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Rouart : La vérité sur la comtesse Berdaiev

La passion, la sensualité, la dépravation, la souffrance, le scandale, mais aussi la politique et l’Histoire autant de thèmes qui sont présents dans le roman de Jean-Marie Rouart La vérité sur la comtesse Berdaiev, publié aux éditions Gallimard en 2018.

Par : Janine Vittori

La vérité. Mais quelle vérité ? Celle des personnages ? Ils sont montrés dans toute leur complexité et leur vérité n’est pas facile à cerner. Ils apparaissent comme des êtres troubles qui peuvent masquer des souffrances sous des apparences de légèreté ou de rigueur.

La vérité de la justice ? Des manœuvres torves, des manipulations politiques pour qu’un dossier plutôt  « vide » éclate comme une bombe et change le cours de l’Histoire.

Une poupée russe

Maria Berdaiev est une très belle femme. D’une beauté que l’auteur compare à celle d’une vierge de Botticelli. Mais derrière cette apparence virginale et lumineuse, la véritable nature du personnage est plus obscure.

Fille d’un prince russe, mort du typhus à Gallipoli, et d’une princesse exilée en France après la Révolution de 1917, c’est une femme entretenue. Son amant, président de la Chambre des députés, Marchandeau, l’a installée dans un appartement somptueux. Elle fait illusion avec ses meubles opulents mais puisés dans les réserves du mobilier national. Son train de vie dispendieux fait de la comtesse une personnalité en vue. Mais la réalité est bien différente.

Cette femme à l’allure parfaite dissimule ses failles. Elle a fait le deuil de ses ambitions artistiques. Elle se contente d’être une pastelliste mondaine à défaut d’être une artiste de génie. 

Sa véritable blessure, celle dont elle ne guérira pas, est l’exécution au mont Valérien de son jumeau, Anton, engagé dans la Résistance.

Maria Berdaiev , telle une figurine creuse, renferme en elle plusieurs femmes. Une amoureuse déçue, une émigrée dépossédée, une dépravée prêtant son corps lors de parties fines. Rien ne lui appartient. Elle ne s’appartient pas. Pendant la guerre elle s’est offerte à un cinéaste proche des nazis pour obtenir un rôle. Elle se vend à des hommes impuissants pour maintenir son train de vie.

À lire aussi : Fille de joie, une présentation d’Yves Dubetti

Des personnages fragiles

Les personnages qui gravitent autour de la comtesse Berdaiev incarnent tous des êtres fragiles.

La princesse Oborov, mère de l’héroïne, et la Comtesse Kouraguine sont ainsi des femmes brisées par la perte de leurs fils. Elles font partie de la société des russes blancs en exil. Elles se souviennent de leur grandeur passée, d’un monde qui n’existe plus.

Éric, le personnage le plus romantique du roman, n’est ni volontaire ni courageux. Il est journaliste à Combat mais il apparaît comme un être sans envergure. Éric aime Maria mais tombe dans les bras d’une femme que son ancienne maîtresse lui présente. Il est paralysé par une vie conjugale sans éclat. Auteur d’un premier roman il n’est pas capable d’en écrire un deuxième. Il n’a aucune ressource en lui pour donner un sens à sa vie.

Les personnages créés par Rouart tentent tous d’exister mais tous se perdent. Ils ont traversé des évènements tragiques qui les ont marqués. La révolution russe, la deuxième guerre mondiale et maintenant la fin de la IVe République.

L’Histoire dans l’histoire

Jean-Marie Rouart situe son roman en 1958. De Gaulle est alors sur le point d’accéder au pouvoir. Un ancien monde s’écroule. Et tous les moyens sont bons pour précipiter cette chute. Car derrière le destin du personnage de Maria Berdaiev, c’est la réalité de la prise du pouvoir par De Gaulle qui est décrite.

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Jean-Marie Rouart est membre de l’Académie française depuis 1997.

Une adolescente est arrêtée pour un vol dans un grand magasin. Ce fait-divers insignifiant dévoile l’implication de Marchandeau, de sa maîtresse et de personnages peu reluisants dans une affaire de mœurs. Marchandeau voit son ambition d’accéder à la fonction de président de la République anéantie.

Rouart, dans son roman, joue sans cesse avec Histoire et fiction. Il mêle des personnages réels à ceux de son roman. Il enrôle Anton, le frère de Maria, dans un vrai réseau de Résistance et le fait mourir au mont Valérien au côté de héros bien réels. À son Président Marchandeau, il attribue un destin qui appartient à André Le Troquer. Cette figure de la Résistance, qui voulait succéder à René Coty, et sa maîtresse, une russe blanche comme Maria, sont empêtrés dans l’affaire des « ballets roses ». Un coup fatal pour la carrière et pour la vie de cet homme politique de premier plan.

La vérité sur la comtesse Berdaiev de Rouart restitue l’atmosphère de la fin des années cinquante. L’auteur porte un regard sans concession sur un monde politique qui a recours à de viles manipulations et n’hésite pas à instrumentaliser la justice.

