Affichage : 1 - 15 sur 32 RÉSULTATS
Somerset Maugham
Extraits

Un Gentleman en Asie. Somerset Maugham

Philippe Alessandri propose un extrait de l’un de ses auteurs préférés, Somerset Maugham, auteur britannique qui fut un grand voyageur.

Son roman Gentleman en Asie (Editions 10/18) raconte notamment un cheminement de Rangoon à Haiphong. On partage ce regard sur les voyages d’alors, sur des paquebots qui partaient au bout du Monde et dans de mythiques trains de luxe à vapeur. De l’automne 1922 au printemps 1923, l’auteur va traverser la Birmanie à dos de poney, puis poursuivre sa route en voiture, train ou bateau à travers le Siam, la Cochinchine et l’Annam, jusqu’à Haiphong.            

 » Une fois bien installé sur le bateau qui me faisait remonter l’Irrawaddy jusqu’à Pagan, je sortis de mon sac le petit livre vert pour m’occuper en route. Le bateau était bondé d’indigènes.

Etendus sur des lits, entourés d’une multitude de petits bagages, ils mangeaient et papotaient à longueur de journée. Il y avait parmi eux nombre de moines au crâne rasé, vêtus d’une robe jaune, qui fumaient en silence des cigares à bouts coupés. Parfois, on croisait un radeau en troncs de teck, surmonté d’une petite maison au toit de chaume, qui descendait le fleuve en direction de Rangoon, et on entrevoyait la famille qui l’habitait, s’affairant à préparer un repas ou confortablement installé pour le manger.

Ces gens semblaient mener une vie sereine avec de longues heures de repos et d’amples loisirs pour l’exercice d’une curiosité oisive. Le fleuve était large et bourbeux et ses berges étaient plates. De loin en loin, on apercevait une pagode, parfois d’une blancheur impeccable, mais, plus souvent, tombant en ruine. Et, de loin en loin, on atteignait un village au bord de l’eau, aimablement niché dans la verdure des arbres.

Sur l’embarcadère se pressait une cohue bruyante et gesticulante de personnes habillées de couleurs vives, qui ressemblaient à des fleurs sur un étalage de marché. Une foule confuse s’agitait, criait, se bousculait, faite de deux multitudes de petites personnes qui, chargées de leurs bagages, débarquaient ou montaient à bord. 

Les voyages fluviaux sont monotones et apaisants. Partout dans le monde, il en va de même. Aucune responsabilité ne pèse sur vos épaules. La vie et facile. « 

Gentleman en Asie
Gentleman en Asie
Extraits

« Nourrice, suis-je belle ? »

EXTRAIT – Jean-Marc Olivesi, conservateur général du Patrimoine, auteur aux éditions Albiana de Salomé aux Enfers, nous propose un extrait de l’Hérodiade de Mallarmé.

Assez ! Tiens devant moi ce miroir.
                                                    Ô miroir !
Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée
Que de fois et pendant des heures, désolée
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine,
Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
J’ai de mon rêve épars connu la nudité !
Nourrice, suis-je belle ?
 
                            N.
                                      Un astre, en vérité
Mais cette tresse tombe…
 
                            H.
 
                                      Arrête dans ton crime
Qui refroidit mon sang vers sa source, et réprime
Ce geste, impiété fameuse : ah ! conte-moi
Quel sûr démon te jette en le sinistre émoi,
Ce baiser, ces parfums offerts et, le dirai-je ?
Ô mon cœur, cette main encore sacrilège,
Car tu voulais, je crois, me toucher, sont un jour
Qui ne finira pas sans malheur sur la tour…
Ô jour qu’Hérodiade avec effroi regarde !

Extraits

« Femmes, soyez soumises à vos maris »

EXTRAIT – Voici un texte de Voltaire, « Femmes, soyez soumises à vos maris », tiré de Mélanges de philosophie, de morale et de politique, publié aux éditions Rivages, dans la collection Petite bibliothèque.

L’abbé de Châteauneuf me contait un jour que Mme la maréchale de Grancey était fort impérieuse ; elle avait d’ailleurs de très-grandes qualités. Sa plus grande fierté consistait à se respecter soi-même, à ne rien faire dont elle pût rougir en secret ; elle ne s’abaissa jamais à dire un mensonge : elle aimait mieux avouer une vérité dangereuse que d’user d’une dissimulation utile ; elle disait que la dissimulation marque toujours de la timidité. Mille actions généreuses signalèrent sa vie ; mais quand on l’en louait, elle se croyait méprisée ; elle disait : « Vous pensez donc que ces actions m’ont coûté des efforts ? » Ses amants l’adoraient, ses amis la chérissaient, et son mari la respectait.

