Affichage : 1 - 15 sur 608 RÉSULTATS
Articles

Ghjiseppu Orsolini invente des « Costumes pour un théâtre imaginaire »

Titulaire d’une maîtrise d’Arts plastiques aux Beaux-Arts de Paris, Ghjiseppu Orsolini avait présenté à l’Université de Corse, une exposition où « des formes colorées émergent du néant blanc de l’oubli » et font revivre la mémoire insulaire.

Par : Béatrice Tozzi 

Point de jonction de plusieurs mondes, l’imaginaire est ici vecteur d’une mémoire à laquelle est profondément attaché Ghjiseppu Orsolini, l’auteur de ces « costumes pour un théâtre imaginaire ». Une mémoire insulaire déclinée en un cheminement à travers lieux et époques qui ne peut se passer d’une plasticité pour survivre. Celle des formes colorées émergeant au cœur du néant blanc de l’oubli. Celui de la feuille blanche, surface évanescente, espace d’apparition et de disparition. À la fois no man’s land et dimension de surgissements multiples.

Ghjiseppu Orsolini a enseigné l’histoire de l’art, la culture et le patrimoine de 1986 à 2008.

Les dessins de Ghjiseppu Orsolini prennent ici le contrepied de ce paradoxe. Faisant jaillir la couleur et l’ampleur des formes des costumes dans un arrière-plan à peine travaillé. Un univers blanc tissé de choses disparues. Dans lequel s’opère une résurgence de vécus anciens incarnant l’irruption soudaine d’un passé à la fois inventé ou réinventé. Passé non conscient et pourtant présent. Ici le dessin transcende la représentation de l’utilitaire, des objets du quotidien ancrés dans la tradition.

Les taches de couleur vive portent en elles les acclamations du théâtre ; les méandres immémoriales de la tragédie du No japonais au théâtre européen classique. Car le vêtement qu’il soit costume ou pas, ainsi que l’a indiqué l’artiste contemporain Christian Boltanski, est une  «seconde peau». Une métaphore de l’Homme, viscéralement fidélisée à toutes les gestuelles et donc aux présences qu’il a « recouvertes ». Ces gestuelles sont ici omniprésentes, dans le vaste mouvement intimé aux silhouettes en pied.

Une métaphore de l’Homme

Ainsi s’y côtoient sans cesse le rêve et la réalité. Le monde céleste dans l’effet aérien des volumes peints. L’usage du bleu qui rappelle le culte marial, et l’usage d’un blanc quasi mystique ; et celui de la terre, des ocres, carmins et terre de sienne, intrinsèquement rattachés au culte religieux, à un Pathos permanent qui renvoie sans cesse au symbole du Catenacciu.

La vie et la mort dans la dualité constante du Memento mori, sont également présentes au gré des vanités rencontrées au détour des reflets d’un miroir. Ainsi les images du crâne se multiplient dans les scénographies dessinées. Elles induisent une sorte de masque de la mort faisant partie intégrante du costume et porté par la plupart des personnages représentés.

A l’inverse des imagines maiorum romaines, moulées sur les visages des défunts, ces masques sont tous similaires du point de vue de la forme qu’ils soient sombres ou immaculés. Ils sont à la fois noirceur du deuil et blancheur du crâne et sont rattachés à une forme de danse à la fois macabre et festive. Danse de la mort mais aussi du carnaval, des visages exsangues posés sur les corps colorés en mouvement. Les silhouettes deviennent alors de véritables oxymores. Sorte de contraires associés car elles incarnent la mort et la vie, le permanent et l’éphémère. C’est un monde qui (re) naît sous nos yeux. Une forme d’imaginaire en palimpseste car surgissant à nouveau de ce qui est profondément ancré dans notre histoire.

Le permanent de l’éphémère

Ces costumes « habités », nécessairement imaginés tant ils ont été oubliés sont aussi emplis de magie. Celle qui naît du mystère là où le souvenir s’arrête. Magie de la personnification des éléments. Le feu, présenté à la fois comme élément indomptable, mais aussi maîtrisé dans la représentation du Fucone et du feu de la St.Jean, qui est personnifié par un personnage volatile. Magie aussi dans la représentation personnifiée de la musique, art qui n’a pu perdurer jusqu’en nous que par la tradition…

À lire aussi : L’art et le livre

L’imaginaire apparaît alors comme une autre façon de se rappeler, et comme un énième moyen de faire honneur à l’histoire de l’art insulaire dont Ghjiseppu Orsolini est un spécialiste. Ici s’incarnent, tous les lieux de l’Île qu’il a maintes fois arpentés, étudiés, racontés. Et par là même, rendus à la vie. Lieux sacrés ou profanes, architectures aux techniques de construction oubliées qui rejaillissent sous nos yeux à travers le dessin, comme un acte de résistance face au vide immaculé du support. Car ce qui fait l’essence même de ces costumes, pour un théâtre imaginaire, c’est une forme de présence sous-jacente induite par l’art : L’imagination comme une victoire sur l’oubli…

Ghjiseppu Orsolini, Costumes pour un théâtre imaginaire, Corte, Presses Universitaires de Corse Cullezione Sguardi- Università di Corsica

Articles

Tatiana de Rosnay et Les Fleurs de l’ombre

Dans un Paris dystopique, Tatiana de Rosnay imagine une résidence d’artistes indiscrète et angoissante, un faux havre de paix pour une écrivaine en quête d’inspiration. Un roman plein de suspense, qui exploite nos craintes les plus intimes.

Par : Antoine Guidicelli

Le film Elle s’appelait Sarah, sorti en 2010, a permis de mieux connaître Tatiana De Rosnay, journaliste et romancière franco-britannique. Il s’agissait pour le réalisateur Gilles Paquet-Brenner de porter à l’écran un texte captivant. Une enquête de mémoire et d’actualité qui avait fait du roman un best seller.

Un appartement était déjà la clef de voûte de l’intrigue qui a permis d’évoquer de façon juste des moments très noirs de l’histoire. Le dernier roman de Tatiana de Rosnay est une plongée dans le futur. Ce à quoi elle ne nous a pas habitués. L’œuvre est réalisée par montage. Des intrigues différentes mêlent monologues, extraits de journaux, récits et dialogues.

Ce roman se lit comme un thriller. Il plaira à ce titre à des lecteurs d’univers bien différents.

L’intrigue se déroule dans le Paris du futur. Les robots sont présents et nous servent. Alors que certains bâtiments emblématiques demeurent dans ce Paris post-apocalyptique, tant d’autres ont disparu. La Tour Eiffel est parfois montrée en hologramme. Reflet de ce qu’elle a été. La vie d’avant n’est plus, les attentats et les dérèglements climatiques ont bien changé la forme de la capitale !

La capitale post-apocalyptique

Une écrivaine, Clarissa Katsef, soucieuse de retrouver un cadre propice à la sérénité, vient de quitter son époux. Elle a, de fait, postulé pour intégrer l’une des nouvelles habitations chics récemment construites. Celles dédiées aux artistes par des philanthropes de l’immobilier. En bref, l’acceptation de son dossier sonne comme une invitation à repartir d’un nouveau pied. À retrouver une paix relative, à défaut de bonheur. Elle est venue à l’écriture assez tard, happée par l’œuvre de Virginia Woolf ainsi que celle de Romain Gary. Tous deux présents par des échos et citations tout au long du roman.

Par ailleurs, le programme de location de CASA choisit les futurs habitants de ce lieu lumineux et sécurisé, où tout sert la création ; on peut par exemple, s’inventer un autre nom. Choisir celui de sa secrétaire, une entité née de l’intelligence artificielle, que Clarissa a décidé de nommer Ms Dalloway. Les lecteurs aguerris s’y retrouveront.

Dans son bel appartement moderne et connecté, cette jeune grand-mère reçoit peu ; sa fille et sa petite fille surtout. Elle les adore et n’a pas envie de leur expliquer pourquoi elle vient de se séparer de son mari, François. Elle voudrait écrire, finir son roman, reprendre confiance en elle.

Des machines dans le décor

A Casa, elle rencontre d’autres créatifs qui découvrent pour certains, comme elle, les bizarreries de leur habitat. Elle commence à se bâtir une vie sociale. Malgré sa méfiance, elle accepte tout de même de répondre à quelques questions de Mia. Cette étudiante qui la sollicite et l’admire pour son œuvre. Clarissa est heureuse de sa liberté retrouvée.

À lire aussi : Transparence ou l’utopie transhumaniste

Mais, à vrai dire, peu à peu l’ambiance change. Les machines intégrées au décor épient-elles les locataires ? Et pour le compte de qui ? Un étrange docteur, spécialiste de l’intelligence artificielle, semble tout contrôler de la vie des nouveaux locataires. Est-ce pour leur bilinguisme parfait que ces artistes ont été réunis, tels des rats de laboratoire ? Et tandis que Jim le beau trentenaire qui, certes, buvait un peu trop et s’offusquait d’être épié, a disparu ; le chat de Clarissa, Chablis, quant à lui, se cache souvent, apeuré, alors qu’il n’y a personne.

Plusieurs points mystérieux tiennent en haleine le lecteur. La séparation de Clarissa, ses motivations, les intrusions dans son intimité, ses rêves étranges, la disparition de Jim… On lit avec plaisir une histoire dont on se dit qu’elle résonne un peu comme une mise en garde.

Critique

Les maisons patriciennes au temps des Bonaparte

Après le remarquable catalogue consacré au mobilier en Corse au temps des Bonaparte, Albiana publie le considérable travail de recherches mené sous la direction de Jean-Marc Olivesi et consacré aux maisons patriciennes corses. « Des lieux de pouvoir et d’agrément » dont l’évolution traduit aussi celle de notre société.

Auteur : Kévin Petroni

Dans Le Cousin Pons, Balzac décrit la maison de son héros comme un palais de province. Il s’agit d’une austère bâtisse, située dans la misérable rue de Normandie, qui cache derrière son extrême pauvreté architecturale un trésor. Le narrateur indique que le palais est inspiré des demeures construites par Henri IV.

Toutefois, il est difficile de ne pas trouver d’échos entre la description de la maison de Pons, ce “vestige de l’empire”, et la description de la maison natale de Napoléon par Balzac, citation retenue à juste titre par Laëtitia Giannechini dans son article sur les Demeures patriciennes. “Je suis allé voir la maison de Napoléon, et c’est une pauvre baraque”. La phrase est cruciale. Elle détermine le paradoxe de ces maisons.

La pauvreté apparente des palais dissimule des trésors. C’est précisément cette richesse architecturale que le livre d’exposition de la maison Bonaparte souhaite mettre en évidence.

Des lieux de pouvoir et d’agrément

Que sont ces maisons ? Les maisons patriciennes sont “des lieux de pouvoir et d’agrément” (Giansily, p.68). Les familles de notables érigent des palais à proximité des terrains agraires, terres dont ils tirent leur richesse. Ainsi, à Bastia, le palais Galeazzini se trouve à proximité d’un jardin, actuel terrain de pétanque situé sur le quai des martyrs.

Le palais Galeazzini, aquarelle de Pierre-Alexandre Soulat

Le but de ces palais est de disputer leur influence aux autres familles. La chose est particulièrement évidente à Ajaccio. Pour exemple, le Palais Peraldi est érigé au XIXe siècle par Paul-François Peraldi, afin de permettre à sa famille de retrouver l’influence qu’elle avait perdue lors du Directoire (Giansily, p.76).

Un enjeu défensif

Jean-Marc Olivesi évoque certains points d’architectures cruciaux de ce type de demeures. L’escalier rampe sur rampe est le type même de l’escalier des demeures patriciennes. Nous le retrouvons dans le Palais Castagnola à Bastia. Il est en concurrence avec l’escalier à niveau, autre modèle d’escalier génois. Ces escaliers ont un usage défensif : il faut protéger la demeure des invasions barbaresques. Cet enjeu défensif est abandonné au XVIIIe. L’escalier à voûte, puis à colonnes, sont adoptés.

Les familles corses imitent les résidences italiennes, exposent leur goût, souhaitent se montrer dans de grands bals. Perdant leur usage défensif, les grands escaliers à voûte participent d’un decorum au service de la gloire familiale. Les belvédères, terrasses et loggias, sont aussi des éléments importants des maisons patriciennes. Inspirés de l’architecture romaine, les belvédères et terrasses permettent de prendre l’air et de surveiller les terres voisines. Afin d’illustrer la gloire familiale, les portails d’entrée sont particulièrement soignés et les loggias, quant à elles, sont pensées comme des cabinets de travail, situés sur les toits des palais.

La domination des Bonaparte

Comment s’organise le livre ? Celui-ci est conçu de manière chronologique et géographique. Il s’agit d’exposer les spécificités de ces maisons patriciennes selon les territoires et les époques. Il faut souligner un écueil apparent. Le livre semble dépasser la période suggérée au lecteur dans le titre, à savoir la période de domination des Bonaparte en France de 1769 à 1870. Écueil apparent, tant la domination des Bonaparte assure un tournant dans la construction de ces demeures. Au fond, c’est une réponse à la critique de Balzac à propos de l’austérité des maisons corses.

