Affichage : 1 - 12 sur 12 RÉSULTATS
frères soleil
Articles

L’inexpiable héritage des Frères Soleil

Des enfants qui jouent, des parents insouciants et le cadre paradisiaque d’une insularité protectrice. Mais que cache le tableau idyllique brossé par Cécilia Castelli dans Frères Soleil ?

Par : Sophie Demichel

La poursuite de la lumière, comme celle de la vérité, mène parfois aux lieux des plus grands mystères.

Le roman de Cécilia Castelli explore, au travers du parcours de jeunes hommes, de jeunes femmes, dans le temps de leur « intime » et de leur vie sociale, la rencontre chaotique des rêves des enfants et de la réalité violente des adultes.

Cette histoire se voit partagée entre de multiples figures. Nous entrons dans le parcours initiatique de jeunes corses qui se croyaient heureux quoiqu’il arrive, dans le balancement de familles des deux côtés de la grande mer ; nous croisons leurs choix parfois lourds de conséquences, même s’ils ont semblé parfois si faciles… comme dans la vie.

cécilia castelli
Cécilia Castelli est née et vit à Ajaccio

Et tout commence forcément, dans la vie et dans nos mémoires, par des histoires de gamins. Des gamins qui s’amusent à recréer un royaume, à retrouver des vestiges perdus, des rites ancestraux. Qui s’amusent dans ce secret cruel, toujours cruel, des jeux des enfants. Mais les enfants grandissent, et la cruauté apprise se rappelle parfois, quand leur histoire, commune ou distincte, les conduit à une impasse.

Une île tragique et joyeuse

Si le diable se cache dans les détails, le destin peut se cacher dans le maquis.

Ainsi, c’est cette impasse des retours aux sources familiaux, dans une écriture limpide, que va scruter l’autrice. Et elle va nous conduire, au travers de confrontations et de croisements de destins d’enfants marqués par les stigmates d’une île aussi tragique que joyeuse, à suivre des parcours parfois chaotiques de vies. Et ces vies, qu’elles fussent heureuses ou manquées,  nous ramèneront au destin de l’île.

 « Frères soleil », certes, est une histoire de familles ; mais ces histoires précises, cette histoire-là ne saurait rester fixée à ses anecdotes, tant l’écriture de Cécilia Castelli parle à chacun de nous, nous rappelle un coin de village, un foulard noir entr’aperçu en nos souvenirs. Son récit, par les signes qu’il convoque, fait exploser le domaine strict de l’héritage, du sang et des relations intimes. Il montre qu’ici, toute histoire privée est symbolique, bénite des dieux ou portant la malédiction, des sorcières, du diable. Toute histoire privée est commune, « dit » quelque chose du commun, même si cela ne se formule jamais.

L’ordre des hommes

Ce récit fait entendre que la Corse, que l’on en vienne, que l’on en parte ou que l’on y revienne, est île sacrée, lieu dont les traces ne racontent pas que l’histoire de l’homme ou de la femme qui les porte, mais celle de la famille, des villages, des ancêtres.

Et puis, dans « Frères soleil », les destins des femmes et des hommes se croisent, mais sans vraiment se rassembler. Ce roman nous fait entendre, aussi, combien la Corse est « île des fils » : ce sont ceux-là qui deviendront patrons, médecins, chefs de famille. Les filles sont femmes, puis mères. Celles qui gardent et protègent les histoires des hommes. Sinon, elles sont sorcières… donc infernales, dangereuses  !! Et quand elles apparaissent sous ces personnages-là, ce ne sont plus des humaines, mais le destin qui se met en marche.

À lire aussi : Paul Valéry et la Corse – L’île que nous savons – de Jean-Guy Talamoni

L’ordre est celui des hommes, des cousins, des frères ; ceux que l’on voit dehors, qui agissent, qui parlent, qui « parcourent ». Ceux dont dépend la vie des femmes…. «  On ne bouscule jamais les femmes. On leur fait comprendre les choses simplement, avec des regards qui veulent dire : « le silence ou le sang ». ». Et, dans l’imaginaire,  le chaos est amené, de très loin, par la malédiction des filles perdues, des âmes seules, de celles qui sont parties.

Un roman épique et initiatique

Pourtant, à la fin, ce sont les hommes qui décideront de la violence.

Alors nous croiserons, verrons vivre et agir, tuer et souffrir, Rémi, Christophe, leurs frères, cousins, voisins et amis. Ce roman nous dépose, entrecoupées, les vicissitudes de leur vie, leurs communions, leurs séparations et les affres des retrouvailles. Ils sont les éléments, conjoints, croisés, mais les éléments liés d’une histoire commune : celle du devenir d’un monde : Que devient la Corse quand on regarde de près, dans leur cœur et leur âme, celles et ceux qu’elle a marquées ?

«  Se souvenir… Se souvenir des fougères. De l’appel sourd du maquis. Blessé, mélancolique et fier »

Chronique parfois violente, souvent douce-amère, de ces destinées et de ce devenir, « Frères soleil » peut se lire comme un poème à une île cachée, sous les histoires de morts tragiques qui vont tout emporter, de sorcières « intouchables », de malédictions sans âge.

Roman épique et initiatique, peut-être ce roman est-il aussi une méditation douloureuse sur une Corse terrifiante et adorée, sur la sulfureuse permanence des nuages dans le lieu icônique de « la mer allée avec le soleil ».

Cécilia Castelli, Frères soleil, Paris, Éditions le Passage, parution le 20 août 2020

Articles

Napoléon III et la Corse : le temps des grandes mutations

Article -Comment Napoléon III s’impose en modernisateur de la Corse ? Le Musée National de la Maison Bonaparte avait consacré en 2012 une exposition aux liens entre Napoléon III et la Corse. Francis Beretti revient sur ce catalogue d’exposition publié aux éditions Albiana.

A première vue, quand on feuillette rapidement  par curiosité, le catalogue de cette exposition,  il est évident qu’on manipule un bel ouvrage : le papier est  glacé, la  mise en page est élégante, les illustrations sont variées et impeccables. Quant au contenu, il est à la hauteur des attentes suscitées par cette première approche. En effet, le sujet est rendu encore plus intéressant  par les regards croisés, de douze auteurs,  issus de formations diverses: non seulement des historiens universitaires spécialistes de la période  mais aussi des historiens indépendants, des  conservateurs de bibliothèques et de musée, des écrivains, des journalistes.

Les Corses durant le Second Empire : une influence relative

La gloire de Napoléon Bonaparte est incontestable, et son règne une source d’études inépuisable. Mais quand on s’intéresse plus précisément à la Corse, il est juste que l’on mette à l’honneur son neveu, le dernier monarque de France, car son règne “a été pour la Corse un moment de développement privilégié” (Amory Lefébure). Avec Napoléon III, “la Corse entre à sa façon dans l’ère industrielle” (Jean-Marc Olivesi).

Alors, a-t-il trop favorisé ses compatriotes en les plaçant aux meilleurs postes?  Eric Anceau conteste, chiffres à l’appui, l’assertion selon laquelle il y aurait eu une sur-représentation des Corses au sein du gouvernement impérial.  En fait, les Corses étaient “loin de monopoliser tous les portefeuilles”. Il n’y eut que quatre ministres insulaires sur les soixante-deux que le régime a comptés, soit seulement 6, 5% de l’ensemble. En ce qui concerne les sénateurs, les Corses représentent 3% de la population française, “sans que l’on puisse pour autant parler de favoritisme éhonté”. “Les Corses sont présents dans toutes les sphères du pouvoir. Cependant, ils ne sont dominants nulle part”. Sampiero Sanguinetti considère 1848 comme une date-charnière dans les mutations du clan.