Elle passa quarante années dans cette dissipation, et dans ce cercle d’amusements qui occupent sérieusement les femmes ; n’ayant jamais rien lu que les lettres qu’on lui écrivait, n’ayant jamais mis dans sa tête que les nouvelles du jour, les ridicules de son prochain, et les intérêts de son cœur. Enfin, quand elle se vit à cet âge où l’on dit que les belles femmes qui ont de l’esprit passent d’un trône à l’autre, elle voulut lire. Elle commença par les tragédies de Racine, et fut étonnée de sentir en les lisant encore plus de plaisir qu’elle n’en avait éprouvé à la représentation : le bon goût qui se déployait en elle lui faisait discerner que cet homme ne disait jamais que des choses vraies et intéressantes, qu’elles étaient toutes à leur place ; qu’il était simple et noble, sans déclamation, sans rien de forcé, sans courir après l’esprit ; que ses intrigues, ainsi que ses pensées, étaient toutes fondées sur la nature : elle retrouvait dans cette lecture l’histoire de ses sentiments, et le tableau de sa vie.

On lui fit lire Montaigne : elle fut charmée d’un homme qui faisait conversation avec elle, et qui doutait de tout. On lui donna ensuite les grands hommes de Plutarque : elle demanda pourquoi il n’avait pas écrit l’histoire des grandes femmes.

L’abbé de Châteauneuf la rencontra un jour toute rouge de colère. « Qu’avez-vous donc, madame ? » lui dit-il.

— J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet ; c’est, je crois, quelque recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos maris ; j’ai jeté le livre.

— Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul ?

— Il ne m’importe de qui elles sont ; l’auteur est très-impoli. Jamais Monsieur le maréchal ne m’a écrit dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à vivre. Était-il marié ?

— Oui, madame.

— Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un pareil homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était contenté de dire : Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un homme qui sait vivre ; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de très-grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois sujette tous les mois à des incommodités très-désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort sans qu’on vienne me dire encore : Obéissez ?

« Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit :Du côté de la barbe est la toute-puissance.


Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! Parce qu’un homme a le menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très-humblement ? Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué : j’ai peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité.

« Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, ils se vantent d’être plus capables de gouverner ; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me parlait ces jours passés d’une princesse allemande qui se lève à cinq heures du matin pour travailler à rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes les affaires, répond à toutes les lettres, encourage tous les arts, et qui répand autant de bienfaits qu’elle a de lumières. Son courage égale ses connaissances ; aussi n’a-t-elle pas été élevée dans un couvent par des imbéciles qui nous apprennent ce qu’il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu’il faut apprendre. Pour moi, si j’avais un État à gouverner, je me sens capable d’oser suivre ce modèle. »

L’abbé de Châteauneuf, qui était fort poli, n’eut garde de contredire madame la maréchale.

« À propos, dit-elle, est-il vrai que Mahomet avait pour nous tant de mépris qu’il prétendait que nous n’étions pas dignes d’entrer en paradis, et que nous ne serions admises qu’à l’entrée ?

— En ce cas, dit l’abbé, les hommes se tiendront toujours à la porte ; mais consolez-vous, il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce qu’on dit ici de la religion mahométane. Nos moines ignorants et méchants nous ont bien trompés, comme le dit mon frère, qui a été douze ans ambassadeur à la Porte.

— Quoi ! il n’est pas vrai, monsieur, que Mahomet ait inventé la pluralité des femmes pour mieux s’attacher les hommes ? Il n’est pas vrai que nous soyons esclaves en Turquie, et qu’il nous soit défendu de prier Dieu dans une mosquée ?

— Pas un mot de tout cela, madame ; Mahomet, loin d’avoir imaginé la polygamie, l’a réprimée et restreinte. Le sage Salomon possédait sept cents épouses. Mahomet a réduit ce nombre à quatre seulement. Mesdames iront en paradis tout comme messieurs, et sans doute on y fera l’amour, mais d’une autre manière qu’on ne le fait ici : car vous sentez bien que nous ne connaissons l’amour dans ce monde que très-imparfaitement.

— Hélas ! vous avez raison, dit la maréchale : l’homme est bien peu de chose. Mais, dites-moi ; votre Mahomet a-t-il ordonné que les femmes fussent soumises à leurs maris ?

— Non, madame, cela ne se trouve point dans l’Alcoran.

— Pourquoi donc sont-elles esclaves en Turquie ?

— Elles ne sont point esclaves, elles ont leurs biens, elles peuvent tester, elles peuvent demander un divorce dans l’occasion ; elles vont à la mosquée à leurs heures, et à leurs rendez-vous à d’autres heures : on les voit dans les rues avec leurs voiles sur le nez, comme vous aviez votre masque il y a quelques années. Il est vrai qu’elles ne paraissent ni à l’Opéra ni à la comédie ; mais c’est parce qu’il n’y en a point. Doutez-vous que si jamais dans Constantinople, qui est la patrie d’Orphée, il y avait un Opéra, les dames turques ne remplissent les premières loges ?

— Femmes, soyez soumises à vos maris ! disait toujours la maréchale entre ses dents. Ce Paul était bien brutal.

— Il était un peu dur, repartit l’abbé, et il aimait fort à être le maître : il traita du haut en bas saint Pierre, qui était un assez bonhomme. D’ailleurs, il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce qu’il dit. On lui reproche d’avoir eu beaucoup de penchant pour le jansénisme.

— Je me doutais bien que c’était un hérétique, dit la maréchale ; » et elle se remit à sa toilette.

