents métiers qu’effectuent Fern notamment, les clés du nomadisme sont exposées. Tout d’abord Chloé Zhao s’attache à la présentation du moyen de transport qui est aussi un lieu de vie. On s’éloigne tout de même de l’image idéale et actuelle de la vie en tiny house mobile et de la décroissance choisie et responsable par certains.

Vie rudimentaire et paysages splendides

La caméra s’attarde sur la vie à l’intérieur d’un véhicule rudimentaire et ayant quelques kilomètres au compteur. On y découvre les aménagements bricolés pour les différents pôles (couchage, alimentation, hygiène, éclairage). Les déplacements et les avaries. Les moments d’évasion ou de détente ; moments de nostalgie aussi, avec des objets issus de l’ancienne vie sédentaire. Ou encore, l’invasion de nuisibles comme les fourmis.

Nomadland montre aussi comment les néo-nomades s’organisent entre eux (entre-aide, économie secondaire et non lucrative, les bons plans pour trouver des emplacements de stationnement ou du travail, des rassemblements en plein désert qui permettent d’échanger, de s’instruire pour mieux se débrouiller sur les routes, de valider ce mode de vie). Tout cela est ponctué par des paysages splendides que les voyageurs économiques ne se privent pas d’admirer ou de rares moments de détente. Ce qui permet de proposer une vision générale et non manichéenne de ce microcosme. Mais le film n’en demeure pas moins être une fiction. La question de l’intimité, en l’occurrence les moments d’aisance, nous le prouve. La caméra du documentariste n’aurait pas filmé de telles scènes et on comprend aisément pourquoi.

Ni rancœur, ni apitoiement

Dans sa volonté de tout appréhender et de donner du sens, avec le recours aux personnages, la fiction le fait, car la vie de nomade, c’est aussi cela : uriner au milieu de nulle part, déféquer en urgence dans un seau, à l’intérieur de son van. La fiction permet de créer ce réalisme-là. D’ouvrir les portes qui protègent l’intimité.

Contre toute attente, et au-delà de la dureté des situations, Nomadland s’éloigne de l’écueil du misérabilisme. En effet, le nomadisme peut être un choix de vie pour certains. Et surtout une incroyable humanité émane des personnages. Ainsi leur générosité et leur délicatesse, leur amabilité et leurs sourires, leur entraide et surtout leur absence de jugement. (D’ailleurs un exemple révélateur : la rencontre en deux temps et autour de cigarettes, entre Fern et un jeune voyageur, aussi paumé que libre) montrent qu’aucun d’eux n’a perdu foi en l’humanité. Ni la rancœur ni l’apitoiement n’y ont leurs places. La nostalgie cachée et solitaire d’un passé heureux à la vue des vieilles photos ou diapositives, oui, par moments. 

En fait, Nomadland offre de très beaux portraits de ces presque oubliés comme celui de Fern, qui ne se plaint jamais et qui choisit d’avancer pour se reconstruire après la perte de son mari ; celui de Linda-May qui n’est pas avare de bons conseils et qui garde son enthousiasme malgré son âge et sa vie difficile ; ou celui de Dave, un véritable gentleman qui n’a pas forcément fait toujours les bons choix par le passé.

Nomadisme et liberté

Le film ne verse pas non plus dans l’angélisme. Tout d’abord il n’hésite pas à aborder la réalité du danger de ce style de vie à travers l’extrême vigilance de Fern. Ou encore la copieuse réprimande qu’elle reçoit pour ne pas avoir été prévoyante au sujet du pneu de secours. Mais la réalisatrice ne le fait pas au travers de mauvaises rencontres qu’aurait pu faire notre héroïne. Le choix n’est pas à la surenchère face à la violence du quotidien. 

