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Stefanu Cesari : peuple d’un printemps (populu d’una branata)

Stefanu Cesari, professeur de langue et culture corse est l’auteur de sept recueils depuis 2002. Tout en sachant porter sa contribution à des recueils collectifs, il s’est ainsi imposé peu à peu dans le milieu littéraire insulaire, et a même reçu pour le seul Bartolomeo in Cristu, paru en 2018, le prix Louis Guillaume, celui de la collectivité de Corse du livre corse, et de Musanostra !

Par : Marie-France Bereni-Canazzi (lecture enrichie d’échanges avec Pauline Fabiani)

Dans le continuum de cet ouvrage si primé, se situe selon l’auteur lui-même Populu d’una Branata ; ce recueil en prose poétique de Stefanu Cesari, fraîchement publié aux éditions Éolienne (Bastia), constitue un moment clé de son œuvre dont il ne pouvait faire l’impasse. Il s’agit en effet de  la fin d’un parcours à la fois territorial et existentiel ; au long de cent quatre-vingt-cinq pages qui, en quatre parties — « Tagliamondu », « Donna Varmidda », « Riacciu di Barbaria », « Una cisterna bianca » — alternent le corse, langue poétique d’origine, et une traduction en français. Néanmoins ne nous leurrons pas, ces approches linguistiques d’un même texte sont aussi proches que différentes, car il ne s’agit pas là d’une traduction littérale. Ces infimes variations d’ailleurs nourrissent un récit lui-même instable, au caractère onirique.

Un récit, celui d’un rêve, d’une fable ? C’est un voyage, c’est-à-dire le récit d’un homme qui ne peut ni rester, ni s’arrêter. Il parcourt en effet des lieux et rencontre bien des êtres sur son passage ; cherchant un asile ou même seulement une chaleur, qu’il semble pourtant dans le même moment craindre ou fuir. Ces lieux lui sont-ils si étrangers que cela ? Non sans doute, car à de nombreux endroits du texte la mémoire vive intervient, revendiquant une existence concrète de ces lieux visités, et ce dès les prémices du texte  :

« Tu le peindrais maintenant en livres et retables, qui oserait te dire qu’il n’a pas existé ? derrière les mains croisées, si tu n’avais pas vu, si tu n’avais pas touché, alors pourquoi mentir, faire croire ? » (p. 13)

Voyage néanmoins comme dans un rêve, où l’on cherche une main pour la sienne ; ne semblant pouvoir espérer que dans « le silence de la bruyère » (p. 57). Car des questions incontournables demeurent dans ce texte nimbé de son mystère : qui parle ? Le cavalier ? Notre poète ? Notre cavalier poète ? Un auteur en écriture…

Une œuvre riche

Cavalier, la remarque n’a rien de fantaisiste : le cavalier présent sur la couverture est un détail d’une œuvre de Pisanello, Visione di Sant Eustachio. On le retrouve d’autres fois dans ce recueil, où il traverse les pages notamment 60-61, 96-97, et 136-137.

La vision de Saint Eustache de Pisanello

L’onirisme néanmoins ne saurait estomper la volonté concrète ; d’emblée annoncée de se fondre dans un groupe humain : mû par la recherche d’un autre, ou plutôt de l’Autre. Il part une main pour la sienne, d’une main pour une autre. Inconnue et familière en même temps, comme cela est brièvement mais significativement formulé. En même temps inhérent à cette recherche essentielle se trouve l’impossibilité d’aboutir. Comme si dire son nom était perdre trop de soi ; apparaître à jamais comme celui d’ailleurs, comme celui qui abandonne son identité et donc son être. Comme de même « si le cheval, le coq répondent aux questions, leur voix est une vaisselle qui se brise. » (p. 97). Stefanu Cesari

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Désir de fusion dans le groupe, thème de la solitude qui affleure constamment en contre-point. Cette dialectique fondamentale des deux n’est-elle pas d’ailleurs l’enjeu même du travail de la création, et particulièrement de l’écriture qui se trouve interrogée ? Une œuvre riche, où les échos littéraires et artistiques sont nombreux ; semblable à « l’humidité d’un rêve qui se continuerait bien tard » (p. 21).

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Comment parler de musique ? Présentation de Karol Beffa par Francis Beretti

Karol Beffa est compositeur et pianiste. Normalien, agrégé, docteur en musicologie, il sera l’invité du Musée de la Corse le samedi 11 septembre à 15h.

En 2012, titulaire de la chaire de création artistique du Collège de France, il s’est plié  au protocole traditionnel : une leçon inaugurale prononcée solennellement en présence de ses collègues et d’un vaste public, qu’il a choisi d’intituler : « Comment parler de musique ? ».

L’invasion des commentaires sur les différents arts

Une question simple sur un sujet  complexe : l’invasion des commentaires sur les différents arts.  En ce qui concerne la musique, la situation est éminemment problématique. En effet, «  L’artiste, dont la raison d’ête est de créer, est trop souvent sollicité pour présenter, expliquer, disséquer son œuvre…

N’est-il pas saugrenu et quelque peu inquiétant de demander à un compositeur de changer de langage pour atteindre son auditoire, et de le forcer à s’exprimer dans la langue commune , et non pas par la musique, qui est précisément sa vocation ? »

Où comment la musique ?

Le commentaire littéraire « use du même médium verbal que son objet » ; ce n’est pas le cas pour la musique. Wagner exprime  cette impossibilité en une formule radicale : «  La Musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots ». Des commentateurs érudits se sont pourtant attachés à décortiquer les partitions ; mais leurs « fétichisme de l’écrit » les ont coupés de musiques telles que le jazz, les musiques extra européennes, les musiques improvisées.

Beffa exprime son embarras de créateur sommé de devenir commentateur dans des débats sur des plateaux de télé ou de radio, où l’on confond linguistique et musicologie, profondeur et obscurité. On lui enjoint de donner son avis sans tenir compte des nuances ; il est alors contraint de prendre un ton péremptoire,  « il s’agit moins de parler que de placer un mot » !

Mais alors, comment parler de musique ? De grands compositeurs, comme Berlioz, Schubert, Debussy, Dukas…ont réussi à en parler « dans un discours souvent simple et sans excès de références techniques ». Il faut, dit Beffa, prendre en considération le contexte cultuel de l’époque, et se fier à son intuition.

En dernière analyse, grâce à son argumentation brillante, subtile et fondamentalement sensée, Karol Beffa réussit à nous donner envie d’assister à ses leçons, afin que nous puissions mieux apprécier cet art trop souvent présenté comme hermétique.

En savoir plus

Karol Beffa, Comment parler de musique ?, Leçons inaugurales du Collège de France, Collège de France/ Fayard, 2013, 63 pages.

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Août 1958, Julien Green à Oletta

En août 1958, Julien Green séjourne à Oletta. Le professeur Eugène Gherardi analyse les documents inédits, découverts lors de ses recherches sur le séjour de l’écrivain ; Kévin Petroni propose un commentaire des pages du journal à la fin de l’article.

Par : Eugène Gherardi (Professeur des universités, Università di Corsica – Pasquale Paoli – UMR CNRS 6240 LISA), Kévin Petroni (Doctorant, Università di Corsica – Pasquale Paoli – UMR CNRS 6240 LISA)

Introduction du professeur Eugène Gherardi

Infatigable voyageur, Julien Green a, sa vie durant et jusque dans ses dernières années, sillonné des contrées et des pays du Nord (Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Ecosse, Hongrie, Norvège, Suède), des pays du Sud (Italie, Tunisie et Corse) et les États-Unis, le pays des origines, toujours désigné par le terme « Amérique ».    

Julien Green savait-il qu’à Oletta où il avait élu domicile pour quelques semaines, Boswell avait fait halte deux siècles auparavant ? Green avait parlé de l’avocat écossais en 1927, dans sa Suite anglaise. Il avait qualifié tour à tour de « biographie modèle » et de « mélancolique et beau travail » l’ouvrage que Boswell avait consacré à Samuel Johnson. 

Un voyage passé inaperçu

Dans une vie qui traversa le XXe siècle presque de bout en bout, le séjour que Julien Green effectua en Corse au cours du mois d’août 1958 passe inaperçu. Par conséquent, elle n’est pas évaluée à sa juste valeur, même dans le cercle très fermé d’universitaires, d’érudits et de curieux qui connaissent l’histoire littéraire de la Corse sur le bout des doigts. On peut s’interroger sur les raisons de cette méconnaissance.

D’aucuns diront que ce voyage est peu de chose et que le diariste n’en conservera somme toute que quelques impressions couchées dans les premières pages du huitième tome d’un Journal qui en compte dix-huit et qui constitue une œuvre monumentale de plusieurs centaines de pages écrites au fur et à mesure, presque tous les soirs, de 1919 à sa mort.

D’autres mettront l’accent sur la brièveté d’un séjour qui n’excède pas un mois dans une existence qui en affiche presque mille-cent-soixante-seize au compteur. C’est court et c’est long à la fois. Court si on le compare à l’exil forcé de Sénèque qui est resté sept ou huit ans en Corse. Long si on le compare à Balzac qui a séjourné douze jours à Ajaccio en 1838. À Gustave Flaubert, qui y séjourne treize jours en octobre 1840, tout juste sorti de l’enfance. On sait qu’aujourd’hui (en 2015), la durée moyenne du séjour d’un touriste en Corse est très précisément de 12,2 jours. J’ai bien conscience de me livrer ici à une comptabilité absurde. Le touriste de 1958 n’est pas celui du premier quart du XXIe siècle et bien entendu Julien Green n’est pas n’importe quel touriste. 

Qui est Julien Green ?

Julien est américain. En 1932, durant les années folles, Maurice Sachs le décrit ainsi dans La Décade de l’Illusion :

Il est resté profondément américain de la Nouvelle-Angleterre. Il me paraît bien un produit de ce Massachusetts ardent mais contrôlé, passionné et réticent. Sa belle figure est assez anglo-saxonne pour ne rien laisser voir de ce tourment qui habite dans toutes les âmes de la jeunesse américaine.

En Corse, avec sa soeur Anne Green

Au cours du mois d’août 1958, Julien Green, écrivain américain d’expression française, séjourne en Corse, plus précisément à Oletta, chez son ami l’ambassadeur René Massigli. Il effectue ce voyage en Corse en compagnie de sa sœur, Anne Green. Anne est née en 1891 à Savannah, dans l’État de Géorgie, aux États-Unis. Traductrice de langue anglaise et de langue française, Anna traduit notamment Charles Péguy et Georges Bernanos. Elle est aussi l’auteur de romans à succès aux États-Unis comme The Selbys, qui devient vite un best-seller et où elle narre la vie d’Américains du Sud des États-Unis qui découvrent la vie parisienne et la société française des années folles. 

Son ouvrage le plus connu Mes jours évanouis, traduit de l’anglais par la traductrice corse Marie Canavaggia, est une autobiographie dans laquelle elle raconte son enfance américaine, la faillite du père pendant la crise financière, le départ de la famille pour la France et la disparition de la mère qui marque durablement ses nombreux frères et sœurs. Pleinement engagée dans la vie de son temps, Anne Green servira pendant la Première Guerre mondiale comme infirmière de la Croix-Rouge et elle sera à l’origine pendant le second conflit mondial d’un comité américain qui viendra au secours des prisonniers de guerre et des enfants français. À sa mort, Robert de Saint Jean lui rendra un discret et bel hommage dans le journal Le Monde, évoquant « une grande dame de ce Sud mystérieux où s’élèvent des portiques et de grands arbres drapés de mousse ».   

Anne Green partage son existence avec son frère Julien.   

Son compagnon, Robert de Saint-Jean

À Oletta, le compagnon de Julien Green, Robert de Saint-Jean, est également du voyage. Robert de Saint-Jean est journaliste et lui aussi écrivain. Issu d’une famille parisienne de la bourgeoisie, il fréquente le collège Stanislas et poursuit ses études à Cambridge.

Il prend une part active dans la vie intellectuelle parisienne, plus particulièrement dans le monde de la presse et de l’édition. Au cours de l’entre-deux-guerres, il fréquente André Gide, Jean Cocteau, André Malraux, François Mauriac, Henry de Montherlant…

C’est en novembre 1924 qu’il rencontre Julien Green. Inscrit sur la liste noire allemande en raison de ses articles dans la presse parisienne qui critiquaient vertement la politique nazie, il quitte la France au début de l’Occupation et gagne les États-Unis avec Julien Green. Il travaille à la section française de l’Office of War Information, puis il devient correspondant de l’Agence France Presse en 1944. De 1958 à 1962, il préside l’Association de la presse diplomatique.         

Son hôte, René Massigli 

René Massigli est un personnage qui a joué un rôle important dans l’histoire de la France contemporaine. Bernard Ullmann retrace la vie de sa mère Jeanne Louise Rachel Franck. Celle-ci, plus connue sous le nom de Lisette de Brinon, est une journaliste mondaine issue de la grande bourgeoisie juive de Belgique, engluée dans la Collaboration avec le régime nazi et avec Vichy, donne une description saisissante de Massigli dans l’immédiat avant-guerre : 

Très grand, très myope, célibataire attardé et cœur à prendre, Massigli fait partie du paysage de nos étés. A la table de la salle à manger, et à l’heure du café sur la terrasse, il évoque Normale Sup et les anciens camarades morts ou vivants. […] Il s’exprime avec un débit précipité qui fait le désespoir des interprètes de la SDN mais qui nous est familier, à nous les enfants pour lesquels il est une espèce d’oncle de substitution, paré d’un peu du prestige du véritable « oncle Henri ». […] René Massigli représente la France à la Société des Nations, qui vit à Genève ses dernières années en tant que carrefour d’espérances d’une paix juste et durable. […] Avant même qu’elle n’épouse mon père, on avait prêté à Lisette une forte attirance pour René Massigli, ce protestant volubile, bafouilleur et chaleureux, que ses positions anti-munichoises et anti-nazies conduiront en 1943, après une exfiltration laborieuse depuis la France occupée, vers Londres, où de Gaulle fera de lui son ministre des affaires étrangères. Jusqu’où alla leur liaison, ni l’un ni l’autre ne l’ont jamais révélé.   