Les faiblesses des personnages renvoient à la déficience et à l’échec des hommes politiques impuissants de la IVe République. La Guerre a fait de certains d’entre eux des héros mais l’ombre de la Collaboration plane toujours et empoisonne la société.

Le style vif et élégant de Rouart, ses personnages tourmentés et obsédés par leur passé, font de La vérité sur la comtesse Berdaiev un roman très réussi. L’arrière-plan historique révèle une autre vérité.

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Transparence ou l’utopie transhumaniste

Vendre ses données pour vivre mieux. C’était la promesse de l’utopie transhumaniste du roman Transparence. Audrey Acquaviva raconte les dérives de cette humanité augmentée.

Par : Audrey Acquaviva

Transparence de Marc Dugain, publié aux éditions Gallimard, est un roman  d’anticipation qui s’ouvre à la manière d’un thriller économique. Dans un récit rétrospectif,  la narratrice revient sur son parcours, et plus précisément sur son investissement dans la révolution numérique qu’elle situe en 2020, véritable moment de bascule à l’échelle planétaire. Le début de l’ultra-connexion. L’homme, de plus en plus connecté, pucé, doté de caméras, est devenu pourvoyeur de données en continu, allant même jusqu’à devenir « l’homme transparent » qui renonce à toute forme d’intimité. D’abord par choix, puis par nécessité.

Dans un premier temps, les données des individus étaient récoltées pour trouver l’âme sœur, les algorithmes étant plus aptes que les sentiments et les hasards, jugés trop dangereux dans un monde où le risque doit être éliminé. Le roman glisse vers une utopie au moment où il insiste sur les nombreux bienfaits de cette révolution. Le revenu universel, généré par la vente de données, permet à la fois d’éradiquer la pauvreté et de résoudre le problème de l’emploi dans une société ultra-mécanisée. Le transhumanisme combat les maladies en réparant, augmentant et régénérant les corps. Tout ceci pour arriver au but ultime : combattre la mort. Une relecture de la fontaine de jouvence.

Mise en garde

Ce transhumanisme échoue au profit d’une technique plus évoluée encore : la minéralisation du corps qui préserve l’âme et les caractéristiques physiques. Celle-ci est en mesure de sauver et l’humanité et la planète. La narratrice ouvre cette nouvelle voie et chacun, par la suite, peut y prétendre s’il respecte les règles sociétales et environnementales. L’effet attendu, outre l’immortalité, est de réguler l’incivisme, la compétition, la criminalité. Voire la faim.

À l’aube d’une catastrophe écologique planétaire qui risque d’anéantir l’humanité, Transparence revisite l’Arche de Noé en glissant vers la science-fiction. Un vaisseau transporte toute la mémoire de l’humanité.

transparence marc dugain

Mais ne nous y trompons pas, Transparence parle de la société actuelle et nous met en garde. Bien évidemment, il en grossit les travers dans une projection angoissante. Ainsi passe-t-on d’une utopie à une dystopie. Alors qu’à notre époque, certains peuvent s’émerveiller ou s’inquiéter des avancées numériques,  les transhumains émergents qui ne travaillent pas, qui se divertissent encore et encore, qui voyagent sans se déplacer grâce aux trois dimensions, perdent peu à peu de leur humanité. Ils sont incapables de penser par eux-mêmes, de se diriger seuls, d’interagir directement ou encore de nouer des liens naturellement. Ils ne s’embarrassent plus de paroles, préférant l’échange pragmatique de pensée à pensée via une machine.

À lire aussi : Néandertal, Homo sapiens et moi

Çà et là, l’auteur renforce l’ancrage réaliste par le biais de références cinématographique, littéraires, politiques incontournables. Il aborde aussi le thème du réchauffement climatique. La mise en abyme du dernier chapitre constitue une belle surprise. Elle questionne autant qu’elle soulage. 

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L’Imitation de Bartleby

ARTICLE – Josyane Savigneau présente le roman de Julien Battesti, L’Imitation de Bartleby, publié aux éditions Gallimard.

Ce premier roman aurait dû être immédiatement très remarqué : par son style, par la maîtrise de sa composition, par son originalité. S’il ne l’a pas été à la hauteur de ce qu’il méritait, ce n’est pas en raison de la crise sanitaire. Gallimard l’avait publié avant. C’est plutôt parce qu’il aborde un sujet qui dérange, parce qu’il est pluriel – il est donc difficile de rendre compte de tous ses aspects-,  parce que son auteur, Julien Battesti, est un jeune homme très cultivé, qui manie l’humour, parfois noir, avec bonheur.

Heureusement l’étrange enquête que mène le narrateur de L’Imitation de Bartleby a été célébrée par le prix Musanostra et mise en valeur sur ce blog ; on ne saurait trop recommander la lecture d’un autre blog, lapagederita.blogspot.com/2020/06, qui en rend compte également avec subtilité et délicatesse.

De quoi est-il donc question ? D’un étudiant en théologie en proie à une grande souffrance physique. Un terrible mal de dos le contraint depuis plusieurs mois à passer ses journées couché sur le sol. Par un concours de circonstances, ayant réussi à allumer son ordinateur « tout empoussiéré », il tape le mot « exit »  et tombe sur « Exit. A.D.M.D Suisse romande. Association pour mourir dans la dignité ».