L’émergence du clanisme

Jacques-Pierre Abbatucci, garde des Sceaux de Napoléon III, chargé des affaires de la Corse

Désormais, les représentants, du fait de leur élection au suffrage universel, allaient acquérir une véritable légitimité, mais “la force du clan ne s’additionne pas à celle du peuple, elle s’en distingue, et elle prime”. En 1848, Louis-Napoléon est élu avec plus de 70% des voix (en Corse: 95%). “Les dirigeants républicains ont favorisé l’émergence d’un clan radical face au clan bonapartiste.

Le clanisme est alors devenu un véritable système. Le Second Empire est donc au coeur des mutations qu’a connues la Corse au dix-neuvième siècle”. Raphaël Lahlou définit Jacques-Pierre Abbatucci comme “l’homme-clé de la politique de développement de la Corse”. Il est certain que “se dire originaire de Corse laisse espérer des avantages”. Le satiriste Léon Bienvenu fustige “l’invasion corse dans tous les services publics”. Xavier Mauduit rétablit les faits sur ce sujet en individualisant les Corses qui entourent l’empereur, notamment Félix Baciocchi “le meneur attitré des divertissements de la cour”. Etienne Conti, Tito Franceschini Pietri, que l’on connaît mieux maintenant, grâce aussi à Sampiero Sanguinetti.

Les artisans du développement de la Corse

Thierry Choffat nous retrace, entre autres, la carrière “du plus célèbre des préfets corses”, Denis Gavini (de Campile), qui a marqué profondément la vie politique insulaire, au point de laisser son nom à son parti, “u gavinismu”. Autre personnalité remarquable, un véritable bienfaiteur, le docteur Henri Conneau, à l’origine des premiers soins médicaux gratuits en Corse, modernisateur de l’agriculture, “initiateur économique” (Emmanuelle Papot-Chanteranne).

Dès 1864, le docteur Conneau préconise alors l’installation du chemin de fer dans l’île. Le portrait particulièrement expressif de Vincent Benedetti, “le sphinx des Tuileries”, un grand professionnel de la diplomatie est brossé par Yves Bruley. Félix Baciocchi était chargé de tâches plus agréables, comme celle de de repérer “les danseuses les plus jolies” (Catherine Granger). Mais il contribua aussi à créer des chantiers navals à Ajaccio, et marqua de son empreinte l’urbanisme de “la ville impériale”, en faisant édifier sur le cours Grandval quatre maisons, les fameux “cuttesci”, qui signaient le label “Ajaccio station d’hiver” pour touristes  de l’époque victorienne. 

A lire aussi : Corsica imperiale, l’exposition du musée de Bastia consacrée aux relations entre Napoléon III et la Corse.

Les réalisations du Second Empire

A ce sujet, Audrey Giuliani et Jean-Marc Olivesi exposent les progrès apportés par le nouveau régime, et l’empreinte visible qu’il a laissée à Bastia. Le 12 mai 1858, à l’inauguration du nouveau palais de justice, près de 4.000 mille personnes assistent à cet événement. D’autre part, l’aspect général de la ville change radicalement. “Le plan à damier est adopté… sur des axes larges et aérés, les familles de notables font édifier de majestueuses demeures à la modénature soignée.”  Des notables de familles établies depuis longtemps, mais aussi des négociants et des industriels prospèrent, mettant ainsi en scène leur réussite. L’un des avantages d’un ouvrage soigneusement illustré, est que les images parlent d’elles-mêmes.

Napoléon III introduit le train en Corse

Prenons deux exemples. On voit côte à côte deux plans de l’église de Saint Jean-Baptiste, dressés par Paul -Augustin Viale; un projet d’inspiration néo-classique, l’autre “ conservato il suo antico stile”. C’est ce dernier que va retenir  le conseil de fabrique. Il illustre l’attachement des bastiais à la tradition baroque italienne, “non pas une simple déclinaison du baroque génois, mais une forme artistique qui a su se renouveler”.

Deuxième exemple. Si l’on rapproche la photo du Palais Valery, qui faisait l’ornement de la ville, du dessin représentant  la villa Valery à Cenaia ( dans la province de Pise), on comprend immédiatement pourquoi le riche armateur, qui avait des attaches sur les deux rives de la Tyrrhénienne,  avait choisi ce style. Du point de vue de l’histoire culturelle, le Second Empire marque aussi un tournant. C’est le moment où l’imprégnation italienne commence à céder la place à la présence française. La grande figure de Salvatore Viale incarne cette transition (Eugène Gherardi).

Une économie modernisée

Marco Cini fait par la suite le point sur les réalisations de l’empire. On a constaté une notable croissance démographique. Le réseau routier a été amélioré. Des canaux ont drainé les plaines insalubres. Le secteur agricole a progressé. Les activités artisanales, commerciales et manufacturières ont été en expansion, ainsi que  les secteurs miniers et métallurgiques. La manifestation la plus spectaculaire de cette amorce d’expansion (relative) est la participation de délégations corses aux expositions universelles de Paris et de Londres. L’intention était “de briser le cliché établi d’un département économiquement arriéré”.

En savoir plus

Musée national de la Maison Bonaparte. Napoléon III et la Corse. Notables du Second Empire, Ajaccio, Albiana, 2017, 126 pages, plus de 70 illustrations, 29 €.

Ont contribué à la rédaction de cet ouvrage: Eric ANCEAU, Yves BRULEY, Thierry CHOFFAT, Marco CINI, Eugène F.X. GHERARDI, Audrey GIULIANI, Catherine GRANGER, Raphaël LAHLOU, Xavier MAUDUIT, Jean-Marc OLIVESI, Emmanuelle PAPOT-CHANTERANE, Sampiero SANGUINETTI.

plage toga
Articles

Toga : ceci est une plage

Peut-on éprouver de la nostalgie pour ce que l’on n’a pas connu ? Kévin Petroni nous parle de la plage de Toga et de son sentiment de dépossession.

Par : Kévin Petroni

Il y a certains lieux de votre vie que vous étudiez et que vous ne pouvez pas tout à fait évoquer en tant que chercheur. Ce sont des lieux très particuliers, des lieux limites, au bord du savoir, des lieux qui vous éprouvent suffisamment pour faire de vous autre chose que le spécialiste d’un domaine précis. Ces lieux sont ceux qui transportent quelque chose de vous-même au moment où vous les étudiez et qui pour cette raison vous délogent de vos certitudes. Ce sont des lieux qui incitent à parler autrement. Ces lieux vous touchent et vous blessent suffisamment pour que vous partagiez cette expérience au sein d’un texte.

Cet essai s’écrit sous la forme d’une traduction – celle qui restitue une blessure présente en soi ou sur la peau, le signe de ce qui émeut. Celle qui donnera une forme, à travers une émotion, à ce que l’on a éprouvé, à ce que d’autres, sans doute, ont senti sans le nommer – à ce vécu qui demande brusquement une renégociation. Certainement, ce ne sera pas une forme parfaite et achevée, mais elle assurera au savoir une autre expression ; elle appellera peut-être d’autres personnes à parler.

La plage de Toga : une photo et un souvenir

Le lieu depuis lequel je parle existait. Il n’existe plus aujourd’hui. Il a été détruit, il y a trente ans. C’était la plage de Toga, à Bastia, une longue plage de galets, au nord de la ville. Elle a été remplacée par un port. Sur cette plage, certains de mes amis ont appris à nager, ont connu leur premier rendez-vous amoureux, leur première sortie nocturne. Rien de bien étonnant. Mes parents, aussi, la fréquentaient, lorsqu’ils étaient adolescents.

