Peut-on éprouver de la nostalgie pour ce que l’on n’a pas connu ? Kévin Petroni nous parle de la plage de Toga et de son sentiment de dépossession.

Par : Kévin Petroni

Il y a certains lieux de votre vie que vous étudiez et que vous ne pouvez pas tout à fait évoquer en tant que chercheur. Ce sont des lieux très particuliers, des lieux limites, au bord du savoir, des lieux qui vous éprouvent suffisamment pour faire de vous autre chose que le spécialiste d’un domaine précis. Ces lieux sont ceux qui transportent quelque chose de vous-même au moment où vous les étudiez et qui pour cette raison vous délogent de vos certitudes. Ce sont des lieux qui incitent à parler autrement. Ces lieux vous touchent et vous blessent suffisamment pour que vous partagiez cette expérience au sein d’un texte.

Cet essai s’écrit sous la forme d’une traduction – celle qui restitue une blessure présente en soi ou sur la peau, le signe de ce qui émeut. Celle qui donnera une forme, à travers une émotion, à ce que l’on a éprouvé, à ce que d’autres, sans doute, ont senti sans le nommer – à ce vécu qui demande brusquement une renégociation. Certainement, ce ne sera pas une forme parfaite et achevée, mais elle assurera au savoir une autre expression ; elle appellera peut-être d’autres personnes à parler.

La plage de Toga : une photo et un souvenir

Le lieu depuis lequel je parle existait. Il n’existe plus aujourd’hui. Il a été détruit, il y a trente ans. C’était la plage de Toga, à Bastia, une longue plage de galets, au nord de la ville. Elle a été remplacée par un port. Sur cette plage, certains de mes amis ont appris à nager, ont connu leur premier rendez-vous amoureux, leur première sortie nocturne. Rien de bien étonnant. Mes parents, aussi, la fréquentaient, lorsqu’ils étaient adolescents.

La plage de Toga se trouvait à dix minutes du centre-ville. Une formalité, pour eux. Je n’ai jamais connu la plage de Toga. La seule chose qui m’est parvenue de cette plage reste une photo et le souvenir de mes proches. Je me souviens encore, dans le salon de mes grands-parents, d’un cliché découpé dans le Corse-Matin, sur lequel on reconnaissait quelques villas et résidences de bord de mer, des logements qui sont encore là aujourd’hui.

La dépossession

En revanche, on ne pouvait rien dire de cette étendue pierreuse qui épousait la mer, ni de ce soleil qui réchauffait les corps des enfants étendus sur leur serviette. Il y avait quelque chose qui était indicible, inconnaissable tout en étant connu : dans ces lieux qui demeuraient pourtant proches, j’éprouvais la sensation d’avoir été dépossédé d’une partie de moi. Et je ne pouvais même pas imaginer ce que mes parents et mes amis, qui avaient fréquenté ces lieux, pouvaient penser en se rendant aujourd’hui à Toga.

Bastia, plage de Toga, carte postale ancienne

« C’est toujours bizarre », me dit souvent mon père. Dès que nous passons dans le quartier, il exprime par ces mots ce sentiment de déracinement qui perdure en lui. Je crois que le terme exact est celui de « déracinement », lui qui a toujours vécu dans un lieu auquel il se sentait lié historiquement et affectivement, lui qui, pour visiter sa mère, doit maintenant cheminer au milieu des ronds-points et des bars sordides qui l’ont définitivement privé de son enfance.

Des images inscrites

On peut imaginer la violence de cette transformation : des ouvriers sont venus un jour. Ils ont pris leurs pelleteuses et leur bétonnière. Puis, ils ont coulé du goudron sur les galets, ils ont arraché les paillotes en bois, ils ont dressé des bars en dur, un immense centre-commercial, ils ont planté dans la roche des quais et des anneaux à bateau. Ils ont amassé des centaines de rochers à trente mètres de l’ancienne plage de Toga et ils ont amoncelé ce qui serait et ce qui reste aujourd’hui les brise-lames du port. Jamais ouvrage n’a aussi bien porté son nom que celui-ci : brise-lames. Ces choses arrachées du fond des mers découpent l’horizon en même temps que les souvenirs : les brise- lames sont des « brise-l’âme ».