Le nomadisme est aussi synonyme de liberté car les limites de la vie contraintes sont dépassées. Et le spectateur comprend que Fern est entre les deux. Elle est sur les routes afin d’être plus réactive devant une offre d’emploi. Et, peu à peu, on voit qu’elle aime cette entraide naturelle, et ce souffle de liberté qui jaillit et qui lui offre parfois des paysages somptueux, perdus au milieu d’un quasi no man’s land. De plus, le film montre aussi un dernier versant de cette vie non standardisée : le rêve ou le retour à la sédentarité. Dave s’installe tout près de son fils. Tandis que Linda-May rêve de construire une maison écologique et responsable sur le terrain qu’elle possède et qu’elle pourra léguer à ses petits-enfants.

Fern aura par deux fois la possibilité de se sédentariser de nouveau mais elle refusera. Elle est en deuil et ce mode de vie lui permet de se reconstruire. Par bien des aspects, à travers des paysages aussi reculés que magnifiques, le nomadisme est assimilé à l’héritage des pionniers américains. En effet, la sœur de Fern, à un moment donné, énonce une nouvelle définition des pionniers :

« Les nomades sont les héritiers de nos pionniers, ils perpétuent avec dignité la tradition de l’Amérique. »

Fern a la vie dure mais elle se donne les moyens de continuer seule, sans son mari. Sur les routes, elle se sent libre.

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Le philosophe qui n’était pas sage : récit sur la quête de soi

Dans Le Philosophe qui n’était pas sage, Laurent Gounelle souhaite nous faire découvrir les fondements du bonheur dans une société dominée par le consumérisme et l’individualisme.

Par : Agnès Ancel

On ne présente plus Laurent Gounelle depuis le succès du livre « Les dieux voyagent incognito ». Chacun de ses ouvrages explore une dimension spirituelle où la philosophie transcende notre vision du monde.     

Et « Le Philosophe qui n’était pas sage », poursuit la quête de l’auteur dans ce désir d’ouverture vers la spiritualité. Il déterre les fondations fragiles de notre société masochiste pour construire une nouvelle idéologie du bonheur.  Sandro, professeur de philosophie en deuil, passionné par Marc Aurèle, remonte le fleuve Amazone, pour insuffler la haine dans une communauté indigène et venger ainsi le meurtre de son épouse.

Une immersion au coeur de la nature

Il imagine un plan diabolique pour détruire psychologiquement la douce vie de ce peuple d’Amazonie. Avec l’aide de Krakus et de ses mercenaires, il métamorphose leur regard sur le monde, tout en hypnotisant leurs consciences. Au-delà de l’histoire, Laurent Gounelle nous immerge dans un modèle de société idéale, à l’écoute de soi et de la nature. En harmonie avec l’univers, chaque vibration élève l’âme. Cette tribu ne lutte pas contre le courant, mais se laisse porter par les flots.

Une dénonciation de l’individualisme

Les stratégies perverses de Krakus et de Sandro pour endormir les esprits et souffler le mal sonnent étrangement dans nos cœurs égarés. Individualisme, égocentrisme, culte de l’apparence, conflits et pessimisme, serviront d’armes de destruction et empoisonneront peu à peu ces âmes pures. L’auteur osera même un léger clin d’œil au management d’entreprises en vogue dans nos sociétés, égratignant au passage, les dieux objectifs et compétitions.

Une leçon de vie

Mais dans ce récit, le message caché derrière les mots se décline dans l’ici et maintenant. Savourons chaque seconde de cette vie. Prenons le temps de sentir une fleur pousser et la caresse du vent sur nos visages. Soyons dans l’instant présent, qu’hier ne craigne plus demain, et que demain ne se plaigne plus d’hier. Il sème au fil des pages, des graines de joie. Il brise les murs érigés dans nos têtes et ouvre les portes d’une nouvelle liberté. Et rien que pour cela, le voyage en compagnie de Laurent Gounelle dans l’enfer vert se transforme en paradis. Je terminerai cette chronique en citant un des passages du livre vers d’autres possibles :

« Mais hier a disparu mon ami. Nous sommes aujourd’hui, toujours aujourd’hui. »

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Laurent Gounelle, Le philosophe qui n’était pas sage, Paris, Plon/Kero, 2012

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Ainsi nous leur faisons la guerre : la souffrance animale par Joseph Andras

Organisé comme un triptyque, Ainsi nous leur faisons la guerre, dernier roman de Joseph Andras, est consacré à la souffrance animale. Le roman montre combien la souffrance animale dépend du degré de violence et de cruauté des hommes.