Avant les Bonaparte, les maisons patriciennes étaient conçues selon un principe. Le principe des anciens, la simplicité. Paoli l’explique très bien à Joseph Bonaparte : “la simplicité est aussi le cachet de l’âme”. Les palais sont élaborés comme des maisons modestes, égalitaires, accessibles à tous, pour lutter contre les passions privées et les jalousies susceptibles de diviser le peuple. Des maisons du commun. “Malheur au chef national qui affiche les passions rétrécies des particuliers !”, s’écrie le Père de la Nation.

Les Bonaparte, quant à eux, annoncent un autre principe. Le principe des modernes, la distinction. La famille, bourgeoise, doit trouver les moyens de s’illustrer pour appartenir à la noblesse. Mariage avec les Bozzi, adhésion à la France, tractations familiales, les Bonaparte usent de tous les moyens pour prendre possession de leur maison, symbole de leur réussite nobiliaire. Ils annoncent la société de l’envie et de l’enrichissement personnel au XIXe siècle. Comme le note Jean-Marc Olivesi dans son propos introductif, les Bonaparte font partie de ces familles qui bâtissent des palais afin d’“accompagner un changement en cours”. Changement social, il s’entend.

La course à l’enrichissement

À Ajaccio, les Bonaparte favorisent cette course à la distinction en faisant de la ville la capitale administrative de l’île. C’est alors que les architectes, les entrepreneurs, les maître-maçons “remodèlent le tissu urbain de la ville” (Giansily, P.52). L’hôtel de ville, le musée Fesch et les principaux palais ajacciens (Pozzo di Borgo, Peraldi, Lantivy), sont tous issus de cette course à l’enrichissement voulue par les Bonaparte. Dans les environs de la ville, le processus est le même. Les palais, anciens lieux de défense et d’habitation pour les communautés paysannes, se transforment en demeures particulières. Après l’effondrement de la féodalité et de la noblesse génoise, elles sont réaménagées, par les familles anoblies lors de la conquête française.

À Bastia, même phénomène : la famille Petroni construit un palais au XVIIe siècle. Ce palais est progressivement capté, en raison de dettes, par la famille de Caraffa. Elle réorganise le bâtiment, bâtit un étage supplémentaire, fonde une bibliothèque, au point que le palais de Caraffa devient la plus importante demeure patricienne du XVIIIe siècle en Corse. De nouveau, le but est simple : s’illustrer contre des familles rivales.

La mairie de Bastia a annoncé la restauration prochaine du palais Caraffa

Que révèle le texte, au fond ? Le texte témoigne d’un phénomène patrimonial implacable : la particularisation. Le palais, d’abord collectif, devient une propriété particulière. Puis, il faut assumer un héritage entre les membres de la famille. Chaque génération conduit à un morcellement, et à la dilapidation du bien. Le passage d’une société féodale, fondée sur la collectivité, à une société individuelle, fondée sur la propriété privée, entraîne l’émiettement du capital nobiliaire, jusqu’à sa disparition.

La déchéance des élites

Le capital de Marx était déjà annoncé dans l’histoire des familles nobiliaires corses. La mairie de Bastia est devenue propriétaire du Palais Caraffa, disloqué, vendu à des tiers. L’hôtel Valéry, dont Michel-Edouard Nigaglioni nous dévoile des plans inédits conservés à la bibliothèque de Florence, fut lui-même vendu par les héritiers des Valery. Il fut transformé en Hôtel des postes et des Télécommunications, avant d’être détruit durant la guerre.

Le palais Valery fut détruit en 1959

Ces maisons représentent donc bien plus qu’une trace laissée par les familles importantes de l’île. Elles attestent d’un événement : l’émergence de la propriété privée en Corse. Avec elle s’est dessinée la modernité de certaines villes insulaires, comme Ajaccio et Bastia.

À lire aussi : Alger, 1930 : La Maison indigène

Ajaccio ne serait sans doute pas autant imprégnée par l’esthétique néo-classique si les principales familles, proches et ennemies des Bonaparte, ne s’étaient pas livrées une guerre de prestige. Néanmoins, l’émergence de la propriété privée a entraîné la déchéance de ces élites. Incapables de maintenir leur rang, elles ont perdu ces demeures. Par cette perte se traduit la dynamique historique de tout capital : de son accumulation à sa dislocation.

Ouvrage : Jean-Marc Olivesi (dir.), Grandes demeures de Corse. Les maisons patriciennes au temps des Bonaparte (1769-1870), Ajaccio, Albiana, 2020.

Sampiero Sanguinetti
Articles

De la Corse au Caire : les enquêtes de Sampiero Sanguinetti

Journaliste et écrivain, Sampiero Sanguinetti met ses qualités professionnelles à profit dans un roman historique et une enquête sur la mafia corse. Deux ouvrages qui ébrèchent les clichés et suscitent la réflexion.

Par : Francis Beretti

En 2011, Sampiero Sanguinetti, journaliste de profession, on le sait, s’était laissé tenter par l’écriture d’un roman. Mais une sorte de roman historique, à partir d’archives privées authentiques, auquel il avait donné un titre pittoresque et intriguant : Pietri Bey (Albiana). Intriguant, par le télescopage, entre un patronyme qui fleure bon l’Alta Rocca, et un titre originaire de Turquie « Pietri Bey ». En bref, le surnom qu’on avait donné à l’arrière-grand-père d’un jeune homme, Jean, qui se rend au Caire pour localiser la tombe de son ancêtre, mort en 1909 dans la capitale égyptienne.

Toute l’intrigue, justement, tient dans cette remontée dans le temps. La progressive découverte du mode de vie de ce médecin qui avait décidé d’exercer son métier sur les bords du grand Nil. Mais pourquoi cette décision ? Et où avait-il fini sa vie, après trente années de séjour en Égypte, où il avait acquis une grande renommée ? Ce n’est pas à nous de répondre. Ce que nous pouvons dire, c’est que le roman repose sur deux piliers. D’une part, une société fermée de notables, et la société cosmopolite et libre d’une grande capitale. Et sur la personnalité de deux êtres que l’on a réunis sans tenir compte de leurs sentiments profonds. Chacun d’entre eux, à sa façon, réussit finalement à braver les interdits d’un milieu étroit et étouffant.

Arrière-pensées politiques

Ce roman est constitué par un suspense. Mais il a aussi une portée sociologique plus grande. Il ébrèche le vieux cliché du caractère viril – certaines personnes diraient du machisme – du sgiò de nos provinces. Et du caractère soumis de la jeune fille corse dont la famille a imposé le mariage afin de préserver, et si possible d’agrandir le patrimoine.

Sampiero Sanguinetti s’illustre également dans l’enquête journalistique. Comme il le démontre dans son ouvrage récent, Corse : de quoi la Mafia est-elle le nom ? (Albiana, 2019). La tournure interrogative du titre indique que l’auteur n’a pas la prétention de connaître la réponse. Il se fonde sur sa propre expérience professionnelle, sur deux points : il a subi à trois reprises les effets du centralisme parisien, teinté parfois d’arrière-pensées politiques quand il fut forcé de quitter l’île. Ce désintérêt envers une information honnête des réalités de l’île est un des aspects de la question posée.

À lire aussi : Le gang des rêves

D’autre part, Sampiero, à Palerme, a eu comme collègue un expert de la lutte contre la criminalité mafieuse, Salvatore Cusimano. Mais peut-on transposer les mesures prises par les autorités italiennes en Corse ? 

« Je préfère qu’on me prenne pour un voyou que pour un con »

Sampiero souligne des données de base : Corse : 300.000 habitants ; Sicile : plus de 5 millions. PIB de la Corse : de 5 à 8 milliards d’euros. PIB de la Sicile : plus de 85 milliards. D’autre part, la Corse bénéficie d’un pôle économique et financier, alors que la France n’a que trois autres pôles du même type (Paris, Lyon et Marseille). La juridiction interrégionale de Marseille peut délocaliser les dossiers. Faudrait-il encore inventer un autre outil ?  La suppression des jurés populaires et le recours systématique aux « pentiti » (les « repentis ») serait une remise en cause grave des principes fondateurs de la république.

L’essai de Sampiero nous offre quelques passages piquants ou réjouissants. Comme la formule choc, de Claude Chossat : « La Corse, c’est le supermarché du milieu ». Ou le mot de Charles Pasqua, digne d’un dialogue d’Audiard, rapporté par le journaliste Nicolas Beau : « Je préfère qu’on me prenne pour un voyou que pour un con ». Et cet épisode burlesque raconté par le célèbre commissaire Robert Broussard, forcé de jouer les paceri pour protéger un magistrat de son supérieur hiérarchique le procureur général qui, dans une crise de fureur, était prêt à le colleter !

Au fond, Sampiero Sanguinetti préconise l’ouverture d’un débat public rigoureux et loyal. Où l’on prendrait soin d’éviter la tentation du sensationnel. Les facilités de langage, les faux-fuyants, les approximations et le flou artistique quand il s’agit de parler de la mafia. Cette démarche salutaire permettrait de mieux éclairer toutes les données d’un problème alimenté par une économie déséquilibrée et fragile dominée par « les lois du marché et la doxa libérale ». 

Articles

La Fille sur le pont ou l’espace du jeu

Sorti en 1999 et réalisé par Patrice Leconte, La fille sur le pont est un film sur la chance, qui obtint un joli succès critique. Porté par l’interprétation remarquable de Vanessa Paradis et de Daniel Auteuil, ce film se prête ici à une analyse sur le jeu.

Par : Sophie Demichel

Une image. Un visage. Séquences d’un visage. Le son va vite, danse, s’arrête, respire et repart autour de cette série d’images immobiles, de ce visage opaque, fermé et transparent. Un visage qui cherche, on le sait déjà, ce que l’on ne verra jamais, ce qui ne sera jamais là ; sur cette pellicule-là, tout s’est effacé, tout ce qui a passé, l’image est blanche, le visage est nu. 

Alors déjà la piste, déjà la lumière du partage de midi qui tombe. Cette lumière à décoller les contours, cette lumière à deux dimensions à laquelle ne résistent que les yeux vides des éternelles icônes de pierre.

Le film commence. Adèle raconte son histoire, sa chance inexistante, son échec, dans cette obscénité glacée de l’arène télévisuelle. Long monologue qui n’attend déjà aucune aide, et aucune réponse : « Et vous attendez quoi, Adèle ? » « Qu’il m’arrive quelque chose ». Le discours se finit ainsi. L’histoire en tant que telle se finit ainsi, se finit ici. Au fond, tout ce qui va venir ne changera rien au tragique de n’être rien et de le savoir et ne sera que la chute dans une incarnation provisoire et déjà perdue.

Le jeu infini des attentes

Sans savoir ce que doit être l’histoire, on sait déjà que celle-là a tout pour être victime, d’avance sacrifiée des jeux au Cirque, du jeu qui n’est que Cirque. Néanmoins, on sait que le sacrifice n’aura pas lieu. La piste consacre les victimes, mais protège ses idoles. Elle a besoin d’idoles intouchables, immortelles, comme lieu d’émerveillement.

Les images du cirque sont ces incarnations improbables d’une vérité en deux dimensions, vérité-vanité du monde. Et qui ne peut se résoudre, se précipiter – au sens chimique de la « précipitation » -, qu’au centre, toujours symbolique, des lieux de métamorphoses. De ces plis, miraculeusement découverts pour quelques secondes où se tient le seul événement, la seule présence possible. Celle arrachée au continu inextricable, inexplicable du monde.

 En ce sens, l’irruption d’une monstration iconale sur la piste renvoie à la dimension hallucinatoire de l’événement du cirque ; parce qu’il ne peut être que là et seulement. Gilles Deleuze parlera de cette projection du monde, « sur la surface d’une pliure » ; comme perception instantanée dans le cadre d’un mode réel où  » toujours je déplie entre deux plis, et si percevoir c’est déplier, je perçois toujours dans les plis » (Le Pli – Leibniz et le Baroque). Idoles qui marquent le rachat impossible, et se dessinent sur les pistes du cirque, s’avouant à jamais comme point limite, ultime et caché du jeu infini des attentes, des espoirs, des errements des vivants. Point où tous ces plis du réel se rassemblent en une seule dimension, où la course s’arrête.

Juste une image

Celle que l’on voit alors, là, qui n’est rien que ce qu’on voit, est déjà de ces idoles, de ces icônes immédiates. Elle est là, simplement pour rien, rien de plus. Un visage si nu, si pur que s’y arrête le désir, que le désir qui se fixe là est désir arrêté. Cette fille parle et ne demande rien, s’arrête à sa propre disparition ; comme la Béatrice de Dante, elle est cet objet perdu qui ne peut être actuellement désiré.