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Pour ceux qui, comme mon père, conservent la mélodie des choses, dont la mémoire est profondément marquée par quelques repères, il y a des mots, il y a des images, il y a des gestes si profondément inscrits en eux qu’ils les considèrent comme étant immuables. Alors, ils ne peuvent pas s’apercevoir que ces mêmes mots, ces mêmes images, ces mêmes gestes ne se répéteront plus parce qu’on les a contraints à disparaître. Je pense que mon père doit toujours se rendre à Toga avec l’idée d’y trouver une plage ; je pense que mon père est toujours surpris de ne pas la trouver. Le cœur des hommes change moins vite, il est vrai, que les périphéries des villes.

La tempête du progrès

Il y a trente ans, le maire de Bastia et de Ville-di-Pietrabugno ont souhaité la construction de ce port pour favoriser le développement économique de la région. Ils ont donc conçu ce quartier comme un complexe commercial. À gauche de la route, un immense centre Casino permettant d’alimenter les habitants de Toga. À droite de la route, des dizaines de bar et de dépôts à louer. Ce projet devait permettre de nourrir les habitants de la cité. Ce fut un fiasco. Le fiasco de la génération qui nous précédait, le fiasco dans lequel grandirait ma génération et celles qui nous ont succédé.

Paul Klee, Angelus novus, 1920, Jérusalem, musée d’Israël

Lorsque je songe à ce type de développement économique forcené, il me vient toujours à l’esprit ce tableau de Paul Klee, longtemps conservé par Adorno, aujourd’hui exposé à Jérusalem : l’Angelus novus. C’est un tableau qui appartenait à Walter Benjamin. À partir d’une métaphore, il en avait fait « l’Ange de l’histoire ». Pour le philosophe allemand, l’ange, regardant toujours vers le passé, se trouvait pris au milieu d’une tempête. Cette tempête désignait le « progrès », la vision hégélo-marxiste d’un monde toujours poussé vers l’avenir, vers la technique, vers ce qui était censé aboutir à une sortie de l’histoire, c’est-à-dire une sortie de la souffrance.

Les déracinés

Alors, ce même ange, toujours pris dans la même tempête, se devait d’agiter ses ailes pour ne pas être terrassé par le mouvement brutal de l’histoire. Certes, l’on ne parle pas d’une guerre et de ses répercussions ; l’on ne veut pas non plus parler du caractère sacré de l’ange. Tout ce que nous voulons évoquer, par le biais de cette métaphore, c’est la façon dont le progrès demande à chaque être de continuer à battre ses ailes à un rythme qui n’est pas le sien. Dans son battement d’ailes, chacun d’entre nous entraîne dans son effort quelques bribes d’un monde qui, en même temps qu’il nous est retiré réellement, se retrouve mentalement enseveli.

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C’est pourquoi, emporté dans un mouvement qui agite et arrache chaque chose de son axe, l’on se retrouve déraciné. Le port est ce progrès ; nous sommes les anges. La plage est partie en fumée, il n’en reste que des traces. Et nous sommes obligés d’agiter nos ailes, de nous satisfaire d’un projet économique que nous n’avons pas voulu ni voté, et de nous déplacer dans ces espaces, d’y vivre et d’y travailler, de nous fatiguer et de nous y abîmer ; car l’on a décidé pour nous de nous arracher à nos lieux et à notre passé. On a voulu faire de nous des êtres hors sol. Nous avons été entraînés dans cette exigence. Nous sommes devenus des déracinés.

Respecter la vie

Il y a des nourritures essentielles à la vie. Ces nourritures sont aussi bien comestibles que spirituelles. En Latin, je me souviens que le verbe colere possède trois sens. Le premier renvoie au fait de cultiver la terre ; le second désigne le fait d’honorer les dieux ; le troisième concerne le fait d’habiter un endroit. Bien que la dimension religieuse de ce passage puisse nous porter vers une interprétation théologique, je voudrais seulement souligner la façon dont cette relation linguistique traduit le lien intrinsèque entre le travail de la terre et le respect de la vie.

Pour les Latins, on ne peut fonder une demeure qu’à la condition suivante : celle de se trouver dans un endroit où les dieux assurent aux hommes une terre fertile. Si l’on souhaite une approche plus matérialiste, l’on écrira : un lieu où l’ensemble des conditions climatiques et environnementales permettent à l’homme de planter, de bâtir une maison sans que celle-ci soit soumise aux tempêtes, de se chauffer et de se rafraîchir dans un espace agréable. Seulement, demeure une chose essentielle dans tout cela : c’est à l’homme de prendre en charge ce qu’il cultive. Il en est responsable. Tout ce que l’homme fabrique, tout ce qu’il délaisse consciemment, influe sur la vie, celle des animaux, des plantes, aussi bien que la sienne.