Par : Caroline Vialle

Couverture ivoire, papier mat, à la fois doux et rugueux par son aspect brut et son toucher légèrement plissé. Police dans des tons rouge brun. Actes Sud. Sur le livre fin et élégant le titre claque. Ainsi nous leur faisons la guerre.

Le supplice d’un chien


Le livre s’ouvre sur la dissection et le supplice d’un chien à l’University College London au début des années1900, devant un auditoire hilare et deux femmes sans qui  » cet assassinat n’aurait pas existé…, il aurait seulement eu lieu ». Liz Lind-af-Hageby et Leisa K.Schartau. « Des noms trop compliqués pour que l’histoire les retiennent ».

A l’inverse de Ghandi. Un nom qui claque aussi. Et qui est relié aux autres par une volonté farouche de lutter contre toute forme de violence et d’injustice. S’ensuit un procès que perd la partie du chien, des deux femmes et de leur avocat. Mois après mois, années après années, c’est l’escalade de deux clans qui se font face et qui dépassent largement le verdict tombé plus tôt.

Retour dans les années 80


La seconde partie du livre fait un bond dans les années 1980 pour retrouver Val et Josh. Val est une flic qui a démissionné. Josh a servi l’US Navy pendant 25 ans. Ils font partie du Front: « 9 ans d âge. Il a vu le jour en grande Bretagne pour livrer combat à la chasse « . Pour l’instant, Josh, Val et une poignée d’autres libèrent 467 des 700 vies animales malmenées au sein de l’Université. Priorité est donnée à un bébé macaque au destin particulièrement tragique qui entrevoit sa liberté sur la route de Salt Lake City,  liberté qui ne dépend plus que de Val au grand cœur. Il vivra 20 ans sa simple vie de macaque avec ses congénères après avoir reçu patiemment tous les soins nécessaires à son rétablissement.

La souffrance animale : dénoncer le mal


Le troisième panneau, car il s’agit bien d un triptyque,  nous parle de cette vache traquée qui tente d’échapper à son destin.  En vain.  Ou à peu près. Nous parle, de façon lucide et sans détour des trois millions d animaux menés par jour à l’abattoir en France.  3 millions.

En cette année 2021 Joseph Andreas essaie de nous faire toucher du doigt, encore une fois, en vain?, à quel point nous sommes dans l’incapacité,  définitive?, d’arrêter la souffrance animale que nous nous autorisons à causer au nom d’une supériorité et d’un droit  qui n’existent pas, qui n’ont jamais existé et qui n’existeront jamais. 

Et si l’hypothèse d’un lien entre les recherches conduites sur des animaux au sein d’un certain institut et la pandémie liée à la Covid 19 s’avérait juste ?

En savoir plus

Joseph Andras, Ainsi nous leur faisons la guerre, Arles, Actes sud, 2021.

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Trois de Valérie Perrin

Trois est l’histoire d’un trio d’amitié indéfectible et un voyage entre le passé et le présent. Un roman solaire et puissant.

Par : Julie Gravini

Trois, titre énigmatique, chiffre symbolique, qui pourtant signifie quatre. 

Vous voilà perdus, comme vous le serez assez souvent avec ce roman choral dans lequel alternent passé et présent. 