Un portrait de Michèle Causse

Peu familier de ces questions, il découvre alors qu’il s’agit de fin de vie et d’euthanasie, et commence à enquêter. Et voici qu’apparaît une femme qui va retenir toute son attention : Michèle Causse. Pourquoi ? Parce qu’elle a décidé de mourir par suicide assisté, à Zurich, grâce à l’association Dignitas, le 29 juillet 2010, jour de son soixante-quatorzième anniversaire. Et qu’elle a demandé à ce qu’on la filme en train de « dénaître », terme qu’elle a substitué à « mourir ».

Voilà de quoi susciter l’intérêt d’un esprit curieux. Surtout si son propre corps est habité par la douleur. Bien sûr le narrateur regarde le film, est hanté par certaines phrases prononcées par Michèle Causse, et veut en savoir plus sur elle. Jeune, encore étudiante, elle était fascinée par Violette Leduc qu’elle a fini par rencontrer. Elle a raconté cet épisode dans un texte de 2007, pour le centenaire de la naissance de Violette Leduc : « Un matin, vers midi, alors que je rentrai à ma pension de famille rue d’Assas (une pension qui avait abrité Strindberg), déjà engagée dans l’escalier, j’entendis une voix qui disait : “Vous êtes Michèle Causse ?” Je me retournai et je vis une grande femme, en ciré, me tendant un manuscrit. “Je suis Violette Leduc”. »

Un engagement radical

Michèle Causse ne s’est pas contentée de rencontrer des femmes qu’elle admirait, comme Violette Leduc ou Djuna Barnes. Elle a écrit. « Il semblerait que la vie de Michèle Causse ait pris la forme d’une longue logomachie. », constate Julien Battesti.

Lesbienne radicale, elle est pourtant très critique sur le féminisme qu’elle accuse de tiédeur. « Bien trop timorées pour Causse, les suffragettes arrangeantes qui se contentaient de réclamer des salaires égaux à ceux de leurs bons messieurs de collègues ou l’ajout de quelques lettres à la fin d’un mot et triomphaient lorsqu’on daignait les leur accorder. Ces inoffensives, qu’elle qualifiait“d’immasculées” représentaient à ses yeux l’équivalent de ceux qui se font appeler “les jaunes”par les partisans de la grève générale. » Plutôt novice en la matière, le narrateur découvre tout un continent.

Un livre de livres

Le récit prend donc un autre tour lorsqu’il s’aperçoit que parmi les nombreuses traductions de Michèle Causse – qui traduisait à partir de l’anglais et aussi de l’italien- , il y a non seulement le Joyce de Djuna Barnes mais le Bartleby de Melville, celui du fameux « I would prefer not to ». Après des pages passionnantes sur Melville, il arrive à la conclusion que ce livre, Bartleby, Michèle Causse « ne s’était pas contentée de le traduire de l’anglais vers le français, mais que, de la littérature, elle l’avait traduit dans sa propre vie ».

Chercher pour se perdre

Le narrateur, qui semble aller un peu mieux, après une année passée à tenter de guérir, décide à la fin de juillet 2018, de se rendre à Zurich pour voir les locaux de l’association Dignitas, car, dit-il « le texte théologico-biographique que je voulais consacrer à l’histoire de Michèle Causse devait s’ouvrir sur la description de ce lieu encore confidentiel mais appelé, dans les temps à venir, à une grande popularité ».

Fin de l’histoire ? Peut-être pas, car il y a à Zurich, une tombe qui peut donner à penser. On y lit : « James Joyce. 2 II 1882- 13 I 1941 ». Joyce, c’est aussi celui qui permet d’affirmer que quelques lignes consacrées à un livre ne disent pas grand-chose, sauf à inciter le lecteur à suivre le narrateur de L’Imitation de Bartleby dans son récit, recherche d’un destin singulier, mais surtout hommage au pouvoir de la littérature.

En savoir plus

Julien Battesti, L’Imitation de Bartleby, Paris, Gallimard « L’Infini », 2009.

Prix

Tout ce qu’il faut savoir sur le Prix Musanostra

Chaque année l’association Musanostra met à l’honneur 2 livres, l’un en français, l’autre en corse, signifiant aux auteurs et lecteurs le plaisir pris à les lire et leur qualité.

Les délibérations de notre jury sont longues, parfois âpres, et supposent de nombreuses lectures : le prix récompense toujours une œuvre de l’année précédente et prend en compte de nombreux critères, avec toujours une grande exigence.

Ornés d’un bandeau rouge reconnaissable portant la mention Prix Musanostra ou Premiu Musanostra, suivis de l’année de remise du prix, ils sont bien visibles en librairie et sont choisis par de nombreux lecteurs ou curieux qui nous font confiance. Les livres primés sont dès lors valorisés.