Des invités prestigieux à Oletta

Massigli acquiert une petite maison au lieu-dit Cavallacce, à Oletta. Il effectue d’importants travaux dans cette maison qu’il restructure et qui deviendra sa résidence secondaire. Là, à Oletta, il reçoit en toute intimité et en toute discrétion des hôtes plus ou moins illustres comme en témoigne le Livre d’or de la maison. Massigli reçoit la scénariste française Paule de Beaumont (née Paule de Rivaud de La Raffinière), épouse du comte Jean de Beaumont (1904-2002).

En juillet et en août 1954 : Claude Bouchinet-Seureulles (1912-2000), diplomate, membre du cabinet du général de Gaulle à Londres, pendant la guerre, proche de Jean Moulin, Compagnon de la Libération ; Walter Montagu-Douglas-Scott (1894-1973), huitième duc de Buccleuch et dizième duc de Queensberry, pair écossais, élu au parlement du Royaume-Uni en 1923 et en 1935, et son épouse Vreda Esther Mary Lascelles, surnommée Molly. La sœur du duc de Buccleuch, Alice, épousa le prince Henry, duc de Gloucester, et oncle germain de la reine Elizabeth II. 

Viennent aussi à Oletta, le baron Guy Le Roy de La Tournelle (1898-1982), ambassadeur de France près du Saint-Siège de 1959 à 1964 et son épouse la baronne Colette Le Roy de La Tournelle (née Colette du Bois-Jagu de La Villerabel (1909-1985) ; Éliane David-Weill (1935-1907), issue d’une famille de banquiers d’affaires et de collectionneurs d’art, active dans le mécénat et épouse de Roland de Solages (1928-1994) ; le jeune énarque et diplomate Jean-François Deniau (1928-2007), qui deviendra ministre. 

Une vision réaliste de la Corse et des Corses

À Oletta comme partout où il se rend, Julien Green remplit de ses pensées son journal.   

Green observe que le confinement et la solitude de son séjour corse décapent les vernis sociaux et les préjugés. À être présent à nous-mêmes tel que nous sommes réellement, sans faux-fuyant, censure ni jugement, et en prenant soin des petites choses du quotidien.          

Le souvenir de cette pause estivale est conservé dans son Journal. Le voyageur Green nous livre une vision très personnelle, tout à la fois sensible et singulière, d’une île et de ses habitants. Écoutons-le un instant : « Quant au paysage que puis-je en dire ? Je me demande s’il n’est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle. J’ai pourtant voyagé dans deux parties du monde et même dans trois… ». 

Il apprécie cette solitude, cette sobriété et trouve dans cette immobilité, ce silence, ce repli, une poésie du quotidien, ce que Montaigne appelle l’art de « se ranger et se circonscrire ». De cette expérience qu’il vit de son plein gré et qui l’accompagne dans chacun de ses voyages, il dira à la fin de sa vie : « En regardant longuement certains paysages, il m’arrive de faire surgir quelque part au fond de ma mémoire des souvenirs qui me viennent je ne sais d’où. Quelque chose, mais très peu, en est passé dans mes livres. » D’une certaine manière, il est frappant de voir combien l’esthétique de Green se fonde sur un constat : ses livres sont faits de beaucoup plus de silences que de mots.  

Vers l’invisible : une réflexion sur la foi

Dans le journal qui couvre la période 1958-1967 et qui est intitulé Vers l’Invisible, Julien Green accorde une grande place à ses réflexions de croyant. Toute son œuvre est traversée de méditations sur le monde visible et l’invisible. Il écrit : « Si on ne regarde pas bien le monde visible, on ne peut atteindre l’invisible. L’un ne cache pas l’autre, mais le second transparaît à travers le premier. » 

Dans ses pensées, l’invisible et l’inexprimable ont souvent la prééminence sur le visible et le dicible. C’est avec une inquiétude grandissante que l’écrivain catholique fervent, né avec le XXe siècle, considère un des maux de l’époque contemporaine : la disparition des valeurs spirituelles au profit de ce qu’il appelle le « paysage matérialiste ». En 1936, l’écrivain Jacques Madaule observait que « nul n’a, plus que Julien Green, le sentiment de l’incommunicable ». Cette disparition hante l’imaginaire greenien. Dans un sens, comme le soulignait le père jésuite Jean Mambrino, « la Corse est moins décrite qu’évoquée ».   

La visite la chapelle San Michele de Muratu le marque profondément. L’écrivain s’émerveille et est sensible au singulier appareillage de pierres vertes et de pierres blanches, aux scènes bibliques qui ornent les murs, à l’intérieur dépouillé. Isolée dans la campagne, Julien Green voit dans cet édifice une âme qui rend hommage à la gloire du Créateur.   

Avant de quitter la Corse, Anne et Julien Green notent quelques mots dans le livre d’or de la maison d’Oletta. Anne écrit : « Qui n’a pas habité Cavallacce n’a pas connu la douceur de vivre. » Julien note : « Une seule ombre au tableau : le moment du départ. »

Julien Green, Vers l’invisible. Journal 1958-1967

(Paris, Plon, p. 33-43.)

3 août.- A Oletta, en Corse, non loin de Saint-Florent. De nos fenêtres, nous voyons au loin, sur une colline, le village dominé par les deux tours de son église baroque. Le jardin est plein d’odeurs grisantes. Du matin au soir, la Corse vous promène sous le nez un bouquet de fleurs. Les habitants ne saluent et ne sourient que si on les salue d’abord, mais alors ils se montrent très cordiaux.

Quant au paysage, que puis-je en dire ? Je me demande s’il n’est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle. J’ai pourtant voyagé dans deux parties du monde et même dans trois… Sous les figuiers du jardin, il y a six colombes d’une blancheur qui fatigue la vue lorsqu’elles vont se promener au soleil pour se faire admirer. Elles sont si blanches que l’ombre de leurs plumes sur leurs plumes semble encore de la blancheur. Parfois elles s’envolent au-dessus de la vallée jusqu’au village, parcourant en une minute un espace que nous ne franchissons à pied qu’en une demi-heure, et vont se poser sur l’église.

Non loin d’ici, à Murato, dans une sauvage et magnifique campagne cernée de collines d’un vert qui fait songer à un velours usé, il y a une église très ancienne et d’une simplicité étonnante. Elle est toute blanche, rayée horizontalement de bandes vert-de-gris foncé. Des ornements en frise courent tout autour des murs, exposés au vent, au soleil. Le dessin est beau. On voit – c’est la frise qui m’a le plus frappé – un serpent énorme qui sort d’un arbre et tient dans sa gueule une pomme qu’il offre à Eve ; celle-ci, déjà, se cache d’une main. À l’intérieur de l’église, rien. Un autel de bois, mais des ornements d’une grande élégance sculptés dans les murs. Cette église si riche et si pauvre, si belle et si sévère, se dresse au soleil couchant, toute seule au milieu des collines dénudées, un peu comme une âme devant Dieu. 

9 août. – Dans un essai de Georges Brandès sur Nietzsche, cette phrase dont la traduction est d’une sottise réjouissante : « Tu jetais vers mon pied fou de danse un regard berceur, fondant, riant et interrogateur. Deux fois seulement, de tes petites mains, tu remuas ta crécelle – et déjà mon pied se dandinait… » Il se peut du reste qu’en allemand ce soit très bien. 

A Bastia, de grandes églises hautes et sombres, et dans cette obscurité, comme des étoiles, les flammes des cierges. On distingue peu à peu des statues de bois peintes avec des visages immobiles sous leurs couronnes d’or. De grands christs d’un réalisme cruel, tout blancs et douloureux et qui font tressaillir, tant ils paraissent vrais quand on les voit tout à coup.

12 août. – Que de lectures dans une bibliothèque de campagne ! « A cette époque-là, c’est très certain, les étés dans notre pays n’étaient pas ternes et fugitifs comme à présent, ils duraient, ils avaient une splendeur sereine qu’ils ont perdue… Quelle différence entre ceux d’aujourd’hui qui sont pâles et courts et les premiers que j’ai passés sur terre, qui m’enivraient… » Ainsi parlait Loti en 1880, dans ses Propos d’exil. Les beaux étés pour lui étaient ceux de 1860.    

Etendu sur mon lit, je vois le soleil se coucher dans mes vitres. Pourquoi cela m’attriste-t-il ? Je sais bien qu’il va falloir quitter la terre, ou plutôt m’enfouir dedans. La nuit dernière, sur la terrasse, je regardais avec émerveillement les étoiles aussi nombreuses et aussi brillantes que dans le ciel d’Afrique. J’ai beau essayer de me faire à cette idée qu’il faut s’en aller un jour, je serais consterné de mourir maintenant.

14 août. – Dans un livre anglais sur Edouard VII que je lis en ce moment, il est raconté que la reine Victoria, qui recevait peu de souverains étrangers chez elle, fit pourtant une exception pour le Schah de Perse. Celui-ci mit le comble à l’indignation et au dégoût de son hôtesse en sacrifiant un mouton sur un des plus beaux tapis de Windsor Castle. (Le livre est de Virginia Cowles).

Dans une église des environs, il y a un prêtre qui appelle les enfants des éfingues. C’est ainsi qu’il prononce. « Dehors les éfingues ! crie-t-il à l’église. Vous faites trop de bruit. » Les éfingues ont des visages d’anges. L’autre jour, j’étais entré au moment du catéchisme et je les ai entendus qui pouffaient de rire parce que le prêtre leur parlait de Satan et de ses pompes. 

20 août. – Depuis hier, le sirocco et le mistral ont joint leurs efforts comme pour envoyer la Corse à la dérive. Impossible d’ouvrir une porte qu’ils ne vous la referment au nez avec une violence furieuse. On ne sait où se coucher pour échapper à cette folie de l’air.

Samedi à Saint-Florent, la procession de saint Roch. On chantait : « Saint Roch, défendez-nous contre la peste ! » Du temps que la Corse était grecque et s’appelait Cyrnos, la même prière montait sans doute vers Apollon qui est parfois représenté avec un rat à ses pieds.

Dans une nouvelle de Jack London, on voit un missionnaire qui flanche devant un païen et renie Dieu. « J’ai la foi sans la force de la foi », dit-il, et il s’enfuit. C’est la position du chrétien devant la tentation. 

22 août. – Par ma fenêtre, je vois un paysage de terre promise. Tout est beau dans ce pays. Nous déjeunons sous un figuier. Les cigales chantent. Sur les collines, des feux ont été allumés par les bergers qui veulent détruire le maquis trop épais afin de s’assurer une herbe pour leurs troupeaux de l’an prochain. Malheureusement, il est plus facile de mettre le feu en marche que de l’arrêter et le mistral aidant, il parcourt les sommets à pas de géant. 

Robert relisait Adrienne Mesurat ces jours-ci. Il m’a fait remarquer qu’au début on voit le père Mesurat gravir cet escalier qu’il doit redescendre d’une manière si catastrophique ! Je ne m’en étais pas avisé en écrivant ce livre. Pas de plan, bien entendu. J’ai écrit ce roman sinistre en plein bonheur, un bonheur qui a duré pendant des années. 

23 août. – Cette nuit, un feu de maquis a couronné de flammes la colline qui surplombe la maison où nous sommes. Deux routes nous séparaient des flammes et nous n’avions pas grand-chose à craindre, mais nous entendions le crépitement du brasier.

24 août. – Le temps fraîchit. La nuit, une ou deux cigales se réfugient dans la maison.

En relisant des pages du journal de Virginia Woolf, je pensais : « Jamais je ne pourrai écrire comme un grown up (une grande personne), il y aura toujours de l’enfance dans mes livres. » Je le savais quand j’ai écrit Adrienne Mesurat. Cela m’inquiétait un peu jadis, mais assez peu. J’en ai pris mon parti. Ma phrase était simple. Je ne savais pas prendre les mots pour en faire des sonnailles et les grandes périodes à effet ne m’inspiraient que de l’éloignement. J’ai essayé une fois d’écrire comme on écrit dans les livres. Un critique a relevé le passage et s’en est diverti. Je n’ai rien dit, je crois qu’il avait raison.

Hier à Poggio d’Oletta. On traverse Oletta et on monte. On arrive à un village où il y a deux églises côte à côte, toutes deux du XVIIIe siècle, pauvres et belles. Nous sommes dans le premier des trois villages qui composent Poggio et il faudra grimper pour voir les deux autres. Une vue immense, de longues collines, des vallées inondées de lumière, avec des hameaux gris, blancs et roses dispersés çà et là. Nous montons encore pour atteindre le tout dernier village, Poggio-le-Haut. Il donne l’impression d’avoir mille ans et plus, avec ses maisons de pierres grises et noires et ses rues qui ont le roc pour pavé.

Nous en suivons une qui serpente et se dirige simplement vers le ciel : tout au bout, en effet, il y a le ciel. J’en ai reçu une sorte de choc, mais tout m’a frappé dans ce village étrange et fascinant. En voyant ces rochers sortant de terre sous nos pieds, cette pierre usée et polie par les pas de milliers d’hommes et de femmes, j’ai essayé de voir ces choses par les yeux des gens d’ici. De son enfance jusqu’à sa mort, l’habitant sait qu’il y a une roche de telle forme entre la dernière et l’avant-dernière maison. Rien ne bouge ici, rien n’est nouveau. La maison, c’est du rocher. C’est encore de la montagne.

A Paris où tout change et se dérange et se défait, nous ne savons plus où nous sommes et le sol fuit sous nos pieds, mais à Poggio tout est immobile à jamais. Il doit y avoir chez les gens de ce village un sens de l’éternité dont ils ne se rendent pas compte. Combien d’entre eux ont jamais fait le voyage de Saint-Florent ? N’ai-je pas connu des Vénitiens qui n’avaient jamais quitté Venise ? En redescendant, nous nous arrêtons au second Poggio. C’est bien autre chose. Une rue étroite et fraîche, puis de petites places carrées qui se commandent les unes les autres comme les pièces d’un appartement. En s’y promenant, on a l’impression d’être chez quelqu’un qui est sorti. Personne. Dans une fenêtre, une colombe blanche sur le rebord de pierre, contre le grand fond noir de la salle vide. Les belles demeures sévères nous regardent. Pas un son. Un petit chat couleur de fumée joue sur les marches d’un perron. Un enfant de quatre ou cinq ans nous considère en silence. 