Des amis d’enfance sont suivis depuis la fin des années 80 à aujourd’hui et leur évolution est ancrée dans l’histoire. Dans tous les petits et grands moments qui sont fondateurs, qu’il s’agisse de la résistance inattendue et violente à un maître injuste aux premiers émois du cœur, puis au lycée et aux péripéties de leur vie d’adultes, les Trois se cherchent

Assez courant en littérature, comme au cinéma, les récits des années qui défilent, l’évolution marquée par les initiations, la première cigarette, le premier baiser. Une amitié aussi fusionnelle peut-elle résister à la vie, à l’éloignement, aux amours, aux autres ? Que vaut-elle face au temps, aux études, au mariage, aux succès et aux échecs ?  Le parcours émotionnel n’est cependant pas banal ici car certains propos retiennent l’attention du lecteur et rendent cette histoire addictive

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Qui est Virginie qui sait tout ? Elle voit et revoit, pour expliquer peu à peu pourquoi elle s’attache tant à elle. Tout d’abord Nina à qui elle livre anonymement et régulièrement des croquettes. Elle prend en charge le récit. Elle les a vus grandir, elle les a étudiés dirait-on. Et connait si bien les trois amis qu’on imagine sa vie de frustration à les épier, par amour ou par amitié, envie aussi, depuis la petite école jusqu’à leurs retrouvailles. Elle a leur âge, elle est solitaire et semble avoir besoin de les côtoyer. Quelles histoires, quels conflits ont pu séparer les trois qui s’aimaient, à la vie à la mort, pensaient-ils, pensait-on ? Et que savent-ils de Virginie, qui est-elle pour eux ?

Les trois B

Nina, devenue adulte, travaille dans un refuge pour animaux. Elle gère les abandons, la misère. Adrien a réussi à devenir un écrivain reconnu. Étienne travaille dans la police, ce qui était son rêve, et a un fils merveilleux. Mais il est malade, et refuse de se faire soigner car son mal s’est trop répandu et que tout traitement lui parait désormais vain. Il passe les fêtes de Noël à La Comelle, chez ses parents, où il retrouve sa sœur Louise, amie des Trois depuis le CM2. Reverra-t-il, sans doute pour la dernière fois, ceux qu’il a tant aimés, Nina, Adrien ? 

Les trois B, Bobin, Beau et Baulieu, 2 garçons et une fille, de classe sociale différente, grandissent unis, solidaires, tous trois bien singuliers. Chacune de ces vies est marquée par un ou des drames. L’abandon de la mère, la mort du grand-père pour Nina, l’abandon du père, le souci de l’identité pour Adrien, le manque de reconnaissance de son père et la mort d’une petite amie enceinte pour Étienne. Ces événements vont influer et conduire à en faire les adultes qu’ils sont lorsqu’ils se retrouveront sur les lieux de leur jeunesse.

Le roman d’une génération

Valérie Perrin livre un récit qui, dense et parfois en apparence vain, finit par tenir, de détail en détail, le lecteur en haleine. Parce qu’elle sait créer un certain suspense et parce que son regard est empli d’humanité.

C’est aussi à lire comme le roman d’une génération, qui a passé à l’adolescence un siècle, avec des clins d’œil à la musique, souvent celle d’Indochine. Ou à la mode et au monde des livres. En somme, les problématiques actuelles comme éternelles et universelles sont abordées avec finesse. Comme la relation aux parents, qui est fondatrice, l’attitude face aux succès, ou à l’échec. Mais aussi, la définition et la reconnaissance de son identité surtout. Puis, la tolérance à la différence, notamment sexuelle, et l’évolution des sentiments, amour ou amitié. La place de l’actualité, de l’histoire, dans la formation d’un enfant ou d’un adolescent. La maladie, la foi ou pas en la science, la maltraitante des êtres et des animaux. Et enfin, le milieu de la littérature, les codes de la mondanité, les apparences et la réalité.

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Déchaîner la peinture de Yannick Haenel

Dans Déchaîner la peinture, Yannick Haenel traque ce qu’il y a de plus secret dans les œuvres du peintre roumain Adrian Ghenie. Son investigation et son imaginaire nous invitent à une immersion dans l’intimité de ces chefs d’œuvre.

Par : Julien Battesti, lauréat du Prix Musanostra

Le premier roman de Yannick Haenel (Les petits soldats) porte presque le même titre qu’un film de Jean-Luc Godard, lequel JLG déclara un jour : “Il n’y a pas de sang dans mes films, mais du rouge”. Dans les tableaux de Ghenie, il y a beaucoup de rouge. Il y en a tellement qu’on se demande s’il n’y a pas aussi un peu de sang.