La première année, en 2018, nous avons remis nos prix à Paula Bussi pour Piccule piccule storie (Les Immortelles) et à Jean-Noël Pancrazi pour Je voulais leur dire mon amour (Gallimard) ; l’année suivante à Stefanu Cesari pour Bartolomeo in cristu (Eoliennes) et à Carole Zalberg pour Où vivre (Grasset).

Cette année 2020, U Premiu Musanostra revient à Jean-Luc Luciani pour son excellent ouvrage Musa chi parte da Corscia (Piazzola) et à Julien Battesti, pour son très beau roman L’imitation de Bartleby (Gallimard).

Les choses humaines, Karine Tuil
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Les choses humaines, un roman de Karine Tuil

Les choses humaines, Karine Tuil
Les choses humaines, Karine Tuil

Audrey Acquaviva présente ici le roman très actuel de Karine Tuil, Les choses humaines, publié aux éditions Gallimard.

Ce roman, Les Choses humaines de Karine Tuil, saisit l’air du temps en proposant un regard sans concession sur notre société.  Diverses injonctions y sont abordées : le contrôle de son image ; la formation de l’élite française, oscillant entre excellence et exigence (tout dérapage étant faillible) ; la réalisation de soi ; la pression sociétale dans tous les domaines ; la sujétion d’un individu quelle que soit sa forme. Ainsi chacun porte-t-il un masque : une femme parfaite et accomplie en apparence, un mari infidèle louant la pérennité de son mariage ou encore un fils prodige qui excelle dans l’art de la dissimulation quand il prépare ses entretiens d’embauche. De multiples effets du réel, ça et là, renforcent cette captation. Bien que les personnages évoluent dans un monde familier, à l’image de la tragédie grecque, leur milieu est ultra-favorisé : un appartement de deux cents mètres carré, non loin du Trocadéro, un journaliste vedette de la télévision, une essayiste, un brillant étudiant voué à la réussite. 

L’autrice réussit aussi à nous plonger au coeur de l’immuable âme humaine en nous permettant d’accéder à ce qui la traverse, la tourmente, la porte, l’oppresse, la libère à travers notamment la passion amoureuse tardive de Claire. Cette dernière ose enfin assumer son désir. Comme annoncé dans l’incipit, le sexe tient une place prépondérante. Et l’amour dans tout cela ? Et bien, il passe : “ On naissait, on mourait entre les deux, avec un peu de chance, on aimait, on était aimé, cela ne durait pas, tôt ou tard, on finissait par être remplacés. Il n’y avait pas à se révolter, c’était le cours invariable des choses humaines ”.

Dans le roman, l’air du temps, l’effet du réel et l’intrigue s’imbriquent harmonieusement. Ainsi Claire, féministe convaincue, est amenée à réfléchir  sur les événements de Cologne (au cours desquels des femmes ont été abusées). Elle s’interroge sur la place de la femme, à l’heure de la réorganisation sociétale orchestrée  par me too. Et lorsque son fils est condamné pour viol, elle découvre  :  “ la distorsion entre les discours engagés, humanistes et les réalités de l’existence, l’impossible application dans plus nobles idées quand les intérêts personnels mis au jeu annihilant toute clairvoyance et engagement, tout ce qui constituait notre vie. ”

Le roman est articulé en trois parties.

La première “Diffraction” présente  les Farel. Jean n’est pas que père et mari, il est essentiellement journaliste vedette qui veut préserver et son poste et sa part d’ombre . Claire n’est pas que mère et épouse, elle s’épanouit en tant que femme amoureuse et adultérine. Alexandre n’est pas seulement leur fils et un étudiant brillant, il est fragile et emporté. Le tour de force de ce roman est d’appréhender les personnages en interaction les uns  avec les autres mais aussi dans leur individualité pour proposer au lecteur une vision omnisciente. Leur univers bascule quand Claire prononce cette phrase : “ J’ai rencontré quelqu’un. ”

Dans la deuxième, La territoire de la violence une toile tragique et violente, passionnée et destructrice se tisse et pousse les personnages dans leurs retranchements jusqu’à aboutir au drame. 

Dans la troisième, Rapports humains en révèle les conséquences. Certains s’en sortent mieux que d’autres. Ainsi va la vie.

Audrey Acquaviva

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Moses Herzog, c’est moi

Article- Dominique Memmi nous propose sa lecture du roman de Saul Bellow, Herzog, publié aux éditions Gallimard, dans la collection Folio.

Cher Saul,

Je t’écris et te dis tu parce que je dis tu à tous ceux que j’aime, je dis tu à tous ceux qui s’aiment même si je ne les connais pas ; et je peux affirmer que toi l’auteur, Saul Bellow, et moi, la lectrice, nous nous aimons. Nous nous aimons de cet amour qui a pour centre ton roman Herzog. Je t’écris donc pour Herzog et comme lui, ton perdant magnifique, qui s’adresse à tous ceux qu’il ne connaît pas, personnages célèbres tels que Nietzsche ou Eisenhower (Cher Monsieur le Président, les règlements du fisc vont nous transformer en une nation de comptables) et à ceux qu’il pensait connaître et aimer, sa famille, ses amis, ses collègues de l’université et toutes ses relations humaines, je m’adresse à toi.