La plage de Toga se trouvait à dix minutes du centre-ville. Une formalité, pour eux. Je n’ai jamais connu la plage de Toga. La seule chose qui m’est parvenue de cette plage reste une photo et le souvenir de mes proches. Je me souviens encore, dans le salon de mes grands-parents, d’un cliché découpé dans le Corse-Matin, sur lequel on reconnaissait quelques villas et résidences de bord de mer, des logements qui sont encore là aujourd’hui.

La dépossession

En revanche, on ne pouvait rien dire de cette étendue pierreuse qui épousait la mer, ni de ce soleil qui réchauffait les corps des enfants étendus sur leur serviette. Il y avait quelque chose qui était indicible, inconnaissable tout en étant connu : dans ces lieux qui demeuraient pourtant proches, j’éprouvais la sensation d’avoir été dépossédé d’une partie de moi. Et je ne pouvais même pas imaginer ce que mes parents et mes amis, qui avaient fréquenté ces lieux, pouvaient penser en se rendant aujourd’hui à Toga.

Bastia, plage de Toga, carte postale ancienne

« C’est toujours bizarre », me dit souvent mon père. Dès que nous passons dans le quartier, il exprime par ces mots ce sentiment de déracinement qui perdure en lui. Je crois que le terme exact est celui de « déracinement », lui qui a toujours vécu dans un lieu auquel il se sentait lié historiquement et affectivement, lui qui, pour visiter sa mère, doit maintenant cheminer au milieu des ronds-points et des bars sordides qui l’ont définitivement privé de son enfance.

Des images inscrites

On peut imaginer la violence de cette transformation : des ouvriers sont venus un jour. Ils ont pris leurs pelleteuses et leur bétonnière. Puis, ils ont coulé du goudron sur les galets, ils ont arraché les paillotes en bois, ils ont dressé des bars en dur, un immense centre-commercial, ils ont planté dans la roche des quais et des anneaux à bateau. Ils ont amassé des centaines de rochers à trente mètres de l’ancienne plage de Toga et ils ont amoncelé ce qui serait et ce qui reste aujourd’hui les brise-lames du port. Jamais ouvrage n’a aussi bien porté son nom que celui-ci : brise-lames. Ces choses arrachées du fond des mers découpent l’horizon en même temps que les souvenirs : les brise- lames sont des « brise-l’âme ».

À lire aussi : Condamné à la mer, Rêveries marines autour des origines, essai, Anne Donnely

Pour ceux qui, comme mon père, conservent la mélodie des choses, dont la mémoire est profondément marquée par quelques repères, il y a des mots, il y a des images, il y a des gestes si profondément inscrits en eux qu’ils les considèrent comme étant immuables. Alors, ils ne peuvent pas s’apercevoir que ces mêmes mots, ces mêmes images, ces mêmes gestes ne se répéteront plus parce qu’on les a contraints à disparaître. Je pense que mon père doit toujours se rendre à Toga avec l’idée d’y trouver une plage ; je pense que mon père est toujours surpris de ne pas la trouver. Le cœur des hommes change moins vite, il est vrai, que les périphéries des villes.

La tempête du progrès

Il y a trente ans, le maire de Bastia et de Ville-di-Pietrabugno ont souhaité la construction de ce port pour favoriser le développement économique de la région. Ils ont donc conçu ce quartier comme un complexe commercial. À gauche de la route, un immense centre Casino permettant d’alimenter les habitants de Toga. À droite de la route, des dizaines de bar et de dépôts à louer. Ce projet devait permettre de nourrir les habitants de la cité. Ce fut un fiasco. Le fiasco de la génération qui nous précédait, le fiasco dans lequel grandirait ma génération et celles qui nous ont succédé.

Paul Klee, Angelus novus, 1920, Jérusalem, musée d’Israël

Lorsque je songe à ce type de développement économique forcené, il me vient toujours à l’esprit ce tableau de Paul Klee, longtemps conservé par Adorno, aujourd’hui exposé à Jérusalem : l’Angelus novus. C’est un tableau qui appartenait à Walter Benjamin. À partir d’une métaphore, il en avait fait « l’Ange de l’histoire ». Pour le philosophe allemand, l’ange, regardant toujours vers le passé, se trouvait pris au milieu d’une tempête. Cette tempête désignait le « progrès », la vision hégélo-marxiste d’un monde toujours poussé vers l’avenir, vers la technique, vers ce qui était censé aboutir à une sortie de l’histoire, c’est-à-dire une sortie de la souffrance.

Les déracinés

Alors, ce même ange, toujours pris dans la même tempête, se devait d’agiter ses ailes pour ne pas être terrassé par le mouvement brutal de l’histoire. Certes, l’on ne parle pas d’une guerre et de ses répercussions ; l’on ne veut pas non plus parler du caractère sacré de l’ange. Tout ce que nous voulons évoquer, par le biais de cette métaphore, c’est la façon dont le progrès demande à chaque être de continuer à battre ses ailes à un rythme qui n’est pas le sien. Dans son battement d’ailes, chacun d’entre nous entraîne dans son effort quelques bribes d’un monde qui, en même temps qu’il nous est retiré réellement, se retrouve mentalement enseveli.

À lire aussi : Effacer la mer

C’est pourquoi, emporté dans un mouvement qui agite et arrache chaque chose de son axe, l’on se retrouve déraciné. Le port est ce progrès ; nous sommes les anges. La plage est partie en fumée, il n’en reste que des traces. Et nous sommes obligés d’agiter nos ailes, de nous satisfaire d’un projet économique que nous n’avons pas voulu ni voté, et de nous déplacer dans ces espaces, d’y vivre et d’y travailler, de nous fatiguer et de nous y abîmer ; car l’on a décidé pour nous de nous arracher à nos lieux et à notre passé. On a voulu faire de nous des êtres hors sol. Nous avons été entraînés dans cette exigence. Nous sommes devenus des déracinés.

Respecter la vie

Il y a des nourritures essentielles à la vie. Ces nourritures sont aussi bien comestibles que spirituelles. En Latin, je me souviens que le verbe colere possède trois sens. Le premier renvoie au fait de cultiver la terre ; le second désigne le fait d’honorer les dieux ; le troisième concerne le fait d’habiter un endroit. Bien que la dimension religieuse de ce passage puisse nous porter vers une interprétation théologique, je voudrais seulement souligner la façon dont cette relation linguistique traduit le lien intrinsèque entre le travail de la terre et le respect de la vie.

Pour les Latins, on ne peut fonder une demeure qu’à la condition suivante : celle de se trouver dans un endroit où les dieux assurent aux hommes une terre fertile. Si l’on souhaite une approche plus matérialiste, l’on écrira : un lieu où l’ensemble des conditions climatiques et environnementales permettent à l’homme de planter, de bâtir une maison sans que celle-ci soit soumise aux tempêtes, de se chauffer et de se rafraîchir dans un espace agréable. Seulement, demeure une chose essentielle dans tout cela : c’est à l’homme de prendre en charge ce qu’il cultive. Il en est responsable. Tout ce que l’homme fabrique, tout ce qu’il délaisse consciemment, influe sur la vie, celle des animaux, des plantes, aussi bien que la sienne.

Se consumer

Contrairement à ce que la sagesse antique entendait par le terme d’harmonie, soit l’accord du sujet avec la nature, dans la vie que nous menons aujourd’hui, l’on remarque combien chaque chose nous est soumise. Nous en sommes les possesseurs abusifs et abusés. Car, si l’on se concentre sur la donnée uniquement sociale, c’est-à-dire humaine, de la question, on peut noter que la façon dont la mort survient, dont le corps souffre, s’abîme, se détruit, par les pratiques consuméristes que nous mettons en œuvre, atteste de la manière dont notre agencement de l’espace, notre travail dans ces lieux, nos divertissements, nous consument avec la même violence qui nous pousse à consommer.