“ Pas une image juste, juste une image ”. Il n’y a peut-être qu’un cercle, qu’un lieu encore qui puisse donner cette matière aux “ justes images ”, qui donne à voir : l’espace d’émerveillement, de perception instantanée qui touche aux limites de la piste de cirque, espace clos, fermé à jamais sur lui-même, sur ses propres sigles, sur ses propres signes…

Et la caméra ne rajoute rien, n’illustre pas. Œil immobile, ou ligne simple sur laquelle passent des figures fuyantes, elle fixe une présence dans une image. De fait, elle semble réellement la créer, comme si, en la prenant, elle ne laissait d’elle que cette image, qui est tout ce qui lui reste à donner.

Il n’y a pas de pourquoi

« Et vous attendez quoi, Adèle ? » « Qu’il m’arrive quelque chose »… Il va toujours arriver quelque chose. Quelque chose de drôle, de triste et de dérisoire à un Auguste qui ne le sait pas. Ce sera drôle parce qu’il ne le sait pas, et infiniment triste parce qu’il ne saura jamais pourquoi, ne saura jamais qu’il n’y a pas de “ pourquoi ”. Mais celle qui s’offre sait qu’il n’y a jamais de “ pourquoi ” à attendre. Elle a déjà pris ses distances, de toute éternité elle est au-delà de tout sacrifice. Alors, pour ça, la piste, le hasard, l’impossible.

« Heureuse celle qui trouve à se donner ; celle-là n’éprouve plus le besoin de se reprendre  » (Paul Claudel, le Partage de Midi).

Alors, plus tard, devant un pont, la rencontre, la seule possible, avec ce lanceur de couteaux en quête de cibles, en quête d’une cible, de celle qui sera sa cible. Parce que déjà isolée, déjà en transparence : « Ce n’est pas le lanceur qui compte, c’est la cible ».

La proie et le lanceur

Le recours au défi du couteau est un jeu, le seul et dernier jeu. Il n’y aura pas de victime. La proie doit vouloir la chasse, c’est à elle de lancer le dé, de l’avoir déjà lancé.

Et l’histoire continue en noir et blanc. Le noir et blanc de cette image n’est pas un noir et blanc d’avant la couleur, mais des couleurs lavées, épurées. C’est le noir et blanc du négatif ; le filtre de la caméra ne laisse voir enfin que la lumière, ne découpe que les formes.

La caméra filme la ville, les eaux, tout ce qui entoure les deux figures, comme de très loin, d’un bateau qui s’éloigne. L’image sera image filante, oblique, parce que nous sommes déjà dans un monde à l’envers. À l’envers de la chute, dans l’espace décentré où les courbes du monde suivent la ligne courbe des hasards ; et n’y résonne que l’errance du lanceur, du tentateur et de sa cible, de sa proie.

Pas de chemin, pas de destin

Comme on peut dire, que le sculpteur écoute de ses mains, la pierre pour découvrir la forme qui s’y tient déjà, la caméra écoute cette résonance du fleuve de la ville, qui court jusqu’aux ponts, jusqu’aux hôpitaux, jusqu’aux casinos. Ces lieux limites, isolés, dont le rythme ne suit pas l’ordre égrené du temps qui passe.

la fille sur le pont

Les cercles concentriques des errances se rejoignent en ce point impossible de l’entrée sur la piste ; du risque à prendre pour avoir ce privilège de se reprendre en image sur une piste, dans la seconde.

Dans une absence de tout, tout se tend dans un temps immobilisé, dans une histoire sans chronologie. La segmentation des lieux, l’irréalité des trajets fait le temps immobile. Il n’y a pas de chemin, pas de destin, pas d’ordre des choses. Nous sommes le regard pris dans cette fascination qui fait du monde un décor ; une piste de jeu immense où deux corps vont dessiner leur forme en prenant le risque de se limiter à leur propre mise en spectacle.

Gelsomina incarnée

Ce monde est un monde courbe, aux directions confuses, où il ne reste qu’à pister, quêter le lieu ultime de l’arrêt du temps. Le lieu où seul quelque chose peut arriver parce que “ l’arrêt sur image ” ne laisse plus rien passer.

Les figures de cette quête, les images sont chargées, référencées, comme une écriture plagiée. Mais si évidemment, que le plagiat devient hommage, que l’hommage se fait perte.

On retrouve si vite, si fugitivement et successivement la forme exactement incarnée d’une Gelsomina. – L’être perdu devenant objet de cirque -. Ou de cette trapéziste au Ciel de Berlin, dans son balancement immobile, à quelques mètres, ou quelques secondes de l’agitation perpétuelle. Secondes aussi impossibles, que celles qui empêchent la flèche de Zénon d’aller à sa cible.

Tout tient au mythe

Et cette poursuite des mythes, tellement transparente, se libère de ses références en les précédant dans l’image. Et par là, devient poursuite même, d’une distanciation. L’image protège du pathétique, même si la beauté ne protège pas des larmes.

Réduire cette charge émotionnelle des représentations du cirque, de ce qu’on a voulu lui faire dire, à de l’imagerie désamorcée. Ainsi, c’est purement créer des images. C’est habiter, marquer déjà la piste, comme lieu impitoyable de la pure présentation.  « Les grecs sont superficiels par profondeur » , disait Nietzsche. Ils savaient, dans la naïveté de leurs constructions esthétiques, qu’il n’y a rien derrière les voiles de la vérité. Que tout tient au mythe. C’est retrouver dans le cirque cette cruauté enfantine du pur spectacle. Mais spectacle insensé, qui désamorce à l’infini toute assurance, toute espérance. Ce qui apparaît va disparaître, a déjà disparu, et il n’y aura rien d’autre.

Gelsomina meurt d’avoir cru, victime malgré elle, qui meurt en se croyant sauvée. Elle joue sans le savoir. Elle se débat dans un espace toujours trop grand. La caméra va suivre une errance, elle creuse, elle élargit le monde et ses distances aux pas des humains. Dans La Strada, la question du cirque reste liée aux violences de la misère. Misère au-delà de la pauvreté, misère de n’avoir aucune place, d’être toujours dépossédé. Misère de l’errance qui croit trouver à se combler aux feux des lumières, mais en une croyance toujours déçue.

Un geste à jamais arrêté

L’image iconale, elle, ne consacre pas les victimes. Elle n’intéresse pas, elle effleure… Elle est dépouillement jusqu’à la confusion du réel et de sa projection. Tout est numéro de cirque, performance fulgurante, et celle-là tient tout. 

Et en même temps, dans cette course, si peu d’images de cirque… Peut-on dire que l’on parle d’un monde où l’on est si peu, dont il semble toujours que l’on s’échappe ? Le lanceur et sa cible ne font que s’y poser, parfois. Parfois même – sans doute dans la plus belle scène du film, parce qu’elle cristallise la cruelle – mais seule réelle et vivante image du désir qui lie ces deux corps, ce lancer de couteau contre quelques planches d’une grange perdue d’Italie. Ils ne cherchent qu’à  déplacer le lieu du cirque, le lieu du jeu, le détourner, le pervertir, comme pour le réinventer comme lieu d’incarnation.

La jouissance qui lie le lanceur et sa cible vibre dans l’impossibilité d’aller plus loin. Le geste de Gabor sera à jamais geste arrêté…  « L’amour, c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ( Jacques Lacan).

Le désir de jeu

L’entourage circassien « authentique » reste dérisoire, de bout en bout, avec son contorsionniste en maillot panthère. Ses quelques images de « monstres » tellement attendues, que le fil de recherche les traverse, que l’événement vient dans ce qui ne tiendra pas dans ce cadre, qui contaminera le monde de ce désir de jeu. Et les plans fixes doublent, décollent l’entourage dérisoire qui borde ces instants – qui ne sont que des instants – de cirque, ou de jeu ; ce qui revient au même.

L’espace du jeu est la place du Cirque, la venue de l’instant où l’artiste dompte la logique de pesanteur et crée la Joie dans la perte du monde. Cette advenue passe dans les détournements, les perversions de la situation, où la puissance de captation, de décision de ceux qui ont misé sur le risque et la chance, échappe au moment « artistique » – mais il n’existe pas de moment seulement artistique – , ne  se dévoue plus à la piste en tant que telle.

Ainsi les scènes de casino, filmées dans cet air de fête ultime, de danse sur un volcan, comme une danse à deux, où le hasard n’est pas en suspens, a déjà décidé ; il ne reste plus qu’à oser le prendre, oser jeter ce dé.

Des « machines désirantes »

Quasiment absent de l’espace visible, des seuls lieux habités que trace l’errance de ces deux “ machines désirantes ”, l’espace, l’antre du cirque se prolonge ; contamine tous les lieux de cette errance. Sur le fil qui suit Adèle, les cercles se croisent pour réduire les manifestations foraines à leurs coulisses et leurs éclats ultimes. C’est faire cirque des jeux de la vie qui y mènent, c’est retourner, détourner l’imagerie du Cirque. Il n’y a pas de piste aux étoiles, il n’y a qu’un désir qui isole et cherche la lumière trouble qui estompe le monde. Lumière parfaite de ce midi impitoyable qui va le rattraper.

Il n’y a pas de piste aux étoiles, il n’y a que de la lumière qui sépare de toute attente. Il n’y a pas d’« artistes », il n’y a que des corps perdus qui errent sur tous les ponts. Ces ponts sont des ponts, non des allégories. N’importe quels vrais ponts, où l’on va pour rien, parce que l’on ne sait plus où aller. Et où seule la présence du corps compte, jusqu’à se dépouiller de toute intention. Filmer cette présence, et juste cette présence, c’est rendre sa puissance à la solitude de l’être jeté en chair. C’est aussi érotiser la violence de n’être que vie matérielle. Corps perdus, corps retrouvés, dans l’apprivoisement au geste de l’autre, dans la cérémonie d’exception, d’extraction des formes par le pari sur l’image tendue.

L’« ensemble » du lanceur et de sa cible n’est pas un accouplement. Au stade ultime de ce désir qui confine à l’affrontement mortel, il n’y a rien d’autre à dire, sinon l’obscénité ultime de l’exposition, de l’exhibition d’une piste à jamais nomade, à jamais surprenante. Le monde se resserre sur la piste à traverser, à prendre en faute de danger… Du tireur à la cible, le rapport de soumission se trouve, sitôt instauré, déconstruit par son exposition obscène. Comme si le cercle extraordinaire des regards extérieurs se refermait sur un rapport incompréhensible, pervers, simplement initial. Commencement d’une puissance introuvable : « Quand ce n’est pas moi qui saute, c’est vous. On ne peut pas continuer. »

L’espace vide du monde

C’est l’immobilité de la cible qui arrête la blessure des lames réelles. La ligne des couteaux, comme la danse de la trapéziste trace un espace resserré, fige le temps et l’espace. Figé comme ces scènes de lancer de couteau, de Gabor à Adèle : ou d’elle à lui, peut-être. Tellement ces scènes sont des instants immobiles. Tellement la caméra ne fixe que l’instant infiniment court du départ de la lame, qui provoque la rencontre de l’un et de l’autre avec leur incarnation au « point juste du monde ».

Provocation, et non figuration. Tant il est certain que cet univers en deux dimensions échappe parfaitement à toute tentative allégorique, à tout fantasme du « risque de mort ». Le risque est immédiat, instantané, donc inexistant. L’image s’arrête, ne fait plus que s’étirer en négatif, en doublage-lumière de ce qui pourrait être un assassinat.

On croit que la rencontre de Gabor et d’Adèle a fait « tourner la chance ». Ce n’est pas la chance qui tourne. Ce sont les figures de son apparition qui se découpent sur l’espace absolument vide du monde, vide dont le trou noir, l’étoile noire dévorante et pourtant seule, rayonnante est la piste absente… Parce que la chance des corps humains de se tenir « malgré tout » n’est que de faire mentir leur destinée de chair souffrante.

Ceci n’est pas un film

« Dans la mesure où la douleur originaire est brisée par la représentation, notre existence est un acte artistique continuel  » (F.Nietzsche, Fragments posthumes). Le jeu ne laisse aucun autre choix. Le spectacle de Cirque n’existe que parce que les gestes, tous les gestes sont précis, exigeants, seuls « formés » exactement.  Le Cirque n’est pas un spectacle, puisque l’on sait a priori que, de toute façon, rien n’en sortira. Nul texte, nulle trace, nul sens… Rien que le tremblement d’un regard fasciné devant la force du phénomène, « phénomène de foire ». Phénomène qui n’est que de cirque.

À lire aussi : Le cinéma et l’Asie

La vitesse de l’image, vitesse soudain figée, est de la puissance, pour l’image en cinéma. Cette musique dont Nietzsche parlait, à propos du Carmen de Bizet, folie des saltimbanques de se moquer de l’enfer.