Extraits

Lucilius

EXTRAIT – Jean-Paul Marcheschi, peintre, sculpteur, écrivain, originaire de Sisco, a choisi un extrait des Lettres à Lucilius de Sénèque. Son dernier ouvrage, Cayenne, Quartier de la réclusion, écrit avec Pascal Quignard, est à découvrir aux éditions Art 3 Galerie Plessis. Sa monographie du Greco, Un grand sommeil noir, est également disponible chez le même éditeur.

Je viens de voir Bassus Aufidius, excellent homme, battu en brèche par le temps contre lequel il lutte avec vigueur ; mais la charge devient trop forte pour qu’il se puisse relever ; la vieillesse est venue l’assaillir tout entière et de tout son poids. Tu sais qu’il fut toujours d’une complexion débile et appauvrie : longtemps il l’a maintenue et, pour dire plus vrai, rajustée : elle vient de manquer tout à coup. Quand l’eau s’infiltre dans un navire par une ou deux voies, on y remédie ; mais s’il s’entrouvre et cède en plusieurs endroits, si ses flancs éclatent de toutes parts, tout secours devient impossible : ainsi un corps vieillissant trouve des supports momentanés pour étayer sa  décadence; mais si le ruineux édifice se disjoint dans toute sa charpente ; si, quand on le soutient d’un côté, un autre se détache, il faut chercher par où faire retraite. Notre Bassus n’en garde pas moins tout l’enjouement de son esprit. C’est à la philosophie qu’il le doit : en présence de la mort il est gai : quel que soit son état physique, il est courageux et serein, et ne s’abandonne pas quand ses organes l’abandonnent. Un bon pilote tient encore la mer avec sa voile déchirée ; dégarni même de ses agrès, il radoube encore ces débris pour de nouvelles courses. Ainsi fait notre Bassus : il voit venir sa fin avec une sécurité d’esprit et de visage qui, s’il regardait de même celle d’autrui, passerait pour insensibilité. C’est une grande chose, Lucilius, et qui demande un long apprentissage, que de savoir, quand arrive l’heure inévitable, partir sans murmure. Aux autres causes de trépas se mêle encore de l’espérance. Une maladie cesse, un incendie se laisse éteindre ; un écroulement qui semblait devoir nous écraser, nous porte mollement jusqu’à terre ; le flot qui nous engloutissait nous rejette par cette même force d’absorption sains et saufs sur la rive ; le soldat a baissé son glaive devant la tête qu’il allait trancher ; mais plus d’espoir pour l’homme que la vieillesse traîne à la mort : auprès d’elle seule point d’intercession possible. C’est la plus douce mais aussi la plus longue façon de mourir. Bassus me semblait suivre ses propres obsèques et s’enterrer, et comme se survivre, et agir en sage qui se regrette sans faiblesse. Car la mort est son texte ordinaire ; et il met tous ses soins à nous persuader que s’il y a du dommage ou de la crainte à éprouver dans cette affaire, c’est la faute du mourant, non de la mort ; qu’il n’y a en elle rien de fâcheux, pas plus qu’après elle. Or on est aussi fou de craindre un dommage qui n’aura pas lieu qu’un coup qu’on ne sentira point. Peut-on croire qu’il nous arrivera de sentir ce par quoi nous ne sentons plus ? « Oui, dit-il, la mort est tellement exempte de tout mal, qu’elle l’est même de toute crainte de mal. »

Extraits

Le rapide de cinq heures

EXTRAIT – Michèle Corrotti, auteure, avec Philippe Peretti, des romans Petite Italie, Les Mauvais sujets et Entre chien et loup, publiés aux Editions Alain Piazzola, nous propose un extrait du Docteur Jivago de Boris Pasternak.

Ils allaient, ils allaient toujours, et lorsque cessait le chant funèbre, on croyait entendre, continuant sur leur lancée, chanter les jambes, les chevaux, les rafales de vent. Les passants s’écartaient pour laisser passer le cortège, comptaient les couronnes, se signaient. Les curieux se joignaient à la procession, demandaient : « Qui enterre-t-on ? » On leur répondait : « Jivago. » « Ah bon ! Je comprends ! —  Mais non, pas lui. Elle.  — C’est égal. Dieu ait son âme. Un riche enterrement. »

Uniques, irrévocables, défilèrent les derniers instants. « La terre du Seigneur et tout ce qu’elle recèle, l’univers et tous ses vivants. » Le prêtre, traçant de la main un signe de croix, jeta une poignée de terre sur Maria Nikolaïevna. On entonna « Avec les âmes des justes ». Puis ce fut la précipitation. On ferma le cercueil, on le cloua, on le fit descendre. Comme un roulement de tambour, une pluie de mottes s’abattit sur la tombe qui fut comblée en toute hâte, à quatre pelles à la fois. Un monticule s’éleva. Un petit garçon de dix ans monta dessus.

Extraits

Les pierres chaudes du destin

Extrait – Patrizia Gattaceca nous propose un extrait du roman de Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta, publié aux éditions Actes sud.