Cette lettre te faire part de mon amour pour ce personnage, pour cet homme :

Moses Herzog, né au Canada, issu d’une famille d’immigrés juifs, devenu professeur d’université à Chicago et qui assiste à la déchéance des capacités sensibles de ceux qui l’entourent  et entraînent avec eux les décombres de sa propre existence.

D’abord l’échec de son premier mariage, puis celui du deuxième avec Madeleine la femme adultère et celle par qui la crise arrive. Ensuite, la désillusion des amitiés, des relations humaines qu’ils soient collègues, avocats ou représentants de l’ordre public. Il y a bien sûr Ramona et ses talents sexuels mais n’est-ce pas un leurre pour l’homme vieillissant et toujours privé de sa fille, privé du merveilleux de l’enfance ?

Le dessein général de ton roman, si je l’ai bien compris Saul, est une longue réflexion philosophique et littéraire sur l’existence, la nôtre. On pense alors au temps de Marcel Proust à la journée d’une Virginia Woolf mais avec cet esprit juif corrosif et cet humour désabusé qui t’est propre. Souvent ridicules, les intentions de ton héros pour s’extirper du néant, sont vouées à l’échec comme l’est toute vie. Herzog pose des questions, il n’obtient pas de réponses.

Où sont les réponses ? Voilà ce qui pourrait être la question centrale de la première partie du roman. Puis, la question obsédante d’Herzog chemine, mue et se déploie vers un absolu, une vérité : tout est perdu d’avance.

Cependant, il y a une maison dans la campagne du Massachussetts, un abri aussi ruiné que ton héros, mais qui possède au sein même de cette ruine la poésie des choses, le murmure des feuilles dans la rue de l’été et de vieux livres.

Tu as peint la fresque individuelle d’un homme, Moses Herzog, et avec lui tu as fait le portrait de la société entière, celle des années soixante en Amérique. C’était quelques années avant ma naissance Saul, pourtant tes mots résonnent avec force aujourd’hui et ici : « pour parler plus clairement les objectifs nationaux comportent de nos jours la fabrication de produits qui ne sont en rien essentiels à la vie humaine, mais qui sont vitaux pour la survivance du pays. Parce que nous sommes tous aspirés aujourd’hui par ce phénomène du Produit Brut National, nous sommes contraints d’accepter le caractère sacré de certaines absurdités ou mensonges dont les grands prêtres étaient il n’y a pas si longtemps encore de simples camelots et des personnages dérisoires : des vendeurs d’huile et de serpents. D’un autre côté, il y a plus de « vie privée » aujourd’hui qu’il y a un siècle, quand la journée de travail durait quatorze heures. Tout ce problème est de la plus haute importance puisqu’il est mêlé à l’invasion de la sphère privée (y compris sexuelle) par des techniques d’exploitation et de domination. »

Autant dire que comme ton Moses Herzog on voudrait faire tout notre possible pour améliorer cette condition humaine et on finit par avaler un somnifère. Au matin, on échafaude une évasion pour fuir cette condition et on se fait une tartine beurrée. On se ment parce que c’est l’unique façon de poursuivre la réalité.

Tu as écrit un grand livre Saul, je te dois beaucoup. Ton Herzog, sans artifice, mal protégé, vivant un cirque, un combat de gladiateurs ou des formes plus banales de distraction, c’est nous tous, couronnés d’incertitudes et de défauts.

Moses Herzog, c’est moi.

Adieu Saul, mille baisers à toi, à Moses, à Madeleine, Wanda, Ramona, Nachman et aussi tante Zipporah. Mille baisers à tous ceux qui chutent.

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Je reste roi de mes chagrins

ARTICLEMarie-France Bereni Canazzi présente Philippe Forest -Je reste roi de mes chagrins publié chez Gallimard, 2019.

Qu’est ce livre ? Un roman, comme indiqué sur la première de couverture ? Mais on est bien proche du théâtre, avec des répliques, des didascalies !

Et de l’essai aussi, beaucoup ; de l’autobiographie, mais si peu si on y réfléchit, même si c’est le Je qui éclaire et parfois parle d’expérience.

Le titre, magnifique et énigmatique, est tiré de  Richard II car Shakespeare, convoqué ici, -tout comme Churchill- apporte quelques clés à qui veut comprendre ce qui se joue . Le monde entier est une scène, pour reprendre les mots du grand auteur anglais, qui n’est pas seul à le penser. 


Un cheminement, un questionnement, des évidences…

De ses goûts, puisqu’il y a une belle place faite à l’Angleterre, de sa culture, du mélange des genres et des formes de créations , à travers des exemples  d’oeuvres , par des portraits…cela semble ambitieux mais c’est cela dont il est question dans cette dernière oeuvre de Philippe Forest.

Pourquoi le spectateur ou le lecteur se retrouve t-il si vite et si formidablement dans les rôles et les personnages ? Est ce là la force du théâtre, de l’art dramatique comme de tout art ?