On pourrait presque oser : “ ceci n’est pas un film ”. Non, ceci n’est pas un film. La Fille sur le Pont n’est pas un film sur le cirque. Pas un film sur l’amour du cirque. Pas un film, sur un amour qui, par hasard, se passerait, ce qui ne veut rien dire, “ dans le monde du cirque ”… La Fille sur le pont n’est pas une allégorie, il n’y a pas de signes, rien à ajuster, rien à en retirer.

Un nœud d’énergie

L’endroit propre de la piste est précieux parce que tout ce qui amène là est dérisoire, et l’errance infinie.  Le nœud d’énergie du cirque, reçu ainsi comme l’adhésion, l’affirmation d’un principe de cruauté des désirs incarnés, compris…“ Si la réalité peut être cruelle, elle n’en est pas moins réelle ; la dureté de la chose n’empêche pas la chose d’être, parfaitement indifférente à ceux qu’elle tracasse et peut même à l’occasion anéantir ” (Clément Rosset « Le principe de cruauté  » )

“ Il n’y a pas d’amour ”… Non, il n’y a pas d’amour. Il n’y a que de la violence. Celle d’enfants étourdis, exigeant la satisfaction des coups gagnants. L’espace du cirque est cet espace improbable, impossible de l’expérience joyeuse de la cruauté. Il ne reste qu’à s’immobiliser. Il ne reste qu’à accéder à sa joie, à sa perte, à la transfiguration de ses propres visages.

françois sureau
Articles

François Sureau : « l’Hors » du temps

Nouvellement nommé à l’Académie Française, François Sureau est l’auteur de L’Or du temps, un formidable ouvrage dans lequel il remonte le cours de la Seine et du temps.

Par : Kévin Petroni

En devenant immortel, au siège 24, celui entre autres de La Fontaine et de Marivaux, François Sureau est définitivement hors du temps.

Paradoxe, pourrions-nous écrire, pour celui qui n’a cessé dans son dernier ouvrage de puiser dans les flots innocents de la Seine le “secret” du temps. A travers une déambulation des sources du fleuve jusqu’à Paris, Sureau nous invite à cheminer sur les rives de son adolescence et de sa maturité. Le texte se déploie donc comme une autobiographie. Le récit d’un homme, arrivé au crépuscule de sa vie, désireux d’exprimer sa dette au fleuve de son père.

Temps personnel, que celui traversé par Sureau. Mais pas uniquement. Comme le Danube permettait à Claudio Magris de remonter le fil de l’histoire des pays de la Mitteleuropa, la Seine assure à Sureau la remontée de l’histoire parisienne. Temps collectif, entendons-nous. Cette traversée de la vie de Sureau s’accompagne d’une traversée de la vie de la Seine, de ses habitants et de son histoire. Alors, certes, Sureau ne se présente pas en historien ; il ne rédige pas de somme universitaire. Il raconte une histoire personnelle et sensible de la Seine, depuis le triptyque de Chagall en passant par Balzac et Montherlant. Sureau l’écrit très bien, il dresse “une capitale imaginaire”.

En ce sens, l’auteur écrit une épopée sensible de la Seine. Tous les temps (de la Renaissance à Mitterrand en passant par l’Empire), toutes les cultures (d’Augustin à Lawrence), s’entremêlent pour former cette mémoire érudite, excessive, passionnée, de la Seine. Au fond, l’œuvre de Sureau repose sur cette conciliation entre temps personnel et temps collectif. Remonter le cours de ma vie revient à remonter le cours de ce fleuve qui l’a accueillie. Que du temps, en somme, écoulé par Sureau au fil de sa vie et des pages de ses mémoires.

J’aurai passé l’essentiel de ma vie

Le temps se contente-t-il de passer pour autant ? En vérité, le temps passé de Sureau sur la Seine ne possède pas la même valeur que celui présent dans ses mémoires. Reprenons la première phrase du livre pour l’expliquer. “La Seine est le fleuve au bord duquel j’aurai passé l’essentiel de ma vie”. Cette phrase renvoie le lecteur à celle de Proust dans La Recherche : “Longtemps, je me suis couché de bonne heure”. Dans la phrase de Proust, le circonstant “longtemps” annonce une rupture temporelle. Proust se couche tard à présent. Et pour cause : il s’épuise dans l’écriture de la Recherche. D’une situation passive, celle de l’enfance, il passe à une situation active, celle de l’écriture à un âge avancé de sa vie.

Dans le livre de Sureau, l’usage du futur antérieur prépare peut-être la mort de Sureau (futur). Mais elle annonce également, au seuil de notre lecture, ce déplacement de la passivité vers l’activité (antériorité). Sureau a passé sa vie. Perdu son temps, de la même manière que Proust le perdait en attendant sa mère enfant. Le temps perdu, c’est le temps vécu une fois. Imperceptiblement. Celui qui passe, tous les jours, sans qu’on n’y prête garde.

Le temps de l’écriture, c’est le temps vécu deux fois. Le temps retrouvé par la répétition. Celle qui fait advenir le sens du temps, sa richesse. Il faut perdre son temps pour le retrouver, annonçait Proust. Vivre avant de parler de sa vie. Sureau réédite ce geste : le temps passé sur la Seine est fini, il est temps de le raviver. En ce sens, cet or du temps est un hors temps. Quelque chose qui échappe à la perte et à l’usure ; ou pour reprendre les termes d’Apollinaire, situés en excipit du livre de Sureau : ce qui “s’écoule et ne tarit pas”.

Chercher l’or du temps

Le projet de Sureau n’est pas étranger à la religion chrétienne. Disons d’une certaine forme de mysticisme chrétien, comparable à celui des textes de Blaise Cendrars. Chercher l’or du temps revient à chercher le sens caché par le Père en ce monde. Cette marche de Sureau, le long des bords de la Seine, remémore au Chrétien le chemin que celui-ci doit accomplir dans un univers chaotique, avant la promesse de la Cité Céleste.

À lire aussi : Les mille vies de Paris, selon Laurent Gaudé

Elle nous interroge ainsi sur le sens de la vie humaine. Comment puis-je être libre, si ma vie est conditionnée par un Dieu caché qui la régit ? Sureau, en grand penseur de la liberté, répond à cette question en chrétien. À la vie céleste, aménagée par Dieu, s’oppose une vie erratique dans laquelle Celui-ci, tout en nous ayant remis ses principes, nous laisse libre de les appliquer. La vie du chrétien est ainsi posée : sur une route chaotique, il doit cheminer afin de puiser l’or du temps. Cet en dehors qui lui assure de changer l’errance d’une vie en aventure humaine.

Articles

Le Temps gagné, premier roman de Raphaël Enthoven

Avec Le Temps gagné, Raphaël Enthoven signe une autofiction aussi intime que vengeresse. Une œuvre hautement polémique, dans laquelle il évoque la violence de son père, ses lectures, mais aussi son rapport au corps.

Par : Audrey Acquaviva

Le temps gagné, paru aux éditions de l’Observatoire, est le premier roman de Raphaël Enthoven. Mais l’auteur ne s’en cache pas : il s’agit bel et bien d’un récit de vie. Sans grande surprise, ce récit rétrospectif évoque la famille ici recomposée et multiple.

Enfant de parents divorcés, il doit composer avec ses beaux-parents. Le premier est une véritable peau de vache dont la gifle est le grand principe éducatif. La seconde est tour à tour un réconfort et un obstacle. Du côté de ses parents, la mère semble sans cesse sous la coupe de son mari et se met rarement du côté de son fils.

Quant au père, il oscille entre une figure paternelle rassurante, un garant de l’éveil intellectuel (d’ailleurs le surnom donné au jeune narrateur y est révélateur : « mon petit bonhomme« , un homme en devenir ? ), et de l’excellence mais aussi une certaine forme de désinvolture teintée de charme. Lui aussi se trouve démuni, voire excédé par certaines actions ou réactions de son fils aîné. Il est vrai que l’enfant sait se montrer insupportable et peu s’intéressent aux raisons. Heureusement sa grand-mère lui apporte réconfort et soutien.

Entre excellence et rébellion

Malgré le confort matériel et intellectuel dont il bénéficie, il n’échappe pas au lot des enfants de couples séparés. Ainsi souvent incompris, l’enfant chemine entre colère et bravade pour exister. Il connaît aussi l’injustice dont l’exemple le plus douloureux est la mauvaise interprétation du mot qu’il avait rédigé à l’attention de sa sœur à naître. Le moins que l’on puisse dire est que le regard du narrateur adulte sur l’enfant et les adultes est sans concession. Moqueur parfois. Drôle aussi, quand par exemple l’enfant découvre sa beauté.

Au fil du récit au rythme varié, l’enfant grandit et devient un lecteur assidu et passionné. Lectures qu’il confronte à sa vie. Ainsi les récits de la comtesse de Ségur concrétisent la place de la morale, dessinent bien distinctement la frontière entre le bien et le mal. Plus tard, l’adolescent deviendra un lecteur vorace. Sa rencontre avec son professeur de français en quatrième l’y ayant poussé. Pour lui, il multiplie les fiches de lecture et y excelle. Un avant-goût de l’écriture et de la recherche dont le matériau est la littérature. Les mots. Les pensées. Son excellence, qui n’évite en rien le terrible regard sur les enseignants ( peu eurent grâce à ses yeux), joue des coudes avec la rébellion, se traduisant par des coups tordus en douce ou autres petits vols. Et cette alliance atypique réjouit son père et annule la sentence de l’autorité scolaire.

Une forme d’émancipation

Le narrateur n’en demeure pas moins un enfant de la télé, d’où il tire des héros ou des modèles auxquels s’identifier. Un étonnant Rocky. Une peur de Rambo. Une référence à deux des chevaliers du zodiaque. Et qui dit adolescence, dit premières amours. La découverte du corps et de celui de l’autre. Et il ne se prive pas de ses découvertes. Cette époque coïncide aussi à une forme d’émancipation, quand il finit par s’installer dans une chambre de bonne où il se sent enfin chez lui. Bien que très libre, il se responsabilise, donne des cours et prend très au sérieux la seule condition de sa nouvelle liberté : l’excellence. Et à ce moment-là, le rythme du récit s’accélère : Hypokhâgne, Khâgne, École normale supérieure ( la fierté paternelle), l’agrégation. Son histoire avec sa première femme aussi, en parallèle avec toutes les autres, jusqu’à l’entrée de Béatrice Luca dans sa vie.

Le Temps gagné est aussi une réflexion sur les multiples origines de la pensée. Tout d’abord la réflexion sur le monde et les individus à portée de regard de l’enfant, de l’adolescent, le jeune adulte. Puis les socles littéraire et télévisuel. Enfin, les discussions avec son père.

Par moment, au gré de son récit, Enthoven, qui n’oublie pas son identité de philosophe, en appelle aux grands penseurs pour étayer son propos. Enfin, cette réflexion est délimitée par les bornes initiale et finale. La première marque ses débuts au cours de l’enfance et la seconde son émancipation. Cette entrée coïncide avec la trahison du père. Quant à la mère du narrateur, sa séparation avec celui qui maniait si bien la gifle a permis d’une part de la transformer en un être charmant, et d’autre part à la réconciliation avec son fils.

Loin dans le récit de l’intime

Comme tous les récits de vie, il interroge l’écriture de l’intime. Le langage populaire apparaît comme un premier levier. Il distrait le langage mais traduit aussi la colère de l’enfant puis de l’adolescent. Cette colère est-elle toujours palpable chez l’adulte qui raconte, ou est-elle une gourmandise, une transgression du lettré qui manie avec aisance le subjonctif et la phrase ample et bien taillée ? Le second levier repousse très loin les limites du récit de l’intime. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il va très loin.

À lire aussi : Avant l’oubli du père

Le narrateur évoque la grosseur de ses couilles, grosseur qui le fascine depuis l’enfance. Son sexe d’adolescent qui débande, en passant par une vision crue d’un curetage, ou encore une technique élaborée pour déféquer en silence. Enthoven en profite pour donner une définition originale de l’amour. Dans son roman, l’auteur joue aussi avec le réel, avec trois marqueurs forts notamment. À la toute fin du récit, le prénom du narrateur est prononcé : « Raphaël ». Au cours de son mariage, un des invités se nomme : « Enthoven ». Et que dire de cette rencontre littéraire longuement détaillée : l’Aurélien d’Aragon.

Articles

Le libéralisme aristocratique

Parallèlement au mouvement révolutionnaire de 1789, naît un autre libéralisme, porté par des aristocrates comme Montesquieu, Chateaubriand ou Tocqueville, et qui se construit en opposition au centralisme étatique. Un courant paradoxal, qui fait l’originalité du libéralisme politique français.

Par : Kevin Pétroni

Comment sortir du chaos dans lequel la France est plongée depuis la Révolution française ? Une pensée politique de Benjamin Constant définit au mieux la crainte qui agite les penseurs libéraux. Elle dit la chose suivante : “Qui restaure la monarchie ramène l’Ancien Régime détesté, mais qui ramène la République fait surgir l’ombre menaçante de la Terreur”.