Dans sa Théorie de l’homme moyen, Maurice Halbwachs affirme que la mort « résulte avant tout de la vie, des conditions où elle s’est déroulée […] ». Didier Fassin, dans son essai sur La Vie, ne dit pas mieux lorsqu’il fait de la mort « la traduction dans les corps de rapports sociaux inégaux dans lesquels l’histoire a imprimé sa marque». Je crois que nous avons causé des deux côtés de la route des dommages irréparables. À gauche de la route, il y a donc eu la création d’un centre commercial. Marc Augé parlait de non-lieux pour qualifier ce type d’espaces « qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique ».

Les poisons de la ville

Pour le consommateur, c’est plus rapide, c’est moins cher, c’est pratique. Un centre-commercial a toujours l’avantage d’être efficace. Au niveau salarial, c’est une chaîne d’exploitation absolument rodée : des équipes, mal payées, se relaient toutes les six ou sept heures. L’intensité de la tâche est éprouvante. Pour que tous les rayons soient prêts lors de l’ouverture du magasin, il faut commencer très tôt, remplir chaque espace à un rythme soutenu, transporter des objets lourds et les placer dans des zones demandant un effort physique important. C’est un métier où le corps s’use vite, où les problèmes de dos, d’épaules, de jambes, sont assez fréquents.

À cela s’ajoute le fait que le moindre mal ne peut pas être soigné correctement. Le salaire ne permettant pas de se reposer, il faut travailler en souffrant. Quitte à aggraver la blessure. Dans ce genre de lieux, la faiblesse physique nuit à la chaîne de production. Qui ne suit pas le mouvement doit disparaître ou démissionner. Il n’y a pas de contrepartie possible. Il n’y a pas, ou si peu, de résistance possible. Le centre commercial de Toga ne déroge pas à cette règle. Il fait partie des six ou sept grandes surfaces que connaît la ville. De ces poisons qui entourent la ville. Je l’ai longtemps fréquenté avec ma mère, lorsque nous habitions dans le quartier. J’avais six ans, à l’époque. Puis, avec mon cousin, pour parier. La mère d’un ami d’enfance y travaillait.

De la mesure

C’est un lieu où j’ai fait mes caprices d’enfant, où j’obtenais tout ce que je souhaitais. Combien de fois ai-je pleuré pour un pauvre pistolet en plastique que je laissais traîner dans l’heure qui suivait ? Combien de fois ai-je réclamé à mes parents la nouvelle Gameboy et les belles cartouches Pokemon, que j’oubliais ensuite à l’école ou dans le vestiaire de foot ? Tous ces jouets, étalés le long d’une immense étagère, semblaient si beaux et accessibles. À l’intérieur du magasin, on ne redoutait jamais la sécurité du supermarché, ses caméras ou ses bornes automatiques, la sécurité préservait notre rêve. On craignait seulement le refus de nos parents. Eux mettaient fin au rêve en un mot : « Allez, maintenant, ça suffit. On rentre ».

Bastia, le quartier Toga

Le supermarché m’a laissé penser que rien ne m’était interdit, qu’il n’y avait pas de lois ou de limites. Mes parents m’ont appris cela. Je les en remercie aujourd’hui. Ils étaient les seuls à pouvoir me donner quelques repères. Après tout, comment une grande enseigne aurait-elle pu m’apporter une quelconque mesure, alors qu’elle était elle-même une démesure, qui a consisté à transformer la plage de Toga en un immense rond-point ?

Le couloir des camés

À droite de la route, il y a le port de Toga. Il y a ses bars et ses restaurants. Même s’il se trouve à dix minutes de la ville, l’endroit n’est pas vraiment fréquenté par les Bastiais. C’est devenu un hangar à bateau qui rapporte de l’argent à ses gestionnaires. C’est tout. Longtemps, il est resté inachevé. Durant mon adolescence, des barres de fer rouillées, coulées dans le ciment, servaient de toiture aux établissements nocturnes que je fréquentais. À présent, il est terminé. Terminé, mais peu exploité puisque quelques étages des immeubles restent inhabités. Dès mes douze ans, je m’y rendais régulièrement. Disons au rythme des soirées qui animent le port de Toga : le vendredi et le samedi soir. Pendant ces deux jours, tous les lycéens et collégiens de la ville investissent les bars. Ces derniers se transforment pour l’occasion en boîte de nuit.

Dans ma jeunesse, mon bar de prédilection était la Pinta. Il existe toujours, bien qu’il ait beaucoup changé. De ce bar, je me souviens donc des infiltrations d’eau répétées causées par l’inachèvement des travaux et du couloir, situé à la sortie, que l’on surnommait le couloir des camés. Bien sûr, c’était le lieu de passage des dealers et des clients. Il y avait beaucoup de trafics. Là, et sur le parking situé en retrait. Ce qui me rendait malade, au fond de moi, c’était de constater le triste héritage qui nous avait été légué : la génération de nos parents avait détruit la plage de Toga et élevé un port. Celle qui nous précédait avait décidé d’ériger des bars et des boîtes de nuit. Notre génération, et celles qui nous suivraient, de s’y rendre pour se soûler jusqu’au coma, se droguer jusqu’à la mort et partouzer jusqu’au bout de la nuit.

Des repères pour se perdre

Si vous pensez qu’il s’agit là d’une exagération, il vous suffira de consulter le Corse-Matin. Le journal local titrait, il y a encore quelques mois, sur la mort d’un jeune Marseillais de vingt-six ans, victime d’un malaise sur le port, en raison d’une consommation d’alcool excessive. Il relayait aussi la colère des internautes lorsque ces derniers prirent connaissance de quelques clichés compromettant des gamins. Lors d’une soirée organisée à l’Impact, un bar du port, l’on pouvait observer de jeunes filles mineures s’adonnant à toutes sortes de pratiques sexuelles. La colère a passé. La fête a continué.

Trois générations sont à l’origine d’un nouveau non-lieu. Un espace que nous n’habitons pas, un espace qui ne peut pas nous accueillir, qui n’était même pas terminé il y a peu, dans lequel nous nous rendons pour nous consumer. Nous le faisons parce que tous nos modèles, toutes nos images, tous les films que nous regardons, nous disent que l’amusement a ce goût et cette odeur.

Je fais partie d’une génération qui a grandi sans aimer, sans amitié, sans attache. Une génération qui a connu Internet, les réseaux sociaux, les portables et qui se voyait enfin libérée des entraves de la famille. Une génération qui a ses lieux et ses repères pour se perdre. Je ne pense pas être le seul dans cette situation. Je crois que nous avons pour beaucoup grandi d’un seul coup. Nous avons commencé à nous rendre compte des liens qui nous unissaient, de l’amour que nous portions à certains lieux, de la lucidité qui nous tient à présent éloignés de nos démons.

Ne pas oublier

Je ne verrai jamais la plage de Toga. Mes parents ne la verront plus. Comme dirait ma mère : « on oublie ». C’est sans doute ce qui me pousse à écrire ce texte : je ne veux pas oublier. Il ne s’agit pas seulement de succomber à la nostalgie. Je ne veux pas oublier parce que réside dans les propos d’un certain nombre de gens ce « toujours » qu’a prononcé mon père. « C’est toujours bizarre » : il reste quelque chose de cette mémoire. Il reste quelque chose qui lui fait dire : ce n’est pas acceptable.

Si cette chose se ravive, si cette chose émerge dans le présent, c’est qu’elle témoigne de l’échec de ce projet. Elle dit quelque chose de la manière dont des responsables politiques et économiques influents ont défiguré le paysage d’une ville, ont confisqué le passé d’un certain nombre de personnes auquel je me sens lié. Elle les a toutes déracinées. Cette mémoire nous alerte enfin sur notre péril : celui de voir d’autres lieux devenir des lieux autres. Des lieux qui nous déposséderaient de nous-mêmes. Des lieux qui nous rendraient étrangers là où nous sommes. We’ll see.