La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s’était évanoui. La pierre gémissait de chaleur. Le mois d’août pesait sur le massif du Gargano* avec l’assurance d’un seigneur. Il était impossible de croire qu’en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir. Que de l’eau ait irrigué les champs et abreuvé les oliviers. Impossible de croire qu’une vie animale ou végétale ait pu trouver – sous ce ciel sec – de quoi se nourrir. Il était deux heures de l’après-midi, et la terre était condamnée à brûler.

Sur un chemin de poussière, un âne avançait lentement. Il suivait chaque courbe de la route, avec résignation. Rien ne venait à bout de son obstination. Ni l’air brûlant qu’il respirait. Ni les rocailles pointues sur lesquelles ses sabots s’abîmaient. Il avançait. Et son cavalier semblait une ombre condamnée à un châtiment antique. L’homme ne bougeait pas. Hébété de chaleur. Laissant à sa monture le soin de les porter tous deux au bout de cette route. La bête s’acquittait de sa tâche avec une volonté sourde qui défiait le jour. Lentement, mètre après mètre, sans avoir la force de presser jamais le pas, l’âne engloutissait les kilomètres. Et le cavalier murmurait entre ses dents des mots qui s’évaporaient dans la chaleur. “Rien ne viendra à bout de moi… Le soleil peut bien tuer tous les lézards des collines, je tiendrai. Il y a trop longtemps que j’attends… La terre peut siffler et mes cheveux s’enflammer, je suis en route et j’irai jusqu’au bout.”

Les heures passèrent ainsi, dans une fournaise qui abolissait les couleurs. Enfin, au détour d’un virage, la mer fut en vue. “Nous voilà au bout du monde, pensa l’homme. Je rêve depuis quinze ans à cet instant.” La mer était là. Comme une flaque immobile qui ne servait qu’à réfléchir la puissance du soleil. Le chemin n’avait traversé aucun hameau, croisé aucune autre route, il s’enfonçait toujours plus avant dans les terres. L’apparition de cette mer immobile, brillante de chaleur, imposait la certitude que le chemin ne menait nulle part. Mais l’âne continuait. Il était prêt à s’enfoncer dans les eaux, de ce même pas lent et décidé si son maître le lui demandait. Le cavalier ne bougeait pas. Un vertige l’avait saisi. Il s’était peut-être trompé. A perte de vue, il n’y avait que collines et mer enchevêtrées. “J’ai pris la mauvaise route, pensa-t-il. Je devrais déjà apercevoir le village. A moins qu’il n’ait reculé. Oui. Il a dû sentir ma venue et a reculé jusque dans la mer pour que je ne l’atteigne pas. Je plongerai dans les flots mais je ne céderai pas. Jusqu’au bout. J’avance. Et je veux ma vengeance.”

L’âne atteignit le sommet de ce qui semblait être la dernière colline du monde. C’est alors qu’ils virent Montepuccio. L’homme sourit. Le village s’offrait au regard dans sa totalité. Un petit village blanc, de maisons serrées les unes contre les autres, sur un haut promontoire qui dominait le calme profond des eaux. Cette présence humaine, dans un paysage si désertique, dut sembler bien comique à l’âne, mais il ne rit pas et continua sa route. Lorsqu’il atteignit les premières maisons du village, l’homme murmura : “Si un seul d’entre eux est là et m’empêche de passer, je l’écrase du poing.” Il observait avec minutie chaque coin de rue. Mais il se rassura rapidement. Il avait fait le bon choix. A cette heure de l’après-midi, le village était plongé dans la mort. Les rues étaient désertes. Les volets fermés. Les chiens même s’étaient volatilisés. C’était l’heure de la sieste et la terre aurait pu trembler, personne ne se serait aventuré dehors. Une légende courait dans le village qu’à cette heure, un jour, un homme remonté un peu tard des champs avait traversé la place centrale. Le temps qu’il atteigne l’ombre des maisons, le soleil l’avait rendu fou. Comme si les rayons lui avaient brûlé le crâne. Tout le monde, à Montepuccio, croyait en cette histoire. La place était petite mais à cette heure, tenter de la traverser, c’était se condamner à mort. L’âne et son cavalier remontaient lentement ce qui était encore, en cette année 1875, la via Nuova – et qui deviendrait plus tard le corso Garibaldi. Le cavalier, manifestement, savait où il allait. Personne ne le vit. Il ne croisa même pas un de ces chats maigres qui pullulent dans les immondices des caniveaux. Il ne chercha pas à mettre son âne à l’ombre, ni à s’asseoir sur un banc. Il avançait. Et son obstination devenait terrifiante. “Rien n’a changé ici, murmura-t-il. Mêmes rues pouilleuses. Mêmes façades sales.”