De manière parodique, Constant se pose en ancêtre de Schopenhauer. La France serait un pendule qui oscille de droite à gauche, de la monarchie absolutiste à la tyrannie républicaine du comité de salut public. Point de salut, donc. Au fond, Constant craint que la politique ne se résume à une réaction antilibérale. La monarchie restaurerait le privilège, soit, une conception du droit fondée sur la particularité, l’inégalité et la contrainte. La république, une société du contrôle au nom de l’égalité et de la raison d’État, le célèbre “salut public” qui confisqua la parole du peuple afin de servir ses propres intérêts politiques.

Benjamin Constant

Absolutisme ou tyrannie, le problème est le même pour les libéraux : l’émergence d’un État autoritaire fondé sur le centralisme politique. En France, chose assez surprenante de prime abord, cette lutte est assumée par Montesquieu, Chateaubriand et Tocqueville. Trois aristocrates, trois auteurs qui devraient défendre le privilège. Il n’en est rien. C’est la grande singularité du libéralisme politique français.

Les fondements du libéralisme de droite

À côté du mouvement révolutionnaire de 1789, né du désir du Tiers État de s’extirper des tutelles politiques et religieuses, un autre libéralisme s’impose. Ce libéralisme ne naît pas du peuple. Il ne naît pas à gauche, mais à droite. Il s’agit du libéralisme aristocratique. Reste à définir ce libéralisme aristocratique. À mon sens, ce libéralisme souhaite contrôler les excès et les contraintes du centralisme étatique. Il n’est pas encore question des libertés individuelles. Les auteurs s’intéressent particulièrement à la mise en œuvre d’un régime politique opposé à la tyrannie. Ce libéralisme se propose comme une difficile adaptation aux principes de la démocratie représentative par ceux qui en étaient les plus ardents opposants. Il s’agit d’un long chemin, arpenté à contrecœur, face aux sempiternelles insurrections qui menacent un pouvoir royal incapable de rétablir son prestige depuis la Fronde.

À lire aussi : Le mensonge

D’abord, aristocrates réactionnaires, en faveur du rétablissement du système féodal contre l’absolutisme (Montesquieu) ; puis, antirévolutionnaires, opposés à la tyrannie républicaine fondée sur l’égalité (Chateaubriand) ; enfin, rangés lucidement du côté de la démocratie contre une impossible restauration (Tocqueville), les aristocrates libéraux sont ceux qui posent les fondements du libéralisme de droite

Articles

Les mille vies de Paris, selon Laurent Gaudé

Prix Goncourt 2004, Laurent Gaudé raconte dans Paris, Mille vies, la déambulation nocturne d’un mystérieux personnage à travers les rues de la capitale. Un voyage onirique, où se perdent les repères et se mêlent les époques.

Par : Marie-France Bereni Canazzi 

Laurent Gaudé, auteur à succès, connu pour ses romans, pièces de théâtre, poèmes, invite avec son dernier livre, Paris, Mille vies à découvrir un récit onirique, fantastique et épique, qui constitue une célébration de la ville lumière, meurtrie par tant de drames et toujours si forte.

 Il invente dans ce court et dense monologue, un cheminement dans Paris, à partir de la gare Montparnasse. Dès le titre, la ville est évoquée, elle est la matière de ce livre. Du crépuscule à l’aurore, passant d’une rue à l’autre, de façon à la fois ordonnée et désordonnée, dans un quartier qu’il connait tout particulièrement, le narrateur s’effraie et s’émerveille car ce territoire humain, aujourd’hui comme hier, bouillonne de voix qu’il ne faut pas oublier.

Ce narrateur, un homme qui est né et vit dans cette ville, sort de sa routine parce qu’il est interpellé un jour par un homme étrange. Méfiant il a d’abord cru avoir affaire à un SDF ou à un esprit dérangé.

La vie parisienne

Un homme à la veste de cuir ouverte sur une poitrine nue, qui l’apostrophe, péremptoire, de façon incongrue, insistante, avec une question à laquelle il est bien difficile de répondre. L’interrogation fascine le narrateur, « Toi, qui es-tu ? » Et ,tel un insecte pris dans une toile d’araignée, il se sait condamné à écouter, à suivre. Il voudrait croire qu’en faisant profil bas, en se faisant oublier, en ne disant rien, il pourra sortir de l’emprise de cet être poignant. Le tragique de l’existence surgit, la question est ouverte. Celle de l’identité et de la présence, de la mission ou de l’absurdité de l’absence de mission. 

Sans doute, à un moment de sa vie, à l’heure des bilans ; déjà dans de nombreuses œuvres, l’auteur avait posé la nécessité de la transmission. Qu’il s’agisse de Le soleil des Scorta (Prix Goncourt 2004), de La mort du Roi Tsongor, De Salina ou encore de façon poignante dans De sang et de lumière (Actes sud 2017), où il se présentait comme maillon d’une chaîne humaine ; défini d’ailleurs par les identités des maillons précédents. Il s’interroge à nouveau sur la complexité des identités, sur le travail du temps. Et c’est l’occasion de revenir vers de grandes figures qui ont su marquer les lieux : Villon, Hugo… De très beaux moments, où on retrouve la vie parisienne et ses enjeux à des époques particulières. Ce roman nous fait promener dans le temps comme dans l’espace. Même si l’on peut dire que celui-ci est davantage circonscrit.

Un hommage à la capitale

Avec Paris, Mille vies, Laurent Gaudé rend un bel hommage à la capitale qu’il connait bien. Le narrateur n’a pas toujours clairement évalué sa place parmi les autres et dans l’univers; et la question du « Qui on est ? », « Qu’est-ce qui nous a fait ceci ou cela ? » va le confronter à ce qu’il sentait sans véritablement le voir. Il devient le témoin réceptacle d’une histoire, qui comme toutes, est constituée de forces contradictoires, de Thanatos et d’Éros. Et il comprend qu’il doit sortir de l’infernale kaléidoscope pour vivre son présent en toute conscience.

Ce livre se lit vite. On est happé par le sentiment d’urgence et par le mouvement qui emporte lecteurs et narrateur de la même façon. On va suivre la voix du prédicateur qui ne fait qu’interroger, cette ombre puissante. Force plus qu’homme, qui, au début semblait avoir choisi arbitrairement notre narrateur. On comprend plus tard que s’il s’est arrêté comme à dessein devant lui, le propos est bien moins particulier, beaucoup plus existentiel et général, relevant du sacré.

Marcher avec les morts

La ville a beaucoup saigné, et depuis si longtemps ! Il faut marcher avec tous les morts, partout, sous terre, autour, dans les rues, et dans la mémoire, vivaces. La ville est aussi synonyme de vie, d’amour, de force érotique. Et c’est sur cette image presque apaisée que le narrateur, sa mission de révélateur accomplie, peut enfin y retrouver sa place.

À lire aussi : Écoutez nos défaites, de Laurent Gaudé

On retrouve ici les thèmes chers à l’auteur. Ceux de l’identité, de la transmission, de l’exploitation. La violence des uns exercée sur les autres. L’idée d’inégalité, de victoire qui est défaite et de la défaite qui est victoire. Et l’amour de la littérature, des auteurs et de leurs combats, nobles ou moins remarquables. Et il livre un art poétique, la littérature étant un cri de conscience et de vérité.

Articles

Le pays des autres de Leïla Slimani

Prix Goncourt 2016, Leïla Slimani entame avec Le pays des autres une saga littéraire consacrée à son pays natal : le Maroc. Ce premier tome couvre dix années, jusqu’en 1956 et l’indépendance de l’ancienne colonie. Une époque ressuscitée, où l’autrice confronte son héroïne au poids des traditions.

Par : Audrey Acquaviva

Le pays des autres de Leïla Slimani, paru aux éditions Gallimard, est le premier volet d’une fresque romanesque comme la littérature française sait nous en offrir. 

Le roman est essentiellement centré sur le couple formé par Amine et Mathilde. Le premier est un Marocain qui a combattu pour l’armée française durant la Seconde guerre mondiale et la seconde est alsacienne. Tous deux se sont d’ailleurs rencontrés en Alsace. Très vite, à la Libération, le jeune couple s’installe au Maroc, où le mari veut transformer son domaine rocailleux en terre fertile. Il ne compte pas ses heures pour réussir ce projet. Il y met toute son énergie. Ses espérances. Il y connaît de nombreux déboires et des joies. À ses côtés, Mathilde est isolée, voire esseulée, dans ce pays qu’elle ne connaît pas. Elle doit s’adapter, veiller sur son foyer, que deux enfants agrandiront, et finira par s’accomplir. Dans ce couple, souvent, la sensualité se mêle à l’incompréhension.

Autour d’eux, des personnages gravitent, certains issus du passé, donnant l’impression au lecteur de feuilleter un album de famille où parfois se glissent des photographies d’amis. 

S’opposer à la tradition

Le roman offre des portraits beaux et précis, fruits d’une grande lucidité. Ainsi, les personnages sont-ils profondément humains, lumineux et ténébreux, chutant et se relevant parfois. Coincés dans leurs contradictions, leurs rêves que la vie peut briser, et portés par cette volonté de réussir leurs vie. Ces portraits ont la particularité d’être perçus à travers le regard de l’un des personnages. Ils permettent de donner une nouvelle dimension au récit où le narrateur tend à s’effacer.

Parmi ces nombreux portraits qui sont des moments forts du roman, deux s’en détachent et dépasseraient presque le cadre du roman. Leïla Slimani dresse un très beau portrait de femme. Mathilde a tenté de fuir son destin et se retrouve isolée dans un domaine qui peine les premiers temps à être productif. Ayant rêvé de liberté, elle est aux prises à des règles qu’elle ne comprend pas toujours. Elle qui aime parler, elle doit souvent faire face au silence. Moderne, elle n’hésite pas à s’opposer à la tradition, mais ne la combattra jamais réellement frontalement. Elle est tout à la fois épouse, mère et maîtresse de domaine.

Paradoxalement, c’est à la mort de son père qu’elle accepte pleinement son destin. Elle ne peut plus fuir, elle n’a plus nulle part où aller. Elle réussira à s’accomplir et avoir un rôle à jouer en dehors du foyer. Quant au portrait d’Amine, elle le présente comme un homme taiseux et courageux, tiraillé entre la tradition et la modernité, portant en lui son lot de culpabilité et de maladresses. Il est à la fois amoureux de sa femme, fils dévoué, frère inquiet, père maladroit, ancien combattant. Mais aussi indigène face aux colons.

Loin de l’exotique fantasmé

L’autrice aborde sans complaisance, mais parfois avec pudeur, la brutalité du monde qui est multiple et Mathilde les affronte presque toutes. D’abord celle des hommes et de la société qui passe. De la vision insupportable du muletier battant son âne décharné, aux coups que lui administre son époux. Celle de la guerre, avec les bombardements qu’elle a connus en France. Celle du déracinement auquel elle n’était pas préparée, bien loin de l’exotique fantasmé. De son côté, Amine en connaît d’autres : la violence feutrée, ou pas, du rapport entre l’indigène et le colon. Celle orchestrée par la tradition parfois, celle de son ancien compagnon d’armes qu’il finit par ne plus supporter. Et en toile de fond, la violence due à l’indépendance du Maroc. 

Évidemment le roman aborde le choc des cultures, avec notamment le mariage mixte. Malgré l’amour que Mathilde et Amine éprouvent l’un pour l’autre, ils n’arrivent pas toujours à se comprendre. Ce choc des cultures ne se cristallise pas au niveau de la religion mais autour de deux thématiques. Tout d’abord l’instruction, où la position de deux mères diffèrent. Mathilde veut que sa fille Aïcha soit instruite pour être libre. Et sa belle-mère pense que sa propre fille, la jeune et belle Selma, n’en a pas besoin pour la vie qui l’attend.

Puis la place de la femme qui en découle et qui ne cesse d’interroger les sociétés. Là encore une opposition : Mathilde et Selma. La première pousse les limites de sa liberté encore et encore, tout en sachant s’adapter. La seconde, forte de sa jeunesse et de sa grande beauté, joue à être libre. Elle y croit à un moment où, orpheline de père, ses frères se trouvent loin d’elle. S’en suit l’enfermement brutal et douloureux dans une vie triste. Loin de toute idée de modernité. 

La voie de la sensualité

Le roman explore aussi la voie de la sensualité. Celle des corps. Des sens. Le langage est sans détour, tout comme les pensées des personnages.  

À lire aussi : Dans le jardin de l’Ogre de Leila Slimani

Il joue également avec la mise en abyme quand, au début de son mariage, Mathilde écrit à sa sœur. Et elle le fait souvent tant le besoin est grand. Non de se confier ( jamais elle ne lui avouera la dureté de sa vie, la dureté de ce pays qu’elle ne connaît pas), mais de raconter une vie idéalisée, une vie qu’elle avait elle-même imaginée, et que sa sœur restée au pays envierait. Le mensonge pour rectifier la vie qui fait écho à la fiction. 