Déchaîner la peinture, le dernier livre de Yannick Haenel, est le premier ouvrage consacré à Adrian Ghenie en France. L’œuvre de ce puissant peintre roumain ne manque pas de violence ni de hurlements. Elle ne manque pas d’Hitler ni de putréfactions. Mais aujourd’hui rien de tout ça ne suffit à enlever un peintre à la logique marchande, au contraire.

Pour qu’un artiste contemporain soit autre chose qu’une bête à concours pour salles des ventes, il faut qu’un écrivain s’en empare. En écrivant à partir de ces toiles, Haenel les arrache une par une au langage du pognon, dans lequel elles sont d’abord reçues, et les fait vivre dans sa pensée. C’est en cela qu’il déchaîne la peinture. L’artiste connaît ses chaînes et sait que le discours institutionnel est un des maillons les plus lourds.

À lire aussi : L’Imitation de Bartleby

Écrire la peinture

N’est-il pas étrange de trouver à l’entrée des expositions les mots commissaire et même commissariat ? Cela a déjà été relevé bien sûr, mais pas au point de chercher un autre terme ; c’est qu’ici s’exprime une vérité. À défaut d’être perçue intérieurement, la peinture doit faire l’objet d’une garde à vue ; c’est à dire d’une appréhension spectaculaire et donc rentable.

Or pour écrire la peinture comme le fait Haenel, il faut partir du principe qu’elle ne s’adresse pas seulement à l’œil qui voit, mais aussi à l’œil qui écoute et, par conséquent, à celui qui parle. Car écrire à propos d’un tableau représentant Charles Darwin : “Son visage tourné vers nous est mangé par une tristesse si ancienne qu’elle ne saurait être soulagée que par le suicide”, ce n’est pas gloser. Dire en parlant des autoportraits de Ghenie que “nos visages ont fini par se modeler sur un miroir vide”, ce n’est pas commenter. Intituler ses chapitres “Translation sur le plan foudre”, “Donnez-moi un visage” ou “Les mutants sont là”, ce n’est pas analyser. Il n’y a pas d’analyses dans les livres de Yannick Haenel, mais la littérature.


Déchaînement Yannick Haenel, Déchaîner la peinture Adrian Ghenie, Actes Sud 2020
Une lecture de Julien Battesti , lauréat du Prix Musanostra pour son roman L’imitation de Bartleby



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L’église de Corse en révolutions : le nouvel ouvrage d’Ange Rovere

Dans son dernier ouvrage, L’Église de Corse en révolutions, publié aux éditions Albiana, Ange Rovere s’intéresse à la façon dont les membres de l’Église sur l’île ont appliqué les prérogatives de leur hiérarchie. Se considérant comme un simple défricheur, l’historien spécialiste de la période révolutionnaire considère que le rôle joué sur l’île par l’Église constitue un vaste champ de recherche qu’il reste à explorer.

Par : Francis Beretti

Ange Rovere, agrégé d’histoire, membre du Comité des travaux historiques et scientifiques a longtemps dirigé la revue Etudes corses. Son domaine de prédilection est l’étude de la période révolutionnaire, sur laquelle il a écrit de nombreux articles, notamment, en collaboration avec Antoine Casanova, Peuple corse révolutions et nation française, en 1979 (Editions sociales) et La Révolution française en Corse (Editions Privat, Toulouse 1989).

Une oeuvre inscrite dans le débat historique

Il vient de publier un ouvrage intitulé L’Eglise de Corse en Révolutions (XVIIe-XVIIIe siècles) aux éditions Albiana. Fondamentalement, le sujet est loin d’avoir été négligé par les historiens. Rappelons la monumentale Histoire de l’Eglise corse en 4 volumes, de l’abbé Sylvestre Bonaventure Casanova (Zicavo, 1929-1941), les divers articles de François J. Casta, notamment Christianisme et société en Corse. Etudes d’histoire et d’anthropologie religieuse (1969-1996), chez Albiana, 2013, Le baroque religieux corse. Un art vernaculaire italien ? de Nicolas Mattei (Albiana 2009). Ange Rovere cite aussi une thèse de doctorat dactylographiée, sans doute moins connue, de Marie-Ange Lanfranchi, Le contenu politique de la religion face à la société corse au 17e siècle soutenue à la Faculté des Lettres de  Nice Sophia Antipolis en 1996.