C’est à ce moment-là que le père Zampanelli le vit. Le curé de Montepuccio, que tout le monde appelait don Giorgio, avait oublié son livre de prières dans le petit carré de terre contigu à l’église qui lui servait de potager. Il y avait travaillé deux heures le matin et l’idée venait de naître en lui que c’était là, bien sûr, sur la chaise en bois, près de la cabane à outils, qu’il avait posé le livre. Il était sorti comme on sort durant un orage, le corps recroquevillé, les yeux plissés, se promettant de faire le plus vite possible pour ne pas trop exposer sa carcasse à la chaleur qui rend fou. C’est là qu’il vit l’âne et son cavalier passer sur la via Nuova. Don Giorgio marqua un temps d’arrêt et, instinctivement, il se signa. Puis il retourna se protéger du soleil derrière les lourdes portes en bois de son église. Le plus étonnant ne fut pas qu’il ne pensa pas à donner l’alarme, ou à héler l’inconnu pour savoir qui il était et ce qu’il voulait (les voyageurs étaient rares et don Giorgio connaissait chaque habitant par son prénom), mais que, revenu dans sa cellule, il n’y pensa même plus. Il se coucha et sombra dans le sommeil sans rêve des siestes d’été. Il s’était signé devant ce cavalier comme pour effacer une vision. Don Giorgio n’avait pas reconnu Luciano Mascalzone. Comment l’aurait-il pu ? L’homme n’avait plus rien de ce qu’il avait été. Il avait une quarantaine d’années mais ses joues étaient creuses comme celles d’un vieillard.

Luciano Mascalzone déambula dans les rues étroites du vieux village endormi. “Il m’a fallu du temps mais je reviens. Je suis là. Vous ne le savez pas encore puisque vous dormez. Je longe la façade de vos maisons. Je passe sous vos fenêtres. Vous ne vous doutez de rien. Je suis là et je viens chercher mon dû.” Il déambula jusqu’à ce que son âne s’arrête. D’un coup. Comme si la vieille bête avait toujours su que c’était ici qu’elle devait aller, que c’était ici que prenait fin sa lutte contre le feu du soleil. Elle s’arrêta net devant la maison des Biscotti et ne bougea plus. L’homme sauta à terre avec une étrange souplesse et frappa à la porte. “Je suis là à nouveau, pensa-t-il. Quinze ans viennent de s’effacer.” Un temps infini s’écoula. Luciano pensa frapper une seconde fois mais la porte s’ouvrit doucement. Une femme d’une quarantaine d’années était devant lui. En robe de chambre. Elle le dévisagea longtemps, sans rien dire. Aucune expression ne parcourait son visage. Ni peur, ni joie, ni surprise. Elle le fixait dans les yeux comme pour prendre la mesure de ce qui allait advenir. Luciano ne bougeait pas. Il semblait attendre un signe de la femme, un geste, un froncement de sourcil. Il attendait. Il attendait et son corps s’était raidi. “Si elle fait mine de refermer, pensa-t-il, si elle n’esquisse qu’un seul petit geste de repli, je bondis, je défonce la porte et je la viole.” Il la mangeait des yeux, à l’affût du moindre signe qui rompe cet état de silence. “Elle est encore plus belle que ce que j’avais imaginé. Je ne mourrai pas pour rien aujourd’hui.” Il devinait son corps sous la robe de chambre, et cela faisait croître en lui un appétit violent. Elle ne disait rien. Elle laissait le passé remonter à la surface de sa mémoire. Elle avait reconnu l’homme qui se tenait devant elle. Sa présence ici, sur le pas de sa porte, était une énigme qu’elle n’essayait même pas de démêler. Elle laissait simplement le passé l’envahir à nouveau. Luciano Mascalzone. C’était bien lui. Quinze ans plus tard. Elle l’observait sans haine ni amour. Elle l’observait comme on fixe le destin dans les yeux. Elle lui appartenait déjà. Il n’y avait pas à lutter. Elle lui appartenait. Puisque après quinze ans il était revenu et avait frappé à sa porte, peu importe ce qu’il lui demanderait, elle donnerait. Elle consentirait, là, sur le pas de sa porte, elle consentirait à tout. Pour rompre le silence et l’immobilité qui les entouraient, elle lâcha la poignée de la main. Ce simple geste suffit à sortir Luciano de son attente. Il lisait maintenant sur son visage qu’elle était là, qu’elle n’avait pas peur, qu’il pouvait faire d’elle ce qu’il désirait. Il entra d’un pas léger, comme s’il ne voulait laisser aucun parfum dans l’air. Un homme poussiéreux et sale entrait dans la maison des Biscotti, à l’heure où les lézards rêvent d’être poissons, et les pierres n’y trouvèrent rien à redire.

Luciano pénétra chez les Biscotti. Cela allait lui coûter la vie. Il le savait. Il savait que lorsqu’il sortirait de cette maison, les gens seraient à nouveau dans les rues, la vie aurait repris, avec ses lois et ses combats, et il devrait payer. Il savait qu’on le reconnaîtrait. Et qu’on le tuerait. Revenir ic i, dans ce village, et entrer dans cette maison, cela valait la mort. Il avait pensé à tout cela. Il avait choisi d’arriver à cette heure écrasante où même les chats sont rendus aveugles par le soleil, car il savait que si les rues n’avaient pas été désertes, il n’aurait même pas pu atteindre la grande place. Il savait tout cela et la certitude du malheur ne le fit pas tressaillir. Il pénétra dans la maison.