En plus de cette plongée dans la société marocaine, à la veille de l’émancipation, qui se situe entre la tradition et la modernité, et qui tend vers une réaffirmation de l’identité ; Leïla Slimani pose un regard sur sa beauté et sa force, ses contradictions et ses zones de dysfonctionnement. À l’image de Mathilde et d’Amine qui ont su chacun pleinement accepter l’autre.

christian bobin
Articles

« Pierre, » Christian Bobin écrit au peintre Pierre Soulages

Si vous cherchez un essai sur le maître de l’outrenoir Pierre Soulages, passez votre chemin. « Pierre, » est une lettre d’amour et le récit d’une rencontre, d’un « choc de lumière », magnifiquement transcrits par Christian Bobin.

Par : Sophie Demichel-Borghetti

Il est de belles histoires. Comme celle d’une visite improbable qui offrirait une rencontre miraculeuse.

« Pierre, » est de ces belles histoires : celle d’un écrivain qui reçoit comme un choc amoureux une peinture qui lui rend les mots, qui seule peut faire écho aux mots qu’il jette, qui s’est fait pour lui « écriture avant que les mots se figent ».

Mais qu’est-ce qui s’écrit dans un tableau ? « Ses peintures ont la luisance humide d’une peau retournée. Elles ne montrent rien. Elles disent. Ces tries noires sont des microsillons. La voix du peintre est prise dedans. Il parle, seul. Sur une surface plus ou moins grande. Seul. »

Parfois, après une rencontre exceptionnelle,  d’un être ou de son art, nous vient la nécessité de l’abandon de soi-même ; dans le calme, dans l’arrêt de soi. Aller chercher la fin de son monde ordinaire. Alors l’écrivain prend un train très étrange, censé le conduire vers ce peintre qui peut montrer l’invisible des âmes humaines errantes.

Sortir du néant de soi

Quand on aime, il faut partir. Partir affronter le bouleversement de la  rencontre. Et le temps s’arrête quand se décide le départ, comme on part en braconnage. Comme la flèche de Zénon qui n’atteint son but que dans son seul chemin incertain. Christian Bobin nous offre le récit de ce départ.

Et, en une lettre d’amour, un  poème qui n’en finit plus, il écrit. Il décrit. Il décrit les étapes de cet appel impérieux vers l’artiste qui a su lui rendre le désir de sortir du néant de soi, de la moquerie, des apparences ; vers le mystère de la naissance d’une pureté à écarter tous les diables.

Et il est beau, apaisant, d’entendre la voix de qui sait écrire, et, pour une fois, ne prend pas la plume pour parler de soi, mais pour s’oublier, s’abandonner, chercher cet essentiel toujours au-delà, et l’y chercher dans les traces d’un autre que soi : « La force est sans cesse donnée et redonnée aux anges que nous ne sommes plus, et qu’il nous faut redevenir si nous tenons à rester humains. Soulages est un des noms de cette force. »

Peinture sur toile 202x143 cm • Musée Pierre Soulages Rodez
Peinture 202 x 143 cm, 30 Novembre 1967, Rodez, musée Soulages

Peut-être, est-ce l’histoire d’un voyage, qui n’a peut-être pas été. Mais quelle importance ? Christian Bobin a-t-il  vraiment rendu visite à Pierre Soulages ?  Même rêvée, cette visite est comme un vrai, un beau dernier voyage. Vers une reconnaissance… ou un ultime remerciement.

Faire éclater le temps ordinaire

L’écrivain va ainsi chercher à surprendre, par effraction même, cette alchimie dont le peintre peut-être, ne sait rien, dont il ne veut rien savoir. Parce que l’artiste ne sait rien. Il fait.

Christian Bobin a traversé cette peinture rencontrée comme on s’échappe du monde, du temps. Être traversé par la puissance d’un artiste, comme l’est, au cours de ces lignes mouvantes, le narrateur, c’est que l’essentiel, le plus intense de ce que nous pourrons vivre est un diamant évanescent, qui nous éblouit parfois, que, par miracle, certain.e.s font éclore.

Ce que l’écrivain a rencontré dans la peinture de Pierre Soulages a changé son regard. La vie n’est faite que d’éclairs. Celui qui l’a compris, alors, cherche, et nous fait attendre, au détour d’un souvenir, d’un espoir, ces fulgurances qui font éclater le temps ordinaire, et désignent les failles par où s’échapper, respirer, cet « …arrachement sans profit à l’abominable préférence que nous avions pour nous-même. » : ces failles gravées en noir.

Ce qui saisit l’écrivain dans le tableau est donc ce qui se joue dans l’art. Et qu’elle soit réelle ou rêvée est sans importance, cette « vagabondance » fait entendre la vacuité de nos vies, la rareté d’un singulier invisible, sauf par le rêveur, le contrebandier ou l’artiste.

Donner chair aux silences de la vie

« Il y a une présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant » : pour le désir de cette présence et de tous les mots à venir, qui seront les seuls mots d’Amour, parfois, il faut monter  dans des trains impossibles, trains fantômes, seuls chemins pour trouver sa voix, son timbre, sa place.

À lire aussi : L’art et le livre

Homme détaché, lointain, être qui « se moque »,  Christian Bobin a toutefois dû, un jour, cesser de se moquer, et prendre l’un de ces trains. Passager clandestin du monde, il ne cesse de nous conter ce « choc de lumière », de ce noir improbable étalé sur des toiles, bonheur qui l’a brûlé à se perdre, à ne pouvoir se retrouver qu’en allant en chercher l’origine.

En glanant ces petits signes que parfois l’éternité nous laisse, en nous  les offrant dans « Pierre, » le récit de Christian nous conduit à Pierre Soulages, à cet ami dont l’art donne chair aux silences de la vie. Quelles que soient les lumières de la nuit, et que la porte soit ou non close, il nous en restera cette étrange et persistante brûlure de l’alchimie créatrice.

Articles

Les Images latentes de Carine Adolfini

Dans Images latentes & Un peu plus de deux mois, la poète et conférencière Carine Adolfini propose un journal poétique fait de fragments, évoquant l’évanescence de printemps indéfinis. Illustrés par les photographies de Claude Giannini, ils traduisent un temps suspendu, refusant de s’achever.

Par : Anghjulu Albertini

La première partie du recueil, intitulée Images Latentes, est constituée de bouts de vie et d’écriture. Elle va de l’origine à la mort, évoquant le passage de l’eau à la terre, de l’ombre à la lumière. Elle s’ouvre sur un vide, une absence, un espace qui va permettre l’éruption de l’écriture. Celle-ci se fait dans un mouvement hésitant, court, entre apparition et effacement : « ça s’absente ou s’enfle arpente Et se répète dans le reste ».

Parallèlement, les fragments vont évoquer aussi la formation du fœtus dans le ventre. Les mots flottent dans un bain sombre et paisible, se cherchent s’attirent ou se repoussent, essaient de dire dans une sorte de bégaiement les prémices d’une réalisation future. La réalisation de l’être et aussi celle du poème. « … un désir d’être cogne avec le cœur à fleur de peau… Le moment vient toujours où ça se fissure au cri d’une fontaine… »

Couv 2ere images latentes

En mêlant la naissance du poème à la naissance de l’être, Carine Adolfini démontre les liens qui lient inextricablement le corps et l’écriture, et pas seulement au commencement mais tout au long de leur évolution. On peut les voir grandir se former ensemble progressivement, pousser la porte vers l’extérieur, se donner au monde.

Un printemps indéfini

Le texte commence sur un ton impersonnel. L’indéfini « on » peut étonner dans un journal intime et suggère que l’auteur offre un récit poétique qui pourrait être celui de chacun, de tout « homme », à n’importe quelle période, le temps n’existe pas vraiment. La première personne apparaît progressivement « je me prononce » comme si l’individu essayait de se distinguer dans l’espace, de tracer ses contours pour pouvoir « apprivoiser l’azur. » Plus tard apparaissent le « tu » et le « nous », le texte commence alors à ressembler à une poésie autobiographique « Nos mains font un midi de terre/Et nous veillons l’odeur du feu/Moi sur le ciel toi sur la mer ».

Chaque poème étant précédé d’une date et parfois d’une toponymie. Mais ces indications servent plus à donner une impression d’authenticité qu’une réelle information sur la situation temporelle ou spatiale. Les références aux rites antiques, bibliques ou à la mythologie venant jeter un trouble supplémentaire à l’idée de temps.

Il s’agit d’un printemps certes, mais on ne sait lequel comme si tous les printemps étaient finalement les mêmes. Carine Adolfini tente de capter l’insaisissable présent comme pour éviter de disparaître dans le temps. Les photos se greffent sur son projet pour soutenir le désir de prendre l’instant sur le vif. Elles viennent attester de ce qui a été, fixant la lumière de ce qui passe. Elles monopolisent le recueil mais avec une fréquence irrégulière. Parfois elles se font attendre et leur irruption rompt la fluidité de la lecture, en provoquant des arrêts qui sollicitent une expérience différente de réception. Elles entraînent le lecteur dans une sorte de va et vient qui finalement sera le mouvement structurant ce recueil. En effet l’écriture combine l’immobilité et le déplacement latent. Elle nous fait vivre une sorte d’aller-retour comme pour éviter la fin.

Entre inertie et mouvement

Les photos de Claude Giannini nous situent aussi entre l’attente ou la fuite, même quand elles sont urbaines. Elles expriment souvent la suspension, un balancement entre hier et demain, accentué par le noir et blanc. Les lieux s’associent donc au récit. L’interstice entre la lecture du texte et la contemplation de l’image, tantôt se réduit, tantôt s’élargit, les deux cherchant à se rejoindre dans une tension palpable de clair-obscur. Les images d’étangs immobiles des premières pages laissent progressivement place à l’épaisseur de l’écorce, tandis que l’écrit se matérialise.

Photo : Claude Giannini

Viennent ensuite les images de mer et de vagues qui engendrent le mouvement jusqu’à la fuite et à l’effacement. Les phrases s’amenuisent aussi. Les photos suivent la courbe du poème. Le retour des images d’étang dans les dernières pages du recueil insiste sur la temporalité cyclique du poème qui apparaît comme un organisme fermé sur lui-même. Le paysage visuel ainsi devient allégorie du paysage mental du poète qui oscille entre avancer dans le temps ou le retenir pour ne pas arriver au terme « Se retenir à la limite du vivre »

Le recueil semble d’ailleurs inachevé. La deuxième partie « Un peu plus de deux mois » évoque une expérience de vie de la mi-mars à la fin mai, donc, un printemps incomplet. On est ici dans une sorte de « non finito ». Une partie de l’œuvre est hors-champ, a été perdue, effacée, raturée, n’a pas été choisie. On a gardé que quelques moments du jour ou de la nuit comme dans une photo.

À l’abri du regard

La parole qui ne veut pas se figer, adopte la forme du journal intime. Comme pour se donner encore un peu de la liberté de se dire sans être lu, de s’effacer, de se raturer, de faire retour, d’être sans paraître, de se mouvoir sans être vue. « juste éprouver l’issue dedans »

À lire aussi : Sur le Cap Corse, un poème de Pauline Pucciano

On peut dire que cette deuxième partie est une sorte de brouillon de printemps qui se fait et se défait à l’abri du regard. L’écriture de Carine Adolfini tente de prolonger le dedans et le poème va alors vouloir s’écrire comme un devenir suspendu. S’écrire comme une photo dans la profondeur d’un temps cadré fragmenté dans l’espace, qui refuse de s’achever, dans une forme définitive. Il s’agit donc d’une poésie qui lutte pour rester dans une sorte de mouvement immobile. Une « errance nouée, » qui veut se mirer dans l’image et se garder le plus longtemps possible dans le désir d’écrire…

« Tout le ciel versé d’un œil à l’autre ». (Une écriture confinée, qui peut faire penser à la période de confinement du mois de mai 2020. Pure coïncidence ou préméditation. L’auteur confirme l’avoir rédigé bien avant les épisodes du coronavirus.)

Extrait :

Entre ciel et terre respirent dans le
tamaris les fragments d’Osiris


L’azur brûle aux branches
Ça fait bouger l’écorce la terre me
rend Sous la peau de l’éternel bat un
orient Dans les noeuds du bois une
aile se déploie.
Il y aura pour voir un désir de
s’ouvrir Une épaisseur à tarir de la
sève à bleuir Une racine à sacrifier.
Il y aura pour dire
Le chant d’un oiseau à tailler au
cordon Un âge à dérouler, le crime
d’un silence.
Il faudra
Qu’au coeur du tamaris
Les essaims de manne jaillissent
Et retombent du ciel en bruit de
sittelles
Pluie blanche, plumes, rumeur de
coton
Le moindre mouvement est tissage
d’horizon.

vincent lanata
Articles

Les illustres Trajectoires de Vincent Lanata

Dans Trajectoires ou les chemins d’une vie, l’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air, Vincent Lanata retrace son parcours exceptionnel. De la Corse à l’Afrique, puis aux commandes de redoutables avions de chasse, il ne cesse de se réinventer et parvient aux plus hautes fonctions. À la conquête du ciel, au sommet de l’armée, demeure toutefois une constante : son attachement à ses racines.

