Avec Madelaine avant l’aube, prix Goncourt des lycéens 2024, Sandrine Colette plonge le lecteur dans un monde paysan brutal et silencieux, où survivre est déjà tout. Un roman âpre et puissant, porté par une écriture charnelle, qui dit la peur, la faim, l’amour tu — et la lumière fragile qui résiste malgré tout.

Par Caroline Vialle

L’entrée dans le monde

Dès les premières pages de Madelaine avant l’aube, on comprend que l’histoire se passe dans d’autres temps, d’autres lieux, sans bien savoir pourtant où ni quand les situer. Des temps et des lieux durs et froids, dans lesquels vivre est survivre,  avec de trop rares moments qui pourraient s’apparenter au bonheur.

Ce sont des vies de labeur et de douleur qui sont décrites au fond d’un pays où le vent glacial domine, pour céder à la chaleur accablante qui ne dure que quelques semaines. Des vies paysannes de solitude et de silence qui tentent pourtant d’arracher à la vie ce qu’elle peut leur offrir de plus doux malgré le dû à la terre qui ne semble jamais finir.

Les vies du hameau

Au hameau des Montées, ce sont trois petites fermes dont les vies des habitants sont mêlées les unes aux autres. De l’aube grise aux soirs tombants après les dures journées de labeur, ils se croisent et vivent pour eux-mêmes et pour les autres, avec cette vue magnifique surplombant le fleuve vert au bout duquel personne n’est jamais allé puis revenu. Le Basilic.

Les phrases racontent l’amour et la tendresse qui ne se disent pas, la peur aussi. Celle de perdre un enfant puisque la plupart n’atteignent pas dix ans, la maladie, le froid et la faim laissant peu de chances aux plus faibles. La peur d’un mari que l’accident a rendu alcoolique et taciturne. La peur de ne pas avoir d’enfant, la peur de trop en avoir. La peur des femmes de tomber sur le jeune maître et seigneur, fou et violent, qui les poursuit comme un gibier et contre lequel ni elles ni leurs hommes ne peuvent se dresser.
Puis, un jour, arrive de nulle part, comme un petit animal affamé, un enfant. C’est la fille que Aelys n’a jamais eue, l’enfant qu’ Ambre, sa sœur jumelle, n’a jamais enfanté. Ambre appelle l’enfant Madelaine et la prend chez elle. Ambre peut enfin aimer l’enfant qu’elle a tant attendu.

L’arrivée de Madelaine

L’arrivée de Madelaine bouleverse forcément l’équilibre précaire du petit hameau. Nul ne sait d’où elle vient, mais elle a moins peur que les autres. Moins peur du froid, de la faim et des maîtres.

Madelaine appartient au monde des femmes et à celui des hommes.
Elle puise chez les femmes ce qui manque aux hommes : la tendresse et la complicité, la douceur et la consolation. Avec les garçons de son âge ressortent sa dureté et son courage. Elle en a plus qu’eux. Elle vient d un pays où la peur n’existe pas. Mais ils ne savent pas d’où elle vient. Le sait-elle elle-même ?

L’écriture de Colette

Sandrine Colette raconte le travail de la terre, les saisons, le gel et la pluie, la fatigue harassante dès l’aube qui revient toujours trop vite pour ces paysans dont la survie dépend des champs. Elle raconte tout cela par la voix du chien. Du chien de Rose et de Madelaine. Le chien meurt en protégeant la fillette. Mais le récit se poursuit. Il raconte avec force le froid terrible qui s’installe tôt dans l’hiver  et la famine qui suit. Les vieux et les enfants qu’on retrouve morts au matin.

La faim démente. Les morts que l’on pend aux arbres pour les soustraire aux charognards, en attendant de pouvoir creuser pour les enterrer.

Le chaos et après

Mais l’autrice parle aussi d’amour. L’amour entre l’homme et la femme, entre les frères, entre les sœurs, et même entre le chien et l’enfant trouvé.  Elle parle de l’incertitude du lendemain, des bonheurs fragiles mais quand même là, au détour d’un chemin ou dans le jour qui passe, inattendus, et qui font oublier la peur et la faim le temps d’un instant. Puis c’est le doute qui s’installe. Le doute dans ce Dieu qui ne les protège plus, à vrai dire qui ne les a jamais protégés, et qui veut encore leur faire croire qu’ils ont mérité leur malheur.


« Dans les moments de chaos il suffit de une minuscule lumière pour s’accrocher et survivre ».


Sandrine Collette accorde aux animaux ce qui leur revient. Elle les anime de leurs sentiments d’attachement, de souffrance, de résignation et de dévouement comme elle anime les hommes et les femmes qui peuplent son histoire, leur histoire. Mais les animaux, eux, ne sont mûs que par des sentiments nobles.

La fin du livre précipite le chaos et la terreur.

Madelaine avant l’aube, prix Goncourt des lycéens 2024, vient secouer l’âme et les tripes de celui qui le lit. Il le renvoie à des temps si reculés qu’ils paraissent n’avoir jamais existé. Et l’on se demande, au fond, si le monde n’a pas continué à tourner avec toujours la même violence, ainsi qu’en atteste l’actualité de ce 21ème siècle, longtemps, bien longtemps après que la vie au hameau des Montées a disparu dans les implacables coups du sort. 

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Sandrine Colette, Madelaine avant l’aube, Paris, JC Lattès, 2026, 252 pages, 20,90 euros.


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