À l’église d’Oletta où j’entends la messe, le dimanche, les hommes se tiennent au fond, près de la porte, absolument immobiles. On ne les entend pas. Ils ne communient pas, mais ils sont là, un peu comme des arbres, ils ont cette dignité qu’ont les arbres. Ce sont doute les êtres les plus mystérieux que j’aie connus. On a l’impression que le village est sauvé en bloc, comme une seule personne. Partout une propreté sans défaut. Ce n’est ni le Midi de la France, ni l’Italie, ni l’Espagne, c’est la Corse des solitudes. 

26 août. – Roger Martin du Gard est mort il y a deux jours. J’avais sans succès cherché à le voir, voici deux ans. Il me faisait songer à un bon curé de campagne sans la foi. La foi, j’ai connu peu d’hommes qui l’eussent moins que lui, elle ne l’atteignait, semblait-il, en aucun point. C’était peut-être, à mes yeux, ce qu’il y avait en lui de plus singulier, cette imperméabilité totale à toute croyance religieuse.

J’admire vraiment ceux qui peuvent s’asseoir et tout de go vous écrire une lettre charmante où il n’y a pas un mot à changer, où tout vaut la peine d’être lu. Pour ma part, écrire une lettre est un petit travail. Brouillon sur brouillon parfois. Ce n’est jamais une effusion, sauf dans certains cas très précis et très rares.

Hier, un peu avant minuit, par un clair de lune merveilleux, j’ai regardé Oletta qu’on voit vers la droite, de nos fenêtres, petite ville en étages, au flanc d’une colline, sous cette lumière de sommeil, sous cette éclatante lumière de rêve, cette lumière qui rêve. Les rangées de maisons blanches, les noirs profonds du feuillage.

28 août. – Duguet écrit : « L’orgueilleux craint sur toutes choses de se voir de trop près et d’être longtemps la matière de ses réflexions ; il n’a rien à se dire quand il est seul avec soi-même ; il se dégoûte et s’enfuit. » Peut-on mieux peindre la neurasthénie ? Duguet ajoute : « Dieu l’attend dans son cœur pour lui parler, et il n’y rentre jamais ».

29 août. –  Le figuier sous lequel nous déjeunons est comme une chambre de verdure. Si longues ses branches et si lourdes qu’il faut les étayer, et elles forment au-dessus de nos têtes comme un rideau dont les plis retombent tout autour de nous. On voit le ciel par les trous de cette voûte. Du temps de Salomon, chaque Juif vivait sous son figuier, de Dan à Bersabée. C’était l’image du bonheur et de la paix. Cette nuit, de nouveau le clair de lune extraordinaire. La lune était la lumière du silence, de même que dans la lumière du soleil, il y a une sorte de fracas magnifique. 

Hier je parlais de neurasthénie, à propos de Duguet, mais c’est Pascal qui nous donne le tableau parfait de cette maladie : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être en plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant… Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. » J’ai éprouvé cela – presque tout cela. Triste à dire : c’était surtout pendant les vacances.                   

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Présentation du professeur Francis Beretti

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Julien Green, le démon des solitudes

Kévin Petroni

Sortir, s’évader enfin de soi, et prendre la place d’un autre. On y parvient, et on invoquerait bientôt l’Enfer pour être de nouveau délivré. Vainement, car les portes qu’il peut ouvrir donnent pas sur la liberté, le Démon est “l’ange des solitudes”, et le poing reste fermé sur sa victime, comme sur le cou d’une bête qu’on égorge.

José Cabanis

Dans le paragraphe qui précède la visite de Julien Green en Corse, l’auteur pose subtilement le motif de son voyage dans l’île, à savoir sa relecture du péché originel : « Il y a eu une chute d’Adam que nous ne connaissons pas, une première chute antérieure à l’autre, la plus célèbre, à la fois déplorable et bienheureuse. Quand l’Éternel dit : “Il n’est pas bon que l’homme soit seul“, on peut supposer qu’il y a déjà eu un malheur ».

Le malheur essentiel de l’homme demeure son incapacité à rester seul, dans un lieu immémorial, à l’abri du désir et de la mort. Il s’agissait du thème idéal afin d’insérer les quelques pages du voyage que Julien Green réalise à Oletta, en Corse. Le voyage semble rejouer l’idée première de Julien Green dans ce fragment : l’homme est « tristement » fait pour chuter. Le récit du voyage s’organise de la manière suivante : émerveillé par la découverte d’un véritable jardin édénique, l’auteur semble renouer par le rêve avec son enfance. Néanmoins, plongé dans cet univers clos et immobile, il commence à être travaillé par la solitude, l’ennui et la mort. Dès lors, Julien Green montre combien l’écriture cherche à saisir l’invisible de la Corse, ce qu’elle est essentiellement pour lui, le contre-reflet de la modernité, l’insupportable des modernes, à savoir le lieu de l’enfance et de la sainteté qu’il faut quitter pour être soi. « La Corse des solitudes », comme il la nomme, est le lieu même de l’anti-modernité, le lieu où Julien Green rejoue la faute et l’arrachement à l’Être.

L’ Éden rejoué

Dès son arrivée en Corse, Julien Green dresse le tableau d’un pays édénique. À travers ce tableau d’un « locus amoenus », lieu immémorial, l’auteur semble plonger par la méditation au coeur de la vérité divine.

 « La terre promise »

La Corse est présentée par Julien Green comme un jardin. Après avoir évoqué Adam et Ève dans le fragment précédent, l’auteur associe les jardins d’Oletta à ceux d’une « terre promise » ; il donne des détails sur le cadre, le pommier, les figuiers, les fleurs. Ces détails remémorent au lecteur l’image d’Adam se trouvant au coeur d’une nature fertile et abondante. Par ce biais, Green cherche à montrer combien « la terre est belle ».

Un lieu hors du temps

Son but est d’inscrire cette beauté dans un monde immémorial.  Pour insérer le lecteur dans un monde hors du temps, Green parle d’une Corse immobile, où les villages sont fondés dans la roche, où le mouvement des hommes épouse ceux des arbres. La Corse édénique de Green se retrouve dans la description du village de Poggio-Le-Haut qui « donne l’impression d’avoir mille ans et plus ». Cette « île de granite », dans laquelle la vie semble aussi figée que la pierre et les arbres, c’est la Corse éternelle de Green. Il la tisse afin de proposer au lecteur le contour de son lieu de vacance, lieu de rêve et de vacuité.

La vérité divine

Dans ce monde merveilleux et immémorial, Green se laisse aller au rêve, part importante de cet invisible qui est le fondement même de son journal. Méditation sous la voûte céleste qui le place au coeur de l’harmonie céleste ; rêverie sur la prière des Corses adressée à Saint Roch, et que l’auteur imagine autrefois être adressée à Apollon ; songerie sur la brutalité du vent ou encore sur la personnification du village, toute la Corse semble traversée par une force invisible. À travers le nombre d’occurrences des églises, des messes, des prières, des statues du Christ, tout semble indiquer que cette présence invisible réfère à la foi divine ; cette même foi divine qui reproduit en Corse le paradis perdu.

Julien Green déploie le thème de la nature florissante, dans un cadre intemporel, pour faire de la Corse le territoire propice à la méditation et à la contemplation du spectacle divin.

Le mal des vacances

Néanmoins, Green reproduit le cadre du jardin d’Éden pour mieux se poser en Adam. Tout le passage est traversé par des renvois à la faute : l’Enfer, l’ennui, la mort. Tout est pensé dans le but de prouver au lecteur que l’homme est voué à la chute, au départ du Paradis Terrestre. C’est l’autre versant de l’invisible : le rêve permet d’accéder à la cruauté du monde, la vérité de l’homme. 

La présence du péché dans le texte

Le texte de Julien Green est saturé d’évocations des Enfers. Du simple clin d’oeil au feu des bergers, qui renvoie bien sûr à celui des Enfers, jusqu’à l’inscription du péché d’Ève sur l’église de Murato, tout le texte cherche à montrer que l’homme, dans ce cas l’auteur, se trouve, « face à la tentation ». Ainsi, la présence de la foi est contrebalancée par la présence « de Satan et de ses pompes ». 

Le doute du pécheur

Satan, c’est bien évidemment celui qui tente les hommes pour les faire dévier de la voie droite ; mais c’est aussi celui qui les conduit vers le doute et l’errance. Durant son voyage, Julien Green se trouve confronté à lui-même. Un élément annonçait déjà cette réflexion sur soi, celle sur sa capacité à exprimer la beauté de la Corse.

Dans ce passage, Green s’interroge sur sa possibilité de parler du paysage : « Quant au paysage, que puis-je en dire ? Je me demande s’il n’est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle ». L’interrogation peut sembler rhétorique ; mais elle est beaucoup moins superficielle qu’il n’y paraît.

Comment un homme, qui a été exclu du Jardin d’Éden pourrait-il évoquer l’Eden perdu ? La chose est d’autant plus flagrante que la scène fait écho à la citation de Duguet sur la neurasthénie : « Dieu l’attend dans son cœur pour lui parler, et il n’y rentre jamais ». Ou encore de la phrase de Jack London : « J’ai la foi sans la force de la foi ». Par l’évocation de cette perte de la foi, Green adulte se demande en réalité s’il est possible de renouer avec son enfance. Seule le style le lui permet. En citant Virginia Woolf, « Jamais je ne pourrai écrire comme un grown up (une grande personne), il y aura toujours de l’enfance dans mes livres », Green comprend que seule l’écriture lui permet de restituer le temps perdu.

Le schéma narratif de ses romans se retrouve dans le schéma narratif des pages sur la Corse

Son style, et non ses livres ; car l’évocation d’Adrienne Mesurat, « roman sinistre », comme il le qualifie, révèle plutôt le schéma des romans de Green, schéma narratif qui se retrouve dans celui de son voyage en Corse. José Cabanis définit le roman de Green de cette manière : 

Enfermé dans une chambre, d’où l’angoisse, la solitude et le désir vous poussent à sortir, vous voici dans une maison à peine plus vaste, condamné à vivre avec des compagnons dont la présence est insupportable.

Bien sûr, Julien Green ne se trouve ni entouré de gens détestables, ni confronté à un environnement hostile. Pour autant, à la fin de son séjour, la mort de Roger Martin du Gard le soumet à sa propre mort, et l’analyse de la neurasthénie de Duguet, comparée au divertissement pascalien, montrent combien « la Corse des solitudes », figée et éternelle, le plonge dans la tristesse et le désir du départ. Ainsi, nous retrouvons dans le voyage de Green un calque de ses propres romans. Green cherche en Corse un lieu qui lui permet de s’oublier. Puis, il s’aperçoit que la Corse le confronte à sa misère, et cela l’incite à partir. Julien Green se plaisait à citer Milton. « La plus dure des prisons : le Donjon de toi-même ». 

La Corse offre à Green la possibilité de se placer dans les pas d’Adam. Le péché permet à l’auteur d’accéder à la connaissance, et la connaissance lui livre la cruauté de sa condition. 

La Corse des solitudes : une résistance à la modernité

Cet invisible vers lequel l’auteur semble se diriger, c’est bien entendu le Temps. Julien Green dresse une vision antimoderne de la Corse, véritable contre-reflet de la modernité française. Ce qui reste immobile révèle ce qui change profondément ; à savoir nous-mêmes, êtres tendus vers la mort. 

Immobilité contre mobilité

La contre-modernité de la Corse est particulièrement bien représentée lorsque Julien Green compare l’île et le continent : 

A Paris où tout change et se dérange et se défait, nous ne savons plus où nous sommes et le sol fuit sous nos pieds, mais à Poggio tout est immobile à jamais. Il doit y avoir chez les gens de ce village un sens de l’éternité dont ils ne se rendent pas compte. Combien d’entre eux ont jamais fait le voyage de Saint-Florent ? N’ai-je pas connu des Vénitiens qui n’avaient jamais quitté Venise ?

La comparaison entre Paris et la Corse est fondée sur un rapport d’antithèse où la mobilité s’oppose à l’immobilité ; le désordre à l’ordre ; le chaos à l’unité. La Corse désigne, dans l’esprit de Julien Green, une terre archaïque, une terre qui résiste à la destruction spirituelle et spatiale causée par le monde moderne. Ce n’est pas anodin si l’auteur s’intéresse aux églises et aux pierres des maisons, aux mythes hébraïques et grecques ; Julien Green souhaite dresser, à travers l’organisation spatial du village d’Oletta, la perspective d’une terre placée sous l’harmonie des dieux, un monde où tout est conçu pour épouser la loi de la terre et la loi céleste ; ce que Paris ne peut plus faire. Dans l’esprit de Julien Green, il y a un implicite profondément marqué par l’anti-modernité : le mouvement « dérange » et « défait » ; il n’organise pas autrement, il détruit. En ce sens, Julien Green prouve son attachement au conservatisme, l’Être est immuable et prédéterminé ; c’est l’homme qui, en raison de son désir, est vain et désespéré. Dans ce cadre, l’auteur dénonce clairement la perte de la foi et des valeurs chrétiennes en France ; la Corse fait figure de modèle opposé à l’idéal technocratique et urbain des modernes. Green s’attaque précisément à la modernité dans la préface de son Journal datée de 1969, finalement publiée dans le Figaro Littéraire

Reste la foi, seule arme sérieuse que l’individu puisse encore opposer aux forces de destruction que l’humanité possède aujourd’hui, mais nous sommes tellement fascinés par la savante féérie du monde extérieur que les chemins qui mènent aux régions de l’invisible s’effacent de notre conscience. Arrachés à nous-mêmes, nous devenons semblables à ces malades qui ne se rappellent pas leur nom ni leur adresse. Beaucoup d’entre nous qui avons gardé la foi ont le sentiment de s’égarer dans ce monde horrifiant et parfois admirable qui s’édifie autour de nous tous. Immense est la solitude du croyant au sein d’une société qui penche vers l’athéisme.