À lire aussi : Fernand Ettori, une exigence au service de la connaissance et de la Corse

Ange Rovere tire parti de ces travaux importants, parfois incontournables. Cependant, il les trouve soit trop datés, soit ne correspondant pas à la vision d’ensemble qu’il a l’ambition d’envisager. Il part d’un constat statistique qui explique l’intérêt, au moins d’ordre sociologique, que l’on doit porter à ce sujet. En 1780, en Corse, pour une population de 150 000 âmes, on compte un millier de moines, plus d’un millier de prêtres. « Un encadrement largement supérieur à celui qu’on trouve en France et même dans le Mezzogiorno italien ». Mais l’intérêt est aussi d’ordre politique, voire géopolitique. Dès le début des « troubles » vers 1730, l’église a été un enjeu.

La singularité du travail d’Ange Rovere

Le point de vue singulier de Rovere est, après « une immersion dans les sources », de mesurer l’écart entre l’Eglise en tant qu’institution et la façon dont les fidèles, sur le terrain à l’humble niveau de la paroisse ont observé les directives de la hiérarchie, l’écart entre les intentions des autorités supérieures et la mise en œuvre réelle. « La question centrale », selon Rovere, étant « une première véritable révolution : comment avait cheminé dans l’île la Réforme catholique au cours des deux siècles séparant le Concile de Trente de 1789 ».

C’est parce qu’il s’est trouvé confronté « à un quasi désert historiographique » qu’il a entrepris cette tâche. Il nous faudrait un plus grand espace pour rendre compte de la documentation et de l’analyse accumulées dans ces quelques trois cents pages. Nous avons remarqué que l’historien bat en brèche le préjugé souvent colporté par différents visiteurs de la Corse, sur la prétendue ignorance des prêtres, et qu’il marque la permanence de la tradition, puisque même une vingtaine d’années après la conquête, les jeunes gens vont se former à Pise, à Rome ; et à Milan comme le fit Francesco Ottaviano Renucci.

Malgré le gros travail qu’il a fourni, Ange Rovere reconnaît en toute honnêteté qu’il reste encore un immense chantier à explorer : le rôle des collèges jésuites dans l’enseignement, et celui des Franciscains. Sur cette voie, il proclame son humble intention de n’être qu’un  « simple défricheur ».

En savoir plus

Ange Rovere, L’Église de Corse en révolutions, Ajaccio, Albiana, coll. Bibliothèque d’histoire de la Corse, 2021.

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Elle a menti pour les ailes de Francesca Serra

Pour son premier roman « Elle a menti pour les ailes », la jeune romancière Francesca Serra, née à Ajaccio en 1983, a reçu le prestigieux prix littéraire du Monde, en 2020. Un roman couronné de succès sur l’adolescence ultra-connectée, sur cette génération dangereusement dépendante des réseaux sociaux, devenus les éléments centraux de leur quotidien.

Par : Emma Giannechini

Véritable fléau, la cyberviolence prend de l’ampleur avec l’usage constant des nouvelles technologies adoptées par les jeunes de plus en plus tôt.

Elle a menti pour les ailes est un roman qui nous entraîne dans l’univers de ces lycéens ultra-connectés. À l’âge où ils se questionnent sur leur identité et ressentent un besoin d’indépendance et de reconnaissance. Francesca Serra porte un regard plein d’acuité sur l’addiction et la nocivité de ces réseaux, mais aussi sur leurs retentissements psychologiques, sentimentaux, émotionnels, sexuels…

Le personnage de l’histoire, Garance, est une jeune fille de 15 ans à la recherche d’opportunités pour tisser des liens. Élève au lycée Cézanne, elle a acquis une certaine popularité depuis qu’elle a intégré un groupe très en vue dans ce lycée. D’une beauté sidérante elle prépare son concours de mannequin. C’est le plus beau jour de sa vie, elle est finaliste ! Et c’est la victoire !