 Ses yeux mirent du temps à s’habituer à la pénombre. Elle lui tournait le dos. Il la suivit dans un couloir qui lui sembla interminable. Puis ils arrivèrent dans une petite chambre. Il n’y avait pas un bruit. La fraîcheur des murs lui sembla une caresse. Il la prit alors dans ses bras. Elle ne dit rien. Il la déshabilla. Lorsqu’il la vit nue, ainsi, devant lui, il ne put réprimer un murmure : “Filomena…” Elle tressaillit de tout son corps. Il n’y fit pas attention. Il était comblé. Il faisait ce qu’il s’était juré de faire. Il vivait cette scène qu’il avait mille fois imaginée. Quinze années de prison à ne penser qu’à cela. Il avait toujours cru que lorsqu’il déshabillerait cette femme, une jouissance plus grande encore que celle des corps s’emparerait de lui. La jouissance de la vengeance. Mais il s’était trompé. Il n’y avait pas de vengeance. Il n’y avait que deux seins lourds qu’il prenait dans la paume de ses mains. Il n’y avait qu’un parfum de femme qui l’entourait tout entier, entêtant et chaud. Il avait tant désiré cet instant que maintenant, il s’y plongeait, il s’y perdait, oubliant le reste du monde, oubliant le soleil, la vengeance et le regard noir du village. Lorsqu’il la prit dans les draps frais du grand lit, elle soupira comme une vierge, le sourire aux lèvres, avec étonnement et volupté, et s’abandonna sans lutter.

Luciano Mascalzone avait été toute sa vie ce que les gens de la région appelaient, en crachant par terre, “un bandit”. Il vivait de rapines, de vol de bétail, de détroussage de voyageurs. Peut-être même avait-il tué quelques pauvres âmes, sur les routes du Gargano, mais cela n’était pas certain. On racontait tant d’histoires invérifiables. Une seule chose était sûre : il avait embrassé “la mauvaise vie” et il fallait se tenir à l’écart de cet homme-là. A l’heure de sa gloire, c’est-à-dire à l’apogée de sa carrière de vaurien, Luciano Mascalzone venait fréquemment à Montepuccio. Il n’était pas originaire du village, mais il aimait cet endroit et il y passait le plus clair de son temps. C’est là qu’il vit Filomena Biscotti. Cette jeune fille d’une famille modeste mais honorable devint une véritable obsession. Il savait que sa réputation lui interdisait tout espoir de la faire sienne, alors il se mit à la désirer comme les vauriens désirent les femmes. La posséder, ne serait-ce qu’une nuit : cette idée faisait briller ses yeux dans la lumière chaude des fins d’après-midi. Mais le sort lui interdit ce plaisir brutal. Le matin d’un jour sans gloire, cinq carabiniers le cueillirent à l’auberge où il s’était installé. On l’emmena sans ménagement. Il fut condamné à quinze ans de prison. Montepuccio l’oublia, content de s’être débarrassé de cette mauvaise engeance qui lorgnait les filles du pays. En prison, Luciano Mascalzone eut tout le temps de repenser à sa vie. Il s’était livré à de petits larcins sans envergure. Qu’avait-il fait ? Rien. Qu’avait-il vécu qui puisse lui tenir lieu de souvenir dans sa geôle ? Rien. Une vie s’était écoulée, nulle et sans enjeux. Il n’avait rien souhaité, rien raté non plus, parce que rien entrepris. Petit à petit, dans cette vaste étendue d’ennui qu’avait été son existence, son désir pour Filomena Biscotti lui parut être le seul îlot qui sauvait le reste. Lorsqu’il avait frémi en la suivant dans les rues, il avait eu le sentiment de vivre jusqu’à l’asphyxie. Cela rachetait tout le reste. Alors oui, il s’était juré qu’à sa sortie, il assouvirait ce désir brutal, le seul qu’il ait jamais connu. Quel qu’en soit le prix. Posséder Filomena Biscotti et mourir. Le reste, tout le reste, ne comptait pour rien.

Extraits

Les Fils de Wang Lung

EXTRAIT – Philippe Alessandri nous propose un extrait du roman de Pearl Buck, Les Fils de Wang Lung, publié au Livre de Poche. Le passage traite de la mort d’un père, qui a trois fils. Dans ce court extrait, on peut voir, malgré la distance qui nous sépare, une analogie entre des funérailles chinoises de l’époque et celles qui avait encore lieu chez nous quelques décennies seulement en arrière. Même si les choses ont depuis bien changé, l’œuvre de cette merveilleuse romancière reste d’une modernité troublante.