Texte publié sur le site de la semaine italienne de l’École Normale Supérieure (ENS), La città e le sue frontiere

Articles

Cusuccie, un poème de Pierre Lieutaud

En cette période difficile, voici un poème de Pierre Lieutaud, Cusuccie, consacré aux pandémies et aux malades à travers le monde, traduit en corse par Francis Beretti.

Vi scrivu sta filastrocca
A voi chi tengu cari :
Se a vita ùn hè micca assai dolce
S’ella va cum’ella va
S’azzinga à i vostri surrisi
E vostre scacanate
I vostri dolci sguadri
E vostre lagrime à u bughju
A i mont di tenerezza
Più forti che l’addisperu
I bracci chi s’aprenu
E carezze chi appacianu
I longhi silenzii spartuti
Chi dicenu di più che e preghere
I discorsi e i ministeri,
Dicenu che voi campate
Ancu se vo site perduti, abbandunati,
Che ùn site micca soli
Di pettu à a malatia chi mughja,
E tutte ste cusuccie
Chi, qunadu a vita ùn hè micca dulurosa
Un so che cose da niente,
Tralasciate,
So in fatti per tutti i malati
U novu batticore di u mondu

Articles

Cosmétique du chaos. Ou le « devenir » schizophrène

par Sophie Demichel-Borghetti

C’est l’histoire d’une identité qui tombe, d’un corps qui se défait. C’est l’histoire d’une disparition, de la dislocation singulière d’une jeune femme qui se perd. 

Un drame sans nom va se jouer, et ce sera le sien : être soumise à  des »améliorations » physiques – ou « cosmétiques »- qu’elle recevra comme autant de mutilations, de transformations morbides. Et la saveur terrible du récit de ce drame est que nous ne le verrons pas, jamais. Nous l’entendrons. En lisant Cosmétique du chaos, nous ne sommes pas les témoins extérieurs d’une histoire : nous sommes plongés dans une hallucination. Nous percevons une voix totalement interne : nous sommes dans sa propre projection, nous n’entendons que la voix de son délire ! Une seule voix ! Une seule voix qui hurle un désespoir que personne n’entend.

Pourquoi ? parce que dans la société totalitaire où l’auteur nous immerge – qui ne peut pas être la nôtre, bien sûr… – tout « citoyen » se doit, consciemment ou non, d’être conforme à une image idéale  pensée et contrôlée par des algorithmes: tout notre être social – travail, amitiés, liberté – devient soumis à un contrôle permanent de l’image que nous présentons parce que cette image est le critère de notre bonne forme, donc de notre juste place : Nous devons tous être « en forme », êtres « beaux » –et d’une certaine manière, de la même manière -, pour avoir simplement le droit d’exister. Il faut « bien présenter », toujours rendre compte du mieux-être vers lequel nous sommes enjoints à aller, et en rendre compte par l’image que nous sommes. 

Mais que se passe-t-il quand l’image vacille, quand les aléas de la vie – ou de la mort – parfois incontrôlables, rompent la maîtrise, laissent entrer du « laisser aller », du décalage, ouvrent des failles où l’imperfection se laisse voir ? Il faut effacer l’imperfection, comme en réaction à une mort partout présente mais qu’on ne peut accepter, parce qu’on ne peut en montrer en serait-ce que les traces.

Cosmétique du Chaos est le chemin d’une jeune femme dont le monde s’est un jour effondré ; et avec lui son image, parce que la douleur change le corps. Mais dans ce monde-là, on n’est plus rien quand l’image se brouille et le visage risque de se défaire. Alors, fragilisée, sur le bord de sortir des « normes », elle va subir sous nos yeux, par la technique cosmétique ou « esthétique » une radicale mise en conformité. Comme l’outil des psychotropes dans le « Meilleur des Mondes » anesthésie toute pensée, le système qui régit ce monde ici présenté doit contenir toute « dissipation », doit la rendre à nouveau « en forme » – c’est-à-dire conforme ! -, pour être réintégrée, reconnue

Mais le récit de sa transformation devient celui de sa mutilation, et déverse, découvre la réalité de cette « modification » : une déshumanisation, une dépossession de toute intimité, de tout « soi » singulier, pour un « devenir–image » : Tout bien-être devient « bien paraître ».

En ce monde tout est image ! Parce que c’est l’image qui, à la fois nous échappe, et est objet infini de contrôle par ce « système » même dont, toujours au-delà, dont on ne peut avoir idée. La modification esthétique se révèle comme l’arme ultime d’une société de contrôle poussée  à ses limites. 

Mais dans Cosmétique du Chaos, ce système touche, affronte l’endroit même où il risque de pécher : Quand tout devient image et que toutes les images se ressemblent, alors ce qui fait l’identité est remplacé par l’indistinction : l’indistinction des visages, des êtres, qui conduit à l’indistinction de la « forme humaine ». Mon visage ne m’appartient plus. Devant ressembler à tout le monde, je ne suis plus personne : Alor pourquoi serais-je autre chose que toutes les « autres  choses » qui m’entourent et me menacent de dispersion ? 

Ainsi, quand elle est injonction, processus de normalisation,  toute transformation esthétique s’ouvre, comme une boite de pandore, sur ses propres effets pervers. Ainsi, la face transformée devient « farce, » et l’être humain modifié ne se reconnaît plus, ne peut plus croire en l’illusion qu’il est devenu. Et tout devenir possible, en attente, est ce  « devenir schizophrène », comme une course après soi-même, comme l’impossibilité, soudain, de se reconnaître dans un tout petit quelque chose qui, en soi, ne soit que soi. « Ils » possèdent jusqu’à ton visage. D’abord ton visage… Et le reste suit. 

Si elle se décrit elle-même comme un monstre bicéphale et totalement déformé, si tout « autre », ou toute présence lui devient fantomatique, c’est que toute la matière du monde se confond. Le passé n’existe plus, même ses images sont devenues mensonges, illusions. Toute matière extérieure, tout ce qui est « autre », est devenu un danger, une menace.

La violence de ses transformations l’ont faite tomber dans une irréalité radicale, dans la chute vers un mode d’habiter le monde en schizophrènie. Ainsi, à la fin, le jugement par l’image  a fait se diluer le corps dans les choses. L’image usurpe la réalité des corps. Et la ligne de risque du « devenir schizophrène » – que chacun frôle à chaque instant-, se trouve, là, franchie. Le « dehors » et le « dedans » se confondent en elle, qui n’est plus qu’hallucinations. 

Ce qu’elle voit n’est plus une forme, mais des amas de viande, tout comme ce que le schizophrène entend ne sont que des bruits et non parole d’un autre « soi », égal, mais distinct, et qui aurait du sens : « Je ne suis plus « corps », je ne suis plus que viande,  donc je ne vois plus que de la viande explosée ! 

« « Les tableaux externes qui se déroulent sous les yeux de la malade ne se dissocient plus de son univers interne. Le Moi n’est plus sujet indépendant, il se dissout dans les choses elles-mêmes. C’est pourquoi Renée entend dans les bruits du vent et les bruissements des arbres sa propre plainte, sa souffrance et son hostilité…. Les limites qui séparent le monde intérieur de la pensée du monde extérieur de la réalité s’estompent, puis s’effacent. Les objets deviennent menaçants, ils existent, ils ricanent, ils la raillent car ils sont investis de toute l’agressivité que René ressent contre le monde » M.A Sechehaye, Journal d’une schizophrène » »

Toute FACE devient donc bien FARCE et cette schizophrénie est la réalité de notre monde. 