Se consumer

Contrairement à ce que la sagesse antique entendait par le terme d’harmonie, soit l’accord du sujet avec la nature, dans la vie que nous menons aujourd’hui, l’on remarque combien chaque chose nous est soumise. Nous en sommes les possesseurs abusifs et abusés. Car, si l’on se concentre sur la donnée uniquement sociale, c’est-à-dire humaine, de la question, on peut noter que la façon dont la mort survient, dont le corps souffre, s’abîme, se détruit, par les pratiques consuméristes que nous mettons en œuvre, atteste de la manière dont notre agencement de l’espace, notre travail dans ces lieux, nos divertissements, nous consument avec la même violence qui nous pousse à consommer.

Dans sa Théorie de l’homme moyen, Maurice Halbwachs affirme que la mort « résulte avant tout de la vie, des conditions où elle s’est déroulée […] ». Didier Fassin, dans son essai sur La Vie, ne dit pas mieux lorsqu’il fait de la mort « la traduction dans les corps de rapports sociaux inégaux dans lesquels l’histoire a imprimé sa marque». Je crois que nous avons causé des deux côtés de la route des dommages irréparables. À gauche de la route, il y a donc eu la création d’un centre commercial. Marc Augé parlait de non-lieux pour qualifier ce type d’espaces « qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique ».

Les poisons de la ville

Pour le consommateur, c’est plus rapide, c’est moins cher, c’est pratique. Un centre-commercial a toujours l’avantage d’être efficace. Au niveau salarial, c’est une chaîne d’exploitation absolument rodée : des équipes, mal payées, se relaient toutes les six ou sept heures. L’intensité de la tâche est éprouvante. Pour que tous les rayons soient prêts lors de l’ouverture du magasin, il faut commencer très tôt, remplir chaque espace à un rythme soutenu, transporter des objets lourds et les placer dans des zones demandant un effort physique important. C’est un métier où le corps s’use vite, où les problèmes de dos, d’épaules, de jambes, sont assez fréquents.

À cela s’ajoute le fait que le moindre mal ne peut pas être soigné correctement. Le salaire ne permettant pas de se reposer, il faut travailler en souffrant. Quitte à aggraver la blessure. Dans ce genre de lieux, la faiblesse physique nuit à la chaîne de production. Qui ne suit pas le mouvement doit disparaître ou démissionner. Il n’y a pas de contrepartie possible. Il n’y a pas, ou si peu, de résistance possible. Le centre commercial de Toga ne déroge pas à cette règle. Il fait partie des six ou sept grandes surfaces que connaît la ville. De ces poisons qui entourent la ville. Je l’ai longtemps fréquenté avec ma mère, lorsque nous habitions dans le quartier. J’avais six ans, à l’époque. Puis, avec mon cousin, pour parier. La mère d’un ami d’enfance y travaillait.

De la mesure

C’est un lieu où j’ai fait mes caprices d’enfant, où j’obtenais tout ce que je souhaitais. Combien de fois ai-je pleuré pour un pauvre pistolet en plastique que je laissais traîner dans l’heure qui suivait ? Combien de fois ai-je réclamé à mes parents la nouvelle Gameboy et les belles cartouches Pokemon, que j’oubliais ensuite à l’école ou dans le vestiaire de foot ? Tous ces jouets, étalés le long d’une immense étagère, semblaient si beaux et accessibles. À l’intérieur du magasin, on ne redoutait jamais la sécurité du supermarché, ses caméras ou ses bornes automatiques, la sécurité préservait notre rêve. On craignait seulement le refus de nos parents. Eux mettaient fin au rêve en un mot : « Allez, maintenant, ça suffit. On rentre ».

Bastia, le quartier Toga

Le supermarché m’a laissé penser que rien ne m’était interdit, qu’il n’y avait pas de lois ou de limites. Mes parents m’ont appris cela. Je les en remercie aujourd’hui. Ils étaient les seuls à pouvoir me donner quelques repères. Après tout, comment une grande enseigne aurait-elle pu m’apporter une quelconque mesure, alors qu’elle était elle-même une démesure, qui a consisté à transformer la plage de Toga en un immense rond-point ?