Or, quoique le puissant vieillard de la terre fût mort et enterré, on ne pouvait pas encore l’oublier, car il lui était dû les trois ans de deuil que les fils doivent accorder à leur père. Pendant cent jours les trois fils devaient porter des souliers blancs et ensuite ils avaient le droit d’en porter des gris perle ou de quelque teinte morne analogue. Mais ils ne devaient pas porter de vêtements de soie, ni les fils de Wang Lung ni leurs femmes, jusqu’à ce que les trois ans fussent écoulés et que la tablette définitive pour le lieu de repos de l’âme de Wang Lung fût confectionnée, libellée et logée à sa vraie place parmi les tablettes de son père et de son grand-père. Ainsi donc, Wang l’Aîné commanda de préparer les vêtements de deuil pour chaque homme et femme et petit-fils. Maintenant, chaque fois qu’il parlait, depuis qu’il était le chef de la maison, il usait d’un ton très haut et magistral et il prenait comme de droit le siège d’honneur dans chaque salle où il s’asseyait avec ses frères. Ses deux frères l’écoutaient, le second avec sa petite bouche étroite tordue comme par un sourire intérieur, car il se jugeait en secret toujours plus sage que son frère aîné, parce que c’était au second fils que Wang Lung avait confié la gestion des terres et lui seul savait combien de fermiers il y avait et combien d’argent on pouvait attendre des champs à chaque saison, et cette connaissance lui donnait du pouvoir sur ses frères, du moins à son jugement personnel. Mais Wang III écoutait les commandements de son frère comme quelqu’un qui a appris à entendre des commandements lorsqu’il est utile de les entendre, mais aussi comme quelqu’un dont le cœur n’est pas à ce qu’il fait et comme s’il n’attendait que d’être parti. A vrai dire chacun des trois frères aspirait à l’heure où l’héritage serait partagé, car ils étaient d’accord qu’il devait être partagé, étant donné que chacun avait, dans son for intérieur, un dessein pour lequel il souhaitait recevoir son patrimoine, et ni Wang II, ni Wang III n’auraient été désireux que les terres fussent entièrement au pouvoir de leur frère aîné, ce qui les eût rendus dépendants de lui. Chaque frère y aspirait à sa façon propre, l’aîné parce qu’il voulait savoir combien il aurait et si ce serait assez ou non pour sa maison et ses deux femmes et pour ses nombreux enfants et pour les plaisirs secrets qu’il ne pouvait pas se refuser. Le second frère y aspirait parce qu’il avait de grands marchés de grains et qu’il avait de l’argent prêté au- dehors et il voulait pouvoir disposer de son héritage de façon à développer son propre commerce. Quant au troisième frère, il était si bizarre et renfermé que personne ne savait ce qu’il désirait, et son sombre visage n’exprimait jamais rien. Mais il était impatient et on pouvait au moins voir qu’il lui tardait d’être parti, bien que personne ne sût ce qu’il comptait faire de son héritage et que personne n’osât se risquer à le lui demander

Extraits

« Mais quand vient la nuit, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie française retrouve sa place dans le tableau »

Extrait – Delphine Ramos nous propose un extrait du roman de Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit, traduit par Philippe Jaworski, publié aux éditions Gallimard, dans la collection Folio. Il s’agit ‘d’une histoire qui se situe il y a cent ans au sortir de la guerre en pleine ébullition artistique et intellectuelle. c’est une histoire d’amour ; une fresque, en partie autobiographique, qui sublime les sentiments humains, annonce aussi la fin des idéaux, l’émancipation des femmes – une nouvelle ère. Ce roman est magnifiquement écrit, léger, innocent, lumineux, nostalgique et tragique. La littérature américaine sait raconter notre humanité sans didactisme en évoquant des destins, en croisant des histoires. Désavoué de son vivant, Fitzgerald est finalement hissé au rang de génie. Cet extrait dont l’action se déroule en France dévoile la force narrative de l’auteur et laisse transparaître de façon organique cette innocence douce presque désespérée liée aux souvenirs et à la fugacité des moments‘.

La nuit tombait, la pluie se faisait plus drue. Elle abandonna sa couronne sur la première tombe à l’intérieur du cimetière, et accepta l’invitation que lui fit Dick de renvoyer son taxi et de rentrer à Amiens avec eux. Rosemary pleura de nouveau lorsqu’on lui raconta cette lamentable histoire. La journée avait été pluvieuse, mais elle avait le sentiment d’avoir appris quelque chose, bien qu’elle ne sût pas exactement quoi. Plus tard, elle se rappela toutes les heures de l’après-midi comme autant d’instants heureux, un de ces moments pauvres en évènements qui n’apparaissent alors que comme de simples maillons entre un bonheur passé et un bonheur futur, mais qui se révèlent avoir été le bonheur même. Amiens était une ville mauve, bruissante d’échos, qui ne se consolait pas encore de la guerre, comme c’était le cas de certaines gares : la gare du Nord et Waterloo Station à Londres. De jour, ces villes ont un effet déprimant, avec leurs petits trolleys vieux de vingt ans qu’on voit traverser la vaste place de la cathédrale aux pavés gris, et où le temps qu’il fait a un je-ne-sais-quoi de fané, qui évoque le passé, comme sur les photographies d’autrefois. Mais quand vient la nuit, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie française retrouve sa place dans le tableau : les petites femmes pétillantes, les hommes qui discutent dans les cafés à grand renfort de Voilà *! , les couples qui vadrouillent dans les rues, joue contre joue, vers un nulle part où le plaisir est peu coûteux. Ils attendirent le train sous une arcade immense, assez haute pour que la fumée, les conversations et la musique montent en toute liberté jusqu’au plafond, et l’orchestre eut l’amabilité de leur offrir Yes, We Have No Bananas – et ils applaudirent, parce que le chef avait l’air si content de lui. La jeune fille du Tennessee en oublia son chagrin, s’amusa beaucoup et se lança même dans un flirt avec Dick et Abe, ne ménageant ni roulements d’yeux ni caresses de la main à la façon des filles des Tropiques. Ils se moquaient gentiment d’elle. Puis, laissant les restes presque impalpables de Wurtembourgeois, de gardes prussiens, de chasseurs alpins*, d’ouvriers fileurs de Manchester et d’anciens d’Eton poursuivre leur interminable dissolution sous la pluie chaude, ils prirent le train pour Paris.