En même temps, ne peut-on voir là une forme de  « lucidité délirante » qui permet de voir le monde enfin tel qu’il est vraiment – quoique l’habitude de devoir vivre nous ai fait croire.  Où est la folie ? Où est l’illusion ? Dans le livre ou dans son lecteur effrayé ? 

Mais celle-là, celle qui nous parle là, et  qui a atteint ce point de perception limite, sera définitivement seule,  et partout en danger. 

Car celui que trouble ce monde tendant au « devenir-schizophrène »,  au point d’être réellement affecté par une vraie schizophrénie, d’en présenter les délires, et donc d’en afficher la vérité, doit donc être éliminé…Et les bourreaux seront sans visage. On renvoie l’individu dangereux à sa propre disparition, à l’interdiction d’une quelconque relation à l’autre : mais ça, il le savait déjà, et il ne sert plus de rien de porter des masques.

Violent, brutal ce récit improbable se donne comme une dystopie. Mais si cette tranche de vie tragique reste profondément perturbante, c’est qu’il mêle une extrapolation dystopique à l’ambiguïté d’une histoire qui pourrait, peut-être, s’annoncer déjà la nôtre. Ce contrôle est là, il est déjà possible.

Dans cet univers, « le monde zoné est gouverné par un petit groupe de géographes, technocrates de la ligne ». Nous sommes tous, en puissance des GPS… Déjà, peut-être ? 

Il restera alors une seule porte entr’ouverte : sortir de la société pour être de ceux qui sont sans rien, sans identité, se fondre dans ces clochards que l’on ne regarde pas, pour se donner l’illusion, ou le réconfort paradoxal d’être enfin sans visage : Détruire son visage et par là  ce contrôle de l’algorithme sur le corps qui reste, en « habitant », en se reconnaissant juste par la langue, en n’utilisant plus qu’une langue incomprise, mal contrôlable !

Sommes-nous déjà aux portes de cet ultime cercle de l’Enfer,  où ne nous restent comme planches de salut que l’invisibilité et cette indifférence qui  s’approche au plus près du mépris et jusqu’à l’acceptation du pire ? A qui lira Cosmétique du Chaos, la question est posée. 

Articles

Bonghjornu, puesia

U Sallichju

Bonghjornu,

Arriccamà un pezzucciu
D’una stofa lacerata
O piantà un arburucciu
In a terra marturiata

Pone l’inchjostru schjaritu
Nant’à un incalcu neru
Vede ch’ellu ùn hè svanitu
U to impegnu sinceru

Caccià e cavezze lene
Di e facce azzittate
E spiccicà e catene
Di le mani aggrunchjate

Quant’ellu pò fà un omu
Pè un avvene sebbiatu
D’un carratteru indomu
Porta celu spurgulatu

Rialzà ogni petruccia
E accuncià un casellu
Zuccà indè issa casuccia
U castagnu d’un purtellu

Cum’è le crine sudate
A chì vince u so pane
Isse strazie ùn sò rubate
S’arrizzanu ogni mane

Inventà per l’altra leva
U rinnovu operaghju
Avè sempre ‘nu l’idea
D’esse ghjustu un vercaghju

Quant’ellu pò fà un omu
Pè un avvene sebbiatu
D’un carratteru indomu
Porta celu spurgulatu

Sbanì ogni gustu aspru
D’una lingua minacciosa
Chì ci porta à u disastru
Ch’ella sia vergugnosa

Un serà u vigliaccone
Chì tomba per dui soldi
Neppuru u lazarone
A furà si scarpi novi

Circheme di mantene lu
U pugnu strittu pisatu
Cum’ellu facia ellu
Capu à capu indiatu

Quant’ellu pò fà un omu
Pè un avvene sebbiatu
D’un carratteru indomu
Porta celu spurgulatu

                               c
Articles

Sradicata, puesia di U Sallichju

              Sradicata

Puesia di U Sallichju

U sguardu persu in a to casetta

Aspetti issi parenti ch’ùn vulteranu

Tandu si ciarlava sopr’à a piazzetta

Oghje murmureghja u ventu terranu

Issa zia chì falava spessu a sera

Di l’alte muntagne tucchendu a luna

Quandu di notte si vultula a terra

In pianu un fucarellu si cunsuma

Un cuginu chè tù chjamave fratellu

Da poch’età cun lu so core sinceru

U corciu ùn hè più vultatu manch’ellu

E ghjochi sola cù lu to addisperu

Issa surella di latte affezziunata

Cumpagna paisana di ghjorni stanti

Cunfidente muta di a spassighjata

Quand’elli s’arreghjanu i corpi stanchi

U cumpare scalatu à sbunurata

E lu so sumerellu alegrachjinu

Ellu chì ti facia una risata

Per scunghjurà u passatempu mischinu

Sradicata in paese furesteru

Quand’ellu minaccia l’esiliu eternu

Ti ramenti un mumentu effemeru

Chì ti ricaccia un pocu di l’infernu

Ma chì pazzie di l’essare umanu

U ponu purtà nant’à issa gattivera

Campà à u so latu chì disingannu

Eppuru ci nasce sempre una spera

U Sallichju

Articles

@lingua , una puesia di Mimi Corteggiani

Avvia sunniatu d’un’ isula
Scogliu à mezu à u mare
Fata di piaghje savori

Induve a lingua core core
Di rughjone in rughjone
Per adunisce a ghjente

Da li monti ste surghjente
Saltanu versu u mare
Abbracciendu cursichella

Induve a lingua move move
Di cità in cità
Assulanendu e mente

Chapalli di a nostra sorte
sò musci di dulcezze
Sguillendu di sse petre

Induve a lingua scopre scopre
Di case in case
Scalendu incù fochi di libertà

I fiori di e ghjurnate
Ballanu d’ogni manere
Annacquendu di ricchezze

Induve a lingua canta canta
Di core in core
Fendu tremulà l’esse

Aghju vistu dinù paesi
Spenti cumè a morte
Quì più nimu si move

Induve a lingua sofre sofre
Di bocca in bocca
D’esse amutulita

È a lingua spera spera
Di fede in fede
Sfundendu l’intulerenze

È a lingua mughja mughja
Di rivolta in rivolta
sperghjendu grane di libertà

A mio lingua hè sussurru
A mio lingua hé a mio lingua và
A mio lingua sempre serà

Entretien

« Une et plurielle », Article de présentation de la Corse par la revue italienne Traveller -publié dans un numéro spécial en italien sous le titre « uno scrittore corso racconta la sua terra », 2003

par Jacques Fusina


Une île. On a tout dit sur les îles, sur celle-ci comme sur les autres. Sur les proches, au large des rivages, à portée du regard ; sur les lointaines, au-delà des horizons, perdues dans les brumes où rêve et réalité se confondent ; sur les mythiques aussi et les imaginaires, les pures constructions de l’esprit humain.
On a tout dit sur toutes les îles et sur celle-ci, mon île, plus encore que sur bien d’autres. Tant on continue d’en faire les titres et les manchettes, d’en exposer les figures et les images, aux fins d’invite et d’aventure, plaisirs et frissons mêlés, le suc de tout voyage. Tant on l’explique et la commente, sans parvenir souvent à ne point trop en dire, car les îles ont besoin de silence autant que de lumière.Celui qui prend la plume après tant d’autres, dans un tel registre, sait bien tout cela. Il sait quelles justes et belles choses ont été exprimées déjà qu’il conviendrait sans doute de reprendre, de préciser peut-être, d’affirmer ou d’affiner au prisme de l’expérience personnelle. Car le souci d’honnêteté taraude inévitablement chaque témoin et en fait vaille que vaille une sorte de professeur d’îléité pour tous ses hôtes potentiels. Mais son statut de guide lui confère alors cette écrasante responsabilité de dire pour les autres, de parler au nom de tous et de ne rien oublier d’essentiel de la vertigineuse déclinaison dont il endosse virtuellement la charge.