Le couloir des camés

À droite de la route, il y a le port de Toga. Il y a ses bars et ses restaurants. Même s’il se trouve à dix minutes de la ville, l’endroit n’est pas vraiment fréquenté par les Bastiais. C’est devenu un hangar à bateau qui rapporte de l’argent à ses gestionnaires. C’est tout. Longtemps, il est resté inachevé. Durant mon adolescence, des barres de fer rouillées, coulées dans le ciment, servaient de toiture aux établissements nocturnes que je fréquentais. À présent, il est terminé. Terminé, mais peu exploité puisque quelques étages des immeubles restent inhabités. Dès mes douze ans, je m’y rendais régulièrement. Disons au rythme des soirées qui animent le port de Toga : le vendredi et le samedi soir. Pendant ces deux jours, tous les lycéens et collégiens de la ville investissent les bars. Ces derniers se transforment pour l’occasion en boîte de nuit.

Dans ma jeunesse, mon bar de prédilection était la Pinta. Il existe toujours, bien qu’il ait beaucoup changé. De ce bar, je me souviens donc des infiltrations d’eau répétées causées par l’inachèvement des travaux et du couloir, situé à la sortie, que l’on surnommait le couloir des camés. Bien sûr, c’était le lieu de passage des dealers et des clients. Il y avait beaucoup de trafics. Là, et sur le parking situé en retrait. Ce qui me rendait malade, au fond de moi, c’était de constater le triste héritage qui nous avait été légué : la génération de nos parents avait détruit la plage de Toga et élevé un port. Celle qui nous précédait avait décidé d’ériger des bars et des boîtes de nuit. Notre génération, et celles qui nous suivraient, de s’y rendre pour se soûler jusqu’au coma, se droguer jusqu’à la mort et partouzer jusqu’au bout de la nuit.

Des repères pour se perdre

Si vous pensez qu’il s’agit là d’une exagération, il vous suffira de consulter le Corse-Matin. Le journal local titrait, il y a encore quelques mois, sur la mort d’un jeune Marseillais de vingt-six ans, victime d’un malaise sur le port, en raison d’une consommation d’alcool excessive. Il relayait aussi la colère des internautes lorsque ces derniers prirent connaissance de quelques clichés compromettant des gamins. Lors d’une soirée organisée à l’Impact, un bar du port, l’on pouvait observer de jeunes filles mineures s’adonnant à toutes sortes de pratiques sexuelles. La colère a passé. La fête a continué.

Trois générations sont à l’origine d’un nouveau non-lieu. Un espace que nous n’habitons pas, un espace qui ne peut pas nous accueillir, qui n’était même pas terminé il y a peu, dans lequel nous nous rendons pour nous consumer. Nous le faisons parce que tous nos modèles, toutes nos images, tous les films que nous regardons, nous disent que l’amusement a ce goût et cette odeur.

Je fais partie d’une génération qui a grandi sans aimer, sans amitié, sans attache. Une génération qui a connu Internet, les réseaux sociaux, les portables et qui se voyait enfin libérée des entraves de la famille. Une génération qui a ses lieux et ses repères pour se perdre. Je ne pense pas être le seul dans cette situation. Je crois que nous avons pour beaucoup grandi d’un seul coup. Nous avons commencé à nous rendre compte des liens qui nous unissaient, de l’amour que nous portions à certains lieux, de la lucidité qui nous tient à présent éloignés de nos démons.

Ne pas oublier

Je ne verrai jamais la plage de Toga. Mes parents ne la verront plus. Comme dirait ma mère : « on oublie ». C’est sans doute ce qui me pousse à écrire ce texte : je ne veux pas oublier. Il ne s’agit pas seulement de succomber à la nostalgie. Je ne veux pas oublier parce que réside dans les propos d’un certain nombre de gens ce « toujours » qu’a prononcé mon père. « C’est toujours bizarre » : il reste quelque chose de cette mémoire. Il reste quelque chose qui lui fait dire : ce n’est pas acceptable.

Si cette chose se ravive, si cette chose émerge dans le présent, c’est qu’elle témoigne de l’échec de ce projet. Elle dit quelque chose de la manière dont des responsables politiques et économiques influents ont défiguré le paysage d’une ville, ont confisqué le passé d’un certain nombre de personnes auquel je me sens lié. Elle les a toutes déracinées. Cette mémoire nous alerte enfin sur notre péril : celui de voir d’autres lieux devenir des lieux autres. Des lieux qui nous déposséderaient de nous-mêmes. Des lieux qui nous rendraient étrangers là où nous sommes. We’ll see.

Texte publié sur le site de la semaine italienne de l’École Normale Supérieure (ENS), La città e le sue frontiere

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