La Corse se présente comme l’anti-modèle de la société matérialiste et athée qui se propage en France. Julien Green montre que la Corse se pose en contre-modèle de la modernité française ; mais elle lui révèle aussi son attachement au monde des modernes. Elle le met face à son propre conflit : lié spirituellement à l’immuabilité de l’Être ; attaché corporellement à la variation de la volonté. Comme le disait Antoine Compagnon, il n’y a pas plus moderne que les auteurs qui s’opposent à la modernité. Les dénonciateurs de la modernité sont ceux qui passent le plus de temps à la penser ; c’est exactement le cas de Green qui, dans son Journal, présente à la perfection la crise spirituelle dans laquelle bon nombre d’écrivains de la moitié du XXe siècle se trouvent.

L’être en perpétuel mouvement

Julien Green est un voyageur en ceci qu’il ne se pose pas ; son écriture restitue les tenants de cette crise personnelle : la croyance et le doute, l’immobilité et le désir ; demeurer et partir.

En tant que voyageur, Green délivre la vision de l’Être moderne, son incomplétude, son caractère changeant et déchiré. Comment être soi? Comment se figer définitivement dans un discours, alors que nous sommes engagés dans le temps, sans cesse en évolution ? Ou pour citer à mon tour Montaigne : « c’est un subject merveilleusement divers et ondoyant que l’homme ».

Au cours du voyage, Julien Green évoque les Propos d’exil de Pierre Loti, dans lesquels ce dernier, nostalgique, parle des étés perdus de sa jeunesse en 1860. Julien Green cite cette scène pour évoquer son propre voyage, voyage en Corse, mais voyage également sur Terre. L’écriture permet à Green de sauver l’invisible, à savoir le temps qui passe, insignifiant, impalpable, dans le but de lui donner du sens. Il s’agit, comme l’écrit Robert de Saint Jean, au sujet de l’écriture du Journal de « revivre, la plume à la main, les heures évanouies [pour] fai[re] vivre avec plus d’intensité et aide[r] à mieux se comprendre soi-même ».

Un monde dénué de mystère : l’absurdité de la condition humaine

Green se confronte à la solitude et à l’immobilité de la Corse ; à cette Corse immuable qui place celui qui la regarde face à sa propre vie. La « Corse des solitudes ». C’est aussi et surtout le fait que les hommes sont tous enfermés dans le silence ; ce sont des présences fantomatiques ; des êtres qui hantent un lieu. Ce sont des mystères à éclaircir, des êtres qui ne se donnent pas à la rationalité et au sens commun ; ils protègent une vérité que l’on ne peut dire, un indicible. Toute la grandeur de l’écriture est de parvenir à faire croire à cet indicible. À ce mystère. L’angoisse de Julien Green tient dans la possibilité d’un monde sans Dieu. Un monde injustifié. Ce que l’écriture cherche tant bien que mal à dissimuler.

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Reculer la mort, disait Robert de Saint Jean. Le diariste cherche à faire reculer la mort. Durant son voyage en Corse, Julien Green a désiré rejouer la scène de la chute. Plongé dans un monde édénique où tout semblait taillé pour l’homme, l’auteur désire quitter un lieu trop parfait, trop figé, trop clos où il plonge peu à peu dans la solitude et l’ennui. La Corse permet à Julien Green de faire l’expérience de la modernité ; celle d’un homme livré à l’angoisse d’un monde sans Dieu. À la fois croyant et incroyant, il cherche à puiser dans les éléments du quotidien les traces d’une révélation. En attendant cette révélation, Green est sans doute le démon des solitudes. Il semble hanté par la mort ; déchiré par une lutte entre l’esprit, immuable, et le corps, toujours en quête de changement. Seule l’écriture est capable de lui offrir une réconciliation : figer dans un Journal la quête inépuisable de soi. 

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Désir d’infini de Trinh Xuan Thuan

Dans « Désir d’infini », Trinh Xuan Thuan mêle exploration de l’Univers et considérations spirituelles. Un guide passionnant, à mettre entre toutes les mains.

Par : Timothée Vialle

Trinh Xuan Thuan est un astrophysicien d’origine vietnamienne. Jeune homme brillant, il part faire ses études supérieures aux Etats-Unis, au California Institute of Technology (CalTech). Puis à l’université de Princeton ; deux des plus prestigieuses universités américaines. Son éducation et sa religion, le bouddhisme, lui donnent un fort sens du partage de ses connaissances et de l’enseignement. Cette attirance pour la pédagogie le pousse d’abord à devenir professeur à l’université de Virginie. Il est également chercheur à l’institut d’Astrophysique de Paris et donc francophone. Ainsi, Trinh Xuan Thuan écrit ses nombreux ouvrages en français. L’écriture de ses livres se fait toujours dans cette volonté d’apprendre et de partager son savoir et sa pensée de manière simple et intéressante. Il mêle dans ses œuvres vulgarisation scientifique et notions de spiritualités basées sur ses croyances.

désir d'infini

Dans Désir d’Infini, l’astrophysicien nous narre, telle une épopée, l’histoire de l’évolution de la notion d’infini. L’infini, depuis toujours, fascine les hommes. Il est à la fois effrayant et intriguant, gorgé de mystères. On pourrait croire qu’il n’est présent nulle part, que ce n’est qu’un autre concept étrange. Une des nombreuses folies des mathématiciens, et pourtant il est partout autour de nous. Depuis l’Antiquité, de grands esprits essaient de mieux comprendre ce concept, de mieux l’exprimer ; que ce soit à travers des équations, des paradoxes mathématiques, physiques, philosophiques ou encore des peintures, dessins ou récits. Cette quête de compréhension de l’infini se construit depuis des milliers d’années au prix de nombreux sacrifices et est encore, ironiquement, loin d’être finie.

L’univers, source d’inspiration

Ainsi, à travers les différents chapitres du livre, l’auteur nous présente tous les problèmes que l’infini a pu poser à l’Homme, ainsi que les réponses que celui-ci a tenté d’apporter. Des paradoxes fous de l’antique penseur Grec Zénon jusqu’aux théories contemporaines sur la nature et l’évolution de l’univers ; en passant Georg Cantor (1845-1918) le « dompteur » de l’infini mathématique, il a pris de plus en plus de place dans la pensée humaine. Le lecteur se rend également compte au fil des pages des étroites relations qu’entretiennent les sciences, la littérature, l’art et la philosophie.

En effet, l’infini est également une source d’inspiration inépuisable et privilégiée pour les écrivains et les artistes. Des citations tirées des romans Le livre de sable et La Bibliothèque de Babel de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges (1899-1986), passionné par ce concept, illustrent la richesse d’œuvres inspirées par ce « désir d’infini ». De plus, les différentes notions d’infini présentes dans des théories de l’univers peuvent avoir un impact philosophique considérable. Prenons un exemple simple, mais marquant : la théorie des « univers parallèles » de Hugh Everett (1930-1982) ferait perdre tout son sens à la notion de « libre arbitre » ; et serait même une excuse à n’importe quel crime que l’on pourrait commettre ! Il faut avouer que cela serait bien embêtant.

À lire aussi : Le rêve, l’autre réalité; une critique de Sandrine Mège

Trinh Xuan Thuan nous fait donc découvrir à travers ce livre accessible au plus grand nombre ; les grands noms de cette quête d’infini et leurs bouleversantes découvertes. Cette œuvre est, je trouve, une belle ouverture à cette notion d’infini dont il n’est pas possible de n’être pas intrigué.

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Ariane Chemin à la recherche de Kundera

Reporter au Monde et écrivaine, Ariane Chemin signe, avec « À la recherche de Milan Kundera », un remarquable portrait de l’auteur tchèque. Une œuvre à la fois journalistique et romanesque, en hommage à l’écrivain qu’elle admire depuis ses vingt ans.

Par : Audrey Acquaviva

Ariane Chemin dans À la recherche de Kundera, édité aux Editions du sous-sol, part à la recherche du fameux écrivain tchèque qui a le plus souvent refusé d’être sous les feux de la rampe. Il s’agit à la fois d’un bel hommage et d’un profond respect envers cet auteur qui a marqué son adolescence. Or, pour lui, seule compte l’œuvre, ainsi a-t-il effacé aux yeux du public les contours de l’homme. Kundera est un mystère que la journaliste tente de percer. Au final, elle dresse le portrait d’un homme dont la vie aurait pu être un très bon sujet de roman.


Ce récit est à mi-chemin entre une investigation journalistique et une biographie. De la première, on retrouve quelques marqueurs comme l’avancée des recherches avec une mise en présence de l’enquêtrice, concrétisée par l’emploi du pronom personnel “je”. Cette présence ponctuelle propose une plongée au cœur de l’enquête. Au cœur du processus. En outre, elle donne une dynamique au texte. On retrouve ce procédé chez de grands auteurs américains-enquêteurs, et bien d’autres, comme, plus proche de nous, Emmanuel Carrère.

La musique des mots

Et tout le champ lexical ainsi déployé permettrait presque au lecteur de se muer en assistant. Quant aux sources qui restituent les faits, elles sont multiples : entretiens en direct, même par SMS, divers témoignages, recherches sur dossiers. La rigueur journalistique est au plus près des faits, mettant hors-jeu la supposition. Ils sont rapportés chronologiquement. Ce qui permet aussi un glissement vers la biographie. Mais la journaliste se garde de l’intime en restant factuelle. Ainsi, quand l’enfance de Kundera est évoquée ; outre son lien avec la France et sa formation de musicien qui forge rigueur, persévérance et engagement (et plus tard forcément la musique des mots) ; elle évoque volontiers le père (lui aussi homme public car il était musicien de renom). Mais reste succincte sur la mère qui fait partie de la sphère privée.

Assez vite, on apprend que l’auteur se tourne totalement vers l’écriture et connaît ses premiers succès. Et la vie suit son cours : son premier mariage, le second avec Vera qui a été vedette de télévision en Tchécoslovaquie. Ses cours sur l’histoire de la littérature. Sa proximité au parti, tout comme son engagement avec d’autres écrivains tchèques pour une suppression de la censure.

Et là, le récit glisse vers le récit d’espionnage avec une réalité que Kundera a vécue : sa vie sous surveillance du parti. Ils sont de catégorie 2. Le récit se pare d’une pesanteur et presque d’une exaltation, tant le fait ne nous est pas commun. En effet, Ariane Chemin parvient à consulter des dossiers estampillés top secret. Elitiste I et Elitiste II sont leurs noms de code. Ils en deviendraient presque des personnages. Immédiatement, le film La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, qui est devenu une référence occidentale quant à cette pratique, et cité dans le texte, vient à l’esprit. L’expérience de l’auteur dresse pour ainsi dire un pont entre réalité et fiction.

Une célébrité accrue

S’ensuit son exil, accompagné de sa femme, en France où grâce à la solidarité du monde littéraire notamment, tout s’est imbriqué au mieux pour qu’il puisse se construire une nouvelle vie. Mais il lui faut vivre désormais avec le poids de ce qui a été abandonné et l’adaptation à ce qui est nouveau. Puis sa célébrité accrue à la sortie de son roman L’insoutenable légèreté de l’être, et son refus de la vie publique. Sa perte de nationalité tchèque, sa naturalisation française. Et bien plus tard sa double nationalité franco-tchèque

Tout au long de son enquête, voire quête, Ariane Chemin mêle informations sur la vie et sur l’œuvre de Kundera. Et même si ce dernier refuse l’autofiction, le parallèle est souligné, voire recherché ; tant il est aussi vrai que la vie nourrit la fiction. La journaliste souligne que Le Livre du rire et de l’oubli est le plus personnel ; le roman La Plaisanterie propose une observation des bureaux de la censure ; l’intellectuel a vécu en direct le printemps de Prague que l’on retrouve dans son roman L’Insoutenable légèreté de l’être. En voulant s’approcher de l’homme qui souhaitait être uniquement perçu comme un écrivain, on comprend dès lors que l’univers des lettres se déploie tout au long de ce récit. Ainsi voyage-t-on de titre en titre des œuvres de l’auteur, voyage toujours accompagné d’une escale avec la réalité et toujours ses personnages portent la Tchécoslovaquie dans leurs yeux.

Dans la langue de Molière

La journaliste évoque aussi les manuscrits dont certains ont connu un destin quelque peu rocambolesque : notamment celui de L’insoutenable légèreté de l’être qui a été confié juste avant l’exil de l’auteur, avec sa femme, à l’ambassade de France à Prague. Un geste de prudence, de confiance. Un geste qui portait une part de risque. La question de la traduction est également abordée. En effet, par hasard, l’auteur apprend que son style a été trahi dans la version française. Et sa vie étant consacrée à son art, on comprend d’autant mieux sa laborieuse entreprise de réécriture. Il finit par écrire dans la langue de Molière. Cette mésaventure apporte à la fois un éclairage sur le monde du livre et une réflexion sous-jacente sur la traduction qui doit trouver le juste équilibre entre création et fidélité. Dès lors, le verrouillage de Kundera sur la prestigieuse collection de la Pléiade est compréhensible.

En tant que grand lecteur, il a aussi réfléchi sur son art et sa réflexion L’Art du roman est une référence. Sa réflexion s’élargit à la littérature. D’ailleurs il a été professeur de littérature du monde, notamment dans une prestigieuse salle de cinéma en Tchécoslovaquie. Ce cours montre la grande proximité entre les romans et le cinéma, dont on ne compte plus les adaptations des premiers dans le second. Ariane Chemin nous révèle le nom d’un de ses élèves : Milos Forman qui a suivi les cours sur Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. 

Le paradoxe de Kundera

Dans son récit, la journaliste n’a de cesse de souligner le paradoxe de Kundera : homme connu et reconnu par ses pairs et son lectorat mais préférant rester dans l’ombre, loin des contraintes de la vie publique. Ses apparitions, comme sa participation à la célèbre émission Apostrophes se font rares pour s’interrompre ; même s’il accepte les honneurs avec discrétion. Kundera qui a connu la vie sous surveillance se méfie et veut contrôler.