Par : Jean-Pierre Castellani

Quelle bonne surprise que le livre Trajectoires, du général Vincent Lanata, qui fut à la tête de la prestigieuse armée de l’air en 1991, Grand-croix de la Légion d’honneur. On s’attendait, avec cette publication, à un bilan technocratique, précis, documenté, comme l’ont fait auparavant tant d’autres militaires dans leurs Mémoires. Or, il n’en est rien. Ce récit rétrospectif d’une carrière militaire longue de 40 ans, est une authentique autobiographie. Celle d’un homme attachant, actif, volontiers iconoclaste. On découvre avec étonnement un aviateur qui nous avoue sa passion pour la mer, la nature, les animaux comme les fauves les éléphants ou les chimpanzés d’Afrique !

En effet, le récit commence naturellement par l’enfance de Vincent Lanata. C’est la plus surprenante, elle suit les différents postes occupés par son père en tant qu’administrateur maire de grandes villes africaines. Avec lui, le jeune Vincent va traverser l’Afrique de long en large. Les pages qui racontent dans le détail ces expériences africaines sont passionnantes, riches de renseignements, de remarques, d’évocations. Elles se lisent comme un véritable roman d’initiation. Elles nous font découvrir cette Afrique coloniale si souvent décriée et qui pourtant prend ici une valeur humaine indéniable. Une Afrique équatoriale décrite à travers les responsabilités successives du père dans ce que l’on appelait à l’époque la France d’outre-mer. On est entre Kessel et Saint-Exupéry…  

Le récit passe de Bangui chef-lieu de la colonie de l’Oubangui-Chari à la Haute Volta aujourd’hui le Burkina Faso, dans la ville de Gaoua. On fait escale à Dakar, à Bamako puis on se rend à Bobo –Dioulasso. La traversée du Sahara pour rejoindre Marseille est une véritable épopée, qui se lit comme une aventure romanesque. D’abord en avion, puis dans le désert et en camion jusqu’à Alger. Après l’épisode de la guerre en Corse, c’est Brazzaville au Congo, puis Libreville. On traverse la forêt vierge, le désert. Sont évoqués longuement la nature, le climat équatorial, les couchers de soleil, les parties de pêche en mer. L’enfant éprouve une véritable fascination pour l’immensité de la mer, pour ces paysages singuliers.

Une vocation nourrie d’obstination

À 9 ans, le jeune Vincent connaît mieux l’Afrique que la métropole et pourtant quand il revient à cet âge il rentre à l’école en Corse et devient un bon élève.

Il se retrouve interne à Marseille. C’est là que germe en lui l’idée de présenter le concours de l’École de l’air. Car il éprouve une véritable passion pour les avions, pour l’armée, pour le métier de pilote. Pour ce qu’il appelle « cette chevalerie moderne » et pour les espaces, non plus du désert, mais du ciel. Il franchira tous les obstacles à force de travail et d’obstination.

Vincent Lanata parle ensuite de sa vocation d’aviateur, de son apprentissage du métier de pilote. De ses premiers pas dans le métier et de ses expériences diverses à des postes de responsabilité. Le récit devient plus classique. Mais non moins intéressant, grâce à la minutieuse reconstitution de la progression d’un homme qui se fait lui-même par le travail, la volonté, le sérieux, l’honnêteté. Il y a toujours, chez le général Lanata, le désir de se raconter sincèrement, de justifier ses choix et surtout d’expliquer des décisions souvent courageuses et à contrecourant. L’ensemble tisse le portrait d’un homme engagé, libre. En permanence à l’affût de la nouveauté technique et soucieux d’efficacité dans l’organisation.

Le métier d’aviateur

Il surmonte toutes les étapes difficiles dans différentes bases militaires. Et très vite apporte des jugements sur l’équipement, les conditions, la finalité du métier d’aviateur, de l’aviation de chasse, en choisissant une unité de combat. Tout cela dans le contexte délicat de la guerre froide, puis plus tard de la guerre d’Algérie. Le récit se fait plus précis, en fournissant beaucoup de détails sur les conditions de vol. Au passage, le général n’hésite pas à parler de sa vie intime, présente dans ses souvenirs. Deux mariages, ses enfants et surtout cette deuxième épouse qui l’accompagne aujourd’hui à qui il rend un vibrant hommage.

Il raconte la vie du pilote en unité opérationnelle, au milieu d’un escadron de combat, en hommage à Saint-Exupéry. Mais continue à réfléchir sur les conditions du travail, sur les règles de sécurité. 

À lire aussi : La Chute d’Icare, de Jean-François Roseau

Il découvre au fur et à mesure de sa carrière différents mondes. Par exemple celui de l’École de guerre. De l’administration centrale, où il va faire preuve des mêmes qualités. De même que celui de l’état-major de l’armée de l’air et du commandement de la base d’Orange.

Un militaire engagé

Toutes ces périodes, même dans les cabinets ministériels, sont à ses yeux formatrices. Elles lui permettent de connaître tous les circuits depuis le ministère jusqu’au commandement de la région aérienne à Aix-en-Provence et enfin le poste de major général de l’armée de l’air. Il donne beaucoup de détails sur le futur avion de combat de l’armée de l’air. Le Rafale, dont il défend le projet. Tout cela est d’un grand intérêt par rapport à des débats actuels sur la vente de cet avion. Le récit donne des précisions sur un certain nombre de règlements de compte dans les nominations aux différents postes. Débats qui intéressent moins le lecteur mais qui sont assez exemplaires d’un climat général.

En décembre 1991 le commandement de l’armée de l’air, force perçue, non pas comme un aéro-club de luxe mais comme une arme de combat est l’apogée de sa carrière. Il raconte des batailles interminables pour les achats d’avion, l’ouverture au métier de pilote pour les femmes. Les jugements sur plusieurs hommes politiques comme Jean-Pierre Chevènement, François Léotard, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou même Emmanuel Macron qu’il ne ménage pas, surtout à propos du limogeage du général Pierre de Villiers sont sans appel. Le ton est toujours libre, direct, sans complaisance.

L’expérience politico-industrielle

Le récit de l’expérience politico-industrielle de Vincent Lanata est également exemplaire. Elle montre et démontre ses capacités à trouver toujours un métier nouveau. À exploiter son expérience, ses connaissances et à innover. Dans cette perspective, le général s’occupe de l’industrie, de l’exportation et des relations avec le ministère de la Défense. Son réseau de contacts internationaux en Chine et ailleurs lui permet de trouver des marchés nouveaux.

On peut considérer que le récit de son expérience libérale et de son engagement politique plus récent présente un intérêt moins direct pour le lecteur. Même si cela prouve son dynamisme et sa recherche permanente de la nouveauté, on préférera cependant, pour notre part, le récit personnel du destin de Vincent Lanata à ses jugements sur les hommes politiques contemporains, malgré toutes les informations précieuses que cela peut fournir. On sera plus attentif à son analyse de la défense européenne ; de l’importance de la dissuasion nucléaire française ou de la défense européenne et de sa critique de l’archaïsme de certaines corporations militaires.

Au terme d’une carrière militaire de 40 ans, le général Lanata est peut-être un peu trop ambitieux dans sa volonté de donner tous les documents possibles concernant ses engagements et ses points de vue actuels. Les annexes qui reproduisent des courriers au président Macron ou des prises de position pendant la campagne présidentielle pourraient donner lieu à une publication différente de son récit de vie. De même qu’un codicille composé d’un certain nombre de textes écrits pendant le confinement qui confirment par ailleurs les qualités littéraires de l’écriture du général Vincent Lanata. Certes, on comprend ce désir de totalité qui l’anime à ce moment de sa vie où il veut donner tout ce qu’il a fait, connu et vécu.

Un parcours exceptionnel

Ces différentes pages justifient le titre du livre Trajectoires (au pluriel) ou les chemins d’une vie. On y constate le rôle joué par le hasard, par les parents, par l’importance des racines corses. En l’occurrence, par l’éducation et par la volonté individuelle. Il s’agit, en fait, d’une réflexion sur le rôle de la famille, de l’école. Sur la nécessité du voyage, de la découverte des pays étrangers. C’est une véritable leçon de vie que nous donne Vincent Lanata dans ce texte écrit de façon spontanée. Parfois ingénue, mais toujours alerte, attentif aux sensations, à l’image, aux ambiances.

En définitive, un livre passionnant, foisonnant une mine de renseignements sur l’Afrique coloniale, sur la Corse des années 30 ou 40. Sur l’armée française, l’armée de l’air. En particulier, les rapports entre militaires et civils. Sur l’avenir de l’armée et sur son rôle dans le monde d’aujourd’hui et de demain. Un parcours exceptionnel, extraordinairement cohérent. Qui méritait d’être raconté.

gwenaele robert
Articles

Never Mind, roman historique sur l’attentat contre Napoléon

Avec Never Mind, Gwenaële Robert nous fait revivre une période clef de l’Histoire de France, entre Révolution et Empire. Une œuvre captivante et empreinte d’ironie, qui s’inscrit dans la lignée de ses remarquables romans historiques.

Par : Francis Beretti

Parmi la longue liste des publications de la rentrée littéraire, retenons le roman de Gwenaële Robert intitulé Never Mind (Robert Laffont). Une expression anglaise, qui signifie « peu importe », « ça ne fait rien », comme sous-titre à un portrait de Bonaparte pourrait surprendre, mais l’explication nous en est donnée à la fin.

L’intrigue se déroule au moment où l’Histoire de la France va basculer. Une plongée dans le Paris qui a du mal à se remettre des sanglantes convulsions révolutionnaires. Une période de transition, d’incertitudes : le roi est mort. L’empire n’a pas encore pris forme, c’est le début d’un siècle nouveau, d’un nouveau régime.

Le point de départ de l’intrigue est un fait divers terrible et authentique. L’attentat de la rue Saint-Nicaise, ou « conspiration de la machine infernale », du 24 décembre 1800, au lourd bilan. 22 morts, 28 personnes grièvement blessées, 46 maisons détruites. L’attentat visait le Premier consul, qui en échappe, miraculeusement indemne. Les conspirateurs royalistes ont complètement manqué leur coup. Au lieu d’abattre « l’usurpateur », ils n’ont fait qu’exalter sa gloire, assoir son emprise sur le peuple et affermir sa marche vers l’empire.

Une ironie savoureuse

Gwenaële Robert a choisi comme héros un personnage romanesque. Le chevalier Joseph de Limoëlan, dont elle reconstruit le destin, tout en s’appuyant sur des faits réels. En passant, elle esquisse les amours impossibles d’une émigrée trop fleur bleue et d’un terroriste écrasé par sa faute. De même que la traque impitoyable des auteurs et des complices de l’attentat, menée par le sinistre ministre Fouché sur lequel la narratrice exerce son ironie. Ainsi, Madame Fouché regrette les belles années de son ménage. Lorsque son mari portait « le doux nom de mitrailleur de Lyon ». En père attentionné, Fouché console son fils, déçu de voir terminées trop tôt les exécutions : « Ne sois pas triste, mon Joseph.  Le sang coulera à nouveau place de Grève ».

La romancière a l’art de mettre en valeur avec pertinence des anecdotes significatives, comme quand elle décrit « le bal des victimes ». « Au bal des Victimes, on s’habille, on se coiffe comme pour une exécution. C’est-à-dire : la nuque dégagée, cheveux coupés à ras ou relevés au sommet du crâne par un peigne, le col ouvert, la chemise blanche, le brassard noir et, autour du cou, un ruban de soie rouge, mince comme le tranchant d’un rasoir entre les mastoïdes et la clavicule ». N’ont le droit de participer à ce bal que les royalistes dont les parents ont été guillotinés. C’est « la catharsis macabre des survivants ».

Rédemption

La romancière peuple Paris de personnages pris sur le vif. Tel Hyde de Neuville, l’irréductible chouan qui imprime clandestinement le testament de Louis XVI. Puis va inlassablement le placarder aux portes des églises, « comme une âme errante en quête de rédemption ». Gwenaële donne de la chair à tous ses personnages, même les plus humbles, sans les caricaturer, ce qui est un trait de son talent. Mais au bout du compte, « rédemption » est le mot-clé de cette histoire. Joseph de Limoëlan s’exile aux Amériques, sous le nom d’emprunt du « père Joseph de Clorivière » pour expier son crime : avoir confié à une petite innocente la garde d’une charrette bourrée de poudre explosive. Depuis, un cauchemar récurrent hante ses nuits : « le visage de l’enfant à la jument qui le fixe de ses yeux sombres ». Et le leitmotiv qu’il répète à qui veut l’entendre, « Never Mind » lui tient lieu de consolation.