 Belle réflexion où textes , oeuvres d’art, moments de vie, propos, voix, couleurs, tout se tricote. « De toute éternité la même pièce se joue » nous dit l’auteur page 83

On termine ce livre sur un tableau de Churchill , en quête de luminosité et de couleurs, qui dans Painting is a Pastime souligne l’impact de l’inspiration et du geste créateur pour donner du sens, changer ce qui est, pour transcender, sublimer et ravir « l’oeil des  créatures célestes ». 

Le rôle de l’art en fait, décliné en 278 pages, d’une écriture limpide, vivante, et hypnotique, toute ponctuée de façon originale et efficace ; au départ, comme un aveu « La vie, ma vie, je l’ai toujours vue ainsi : à la façon d’une sorte de spectacle. Ou plus exactement : à la manière d’une répétition. »

C’est décidément l’un de mes auteurs préférés.

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Rabelais romancier. Une rencontre-Milan Kundera- nrf

par Jacques Fusina


Lorsque j’enseignais la littérature à mes élèves parisiens de «terminale » je me souviens du plaisir qu’ils prenaient à entendre et lire ces magnifiques pages de Pantagruel ou Gargantua du bienheureux Rabelais : quelle puissance évocatrice, quelle force expressive, quelle liberté de ton, quelle inventivité lexicale, quelle fantaisie, quels écarts de langage, quels accès de rire !

Ce plaisir était aussi le mien de rire avec eux, garçons et filles réunis, en ces moments de liberté collective qui étaient aussi célébration d’une langue oubliée que nous tentions de faire revivre par notre imagination effrénée en un instant de classe joyeuse.
Car l’on sait combien est oublié le formidable écrivain de la Renaissance ou plutôt pourrait-on dire combien a été oubliée la dimension d’une œuvre dont le lecteur ordinaire d’aujourd’hui n’est même plus capable de saisir le véritable suc (pour ne pas dire « la substantifique moelle »). Malgré le travail reconnu de certains critiques importants comme par exemple Michaël Bakhtine, pour les universitaires, ou même de biographie réaliste et populaire, plus récemment, comme celle de Michel Ragon, on ne peut pas dire que Rabelais soit considéré pour le public français en général comme de majeure importance pour la littérature d’aujourd’hui. Important dans
l’histoire littéraire certes, l’étude scolaire sérieuse le souligne, mais qu’aurait-il à voir avec l’écriture du roman d’aujourd’hui ?


Alors qu’à l’étranger Rabelais est le plus souvent cité par les grands écrivains pour avoir insufflé avec génie une expression unique de liberté dans l’écriture contemporaine la plus moderne. J’ai donc été très heureux de le vérifier dans le livre de Milan Kundera « Une rencontre » publié dernièrement. Mais ce qui m’a le plus intéressé fut de lire que la découverte de Rabelais par Kundera lui-même s’était faite en langue tchèque moderne ! Cela est dû, précise-t-il, à une traduction complète de toute l’œuvre, les cinq livres, en 1931.


C’était l’époque où la nation tchèque en reconstruction voulait faire
de sa langue une langue européenne à l’égal des autres, c’est-à-dire
capable de traduire même Rabelais et son expression hors normes !
C’est donc ainsi que l’a lu Kundera, non dans un français vieillot et peut-être un peu trop poli par l’école, mais dans une langue tchèque qui en avait réussi alors une magnifique version, justement plus proche de l’original que ne sait hélas plus lire le public français : on dit d’ailleurs que le fameux Gargantua-Pantagruel serait un des meilleurs livres jamais traduits en tchèque !


Réédition d’un billet d’oct.2010

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Casaluna, Joël Bastard. Gallimard

par Bénédicte Giusti Savelli

Il est toujours difficile de parler de poésie parce que, plus qu’un autre genre littéraire, elle touche à l’intime, à la puissance évocatrice des mots, puissance qui dépend entièrement de notre subjectivité. C’est sans doute pour cette raison qu’il m’est assez difficile de partager mes impressions poétiques, estimant sans doute que cela ne regarde que moi.


Néanmoins, conquise par le très beau recueil de poèmes en prose de
Joël Bastard, Casaluna, j’en dirai quelques mots.
Casaluna est la rivière qui « prend naissance dans le flanc ouest du
San Petrone en Corse et se donne vingt-sept kilomètres plus tard au
Golo pour la mer ». Les poèmes de J. Bastard sont en effet intimement
liés à la nature, à la terre, aux éléments, et, j ’ai souvent pensé à
René Char en lisant Casaluna.