À lire aussi : Le Temps gagné, premier roman de Raphl Enthoven

Dans ce récit, il deviendrait presque un personnage car si l’on suit la définition camusienne, il a un destin. On le suit d’un pays à l’autre en portant en lui durant son exil, son pays natal. Il passe d’un art à l’autre. Il est un intellectuel et un homme engagé. Sa vie est consacrée à son art.  Homme de notoriété internationale mais préférant cultiver le mystère. Dès lors, il s’est isolé dans son impasse parisienne dont la végétation semble un écrin protecteur. On comprend mieux dès lors son amour des îles, et notamment la Corse, sur leurs écrins aquatiques. 
          

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La Disparition du paysage de Jean-Philippe Toussaint

Dans un court monologue intitulé « La Disparition du paysage », Jean-Philippe Toussaint nous livre les instants de perception d’un corps humain englué dans une réalité évanescente. Un écho réussi à l’incertitude des temps.

Par : Kévin Petroni

Dans un très bel ouvrage consacré au paysage, Michel Collot remémorait au lecteur que le paysage n’était pas le pays. Il s’agissait de “l’étendue de pays”. Soit cette perception du monde qui était discernée par notre vision. Le monde s’offrant à nous par notre histoire, notre désir et notre sensibilité. Or, comment est-il encore possible de parler de ce même monde quand nous ne parvenons plus à le percevoir ?

Dans La Disparition du paysage, Jean-Philippe Toussaint pose exactement cette question. À travers le récit d’un homme confiné dans son appartement d’Ostende à la suite d’un terrible attentat, Toussaint nous montre que la disparition du paysage est profondément associée au sentiment de la disparition de soi.

La disparition du paysage

Intituler son livre la disparition du paysage peut sembler paradoxal. Comment un homme fixant le monde par sa fenêtre peut-il se trouver dans l’incapacité de l’exprimer ? D’autant plus que, les yeux rivés sur le même décor et jeté dans un éternel présent, le narrateur lui-même semble accorder plus d’attention au réel. Au fond, à ce qu’il nomme “l’instant visible”:

Pourtant, ma conscience du présent n’est pas altérée, elle est même particulièrement aigüe, comme si la mise à l’arrêt forcée de l’ensemble de mes autres facultés me faisait soudain percevoir, avec une attention décuplée, affûtée, acérée, l’instant visible.

Plongé, certes, dans un présent sans fin, le narrateur dresse le récit d’une expérience hypersensible. Mais cette expérience hypersensible se trouve vite annulée par ce qu’elle donne véritablement à voir : l’idiotie du monde. Le narrateur se contente de voir ce qu’il voit, ce qui est.

En vérité, là commence le problème. Le narrateur regarde le monde, mais il est incapable de le percevoir. L’ensemble de l’espace qu’il a sous les yeux désigne quelque chose et renvoie bien à quelque chose ; mais il est incapable de l’appréhender. Cette opacité du sens est d’abord figurée par le brouillard : “Je me sens oppressé devant l’horizon que bouche le brouillard”. Puis, par le souvenir : “Quelque chose, toujours, demeure opaque”. Cette béance incite le narrateur à chercher la cause, l’origine de cette idiotie, la cause de cette absence du monde.

La disparition de soi

Quelle est l’origine de cette absence du monde ? Le récit, un monologue organisé comme un flux de conscience, se pose alors comme une introspection : chercher en soi la cause de cette béance. Toussaint

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Le trauma

Tout de suite, la question du trauma s’impose. Victime d’un terrible attentat, le narrateur semble incapable de se figurer dans un espace. L’absence du monde est avant tout absence au monde : “Je ne me souviens plus très bien de moi, de qui je suis, de qui j’étais plutôt”. Ou encore : “Ma conscience s’est éteinte”. L’accident a atteint le corps du narrateur. Sans ce corps, il n’est plus capable de s’inscrire dans une chronologie, et de se poser en tant que sujet dans l’espace. Le présentisme traduit le sentiment du narrateur. Celui d’être condamné à l’errance :

Je n’ai soudain plus de passé, plus d’histoire. Et, au-delà, il n’y a rien seulement un présent étiré à l’infini, dans lequel j’ai dû rester pendant des semaines, allongé sur un lit d’hôpital et maintenant cloué ici dans un fauteuil roulant à Ostende.
Le présentisme

Le présentisme, manifestation sensible du trauma, a aussi placé l’esprit dans un état de latence. À cet égard, il conduit le narrateur à éprouver sa mémoire “blessée, éparse et dissociée”. Il s’agit là de restituer une expérience sensible de la réminiscence, sous la forme de la lacune, de la discontinuité et de la fragmentation. Si le présentisme conduit le narrateur à d’ “intenses efforts” pour s’extraire de la béance, il ne le permet qu’en le renvoyant à une mémoire sans cesse placée sous le signe du soupçon :

Mais j’ignore jusqu’à quel point je peux encore me fier à ma mémoire.

Ou sous le signe de la dislocation :

Parfois, le rêve qu’on essaie ainsi de reconstituer n’est pas linéaire, c’est un puzzle dont l’image finale nous est inaccessible et dont on essaie en tâtonnant de reconstruire la figure, en assemblant dans son esprit des pièces éparses plus ou moins élucidées, qui ont, comme de vrais puzzles, les bords irréguliers - et déchiquetés”.
Expérience sensible de la blessure

De cette manière, c’est le trauma qui est restituée dans sa forme même, dans son expérience sensible. Ainsi comprenons-nous combien la vision du paysage est profondément liée à la vision que le narrateur possède de lui-même. La mémoire du trauma est aussi imperceptible que l’horizon :

Je regarde l’épais brouillard à travers la vitre, et il me semble que le monde extérieur a la même consistance que ma mémoire. Mon passé, enfoui dans des profondeurs indéchiffrables, se présente comme une vaste étendue informe et cotonneuse, dans laquelle je jette des coups de projecteur au hasard pour essayer de retrouver mes souvenirs.

En réalité, l’intrication entre le motif du brouillard et le motif de la mémoire atteste de ce travail particulièrement remarquable du narrateur qui consiste à faire du monde le reflet de sa propre absence :

Je passe toutes mes journées seul devant le mur de béton gris qui occulte ma fenêtre. Peu à peu, en l’absence de la moindre sollicitation extérieure, mon imagination commence à dépérir. Je m’affaisse, je ne suis plus qu’un vide, une absence.

Une métaphore du drame de la fin de vie

De fait, à travers cette articulation, le texte de Jean-Philippe Toussaint se présente comme “une métaphore du drame”. Celle d’un homme condamné à regarder un mur de brique qui lui coupe l’accès à la plage. Le mur de brique représente la disparition de cet homme.

Le texte fonde toute sa dynamique narrative sur le concept de la disparition. La disparition ne désigne pas la mort ; mais plutôt une progression vers la mort. Dans le cas qui nous intéresse, le fait d’ôter la vie progressivement : 1. La suppression physique. Le héros est incapable de marcher. Il est condamné à fixer la plage. 2. La suppression psychique. Le héros est incapable de concevoir les choses avec acuité. 3. La suppression visuelle. Le narrateur n’a plus rien à observer. Il plonge dans le noir. Un drame se met en place peu à peu sous la thématique de la perte de sens. Vision du monde, goût de la vie.

Dernière vision consciente

Le discours lui-même se place sous le signe de l’absurde. Un soliloque, considéré comme une “longue évocation grise et mélancolique”, sans but réel, si ce n’est de restituer les dernières paroles sensées d’un homme brisé par un accident. Témoigner pour autrui en restituant avec justesse l’expérience sensible et linguistique d’un homme condamné. Le but du texte est indéniablement là.

La fin de l’ouvrage de Jean-Philippe Toussaint est en ce sens remarquable. Le narrateur dit de son propre discours qu’il “est [sa] dernière vision consciente, la dernière intuition, le dernier instant visible de [sa] vie qui s’achève”. La vue et la perception dominent le passage. Or, il est tout de même étonnant que ces occurrences ne renvoient qu’à l’évocation d’une vie dont le principal trait demeure son opacité. Pas d’informations très fiables sur le narrateur : pas de nom, peu de choses sur son existence. Le texte renvoie à un des usages fondamentaux de la littérature : rapporter une expérience-limite, en l’occurrence celle de la mort, dans son propre langage. 

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Un buisson de paroles : M-J Vinciguerra, cinq entretiens avec F-X Renucci

L’œil avisé aura remarqué une tête de Maure…Un lien entre la Corse et le divin. Vinciguerra

Un « buisson de paroles » qui a poussé entre novembre 2014 et juillet 2015 ; et dont, après minutieuses tailles, se trouve cueillie la fine fleur de mots en 2021, aux éditions Albiana CCU. Marie-Jean Vinciguerra, d’un côté ; personnalité publique notoire de la vie insulaire, autant qu’écrivain d’une œuvre qu’il aime à qualifier de « baroque » ; François-Xavier Renucci, de l’autre, lecteur de cette œuvre qu’il considère comme l’« un de ces lieux magiques » qui nous ouvrent tous les autres lieux. Le premier étant cette terre en friches : nous-même. Amour des mots donc, amitié complice. Un terreau fertile à cinq entretiens aux couleurs variées.

Par : Pauline Fabiani

Du bilan d’une vie personnelle…

Des entretiens qui structurent l’ouvrage ; le premier donne le la. Un « parcours dans la vie », et dans une vie en particulier, celle de Marie-Jean Vinciguerra. C’est un homme au crépuscule de ses jours qui revient en effet sur lui-même. Et, d’abord, sur son enfance, sous la houlette de parents tous deux professeurs à Bastia. Père amateur de « traits à la Tacite », pudiquement silencieux ; mère d’un lyrisme excessif, corsetée de puritanisme moral et religieux.

Des souvenirs reviennent alors à la surface de la mémoire : l’opération des amygdales, qui abîme sa voix à jamais ; la sinistre ritournelle « Mon petit t’es-tu fait mal ? » chantée par la mère. Cette dernière, capable « de détruire quelqu’un », le pousse vers les cimes de la réussite. Le lien viscéral, entre haine et adoration, qui unit ce fils à sa mère — dont témoigne le prénom même de Vinceguerra, Marie-Jean étant le pseudonyme littéraire de la mère pour publier son recueil poétique Kyrie Eleison— interfère parfois même dans ses relations amoureuses : l’amour platonique pour Estelle, véritable madona à laquelle il dédie un poème en latin, mais que la mère éloignera de lui.

De semblables pans de vie intime se trouvent encore mis à nu quelques pages plus loin. La passion destructrice pour « la veuve de l’écrivain », Andreina femme de Ugo Betti, dramaturge dont il traduit les œuvres et tiendra la vocation d’écrire ; les « amours italiennes » d’un donjuanisme qui l’a tenté avant de rencontrer Hélène, « l’intouchable », épouse et mère de ses trois enfants, inaltérable soutien dans ses tempêtes… shakespeariennes.

Pour ce futur agrégé d’italien par ailleurs, la jeunesse, c’est aussi le lycée Louis-le-Grand. La khâgne, centre dynamique de rencontres et d’échanges, vit au rythme de l’existentialisme et du courant de l’absurde. Symptômes d’une vie intellectuelle d’autant plus flamboyante qu’elle succède sur ce point, à la vacuité bastiaise. Mais les feux d’une connaissance tous azimuts n’empêche pas une profonde crise existentielle de faire sombrer le jeune étudiant de 18 ans. C’est en stendhalien qu’il parvient à la sublimer ; au contact éblouissant des fresques de Piero della Francesca, décorant le chœur de la chapelle Bacci de la basilique San Francesco d’Arezzo.


Piero della Francesca, La bataille entre Héraclius et Chosroès, « La Légende de la vraie croix », fresques d’Arezzo

…Au contact avec le monde

Arezzo, et l’Italie de manière générale, ont sur lui une influence dont il reconnaît à plusieurs reprises la prégnance. Voilà un « parcours dans une vie » qui, loin de toute univocité, s’est nourri du métissage des langues et des cultures diverses. Attrait qu’on peut expliquer par la profession de son père. Dans son sillage, le jeune garçon est mis en relation avec l’italien (que, « ô père paradoxal ! », il lui refuse à son tour d’étudier) et l’allemand. Dans ce bain plurilingue, il a très tôt la révélation de l’importance de parler une langue étrangère. La scène de bravoure inaugurale, que le lecteur découvre grâce à l’attestation de Thomas Mariotti, le montre certes parler dans la langue de l’ennemi d’alors.

Mais en l’occurrence, cette langue est capable ; lui ouvrant des contrées mythiques, de lui obtenir une première parcelle d’autonomie. L’ouverture au monde est liée plus tard aux nombreuses activités, qu’au nom de la culture et de l’éducation il mène de front. Enseignant de lycée, conseiller culturel et de coopération technique, engagé au cabinet ministériel, inspecteur d’Académie ; des activités qui l’appellent à un constant et salvateur dépaysement.

Après Paris, le voilà pris d’une impulsion vers un nouveau « pays mythique ». Le Maroc, dans le but initial de rejoindre l’oncle maternel, Alfred. Et, plus tard, la Thaïlande. Où il obtient un nouveau poste et saura s’intégrer très honorablement avec son épouse ; oppose d’abord à son « armure morale » corse une éthique relâchée, qui se traduit par sa langue vulgaire. Puis à défaut d’obtenir mutation vers la Ville Éternelle, il part en Colombie, « l’Athènes de l’Amérique » ; se construire ainsi au contact de l’Autre, dans toute sa bigarrure. Savoir être à son écoute, c’est ce que lui apporte aussi l’expérience maçonnique, qui fait l’objet du 4ème entretien ; et ménager la double aspiration qui l’habite comme tout homme. Celle d’appartenir à la communauté et celle de cultiver la solitude, requiert un point d’ancrage pour lui : la Corse.

…En passant par la Corse

C’est que la valeur de ce texte ne réside pas seulement dans son caractère biographique ; mais en ce qu’il constitue un témoignage pour la Corse et les Corses. La jeunesse insulaire d’aujourd’hui a intérêt en effet à découvrir le parcours d’un homme ; dont la cervelle frottée à celle d’autrui, (pour paraphraser Montaigne), lui a permis de revenir sur l’île, entre 1974 et 1975 ; y apporter le tribut de ses expériences et connaissances.