À lire aussi : Rouart et les aventuriers du pouvoir

En somme, des chapitres courts, une narration nerveuse, un style clair et direct, une langue souple, fluide, et bien maîtrisée. Cet ensemble de qualités compose un roman captivant.

Articles

Noël Pinelli, homme politique et érudit

Noël Pinelli, député puis ministre de la Marine marchande du régime de Vichy, fut également un homme de lettres, passionné d’histoire corse. Une figure ambiguë, sur laquelle il convient de s’attarder.

Par : Jean-Dominique Beretti 

Dans l’Entre-deux-guerres de nombreux Corses ont participé à la vie politique nationale. On cite souvent des personnalités comme François Pietri. Moins connu, mais chargé de responsabilités importantes au niveau de l’État, Noël Pinelli ( 31 Mai 1881, Clermont-Ferrand – 6 Février 1970, Paris) a été le témoin et l’acteur d’évènements marquants depuis la Guerre de 14 jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais il était aussi un homme de lettres.

Un parcours brillant

Noël Pinelli est né le 31 Mai 1881 à Clermont-Ferrand. La famille de son père était originaire du village de Poggiolo en Corse-du-Sud dans le canton de « Sorru insù ». Il fait ses études au collège Fesch puis à la Faculté de droit d’Aix-en-Provence. En 1900, il devint avocat à Ajaccio, ville où il a fait ses études secondaires.

Il fut commissaire en chef de la Marine de 1901 à 1924. Pendant la Première Guerre mondiale son engagement notamment aux Dardanelles et en Angleterre lui valut de nombreuses citations : « Rappelé au service actif dès le deux août 1914. Il est aux Dardanelles en 1915 puis à Salonique pour y préparer le débarquement du corps expéditionnaire de Macédoine. Appelé en 1917 au ministère de la Marine, il est envoyé à Londres en mission auprès de l’Amirauté britannique. Au début de 1918, alors que la guerre sous-marine bat son plein, il reçoit la lourde charge du ravitaillement général de la flotte et de l’aéronautique maritime en essence ».

Conseiller municipal à Paris

Il joua un rôle politique surtout dans l’Entre-deux-guerres, alors que l’Europe connaissait de grandes transformations politiques, notamment la mise en place de régimes autoritaires.

Son activité est riche au sein du conseil municipal de Paris à partir de 1929. M. Louis Delsol, alors conseiller municipal du quartier du petit Montrouge, ayant été élu député, abandonna son siège municipal, de fait, M.Pinelli fut choisi pour le remplacer. De 1929 à 1935 il s’active dans de nombreux domaines, l’éclairage, les écoles publiques… À ce titre, « il a veillé à ce que le respect des libertés ne soit pas théorique, ni leur exercice un vain mot. Et mis soin à ce qu’aucun acte de sectarisme ne vienne s’attaquer au principe de fraternité tolérante (…) », est-il précisé dans la profession de foi du candidat aux élections municipales de 1935 pour le quartier du petit-Montrouge.

Un contexte agité

En 1934, la France connaît une grave crise politique. Lors de la manifestation du 6 février 1934, il défile avec les conseillers municipaux. Ce jour-là, des associations d’anciens combattants et des ligues manifestent à Paris avec des revendications comme : « assez de scandales », ou encore « à bas les voleurs ».

La France connaît une succession de gouvernements entre 1929 et 1936, qui ne durent pas plus de trois mois. À l’extrême droite, on dénonce l’incompétence du régime et la multiplication des scandales politico-financiers. L’affaire Stavisky provoque une violente campagne anti-parlementaire. L’historien Serge Berstein analyse l’action des conseillers municipaux  :

« L’intention politique du cortège des conseillers municipaux est donc évidente même si les objectifs précis ne sont pas les mêmes pour tous les participants. Il s’agit d’exercer une pression sur les députés au minimum pour amener le gouvernement à démissionner… Daladier pour sa part niera devant la commission d’enquête que les conseillers municipaux aient tenté d’exercer sur lui une quelconque pression pour l’amener à démissionner… La commission d’enquête retiendra dans ses conclusions que tel était bien l’objectif des élus parisiens… »

Les « sœurs latines »

Mais l’action de Noël Pinelli dépasse le cadre français. Lors de l’inauguration d’un monument aux morts, élevé à la mémoire des garibaldiens de l’Argonne et des volontaires italiens de l’armée française morts pour la France, il prononça deux discours. Dans un premier discours, il s’adresse au maréchal Pétain. Il cite ensuite Gabriele d’Annunzio, parle de Mussolini et évoque Garibaldi. Il cite également l’écrivain Ricciotto Canudo , puis évoque une civilisation méditerranéenne. Enfin, il évoque  la carrière politique en France de Garibaldi une « amitié merveilleuse ». Ainsi que le petit-fils du héros, Ezio Garibaldi. Dans un deuxième discours, Il insiste avec d’autres personnalités sur le rapprochement entre les deux nations. Italie et France sont des « sœurs latines » précise-t-il. Il parle de « deux rameaux de la même famille ». 

Cet événement en mai 1934 donna lieu à des manifestations importantes. Il s’agissait non seulement de célébrer l’amitié franco-italienne mais aussi une « alliance latine contre des prétentions hégémoniques germaniques dangereuses ». Notons qu’à partir de 1935-1936, l’Italie fasciste se rapproche de l’Allemagne hitlérienne… Déjà en 1932, Noël Pinelli fait donner à une rue le nom du poète italien, lors de la célébration du centenaire de l’Arioste. Le rapprochement franco-italien semblait une nécessité.

Noël Pinelli député

Noël Pinelli fut aussi député de la Seine de 1936 à 1942. Il succéda à André Grisoni. Il faisait partie du groupe des indépendants républicains et intervint dans les discussions sur la semaine de quarante heures (juin 1936). Mais aussi sur le programme de grands travaux destiné à fournir des emplois en juillet 1936.

Il est nommé sous-secrétaire d’État à la Marine marchande dans le cabinet Paul Reynaud du 21 mars 1940 jusqu’au 10 mai. Les rapports avec le régime de Vichy furent étroits et méritent qu’on s’y arrête.

Il vota la loi constitutionnelle du 10 Juillet 1940. Il s’en explique d’ailleurs lors du procès du Maréchal Pétain : « Pas une seconde je n’ai le sentiment qu’on voulait faire un coup d’État contre la République ». Et décrit le contexte du vote en citant des personnalités importantes comme Édouard Herriot. Ce dernier, président du parti radical, avait été élu président de la chambre en 1936. Il exerça en fait, une très grande influence dans les dernières années de la IIIe République.

Si le 9 Juillet 1940, à la séance de la Chambre, il conseilla le ralliement au maréchal Pétain, il manifesta à l’égard du nouveau régime une réserve croissante qui provoqua sa mise en résidence surveillée. Plus tard, il fut déporté en Allemagne.

Il faisait partie des membres du Conseil national de Vichy qui fut une assemblée instituée par le maréchal Pétain le 24 janvier 1941 qui les avait nommés et choisis. Le chef de l’État devait leur demander leur avis sur un problème précis de leur compétence. Il était évidemment composé de sympathisants du régime. Ils constituaient les cadres politiques de l’État français.

Le procès Pétain

À l’audience du 6 Août 1945, lors du procès du maréchal Pétain, a lieu la déposition de Noël Pinelli. De nombreuses personnes ayant connu Pétain donnent des éléments d’explication de l’action politique et militaire du maréchal. Pour sa part le témoignage de Noël porte sur les rapports avec l’Angleterre, les conditions maritimes de l’armistice. À ce titre, les contacts qu’il a eus avec l’amiral Auphan éclairent l’ambiance de l’époque : que deviendrait la flotte ? … Est aussi évoquée, l’Assemblée du 10 Juillet 1940. Son analyse critique vis-à-vis de Vichy porte notamment le fait pour le régime de ne « pas faire appel aux hommes publics ». Globalement, il précise qu’il n’a jamais été favorable à la politique suivie par Vichy. Et pointe du doigt l’entourage du maréchal Pétain c’est à dire les « hommes publics qu’on lui a imposés , qu’il n’a pas choisis, qu’il a subis… »

La personnalité du maréchal Pétain semble l’avoir marqué. Après la guerre, il est mentionné comme faisant partie du Parti socialiste démocratique. Groupement créé au lendemain de la libération par les parlementaires et les militants de la SFIO, épurés en 1944-1945 en raison de leur fidélité au maréchal Pétain. Ce parti opposé à la constitution proposée en 1946 était fortement marqué par la personnalité de Paul Faure. Directeur de La République libre, journal auquel collabora Noël Pinelli.

Mentionnons aussi l’Association pour défendre la mémoire du Maréchal Pétain, « créée après la mort du vainqueur de Verdun ». Dont l’un des objectifs était entre autres la révision du procès de 1945. Noël Pinelli y est cité, à côté de personnalités comme Maître Isorni. Rappelons qu’après la guerre, les débats sur l’amnistie des condamnations prononcées à la libération entraînent des tensions politiques importantes. En 1950, le général de Gaulle reprochait à la IVe République le maintien en détention du maréchal Pétain. Le transfert des cendres du maréchal Pétain à l’ossuaire de Douaumont était aussi une revendication des défenseurs de la mémoire du vainqueur de Verdun.

Un intellectuel et un lettré

Perçu comme un homme politique engagé, Noël Pinelli est aussi un intellectuel et un lettré ; héritier de l’abbé Jean-Antoine Pinelli, personnalité politique forte à l’époque révolutionnaire. De nombreux ouvrages ayant trait à la Corse composaient sa bibliothèque. C’est dans la maison familiale datant du XVIIe siècle de Poggiolo, qu’étaient rassemblés les ouvrages de son ancêtre. Il a participé après la guerre à de nombreuses revues et productions concernant l’histoire de la Corse. Et notamment la Revue de la Corse publiée à Paris sous la direction du professeur Ambrosi.

À lire aussi : Le Républicanisme corse

On retiendra sa collaboration aux Cahiers d’Histoire et de Documentation corses dont il fit partie du comité de lecture. Ces articles étaient publiés par le Groupe d’études corses historiques et scientifiques au début des années 50, dont le siège était à Paris et qu’il contribua à fonder avec des personnalités importantes comme le colonel Fontana. 

L’hommage au patriotisme de Fontana

Le colonel Fontana originaire de Vico, donc de la même région que Noël Pinelli était président du Groupe parisien d’études corses. C’est une même volonté qui anima les deux hommes. Noël Pinelli lui a rendu hommage en précisant bien qu’il était à l’origine du « Groupe parisien d’études corses » et qu’il a fait un travail considérable : « Jusqu’au dernier moment il s’est penché sur nos travaux, il les a dirigés avec le dévouement le plus total et le sentiment parfait de ce qu’une petite association naissante, si elle veut durer et produire, peut se permettre de faire ou doit avoir, au contraire, la prudence de ne pas faire. Quelques semaines avant sa mort il présidait encore une de nos conférences. »

La ligne de conduite est clairement affichée. C’est une véritable passion pour l’histoire de la Corse qui est mise en avant. Dans une introduction à un article Noël Pinelli présente la recherche historique comme une passion :

« Si nous ne méconnaissons pas le plaisir, la satisfaction que cause toujours le rappel précis, et aussi vivant qu’il est possible, d’un passé historique, il se joint dans nos travaux comme la recherche d’un épanouissement sans cesse renouvelé pour le sentiment profond et poignant qui nous rattache tout à la fois à notre petite et à notre grande patrie. Se pencher sur l’histoire de la Corse c’est pour nous, faire un acte d’amour ; c’est cultiver en profondeur une passion ardente et noble »

Cette passion pour l’Histoire de Corse l’a mené à rédiger des articles de fond dans lequel transparaît un travail de lecture et d’analyse d’auteurs de premier plan. La publication de documents inédits est aussi un de ses objectifs.

Une admiration pour l’Italie

Collectionneur de cartes de Corse du XVIIIe siècle et amateur d’art, il voua une passion importante pour l’Italie ; comme nous l’avons évoqué plus haut où il fit de nombreux voyages et dont il ramena une trentaine de carnets de voyage. Sur une période qui va de 1955 à 1961 il note avec précision ses impressions de voyage. Son intelligence éclectique et son exigence de précision donnent un éclairage sur tous les évènements qui touchent de près et de loin non seulement l’Italie, mais aussi les relations internationales. L’élection du Pape Jean XXII, les évènements d’Algérie, jalonnent la description des monuments de Rome et de Gênes. Chaque paysage ou chaque rue sont mis dans une perspective historique et géographique. Il faut y ajouter une véritable passion pour la littérature italienne notamment Pirandello, Fogazzaro…

On lui prêta une passion pour l’écrivain Marcelle Tinayre à laquelle il a consacré une correspondance importante.