Le titre de la première partie « Longtemps j’ai cru que cette rivière était mienne », est comme un aveu : ce pays lui appartient, il le porte en lui, à moins qu’il ne soit lui-même porté par cette nature.
Et dans cette célébration du pays, dans les références à la Corse, tout sonne juste.
Le poète nous offre une promenade au cœur de l’été (ainsi l’ai-je ressenti), au cœur d’une nature qui nous est familière, la nature matricielle mais que Joël Bastard, par la grâce du poète, sait rendre insolite, peuplée d’une myriade d’insectes que nous ne savons plus voir, mais aussi de créatures imaginaires, grotesques, feux follets et autres manifestations surnaturelles …
La mort, les fantômes sont très présents et pourtant Casaluna célèbre
la vie. Tout est vie : arbres, pierres, éléments vivent et pensent ; même les défunts ne sont jamais totalement absents.
            Casaluna est aussi un hommage aux petites gens, à des métiers qui se meurent, à cette vie ancestrale constitutive de la Corse.
On goûte véritablement la poésie de Bastard en s’abandonnant aux
correspondances baudelairiennes : « Un figuier se donne encore à boire
dans l’angle mort d’un jardin
 ».
Par une syntaxe bouleversée, la disparition fréquente du verbe,  le poète opère cette fusion des sens, qui nous ouvre la porte sur une Corse à la fois proche et mystérieuse, transfigurée par l’imaginaire de Bastard.


réédition d’un article d’octobre 2013

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David FOENKINOS, Le mystère Henri Pick, 2016 Une lecture de Manue Marchetti et aujourd’hui un film

Avec Le mystère Henri Pick, D. Foenkinos nous livre un roman où une sorte d’enquête est sensée justifier le fameux « mystère » annoncé dans le titre. Seule ombre au tableau pour cet ouvrage qui, par ailleurs, et comme la grande majorité des œuvres de l’auteur, se laisse lire et nous porte, avec cette envie propre au lecteur de connaître la fin… Et ça tombe bien parce que c’est un peu le sujet : la réception de l’œuvre… Ah ! Tout un programme !
L’intrigue est centrée autour de la bibliothèque où Jean-Pierre Gourvec (une sorte de « Mère Téresa des écrivains ratés ») a décidé de recueillir tous les livres refusés par différentes maisons d’édition. Jusqu’au jour où Delphine Despero, accompagnée de son fiancé, un « écrivain raté », découvre en ce lieu ce qu’elle appelle elle-même un « chef d’œuvre ». La jeune femme tente alors de retrouver l’auteur du dit chef d’œuvre et s’aperçoit qu’il est mort deux ans auparavant… Dès lors, Henri Pick devient un mystère et son roman un best seller ! Alors, oui, nous avons envie de savoir qui est cet homme, mais bon, l’histoire est un peu cousue de fil blanc. En revanche, l’on est séduit par une certaine subtilité dans la réflexion, qui vise à aborder des sujets plus généraux. Des sujets qui nous ramènent cependant à l’écriture, la publication d’une œuvre, le rapport d’un auteur à son œuvre. Il est évident que David Foenkinos s’amuse à orchestrer le principe de la mise en abyme de manière originale. L’histoire progresse par cercles concentriques et les personnages, mêmes les plus insignifiants, voire ceux qui sont morts, gravitent tous autour du mystère dont s’est auréolée l’œuvre de Pick. Savante maîtrise de la narration, art de la formule, la plume de Foenkinos se laisse aller à quelques fantaisies qui rendent ce récit sympathique… Le romancier saisit alors l’occasion de poser un regard acide sur le monde de l’édition, vaste machine à détruire ou encenser une œuvre. C’est à se demander à quoi peut bien tenir le succès d’un auteur…
Ainsi, Le mystère Henri Pick, est une histoire au sens littéral et littéraire du terme. Œuvre légère et parfois un peu décousue, où l’on perçoit cependant l’envie de s’épancher d’un auteur, qui s’interroge sur le sens de l’écriture.

Articles

Deux soeurs, de David Foenkinos, éd. Gallimard. Dialogue par SMS


Par Anna et Marie G.

Anna : Je viens de terminer Deux soeurs de David Foenkinos.

Marie : Tu as aimé?

Anna : Je suis surprise. Je n’ai pas reconnu le Foenkinos de La
délicatesse
ni même de Charlotte.

Marie : Alors ça ne t’a pas plu?

Anna : Je ne dis pas ça du tout. Au contraire . Mais j’ai été comme
suffoquée par l’atmosphère du roman.

Marie : Suffoquée? C’est un peu fort quand même. Tu exagères toujours.
Je dirais plutôt que le roman peut nous déstabiliser. C’est vrai que
le personnage de Mathilde vit plutôt mal sa rupture. C’est lourd.

Anna : Cette rupture justement elle étouffe, elle coupe le
souffle.D’ailleurs Mathilde en reste sans voix. Une simple phrase,
prémonition de la rupture, et voilà que cette femme en perd presque la
parole. Pourtant elle est spécialiste des mots . Prof de français elle
étudie L’éducation sentimentale avec ses élèves de 1e. Elle doit s’y
connaître pour exprimer le chagrin. Mais là pas du tout! Comme quoi…

Marie : Toi c’est ta rancune contre les profs de français qui remonte à
la surface non?

Anna : Encore une fois tu dis n’importe quoi. Mathilde au commencement
du roman je la trouve  déjà un peu glaçante. D’accord elle souffre,
elle va de plus en plus mal, elle sombre. Mais dès le début elle est
inquiétante. Tu la penses chaleureuse avec les autres ?

Marie : Je ne sais pas.  J’ai tendance à la comprendre. À lui pardonner
à cause du chagrin.