S’arc-boutant contre l’amputation de la lingua nustrale au sein de l’école des Hussards Noirs de la République, et l’extinction progressive de l’âge d’or culturel qu’incarnait la première moitié du XIXème siècle, celui d’une Corse baignant dans la culture et la langue italiennes, le mouvement du Riacquistu alors s’affirme de plus en plus. Santu Casanova donne impulsion à une littérature corse rurale ; quand s’accomplissent les expériences modernistes du Rigiru. Revendication culturelle que Vinciguerra endosse à son propre compte ; se sentant investi d’une mission pour son île, et qu’il explore à travers plusieurs initiatives : de l’appellation « langue » et non dialecte corse qu’il tend à imposer, à la naissance d’un CAPES de corse et d’un prix du livre corseil, se lance dans le grand chantier du rectorat, s’impliquant pour donner forme à la future académie, alors en état de latence.

Il constate avec satisfaction le regain des manifestations culturelles depuis une trentaine d’années —les soirées de Musanostra, Arte/Mare et le festival du film italien. Après avoir nuancé le désintérêt de ses parents pour les mouvements autonomistes et irrédentistes, il rend par ailleurs compte du climat politique corse ; et en particulier bastiais, sous tension dans son enfance comme à son retour sur l’île. Il témoigne de sa génération marquée par la Résistance puis la Libération de la Corse, tout comme de la « pulitichella » locale, bien que son père lui ait dit de ne se mêler jamais (et pourtant !) de cette « tambouille politique dans le chaudron insulaire ». S’il est invité à entrer en lice pour la députation et à mener campagne, il reste lucide et ne se sera jamais réclamé d’une étiquette politique précise (lorsqu’on le lui demande, il répond siéger…« au plafond », selon le bon mot de Lamartine !) Vinciguerra

…Vers l’écriture littéraire

Une Corse dont la représentation par l’écriture abat les frontières. Et une écriture plus généralement qui, face à toute forme de mensonge politique, oppose la parole « vraie » — celle du créateur, du poète. Et les entretiens accordent à ce titre à la question de l’écriture et de la lecture littéraires une place prépondérante. Vinciguerra aborde la genèse de sa propre activité d’écrivain, ses débuts en khâgne dans les Cahiers Tala. L’influence du bel aristocrate de l’esprit que fut pour lui Fernand Ettori, il s’interroge, au fil des dialogues rondement menés, sur ses textes, leur cohérence « baroque ». Il fait l’éloge de la lecture, commentant une lettre de Machiavel, autant qu’il développe les questions de la liberté de l’écrivain, oscillant vis-à-vis du lecteur entre posture et imposture, de la force de la création, du style comme « manière de parafer la création par la signature de l’homme ».

À lire aussi : Noël Pinelli, homme politique et érudit

Mais il ne suffit pas de concevoir le poète, il faut encore vivre en poète. Pour Vinciguerra, « le poète saisit l’occasion ». Comme l’homme politique il est maître en l’art du kairos. Et l’homme qui vit en poète accepte le voyage de la vie en en saisissant les occasions, les hasards, les rencontres. Celle par exemple de l’égérie de Pompidou, qui l’enverra de façon imprévisible à Bangkok. En poète-globe-trotteur il nous fait voguer sur sa bibliothèque. « Tsunami de livres » sur lequel veillent les anges, personnages importants au même titre que la mère, dans son œuvre : Kyrie Eleison, montagne de Ghisoni et objet d’écriture qui participe ainsi de son aventure spirituelle. Vinciguerra

Tout comme l’imprègne l’esprit de Saint-François d’Assise, le plus Italien des saints, figure du dépouillement qui, dans sa vie et son œuvre, est en tension constante avec sa tentation baroque. Figure qui apporte aussi une leçon par rapport à la souffrance et à l’expérience qu’on en tire. C’est que rien ne nous appartient, que la souffrance nous est imposée. Qu’il nous incombe d’y donner un sens, d’où le rôle de l’écriture. La maladie de Parkinson dont il souffre fait l’objet d’un « Journal interrompu . Portrait d’une salope » venant en annexe de cet ouvrage. Vinciguerra

Une écriture qui n’est pas le petit superflu d’un homme à responsabilités mais, déjouant la mort, dédouble la quête individuelle empruntant divers chemins. Une écriture qui devient hymne à la vie, à la chair, à la beauté. Ainsi de l’enfant qui criait « Beau, c’est beau ! » en regardant émerveillé la vallée du Golo, jusqu’au texte À Siam, célébrant la beauté siamoise en Hélène. « L’écriture nous sauve du naufrage », en définitive. Et si la littérature est une extraordinaire polyphonie ; « un buisson de paroles » en est un parfait exemple. Pour finir, je ferai jouer cette polyphonie au sein même de mon écriture de « maître ignorant », donnant la voix à Vinciguerra lui-même, lorsqu’il conclut ainsi le 2ème entretien :

« Puissent les nouvelles générations rejeter des imageries stérilisantes, inventer de nouvelles manières, et façons d’être, faire entendre les petites musiques des véritables créations. »
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Le Serment : Thomas Lilti face à la crise sanitaire

Au moment de la crise sanitaire, Thomas Lilti, ancien médecin, réalisateur de la série Hippocrate, décide de reprendre du service pour aider le personnel soignant. Ce retour à l’hôpital le conduit à un retour sur sa propre existence. Lien entre le cinéma et la médecine, son rapport avec son père, Thomas Lilti prête Serment aux éditions Grasset.

Par Audrey Acquaviva

Le Serment de Thomas Lilti, paru aux éditions Grasset, est une autobiographie. Durant la première vague de la crise sanitaire, le pays est en arrêt et l’auteur, médecin devenu cinéaste, propose ses services en tant que bénévole à l’hôpital. Ce retour le conduit à une introspection et une investigation. Et le récit aménage d’autres surprises. 

Un roman rétrospectif

Le Serment contient tout d’abord les principaux marqueurs de l’écriture autobiographique. Au fil des pages, l’auteur, clairement identifié, procède à un cheminement vers soi, grâce notamment au récit rétrospectif qui donne du sens à des rencontres, celle de deux formidables internes, Arben et Majdid. À des événements, bouleversants et obsédants, qui l’ont obligé à évoluer comme lors de son stage en médecine de ville auprès d’un médecin qui avait eu un différend avec son père. À des traumatismes, notamment celui causé par une erreur médicale. 

Le rôle de la mémoire dans l’écriture de soi

L’auteur aborde aussi les limites du genre avec la question de la mémoire. Ainsi avoue-t-il avoir oublié tel ou tel fait. Il n’hésite pas non plus à dévoiler des moments où il pensait ne pas être à la hauteur, notamment au cours de quelque examen auprès de patients. Enfin, l’auteur évoque ses parents. Son père, lui-même médecin, participe à la double quête identitaire de son fils.

La première concerne celle qui le définit comme médecin. S’en suit une interrogation sur sa légitimité à l’être alors même qu’il a embrassé depuis plusieurs années déjà une carrière de cinéaste. Une unique visite de son père sur le lieu de tournage aurait presque remis en cause sa carrière de cinéaste. Finalement, il a donné un début de réponse à son fils : celui-ci n’est ni médecin ni cinéaste.

S’approprier sa vie par l’écriture

Après un long processus de maturation, l’auteur réussit à s’approprier sa réalité : il est légitime en tant que médecin devenu cinéaste. En parallèle, l’auteur réfléchit sur son identité d‘homme. Il admet avoir choisi médecine pour devenir l’égal de son père et ainsi être libre de ses choix. Peine perdue. Par la suite, devenu cinéaste à part entière, il  rêve de retrouver de l’admiration dans le regard paternel, ce qu’il n’obtient pas.

L’auteur comprend la nécessité de s’affranchir de ses attentes pour pouvoir s’accomplir pleinement. Et si Le Serment était la libération d’un homme du regard de son père, ce qui donnerait au récit une portée universelle ? Quant à sa mère, ancienne professeure de français, elle lui enseigne l’urgence de témoigner des souvenirs.


Dans Le Serment, il est donc question de l’âge d’homme et non d’enfance, mise à part une évocation de l’esprit de compétition comme principe d’éducation. En fait, l’auteur raconte aussi bien son actualité que son passé de médecin. Dans certains chapitres, il aborde la crise sanitaire de mars dernier qui a  interrompu le tournage de la saison 2 de sa série ou encore le don aux soignants du matériel médical présent sur les plateaux pour pallier à la pénurie. Il relate bien évidemment son retour à l’hôpital après des années d’absence, notant ça et là quelques changements, même si pour lui rien n’a vraiment changé.

Ici, le récit se situe à la limite des mémoires en raison de la dimension sociétale d’un tel  témoignage. Dans d’autres chapitres, l’auteur évoque ses études de médecine dont il souligne la violence de la transmission. Il raconte ses premiers pas en tant qu’interne puis médecin remplaçant. Tout y passe : les erreurs, les doutes, les belles rencontres, les honoraires qui le grisent. Son investissement qui n’est pas total comparé à celui de ses collègues.
    

La part romanesque de soi : inventer sa vie

Le Serment se dirige aussi vers les rives de la fiction. En effet, l’auteur a puisé dans son expérience personnelle pour nourrir ses créations qui ont trait à l’univers médical comme les deux longs métrages Première année et Hippocrate et la série du même nom.

Dès lors, une mise en abîme s’opère. La série en offre de nombreux exemples : le personnage Arben est un hommage direct à l’interne avec qui Thomas Lilti a eu l’honneur de travailler ; le chef de service a pour modèle celui que l’auteur connu ; l’esprit de compétition à travers les personnages, Alyson et Hugo ; la violence de l’apprentissage ; la tension et l’union face au soin. Deux séquences font particulièrement échos à la vie de l’auteur. La première est celle de l’absence de vigilance de l’interne épuisé qui a occasionné un drame. Dans la réalité, le patient meurt.  Dans la fiction, c’est le jeune médecin. L’écriture comme une catharsis. La création comme une expiation. La seconde, plus légère, est la scène du vaccin que l’on retrouve dans une des dernières scènes de la saison 2. Dans la fiction, le très investi Hugo se sent dépassé par cet enfant qui refuse la piqûre par tous les moyens ; dans la réalité, l’auteur, alors médecin, ne se trouve pas à la hauteur de la tâche. 

Une réflexion sur le monde médical


Le Serment est aussi le récit de l’éloignement de l’auteur du monde médical. Il en trouve les raisons dans  son fort désir de cinéma et dans ses nombreux questionnements.  Sa  légitimité en tant que médecin. La ligne qui distingue le bon médecin du mauvais. Il doute même à un moment donné de l’obtention de son diplôme. D’ailleurs, dans la série,  on en retrouve  l’écho en miroir inversé : un homme exerçant la médecine, doué, passionné et profondément humain mais qui n’a pas fini ses études. 


Le Serment est aussi une investigation du monde médical. Tout en déclarant son amour indéfectible pour l’hôpital où tous les « acteurs » convergent vers le soin, il dresse un état des lieux. La pénurie de médecins. Le statut des faisant fonction d’interne. Le recours aux médecins étrangers. La brutalité de l’enseignement. Le secret médical. La sexualité comme prédation et exutoire. Et ce regard qui est posé se retrouve dans ses fictions réalistes. La boucle est bouclée.

En savoir plus

Thomas Lilti, Le Serment, Paris, Grasset, 2021.

Photo : Thomas Lilti ©Acero / AlterPhotos /ABACA
      

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Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson

Dans « Un été avec Rimbaud », Sylvain Tesson, écrivain et aventurier, rend un vibrant hommage au prodige de la poésie française. Une approche originale, pour entretenir dignement la mémoire de ce poète fascinant et inviter le lecteur à rêver quelques instants.

Par : Caroline Vialle

Édition des Équateurs, maintenant familière dans sa collection « Un été avec ». Et c’est avec Rimbaud que Sylvain Tesson et Olivier Frebourg nous proposent de passer un moment et, pourquoi pas, l’été entier. Couverture d’un orangé chaud qui n’est pas sans me rappeler les canas récemment plantés. Oui, nous sommes dans les meilleures dispositions pour débuter l’été.

« La poésie est le mouvement des choses »

C’est donc en partant marcher sur les pas de Rimbaud (mais Sylvain Tesson pourrait-il écrire autrement qu’en mouvement ?), qu’ils s’apprêtent tous deux à partager avec nous la fugue dans les Ardennes d’un garçon de 17 ans en l’année 1870.

Tesson retrace le parcours poétique et géographique du poète-génie avec son humour grinçant et sa vision acérée des choses et des hommes. Au fil des pas, il évoque la mère austère, l’enfant beau, fragile et précoce à s'exprimer dans une langue poétique qui "...renvoie à la double présence qui s’appelle Dieu, le génie ou le diable...".

Rimbaud, l’avant  « avant-gardiste », ne sera pas compris pour être arrivé trop tôt dans cette mue artistique de la fin du XIXe siècle.

Mais c’est moins sur des chemins de boue et de pierre que sur les chemins de l’esprit rimbaldien que Sylvain Tesson va finalement nous emmener pour partir à la découverte du poète. Ce sont "L’Alchimie du verbe", "Une saison en enfer", qui nous sont tour à tour expliqués à travers la sensibilité, "l’hyper attention à toute chose" mais aussi la consommation d’opium et autres substances illicites du poète qui aboutiront aux "Illuminations", visions fulgurantes et fugaces appelées "images hypnagogiques".Tesson évoque Paul Claudel pour nous décrire la lecture des vers de Rimbaud, poète de la vision, en deux mots. "L’œil écoute". Page après page nous parcourons l’œuvre ayant suscité au fil du temps mille et une interprétations, tentatives d'explication de la pensée du poète.

« Mais il y a un temps pour les messages. Et un temps pour tourner le kaléidoscope. »

Sylvain Tesson choisit le pur plaisir de regarder les images. Et son choix s’accorde avec ces vers tracés par le poète :

« Ces mille questions
Qui se ramifient
N’amènent au fond
Qu ivresse et folie ».

Grâce à lui nous prenons la dimension de la violence dans la liberté du génie et l’incandescence de l’œuvre.

"Définition du génie :
Savoir avant de voir, connaître avant de goûter, entendre avant d'avoir écouté. À 16 ans Rimbaud donne dans le bateau ivre des images de l'océan sans l’avoir jamais vu. Il capte la matrice maritime mieux que des voileux à la vie hauturière".