Faisons donc simplement connaissance, et d’abord sommes-nous ruraux ou
citadins ?

L’espace urbain n’étant jamais très nettement délimité chez nous, les quelques petites villes susceptibles de nous l’indiquer n’ont plus de frontières : elles se prolongent et s’effilochent en un habitat dispersé, mitage improvisé les long des routes principales qui ne laisse place ni à ces banlieues surpeuplées comme en connaissent les grandes villes françaises ni à ces gros bourgs qui imposent leur masse dans toute campagne italienne.

Nous sommes toujours ici dans l’entre-deux : nos villes ne sont par bien des aspects que de gros villages, alors que quelques anciens chefs-lieux exsangues conservent de leur gloire passée des allures de cités sans en avoir maintenu les réels avantages. De nombreux Corses auraient d’ailleurs grand peine à se définir en toute bonne foi comme citadins ou paysans, leur vie étant souvent rythmée par l’incessante pulsation entre une occupation
professionnelle en ville et une fidélité à leur village montagnard d’origine, conservatoire des libertés d’enfance, des beautés de la nature et de la nostalgie des pierres.Cette culture de l’entre-deux cultures, ces nuances qui n’en finissent pas de nous distinguer, de nous différencier, de nous opposer, de nous disputer, apanage des petits groupes, sont en effet une de nos tendances récurrentes.

Un exemple parmi d’autres : nous parlons tous français ici mais aussi pour nombre d’entre nous une autre langue, le corse, aujourd’hui reconnue, enseignée, chantée, médiatisée. Nous sommes pourtant rarement d’accord à son propos fût-ce sur les vertus de sa grammaire ou de son lexique, sur ses limites, son utilité ou son avenir. Nous clamons régulièrement dans la rue son indispensable sauvegarde sans nous dispenser de faire la fine bouche sur tel emploi jugé impropre, trivial ou archaïque, moderniste ou suranné…ou prétendument incompréhensible parce que venant d’une variété voisine de la nôtre.
Alors même que la pratique de chacun avère une réelle intercompréhension, que l’accès généralisé à son apprentissage
scolaire est aujourd’hui possible, que son expression littéraire se
renouvelle, que les succès de sa chanson ont franchi les frontières,
toutes activités qui utilisent la langue corse, l’illustrent et la promeuvent au-delà de ce qui eût été imaginable il y a à peine deux décennies.Ile des questions insurmontables, on le voit ; île difficile à pénétrer et à comprendre.

Le voyageur qui l’aborde, par la voie aérienne ou maritime, est d’abord frappé par l’apparition soudaine de cette masse rocheuse suspendue entre azur marin et azur céleste. Elle est montagne en effet, mais montagne tourmentée, cloisonnée, contrastée qui a engendré en son sein un archipel de régions internes très dissemblables et toutes attachantes. Du
schisteux au cristallin, la dualité géologique originelle a inventé un
kaléidoscope de paysages qui dessinent l’autre étonnante réalité de la Corse, la diversifiée, la plurielle. Des littoraux sablonneux aux crêtes coiffées de nuages, des vallées profondes aux piémonts, souriants belvédères, des plateaux désertiques aux névés éternels des cimes, de sulia à umbria, nos adrets et nos ubacs, le passage est toujours violemment  contrasté, imprévu, surprenant, comme de la mer à l’alpe où l’on change non seulement de décor mais parfois aussi de saison. Multiple, complexe, ambiguë, la Corse l’est par sa géographie autant que par son histoire. La diversité d’origines méditerranéennes, des migrations nombreuses, le tragique tumulte des guerres ont brassé un peuplement et forgé une communauté originale dont les manifestations identitaires sont une constante depuis les temps immémoriaux. Mythes et réalités, croyances et religion, langues et langages, sédiments d’expérience partagée et transmise ont ainsi modelé attitudes et comportements dans lesquels se reconnaît un
peuple. Des échanges plus anciens et divers qu’on le croit, de vives autarcies maintenues au gré du relief interne, ont su marier leurs influences et constituer, siècle après siècle,  un patrimoine architectural et artistique aujourd’hui apprécié. Alignements rocheux, signes cultuels d’une antique civilisation torréenne, vestiges de sanctuaires romans, façades et clochers baroques, sculptures et fresques naïves, marbres et orfèvreries des églises, tours génoises et ouvrages défensifs imposants, ponts et remparts de citadelles, demeurent comme des témoins égrenés d’époques et d’occupations successives. Et les villages perchés, différents et semblables,
humbles ou altiers, dont l’appareillage de pierres sèches, les voûtes,
les lauzes, les pavements, les linteaux ornés, symbolisent une respiration ancienne et nécessaire, des racines enfouies, une âme. Ils constituent en tout cas, sinon le support réel, du moins la référence idéalisée d’une vie culturelle actualisée et renaissante où résonnent encore une langue et un chant dont les douceurs latines liées aux inflexions orientales ont su catalyser les exigences et les espoirs nouveaux de la jeunesse.C’est un tel ensemble, figé et hautain, de données naturelles et culturelles complexes qui a pu ériger parfois des barrières d’incompréhension au- devant du visiteur pressé ou du regard intrus.

On aura compris que la Corse est un chemin initiatique qu’il faut savoir déchiffrer patiemment comme véritable prix de l’authentique connaissance.


Réédité , première publication avril 2013

Articles

Nimu de jean-pierre Santini Editions Albiana – 2006 – « La Corse en 2033 ».

par A-X. Albertini

Quelques mots sur Nimu, de Jean-Pierre Santini – Après un cataclysme toutes les communications sont interrompues «  Il n’y avait plus aucune nouvelle du monde » La lumière du jour a disparu. Quelques clartés giclent ça et là comme des soleils. Ambiance de fin du monde assez angoissante. On entre dans le livre avec précaution,  sur la pointe des phrases. On fait la
connaissance de trois personnages importants : Paolo, Alice et le commissaire Caramusa dont la maison tient encore debout parmi les
ruines. L’auteur nous parle de la scène du crime, en effet il y aura plusieurs crimes, mais le plus grand crime est celui exercé sur cette terre qui meurt et qui montre du doigt la résignation. La résignation conduit à renoncer progressivement à ses vrais besoins, à son authenticité, à taire sa révolte et à accepter l’inacceptable.

L’histoire se passe dans le Cap Corse et particulièrement sur la côte ouest. Les adultes sont partis, il n’y a plus d’enfants et les rares vivants oublient de vivre. Ils s’évitent, ne se parlent plus. Ils se sont rangés prudemment dans le circuit du manège social, castrés par le capitalisme triomphant. Dans ce livre étrange où le lecteur patauge dans la mort et le désastre, l’écriture est envoûtante et le mot juste. Mais on cherche l’ouverture vers la vie pour respirer une coulée d’air. On y rencontre également une certaine organisation, le FASCI, dont les pratiques pour se débarrasser des dissidents relèvent de l’horreur. L’un d’eux, Petru Santu Casta s’étonne. Il a remarqué
que les couleurs de l’Organisation correspondent avec les couleurs des
rites religieux : le rouge, le blanc, le noir ( page 358 ) – Dans cette Organisation, on « travaille » par équipe. Chaque équipe désignée exécute ceux qui dénoncent, crient la vérité, et remet ensuite un rapport à l’Assemblée des Témoins.