Félicitations, mais aussi insultes fusent alors sur les réseaux sociaux, ponctuées d’incitation au suicide. Garance est à présent une victime, elle est persécutée, traquée et n’a plus aucun contrôle. Elle doit affronter quelque chose de puissant, et doit trouver une solution à l’impossible. Cette résonance émotionnelle sert l’intrigue. Le lecteur l’accompagne et ressent cet ébranlement comme s’il était le sien ; conscient que ces éléments peuvent devenir un terrain fertile au passage à l’acte, tant ils sont dramatiques et quelquefois insurmontables pour des jeunes victimes du cyberharcèlement.

Un désir de fuite ou de mort

Telle une horde de zombies, ses camarades deviennent une menace, mais aussi la source et l’essence même du drame. Francesca Serra nourrit ses scènes de l’opportunité que lui offre le jargon du réseau social. Mais quand les réseaux sociaux ont autant d’influence et font perdre tout contact avec la réalité, est-ce une fatalité ? Comment se raisonner mentalement quand le harcelé oscille entre son désir de fuite ou de mort ; se croyant, de fait, condamné à voir les réseaux prendre le contrôle de sa vie ?

Dans une volonté de rompre avec cette difficile réalité, l’adolescente fuit pour côtoyer un autre univers au cœur des montagnes, comme un ultime appel au secours.

À lire aussi : Tes ombres sur les talons de Carole Zalberg

Une sorte de compte-à-rebours a commencé. L’étoile filante du moment, la beauté qui a fait l’unanimité du concours d’Elite Model Look a disparu. Poursuivie sans relâche par des paroles moqueuses et humiliantes, elle s’est volatilisée. Elle a découvert l’existence insoupçonnée d’un néant intérieur. Le point de non-retour. L’échappatoire qui rend irrévocable le cours des évènements et qui donne au lecteur déjà engagé émotionnellement, l’envie de tourner les pages.

Le sujet profond que porte ce livre est le mal-être des adolescents et l’utilisation intensive et abusive des réseaux sociaux. Ceux dont la réalité est sur leur portable. Ceux qui très tôt apprennent à interagir avec leurs followers, ou créer des fake-news, des polémiques à partir de petits rien et de tout ; avec une visibilité ou un pseudo anonymat … dans cette titanique base de données. 

En conclusion, il alerte sur le harcèlement scolaire qui est malheureusement une des conséquences du virtuel sur leur vie quotidienne et fait naître chez le lecteur beaucoup de compassion. Il nous amène à nous interroger sur cet outil qui a changé notre manière d’échanger ; puis sur cette dépendance qu’il crée chez les utilisateurs qui sont tombés dans cette spirale infernale de la connexion.

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Zaï zaï zaï : la satire burlesque de Fabcaro

Un trait de crayon épuré, une ode à la tolérance et une critique de la société de consommation remplie d’humour : c’est la recette du succès emporté par Zaï zaï zaï, le « road movie » burlesque de Fabcaro.

Par : Lena Maria Perfettini

S’il est retrouvé, la sentence sera certainement bien sévère. L’humour absurde est la marque de fabrique du dessinateur et scénariste Fabcaro. Dans cette bande-dessinée multi récompensée (entre autres, le Grand Prix de la Critique ACBD et le Prix des libraires de bande dessinée en 2016), il propose une parodie de notre société hyper-médiatisée, dans laquelle, de fil en aiguille, un simple fait divers prend des proportions inimaginables.

Chaque page est une courte histoire, mettant en scène des personnages rapidement brossés et rehaussés de quelques aplats de couleur ocre, qui deviennent alors le stéréotype du journaliste qui fait des suppositions, du voisin qui a son mot à dire, du pilier de bar complotiste… On ne peut s’empêcher de rire en lisant chacune des vignettes.