Les titres des chapitres claquent les uns après les autres comme autant de pans de vie à explorer :

« Comme une traînée de poudre », « Les voix intérieures », « Mystère et boule d’opium », « L’enfer du décor », « Le saccage de soi-même », « La marche à la mort », « Le cancer de la douleur », « Il faut tenter de vivre » ….

Le mythe rimbaldien

Tesson pose la question: « Pourquoi la marche fait-elle si bon ménage avec la poésie ?…. Pour penser clairement, loin des jérémiades et des abominations de l’imagination, il ne faut pas rester assis ». Et encore : « Marcher c est engranger le matériau ». Il le sait bien, l’écrivain des «Chemins noirs» , à quel point mettre un pas devant l’autre permet de clarifier sa pensée, d’éloigner la détresse et pourquoi pas, quand on s’appelle Rimbaud ou Tesson, d’apaiser ce bouillonnement intérieur par l’encre et le papier.

« On traverse le monde, on le recompose avec vingt-six lettres… les hommes liés au mouvement le croient : rien ne peut s’écrire qui n’ait d’abord été vécu ».

Et ce n’est pas Nicolas Bouvier qui contredira Sylvain Tesson.  Dans « L’usage du Monde » , point de recherche d’apaisement d’une souffrance inexistante chez le jeune homme qui prend la route avec son camarade, mais juste « la poésie et le voyage. La route et l’écriture. La poussière de l’une devenant la substance de l’autre ». Les exemples sont infinis. 

Il n’y avait finalement que Tesson pour écrire Rimbaud. Pour tous deux la peur de l’ennui, l’humeur vagabonde, une curiosité farouche, la liberté chevillée au corps, l’amour des grands espaces et une plume qui ne s’assèche jamais.

À lire aussi : Anagrammes à la folie

La fin du livre est la fin de vie. Sordide. Douloureuse. Nostalgie d’une vie brûlée trop tôt et qu’il n’a pas réussi à aimer suffisamment quand elle en valait encore la peine. Il meurt d’urgences à Marseille, arrivé à temps d’Afrique pour revoir les siens, sans savoir que « le mythe » rimbaldien est en marche.

Ce que Sylvain Tesson a choisi de nous raconter est bien moins la fugue d’un adolescent que celle de toute une vie.
« L’homme aux semelles de vent » avait prévenu :

« D’ailleurs, il y a une chose qui m’est impossible, c’est la vie sédentaire. » 


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Betty de Tiffany McDaniel

Dans « Betty », Tiffany McDaniel livre le portrait d’une jeune cherokee inspirée de sa mère. Au cœur de l’Ohio des années 1950, la jeune fille affronte la pauvreté, la violence et le racisme. Un quotidien qu’elle parvient à affronter grâce à l’écriture. Un roman lumineux sur les liens familiaux et le pouvoir de l’écriture.

Par : Marie-France Bereni Canazzi

On hésite à parler de livres qu’on a trop aimés car le sentiment d’avoir trouvé sa littérature est si personnel. On se laisse emporter, le livre peut décevoir ceux qui ne connaitront pas la même magie. Mon coup de cœur 2021 c’est pour l’instant Betty, traduit de l’américain par François Happe. Le prénom titre est celui d’une enfant, fille d’un père Cherokee et d’une mère blanche américaine. Ils aimaient Bette Davis.

Paru en 2020 aux éditions Gallmeister, le roman raconte la vie d’une famille en Ohio au vingtième siècle. Alka, la maman de la narratrice, Betty, a vaincu les préjugés pour se marier avec Landon Carpenter, 28 ans, indien qui vend sa force de travail selon les occasions. Quand ils se rencontrent, elle a 18 ans, mange une pomme dans un cimetière ; et cette fille unique d’une famille bien conventionnelle provoque un scandale en quittant le giron familial pour le fossoyeur à la peau foncée.  Leur sixième enfant, la narratrice, se souvient de tout, analyse et écrit dès qu’elle le peut : toute son enfance est nourrie de la transmission des secrets de la nature et de la vie par son père comme de l’apprentissage de la cruauté des hommes.

À lire aussi : On était des poissons » de Nathalie Kuperman

Ce roman d’initiation suit année par année l’évolution de la fratrie ; chaque enfant a un talent, un secret, un lien particulier à ses parents. L’étrange fêlure qui fait de leur mère un être incompréhensible, le permanent optimisme de leur père pour qui la terre et tous les éléments apportent toujours la bonne réponse.

La petite indienne sorcière

C’est Betty, enfant protégée et attentive, puis adolescente révoltée par ce qu’elle découvre, qui dira les moments de joie et les drames et qui au fil des pages deviendra la petite indienne sorcière qui refuse la fatalité ; faisant de ce qui est considéré comme un handicap une force. Sa peau sombre et sa ressemblance avec les Cherokee ; ainsi que sa connaissance des secrets de la nature acquise auprès de son père en feront une femme forte qui refuse l’injustice qui tend à être générale et s’applique à la différence dans cette Amérique rurale et pauvre. Et surtout l’injustice faite aux femmes, comme s’il y avait une fatalité de la prédation et de la soumission.

Lire ce roman c’est garder longtemps à l’esprit les rêves de Flossie. L’abnégation de Fraya. L’héritage de Leland et les portraits des deux « petits » si attachants. Avec les orages de Trustin et le bégaiement du dernier si attaché aux cailloux.

 Plus de 700 pages, c’est un livre qu’on abandonne à regret et cela se fait rare. La traduction, fluide, aide particulièrement à apprécier ce texte. 

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Le Syndrome des cœurs brisés de Salomé Baudino

La technologie peut-elle bouleverser une relation sentimentale ? Deux amoureux transis décident de tester une machine révolutionnaire qui leur permet de connaître à l’avance la date à laquelle leur relation prendra fin. Salomé Baudino signe ici un premier roman surprenant et un texte profondément contemporain.

Par : Julie Gravini

Victor et Lola vivent heureux ; jeunes, amoureux, ils poursuivent leur petite quête personnelle du bonheur, bien ensemble dans la ville malgré les soucis financiers qui pourraient les miner. Un ciné, une pause au restau chinois, les moments avec les amis… Elle, essaie de mener à bien sa thèse de philosophie et bosse dans une boutique en attendant l’inspiration véritable. Lui, donne quelques cours de piano, sans trop se soucier du matériel. Tout va bien jusqu’au jour où la société de consommation transforme les relations : avec la TimeWise, une carte électronique, dont tout le monde parle, tous les couples sauront combien de temps va durer leur amour.

Certains l’ont essayée et l’attestent : c’est un petit miracle de technologie au service des hommes modernes.

Victor est fasciné par la perspective de savoir car il n’y a pas de doute pour lui, Lola et lui forment un couple fusionnel, indestructible. Lola, que cela ne tente pas, finit par lui offrir ce gadget. Sauf qu’ils vont apprendre qu’il leur reste juste deux mois de relations amoureuses. Cela va bien entendu chambouler leur existence. 

Peut-on se fier à la prédiction ? Quelles garanties de sérieux ? Et si la carte se trompait, techniquement faillible ? Et peut-on déjouer les prédictions ? Peut-on faire comme si on ne savait pas ? Ne vaut-il pas mieux anticiper ? En finir ? Ou du moins se mithridatiser ? 

À lire aussi : Trois de Valérie Perrin

Commence une descente aux enfers amoureuse ; après le déni, la Wise time ne se trompant jamais, il faut accepter et vivre ces deux mois ; s’aimer encore plus ? Se triturer les méninges ? En vouloir à l’autre ? Se demander quelle sera la cause du désamour ?

Face à l’inéluctable

Pour mener sa fable très moderne, Salomé Baudino, dont c’est là le premier roman, sait créer une atmosphère familière et réaliste. Il y a une grande finesse et une grande maturité dans son texte qui privilégie la formule concise et incisive. C’est souvent lapidaire, d’une grande lucidité. Un style qui se remarque. Les chapitres se succèdent, comme si l’on tournait les pages d’un journal intime, avec chronologie et compte à rebours, forcément. On suit les êtres, ils réagissent chacun à sa façon face à l’inéluctable. Ils nous échappent, se perdent eux-mêmes.

C’est l’occasion d’une réflexion sur ce qu’on ferait s’il restait peu de temps pour aimer, certes et pire encore pour vivre. On sent l’urgence d’une situation jouée et perdue d’avance.

Pour illustrer ce traumatisme, l’auteure utilise l’expression traduite du japonais ; le Tako Tsubo ou syndrome des cœurs brisés est un phénomène qui conduit un cœur, sous l’effet d’un choc affectif, à changer de forme, à s’altérer. Lola et Victor, le cœur brisé, une histoire d’amour et de science-fiction. C’est une belle histoire, c’est presque triste mais… On pense à  L’écume des jours, aux amoureux qui luttent de toutes leurs forces pour éviter la fin. Deux êtres manipulés se livrent, presque pieds et poings liés, comment faire autrement ? à la tragédie qui les dépassent.

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La chance trahie par Denis Michelis

Un jeune homme trouve du travail dans un restaurant de prestige. Une aubaine ? Pas tout à fait. Rapidement, l’ambiance se dégrade et les relations s’empoisonnent. Avec « La chance que tu as », Denis Michelis signe un roman oppressant sur le monde salarial d’aujourd’hui.

Par : Antoine Guidicelli

Il faut lire les romans de Denis Michelis, découvrir son style. Après des années de journalisme où il s’est spécialisé dans l’entretien d’écrivains, ce traducteur qui anime des ateliers d’écriture réguliers s’est enfin tourné vers l’écriture. 

Son premier roman La chance que tu as paru chez Stock en 2014, hante la mémoire du lecteur, avec un propos étrangement familier et cependant étonnant.

À cet égard, le thème de l’adolescence confrontée à la cruauté professionnelle est rebattu en littérature. Il suffit de relire des classiques comme Illusions perdues de Balzac… Pourtant l’auteur réussit ici, avec ses mots, à donner le juste ton à sa fable moderne qui se passe dans le monde de la restauration de luxe. Il en renouvelle l’approche.

denis michelis

Un homme dont on ne connait pas l’âge ni grand-chose d’ailleurs est abandonné au Domaine, par un couple – dont on se demande si ce sont ses parents -. Le Domaine est un grand établissement de restauration luxueux, isolé dans un coin de campagne française et entouré d’une belle forêt. Un endroit beau, calme et coupé du monde pour qui voudrait s’en évader. Il ne sait quel type de contrat il a signé. L’a-t-il seulement vu ce papier qui l’a à ce point engagé ? Mais, il comprend vite qu’il faudra se battre pour survivre. Le travail est très dur et les violences régulières. L’humiliation est constante. Il doit servir, sans réfléchir, être toujours très performant et ne jamais se plaindre ni contester.

Un conte cruel

La société du personnel est très hiérarchisée. De fait, celui qui a un peu de pouvoir l’exerce sur le plus faible. Denis Michelis nous offre un conte cruel avec des phrases courtes. Ceci en nous faisant vivre en étranger, qui constate les horreurs de la condition d’exploité. En bref, une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme, sur l’envers du décor, des palaces aussi.

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On pense à l’Étranger de Camus tant il y a d’incompréhension et de passivité en ce personnage ; on referme l’œuvre empli de doute. En somme, qu’est-ce qui nous a été dit ou montré ? Une telle cruauté est-elle monnaie courante ? Pure fiction ? Possible là où il n’y a ni lois sociales ni syndicats ? Dans d’autres pays ? Et les employés étrangers que l’on croise, presque sans les voir, dans les transports ; ou que l’on aperçoit au loin, dans les cuisines des grands restaurants et hôtels, subissent-ils de tels moments de désespérance ? La Virge, Virginie, la perverse responsable de la bonne marche du service de cette hôtellerie aux aspects Haut de gamme ; pourrait-elle agir ainsi aujourd’hui et n’est-elle pas un pur produit du dérèglement social ? En réalité, y a-t-il vraiment de tels monstres dans ces corps de métier ?

Un roman dérangeant qui fait mouche et qui expose nos angoisses. Notamment celles de l’abandon. Ou du sentiment d’être étranger à son monde ; ainsi que ceux de l’innocence bafouée, du système qui broie, de la solitude, du manque de perspective et de projet. 

Certains moments de l’œuvre font se demander s’il faut y percevoir une dimension autobiographique. 

Avec Le bon fils et État d’ivresse, publiés chez Noir sur Blanc en 2016 et 2019, d’autres failles et blessures sont montrées.

Encore une journée divine, son dernier roman, paraitra à la rentrée 2021 chez Noir sur Blanc encore.

Un roman à découvrir.

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Nomadland : survivre à l’Amérique

Récompensé aux Golden Globes et aux Oscars, Nomadland est le troisième long-métrage de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao. Il raconte le voyage d’une manutentionnaire frappée par la crise et qui décide de prendre son van et la voie d’une vie nomade. D’une grande richesse visuelle, ce film sublime la destinée de ces êtres qui font de la marginalité une philosophie de vie.

Par : Audrey Acquaviva

Nomadland, réalisé par Chloé Zhao, sorti en 2020 est basé sur le livre Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century de Jessica Bruder, paru en 2017. Le film a reçu de nombreux prix dont le Lion d’or à la Mostra de Venise en 2020, des Golden Globes (meilleur film dramatique, meilleur réalisateur). Des Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure actrice). Des Bafta (meilleur réalisateur, meilleur réalisateur, meilleure actrice) et bien d’autres prix encore.

Nomadland est un drame qui explore le nomadisme à travers des travailleurs pauvres et saisonniers, dont Fern. (Incarnée par la phénoménale et multi-récompensée Frances MacDormand) ; courageuse et digne sexagénaire. On la suit à travers des séquences, relativement courtes, qui sont organisées chronologiquement et qui mêlent avec une fluidité des raccords intimité et solitude ; altérité et solidarité en cette période de marasme économique. En effet, après la crise mondiale de 2008, Empire, cité ouvrière du Nevada, s’effondre et devient ville fantôme. Sans emploi, Fern vend la plupart de ses biens et achète un van pour y vivre.