Imagination ? Scènes surréalistes ? Pas tant que ça, car elles nous
ramènent à de funestes réalités dont nous avons le souvenir . Parfois,
on est en plein polar, mais le lecteur est vite ramené à une profonde
interrogation sur le devenir de la Corse. Quant au passé, à toute la
pourriture qui s’en dégage, à tous les mensonges gobés, le crime est
justement de n’avoir pas eu le courage de faire aboutir une situation honnête, juste et cohérente. De tous temps la vérité a avancé masquée,
cagoulée, nourrie de profits dérisoires et humiliants, jusqu’à en
perdre sa langue et son âme.


Le livre refermé, les images restent imprimées devant nos yeux tellement l’écriture est visuelle. Ce livre pèse lourd. Ce que j’ai lu me colle à la tête. Un renouveau est-il possible ?


Jean-Claude Loueilh, philosophe, a résumé sûrement mieux que moi, ce
récit : « et tout le roman est transi de ces faux-semblants et de ces
évitements qui désolent le village et le vident de sa tessiture humaine
 » Pourtant, pense –t-il, toute désolation peut aussi façonner un sol et un volcan nouveaux.   Espérons.

Article réédité , première publication 2011

Articles

Le cinéma en Corse

La Corse, les Corses et le cinéma , livre de Jean-Pierre Mattei

par Anne Xavier Albertini

Jean-Pierre Mattei a écrit en 1983 La Corse et le cinéma  puis a été à l’origine de la cinémathèque de Corse, inaugurée le 17 juin 2000. Casa di lume , installée au cœur de Porto Vecchio, qui offre des salles de projection, un centre d’archives, un espace d’expositions, des réserves et un personnel motivé.

On y trouve plus de 30.000 bobines de films en relation avec la Corse, plus de 4.000 ouvrages, plusieurs milliers d’affiches, des documents d’archives.

Certains films conservés là sont uniques au monde. Marie-Josée Nat, Michel Landi, Daniel Auteuil, Henri Graziani sont ou ont été des amis de Casa di lume. Le regretté José Giovanni l’était aussi. La musique et les chanteurs ont eu leur place dans les films : Tino Rossi a chanté son île, Henri Tomasi a fait de la musique de film, trois ténors corses : César Vezzani, George Micheletti, José Luccioni, ont chanté dans certains films.


On a beaucoup tourné des vendettas en Corse, y compris les américains.
On peut rapprocher les vendetta des westerns qui sont tous issus d’une
vengeance. André Cayatte a tourné un film dans lequel un corse est
condamné à mort pour avoir commis une vendetta. Le sujet a été repris
maintes fois.

André Versini, comédien, passe à la mise en scène avec Horace 62, un
projet ambitieux qui consistait à donner à la vendetta un souffle
cornélien en adaptant librement Horace. Francis Carco était corse, mais le milieu qu’il a décrit était parisien. Trois réalisateurs : Jacques Becker, Pierre Melville et Claude Sautet ont puisé leurs scénarii dans les romans de José
Giovanni.

Dans les années 50 , Daniel Vigne signe son premier film sur
une scénario de Léo Carrier : l’affaire du Combinatie et la collusion
entre Américains, milieu Corse et truands marseillais. Les Etats-Unis,
l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre, l’Espagne, la Russie, la Pologne,
ont fait appel à de grands comédiens pour interpréter Napoléon
Bonaparte, vedette la plus demandée. Daryl Zanuck a tourné en Corse
une partie du « jour le plus long ». Il est venu en personne tourner
la journée du 6 Juin sur la plage de Salice. Il fut ébloui par la beauté de la Corse.

José Giovanni disait «  Le western m’inspire et me passionne parce qu’on y trouve les grands espaces et les gens confrontés avec la nature. Nous pourrions avoir en Corse nos propres westerns »

La liste est encore très longue, des chanteurs populaires ou lyriques, des musiciens, de tous ces hommes et femmes de nos petits villages de Corse qui ont participé à cette grande aventure du cinéma, de 1930 à 1980 et aujourd’hui encore. Un film est lui-même une aventure. C’est un jeu fabuleux qui demande talent et sérieux car il coûte cher. C’est souvent aussi un JE pour les acteurs. Hercule Mucchielli faisait partie de ces êtres à part, d’une intelligence au-dessus de la moyenne et d’une modestie toute naturelle. Hercule est né à Ghisoni en 1903 comme son père marié à Rosalinda Pozzo di Borgo, née à Poggio di Nazza qui lui donnera onze
enfants.
Hercule Mucchieli toujours étonné que l’on s’intéresse à son
parcours, disait «  C’est le hasard qui m’a amené au cinéma. Je n’ai aucun diplôme, même pas le brevet. » Pourtant, Directeur des ventes chez Universal, on lui propose la direction de la MGM Agence de Marseille. Il va créer une maison de distribution et de création : la société Cyrnos. Il ne s’arrêtera pas là. Hercule Mucchieli est allé de sa Corse natale, à Marseille, à Lyon et à Paris. Son engagement dans l’économie du cinéma a été bénéfique.

Vous retrouverez tous ces personnages, tous les détails, dans un gros livre : La Corse, les Corses et le cinéma de Jean-Pierre Mattei, Editions Alain Piazzola. Pour 30 E. vous irez de découvertes en découvertes et quand vous le fermerez, vous aurez une pensée reconnaissante pour ces compatriotes qui ont osé, qui sont partis, revenus, qui ont galèré souvent, pour affirmer leur passion et nous émouvoir ou nous faire rire.

Article réédité , première publication : Musanostra octobre 2010

Articles

La fuite Paul-Bernard Moracchini Ed. Buchet Chastel 2017

1318192732
 

Au début on pense à une fiction critique de la société moderne, de l’hypocrisie, du commerce omniprésent, de la perte de franchise ! On est dans un train et on se laisse emporter avec un bonhomme pas très sympathique, qui s’amuse à montrer aux autres le fond de sa pensée par un regard analysé dont il joue et son manque d’empathie à leur égard. Le train poursuit sa course, vers où ? On quitte la ville, la civilisation. Pour longtemps dirait-on ; d’ailleurs le personnage a jeté ses boutons de manchettes par la fenêtre du wagon, ce qui semble être la délivrance du  dernier signe d’entrave sociale et de compromis.

Il a préparé sa sortie de la civilisation : il sait de quoi il va matériellement avoir besoin pour survivre seul en forêt, il est organisé , fait ses emplettes ! Au début on songe à un hommage à la nature maternelle, généreuse. Les lieux évoqués ressemblent à la montagne corse mais cela pourrait se passer ailleurs. Il y a quand même l’évocation du sanglier et le fait qu’il appelle son chien, trouvé blessé, Lione…Bien vite c’est la dureté de la vie naturelle  qui apparaît, avec par contraste les limites de la force du narrateur, de son endurance physique et psychologique , traduites par des passages en italiques, qu’on retient. Tout semble se corrompre un peu – ou beaucoup (ah l’horrible moment du lièvre !) – dans ce texte , que ce soit du fait des hommes en ville ou du temps, de la chaleur, de la maladie, du corps et de l’esprit : on tousse beaucoup, le fiel remonte en crachats, on a la fièvre, on s’épuise vite, on divague.

Le bonheur est-il simplement accessible ? Le personnage narrateur plonge en lui-même pour palier son inadaptation : il résiste, construit, ordonne sans relâche mais c’est l’homme du ressentiment et il est possédé. Ses démons l’habitent, le persécutent, davantage encore puisqu’il est seul. La force de la forêt est aussi sa faiblesse. Drôle de fuite !

Un roman à lire : moins de 200 pages, un rythme qui vous séduira, de très beaux passages, entre horreur et admiration. Ce n’est pas une lecture de tout repos. Dans sa tête rêve et réalité s’entrelacent et après la lecture, l’impression de mystère est forte. Qu’est-ce qu’un homme ?

Marie-France Bereni Canazzi