Pour poursuivre la découverte de l’univers graphique et littéraire de Fabcaro, nous vous conseillons son faux cahier de voyage Carnet du Pérou sur la route de Cuzco (6 pieds sous terre, 2013) ; ses saynètes de vie de couple dans Moins qu’hier (plus que demain) (Glénat, 2018) ; et son roman Le discours (Gallimard, coll. « Sygne », 2018). Attention, vous risquez d’attraper des fous-rires incontrôlables…


« Vous avez la carte du magasin ? » Cette phrase anodine, vous l’avez entendue des centaines de fois. Et quelle que soit votre réponse, le caissier ou la caissière a continué son travail. Mais, voilà : Fabrice a osé oublier sa carte de fidélité, laissée dans son autre pantalon.

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Une cavale rocambolesque

Face à ce crime de lèse majesté contre la société de consommation, le vigile du magasin veut l’appréhender. Il parvient à quitter le magasin, mais la police est alors sollicitée, et pour éviter d’être arrêté, Fabrice part en cavale. S’en suit alors un road-movie rocambolesque qui conduit le fugitif, en autostop, jusqu’en Lozère. Région bien reculée dans laquelle il espère que la nouvelle de sa fuite n’a pas fuité.

En effet, tandis que la traque de la police se met en place, les télévisions commentent en boucle cet évènement ; la population donne son avis, l’Assemblée nationale en discute… Est-ce un signe de radicalisation ou doit-on croire que c’est uniquement un oubli fâcheux ?

Certains voient en lui un dangereux délinquant ; tandis que d’autres prônent la tolérance pour cet homme qui a droit à l’erreur. Et que dire de son métier : auteur de bandes dessinées ?


rien n'est noir livre
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Rien n’est noir de Claire Berest

Rien n’est noir est un roman coloré dans lequel Claire Berest met en lumière le destin extraordinaire de Frida Kahlo. Une œuvre éclatante, à l’image de cette icône féministe. L’ouvrage a remporté le grand prix des lectrices ELLE en 2020.

Par : Caroline Vialle

Comment démêler le roman de l’Histoire, la biographie du fantasme ?

Claire Berest entre dans l’univers de Frida avec tout le fracas de sa vie. Elle partage avec nous les excès, les contradictions et les passions de cette femme au destin à la fois fulgurant et tragique. Avant tout, on retiendra la couleur, la trahison ; autant que l’amour, la douleur et le courage d’une artiste malgré elle, qui n’a jamais vécu qu’à travers tous les autres.

Notamment sa famille. Son père « photographe taciturne », sa mère « grenouille de bénitier » et ses sœurs chéries. Et d’autre part, ses amis d’enfance, ses multiples amants et son Amour Diego Rivera, le « Munstruo » de la peinture et de l’amour. Celui qui sera à la fois le chemin et le déchirement d’une vie brisée dès le départ par «  l’Accident ». Dans un univers haut en couleur et en verbe, dans une culture qui nous est étrangère et exotique ; mais dans laquelle malgré tout, nous, méditerranéens, nous retrouvons par touches ; la vie de Frida nous est dévoilée en autant de chapitres que de tableaux.

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Un lascif goût de mort

Chez cette femme abîmée dans son corps enfant, qui porte déjà en elle sa liberté et son excentricité ; nous comprenons ce qui a fait d’elle une artiste reconnue par tous, tardivement, de son vivant par ses pairs et le monde culturel de l’entre-deux guerres.

Frida Kahlo

Elle repoussera toute sa vie le noir de son existence à grands coups de couleurs qui viendront s’étaler à la fois sur ses toiles et ses colifichets de déesse mexicaine. Une Frida que ses excès en tout, douleur, alcool, amour et générosité, précipiteront vers une mort prématurée. Au moins aussi sûrement que son corps brisé.

« Il faut un lascif goût de mort pour qu’une fête soit réussie. »

Claire Berest signe un roman biographique écrit comme l’artiste peintre a vécu et qui nous laisse chancelants.