Elle parcourt ainsi l’ouest américain en quête d’activités rémunérées. Et tout au long de son parcours capturé par la caméra (environ une année), elle en occupera d’aussi nombreuses que courtes : manutentionnaire à la chaîne chez Amazon (l’évocation de ce mastodonte est étonnante de prime abord, tant cette entreprise peut être décriée mais le sujet n’est pas là, l’image est volontairement positive, tout au plus un brin ironique avec l’enthousiasme et le sourire quelque peu forcés, car l’objectif est de montrer des travailleurs heureux d’être à la tâche), femme à tout faire dans un restaurant sous franchise, vendeuse de pierres qu’elle arrose pour en enlever la poussière, ouvrière agricole dans une exploitation gigantesque de betterave ou encore hôtesse dans un camp de camping-car et autres vans.

Héroïne des temps modernes

La caméra alterne plans panoramiques pour mieux appréhender les lieux, les atmosphères, l’accès aux grands espaces et plans serrés ; voire gros plans, pour lire les expressions sur les visages. (Fern est souvent concentrée sur sa tâche, le regard est vigilant). Cette alternance s’accompagne d’un travail précis sur la lumière. Ainsi glisse-t-on par exemple de la beauté d’un ciel au soleil couchant à un huis-clos solitaire de Fern dans son van où ombres et lumières accentuent à la fois la dignité et la survie. Comment ne pas être admiratif de cette femme vieillissante mais ne ménageant aucunement sa peine et ayant une incroyable force d’adaptation, de courage aussi ? D’où celle-ci peut-elle bien venir ? De la survie ? De l’amour du travail ? Ou en réalité, de la satisfaction ou du soulagement de trouver de quoi vivre ?

nomadland

À travers cette héroïne des temps modernes et ses compagnons de route ; le film montre des travailleurs pauvres qui refusent de se laisser abattre. Des accidents de parcours les ont poussés sur la route, bien loin de celles du rêve américain. Et la réalisatrice va plus loin encore en s’intéressant aux personnes âgées, contraintes de travailler et de devenir nomades pour pouvoir le faire. On peut y lire aussi une critique de la société de surconsommation en miroir inversé. En effet, les néo-nomades vivent à la marge. Certes ils dépensent mais pas plus que leurs besoins. Une réflexion s’impose au spectateur. Des scènes montrent même des moments où ils se débarrassent du superflu grâce à des dons, du troc ou de la vente.

Un film réaliste

Vers la fin du film, elle retourne à Empire, vide son garde-meuble et vend tout. Sa vie est désormais sur les routes. D’ailleurs, une séquence nous montre qu’elle n’arrive à dormir que dans son van. Cette liberté, bien que rude, contraste avec son ancienne maison ; désormais vide et sordide, figée dans une vie révolue à qui elle fait ses adieux. En outre, au détour d’une séquence, il y a une vive critique de la réussite en affaires peu scrupuleuse. Fern, de retour chez sa sœur pour qu’elle lui prête de l’argent pour réparer son van, s’érige contre son beau-frère qui se réjouit de la reprise des affaires immobilières après la longue période d’accalmie. Elle lui reproche, sans se départir de son calme, de vouloir s’enrichir en vendant des maisons à des gens qui vont s’endetter.

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Nomadland est évidemment un film réaliste et utilise le procédé du regard étranger. Ainsi le spectateur découvre-t-il pratiquement ce monde à la marge en même temps que le personnage principal. Par bien des aspects, la fiction est à la limite du documentaire. Car, au-delà des différents métiers qu’effectuent Fern notamment, les clés du nomadisme sont exposées. Tout d’abord Chloé Zhao s’attache à la présentation du moyen de transport qui est aussi un lieu de vie. On s’éloigne tout de même de l’image idéale et actuelle de la vie en tiny house mobile et de la décroissance choisie et responsable par certains.

Vie rudimentaire et paysages splendides

La caméra s’attarde sur la vie à l’intérieur d’un véhicule rudimentaire et ayant quelques kilomètres au compteur. On y découvre les aménagements bricolés pour les différents pôles (couchage, alimentation, hygiène, éclairage). Les déplacements et les avaries. Les moments d’évasion ou de détente ; moments de nostalgie aussi, avec des objets issus de l’ancienne vie sédentaire. Ou encore, l’invasion de nuisibles comme les fourmis.

Nomadland montre aussi comment les néo-nomades s’organisent entre eux (entre-aide, économie secondaire et non lucrative, les bons plans pour trouver des emplacements de stationnement ou du travail, des rassemblements en plein désert qui permettent d’échanger, de s’instruire pour mieux se débrouiller sur les routes, de valider ce mode de vie). Tout cela est ponctué par des paysages splendides que les voyageurs économiques ne se privent pas d’admirer ou de rares moments de détente. Ce qui permet de proposer une vision générale et non manichéenne de ce microcosme. Mais le film n’en demeure pas moins être une fiction. La question de l’intimité, en l’occurrence les moments d’aisance, nous le prouve. La caméra du documentariste n’aurait pas filmé de telles scènes et on comprend aisément pourquoi.

Ni rancœur, ni apitoiement

Dans sa volonté de tout appréhender et de donner du sens, avec le recours aux personnages, la fiction le fait, car la vie de nomade, c’est aussi cela : uriner au milieu de nulle part, déféquer en urgence dans un seau, à l’intérieur de son van. La fiction permet de créer ce réalisme-là. D’ouvrir les portes qui protègent l’intimité.

Contre toute attente, et au-delà de la dureté des situations, Nomadland s’éloigne de l’écueil du misérabilisme. En effet, le nomadisme peut être un choix de vie pour certains. Et surtout une incroyable humanité émane des personnages. Ainsi leur générosité et leur délicatesse, leur amabilité et leurs sourires, leur entraide et surtout leur absence de jugement. (D’ailleurs un exemple révélateur : la rencontre en deux temps et autour de cigarettes, entre Fern et un jeune voyageur, aussi paumé que libre) montrent qu’aucun d’eux n’a perdu foi en l’humanité. Ni la rancœur ni l’apitoiement n’y ont leurs places. La nostalgie cachée et solitaire d’un passé heureux à la vue des vieilles photos ou diapositives, oui, par moments. 

En fait, Nomadland offre de très beaux portraits de ces presque oubliés comme celui de Fern, qui ne se plaint jamais et qui choisit d’avancer pour se reconstruire après la perte de son mari ; celui de Linda-May qui n’est pas avare de bons conseils et qui garde son enthousiasme malgré son âge et sa vie difficile ; ou celui de Dave, un véritable gentleman qui n’a pas forcément fait toujours les bons choix par le passé.

Nomadisme et liberté

Le film ne verse pas non plus dans l’angélisme. Tout d’abord il n’hésite pas à aborder la réalité du danger de ce style de vie à travers l’extrême vigilance de Fern. Ou encore la copieuse réprimande qu’elle reçoit pour ne pas avoir été prévoyante au sujet du pneu de secours. Mais la réalisatrice ne le fait pas au travers de mauvaises rencontres qu’aurait pu faire notre héroïne. Le choix n’est pas à la surenchère face à la violence du quotidien. 

Le nomadisme est aussi synonyme de liberté car les limites de la vie contraintes sont dépassées. Et le spectateur comprend que Fern est entre les deux. Elle est sur les routes afin d’être plus réactive devant une offre d’emploi. Et, peu à peu, on voit qu’elle aime cette entraide naturelle, et ce souffle de liberté qui jaillit et qui lui offre parfois des paysages somptueux, perdus au milieu d’un quasi no man’s land. De plus, le film montre aussi un dernier versant de cette vie non standardisée : le rêve ou le retour à la sédentarité. Dave s’installe tout près de son fils. Tandis que Linda-May rêve de construire une maison écologique et responsable sur le terrain qu’elle possède et qu’elle pourra léguer à ses petits-enfants.

Fern aura par deux fois la possibilité de se sédentariser de nouveau mais elle refusera. Elle est en deuil et ce mode de vie lui permet de se reconstruire. Par bien des aspects, à travers des paysages aussi reculés que magnifiques, le nomadisme est assimilé à l’héritage des pionniers américains. En effet, la sœur de Fern, à un moment donné, énonce une nouvelle définition des pionniers :

« Les nomades sont les héritiers de nos pionniers, ils perpétuent avec dignité la tradition de l’Amérique. »

Fern a la vie dure mais elle se donne les moyens de continuer seule, sans son mari. Sur les routes, elle se sent libre.

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Le philosophe qui n’était pas sage : récit sur la quête de soi

Dans Le Philosophe qui n’était pas sage, Laurent Gounelle souhaite nous faire découvrir les fondements du bonheur dans une société dominée par le consumérisme et l’individualisme.

Par : Agnès Ancel

On ne présente plus Laurent Gounelle depuis le succès du livre « Les dieux voyagent incognito ». Chacun de ses ouvrages explore une dimension spirituelle où la philosophie transcende notre vision du monde.     

Et « Le Philosophe qui n’était pas sage », poursuit la quête de l’auteur dans ce désir d’ouverture vers la spiritualité. Il déterre les fondations fragiles de notre société masochiste pour construire une nouvelle idéologie du bonheur.  Sandro, professeur de philosophie en deuil, passionné par Marc Aurèle, remonte le fleuve Amazone, pour insuffler la haine dans une communauté indigène et venger ainsi le meurtre de son épouse.

Une immersion au coeur de la nature

Il imagine un plan diabolique pour détruire psychologiquement la douce vie de ce peuple d’Amazonie. Avec l’aide de Krakus et de ses mercenaires, il métamorphose leur regard sur le monde, tout en hypnotisant leurs consciences. Au-delà de l’histoire, Laurent Gounelle nous immerge dans un modèle de société idéale, à l’écoute de soi et de la nature. En harmonie avec l’univers, chaque vibration élève l’âme. Cette tribu ne lutte pas contre le courant, mais se laisse porter par les flots.

Une dénonciation de l’individualisme

Les stratégies perverses de Krakus et de Sandro pour endormir les esprits et souffler le mal sonnent étrangement dans nos cœurs égarés. Individualisme, égocentrisme, culte de l’apparence, conflits et pessimisme, serviront d’armes de destruction et empoisonneront peu à peu ces âmes pures. L’auteur osera même un léger clin d’œil au management d’entreprises en vogue dans nos sociétés, égratignant au passage, les dieux objectifs et compétitions.

Une leçon de vie

Mais dans ce récit, le message caché derrière les mots se décline dans l’ici et maintenant. Savourons chaque seconde de cette vie. Prenons le temps de sentir une fleur pousser et la caresse du vent sur nos visages. Soyons dans l’instant présent, qu’hier ne craigne plus demain, et que demain ne se plaigne plus d’hier. Il sème au fil des pages, des graines de joie. Il brise les murs érigés dans nos têtes et ouvre les portes d’une nouvelle liberté. Et rien que pour cela, le voyage en compagnie de Laurent Gounelle dans l’enfer vert se transforme en paradis. Je terminerai cette chronique en citant un des passages du livre vers d’autres possibles :

« Mais hier a disparu mon ami. Nous sommes aujourd’hui, toujours aujourd’hui. »

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Laurent Gounelle, Le philosophe qui n’était pas sage, Paris, Plon/Kero, 2012

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Ainsi nous leur faisons la guerre : la souffrance animale par Joseph Andras

Organisé comme un triptyque, Ainsi nous leur faisons la guerre, dernier roman de Joseph Andras, est consacré à la souffrance animale. Le roman montre combien la souffrance animale dépend du degré de violence et de cruauté des hommes.

Par : Caroline Vialle

Couverture ivoire, papier mat, à la fois doux et rugueux par son aspect brut et son toucher légèrement plissé. Police dans des tons rouge brun. Actes Sud. Sur le livre fin et élégant le titre claque. Ainsi nous leur faisons la guerre.

Le supplice d’un chien


Le livre s’ouvre sur la dissection et le supplice d’un chien à l’University College London au début des années1900, devant un auditoire hilare et deux femmes sans qui  » cet assassinat n’aurait pas existé…, il aurait seulement eu lieu ». Liz Lind-af-Hageby et Leisa K.Schartau. « Des noms trop compliqués pour que l’histoire les retiennent ».

A l’inverse de Ghandi. Un nom qui claque aussi. Et qui est relié aux autres par une volonté farouche de lutter contre toute forme de violence et d’injustice. S’ensuit un procès que perd la partie du chien, des deux femmes et de leur avocat. Mois après mois, années après années, c’est l’escalade de deux clans qui se font face et qui dépassent largement le verdict tombé plus tôt.

Retour dans les années 80


La seconde partie du livre fait un bond dans les années 1980 pour retrouver Val et Josh. Val est une flic qui a démissionné. Josh a servi l’US Navy pendant 25 ans. Ils font partie du Front: « 9 ans d âge. Il a vu le jour en grande Bretagne pour livrer combat à la chasse « . Pour l’instant, Josh, Val et une poignée d’autres libèrent 467 des 700 vies animales malmenées au sein de l’Université. Priorité est donnée à un bébé macaque au destin particulièrement tragique qui entrevoit sa liberté sur la route de Salt Lake City,  liberté qui ne dépend plus que de Val au grand cœur. Il vivra 20 ans sa simple vie de macaque avec ses congénères après avoir reçu patiemment tous les soins nécessaires à son rétablissement.

La souffrance animale : dénoncer le mal


Le troisième panneau, car il s’agit bien d un triptyque,  nous parle de cette vache traquée qui tente d’échapper à son destin.  En vain.  Ou à peu près. Nous parle, de façon lucide et sans détour des trois millions d animaux menés par jour à l’abattoir en France.  3 millions.

En cette année 2021 Joseph Andreas essaie de nous faire toucher du doigt, encore une fois, en vain?, à quel point nous sommes dans l’incapacité,  définitive?, d’arrêter la souffrance animale que nous nous autorisons à causer au nom d’une supériorité et d’un droit  qui n’existent pas, qui n’ont jamais existé et qui n’existeront jamais. 

Et si l’hypothèse d’un lien entre les recherches conduites sur des animaux au sein d’un certain institut et la pandémie liée à la Covid 19 s’avérait juste ?

En savoir plus

Joseph Andras, Ainsi nous leur faisons la guerre, Arles, Actes sud, 2021.