Anna- Tu es bien naïve! Je crois qu’il y a  en elle quelque chose de
tordu. Elle n’est pas une victime comme on peut l’imaginer.

Marie : Tu dis ça parce que tu as lu le roman et que tu en connais la fin.

Anna : Non. Dans ses relations au lycée il y a quelque chose qui sonne
faux. Et l’épisode avec son élève Mateo éclaire déjà la suite du
roman…

Marie : Elle est en dépression. Elle n’est pas aidée surtout.

Anna : La psychiatre est plutôt glauque ! Mais elle a sa sœur ! On
dirait qu’elle ressent du mépris et de la condescendance pour Agathe.
Mais cette sœur est bien présente . Et au moins elle n’est pas
compliquée.

Marie : Mathilde est maladivement jalouse tout simplement.

Anna : Je suis bien contente que tu ne sois pas une sœur comme
Mathilde. Ça fait froid dans le dos.

Marie : Foenkinos s’est vraiment renouvelé . Je ne l’attendais pas dans
ce registre. J’ai lu son roman d’une traite.

Anna : Tu ne comprends pas décidément… Moi non plus je n’ai jamais
reposé le livre. J’avais hâte de connaître la fin. Je sentais monter
la tragédie . Il y a une telle tension psychologique. Ça ferait
sûrement un bon film.

Tu as entendu ce matin Fabrice Luchini chez Trapenard ? Justement il
joue dans Le mystère Henry Pick adapté de Foenkinos. On ira?

Marie : Oui. Si tu ne me pousses pas dans les escaliers d’ici là …

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Gilles Paris – La lumière est à moi et autres nouvelles – Gallimard 2018

par Pierre Lieutaud

Un recueil de nouvelles au goût de soleil et de mélancolie.
Une introduction au mal de vivre. Une quête inépuisable d’amour. Grandir, quitte à en souffrir, à en mourir…Un vieil enfant fasciné par la mer, le soleil, les abysses bleues, bouscule ses souvenirs et implore le passé. Rouvrir les blessures pour y sombrer encore, dans l’espoir de le reconstruire….Il était une fois dans la douce chaleur d’une famille unie, un enfant protégé par un père solide et bienveillant, aimé jusqu’à l’ivresse par une mère à la tendresse infinie…Mais la vraie vie est autre, dans un ailleurs où l’extrême sensibilité de l’auteur ne peut trouver ses marques.
Feu follet, petite lumière qui court les rivages des iles du sud où les femmes élégantes et futiles, les hommes grands et séduisants, fuient entre les doigts du temps, emportés par les amours, les accidents, les naufrages, les cancers, les paralysies. Stupeur, incompréhension, regret, tristesse. Un adolescent cherche le regard, le cœur, la peau d’une mère à l’esprit ailleurs, d’un père qui s’en va, fuit pour trouver une raison de vivre dans des amours lointaines qui n’en finissent pas, jetant parfois sur lui un regard fugace, un sourire qui s’efface dans la nuit, un lambeau d’affection de passage….Restez. Attendez ! Pourquoi m’avez-vous abandonné, laissé au bord de la route, au bord de la mer, seul dans le silence des rochers blancs brûlés par le soleil ?
Enfant seul, vibrant d’espoir de vie, ne sachant donner un amour qu’il n’a pas reçu aux enfants adolescentes, feu follet fantôme qui punit les coupables et fait revivre les disparus, il pardonne et se sent coupable de fautes qui ne sont pas les siennes en aimant encore plus les coupables pour s’en faire enfin aimer. Au son langoureux d’un violon qui pleure, le lecteur, en suivant le fil de l’enfance, égrène comme les grains d’un chapelet ces nouvelles intemporelles où les phrases et les mots de Gilles Paris sont de petits diamants noirs que le soleil des îles éoliennes fait briller comme un feu…

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Un si beau diplôme, de Scholastique Mukasonga, Gallimard, mars 2018

 
par Marie Anne Perfettini

Une fois n’est pas coutume, c’est le prénom de l’auteure qui a attiré mon œil : Scholastique !
Scholastique Mukasonga est Rwandaise et Tutsi. Avant même le génocide, le Rwanda était un pays où les Tutsi vivaient dans la peur, où ils étaient considérés comme des cafards –des inyenzi- par les Hutu. Son père était un homme sage et l’a élevée dans l’espoir de la sauver en l’obligeant à aller à l’école et à obtenir « un beau diplôme ». Pour lui, seul un diplôme peut changer la vie. C’est au bout de longs sacrifices dont l’éloignement forcé au Burundi qu’elle obtiendra ce précieux papier. Puis elle rencontrera un Français avec qui elle fondera une famille et échappera ainsi au désastre.
L’histoire de cette jeune femme est édifiante, forte, belle et racontée sans pathos. Elle nous permet de mieux comprendre quelques aspects de cet événement terrible qui s’est déroulé en 1994 : le génocide des Tutsi. Elle nous emmène aussi sur les routes d’un pays mal connu en train de renaître de ses cendres.
Et surtout, elle nous enseigne qu’avec du courage, de l’audace et de la pugnacité, on peut s’en sortir ! Un très bel ouvrage !