Extraits

« Je les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là ! »

EXTRAIT – Cathy Campana nous propose un extrait d’Alphonse Daudet, Le Petit Chose, publié au Livre de Poche.

Ceux-là n’étaient pas méchants ; c’étaient les autres. Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu’ils ne sentaient pas encore le collège et qu’on lisait toute leur âme dans leurs yeux.
Je ne les punissais jamais. À quoi bon ? Est-ce qu’on punit les oiseaux ?… Quand ils pépiaient trop haut, je n’avais qu’à crier : « Silence ! » Aussitôt ma volière se taisait, – au moins pour cinq minutes.
Le plus âgé de l’étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande ! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette !…
Moi, je ne les menai pas à la baguette. J’essayai d’être toujours bon, voilà tout.
Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une histoire… Une histoire !… Quel bonheur ! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres ; encriers, règles, porte-plume, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres ; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J’avais composé à leur intention cinq ou six petits contes fantastiques : Les Débuts d’une cigale, Les Infortunes de Jean Lapin, etc. Alors, comme aujourd’hui, le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses fables ; seulement j’y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette (Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m’amusait beaucoup. Malheureusement, M. Viot n’entendait pas qu’on s’amusât de la sorte.
Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une tournée d’inspection dans le collège, pour voir si tout s’y passait selon le règlement… Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste au moment le plus pathétique de l’histoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot toute l’étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur s’arrêta court, Jean Lapin, interdit, resta une patte en l’air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d’étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs s’agitaient d’un air féroce : « Frinc ! frinc ! frinc ! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici ! »
J’essayai tout tremblant, d’apaiser les terribles clefs.
— Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je… J’ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.
M. Viot ne me répondit pas. Il s’inclina en souriant, fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit.
Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12: Devoirs du maître envers les élèves.
Je compris qu’il ne fallait plus raconter d’histoires et je n’en racontai plus jamais.
Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait, et cela me crevait le cœur de ne pouvoir le leur rendre. Je les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là ! Jamais nous ne nous quittions…

Extraits

« Non, merci ! »

Extrait – Jean-Yves Acquaviva nous propose un extrait du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Véritable hymne de l’authenticité contre les convenances sociales, cet extrait rend compte de manière remarquable du panache de Cyrano.

Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci ! D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François » ?…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
Extraits

« Prisonniers des gouttes d’eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels »

EXTRAIT – Frédéric Aribit nous propose un extrait de l’oeuvre pionnière du surréalisme en France, Les Champs magnétiques, de Philippe Soupault et d’André Breton, publié aux éditions Gallimard, dans la collection Folio.

Prisonniers des gouttes d’eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés ? Nous ne savons plus rien que les astres morts; nous regardons les visages; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les plages perdues; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n’y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille. Quelquefois, le vent nous entoure de ses grandes mains froides et nous attache aux arbres découpés par le soleil. Tous, nous rions, nous chantons, mais personne ne sent plus son coeur battre. La fièvre nous abandonne. Les gares merveilleuses ne nous abritent plus jamais : les longs couloirs nous effraient.

Les villes que nous ne voulons plus aimer sont mortes. Regardez autour de vous : il n’y a plus que le ciel et ces grands terrains vagues que nous finirons bien par détester.

Il faut donc étouffer encore pour vivre ces minutes plates, ces siècles en lambeaux. Nous aimions autrefois les soleils de fin d’année, les plaines étroites où nos regards coulaient comme ces fleuves impétueux de notre enfance. Il n’y a plus que des reflets dans ces bois repeuplés d’animaux absurdes, de plantes connues. Les villes que nous ne voulons plus aimer sont mortes. Regardez autour de vous : il n’y a plus que le ciel et ces grands terrains vagues que nous finirons bien par détester. Nous touchons du doigt ces étoiles tendres qui peuplaient nos rêves. Là-bas, on nous a dit qu’il y avait des vallées prodigieuses : chevauchées perdues pour toujours dans ce Far West aussi ennuyeux qu’un musée. Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel. Ils passent au-dessus des lacs, des marais fertiles; leurs ailes écartent les nuages trop langoureux. Il ne nous est même plus permis de nous asseoir : immédiatement, des rires s’élèvent et il nous faut crier bien haut tous nos péchés. Un jour dont on ne sait plus la couleur, nous avons découvert des murs tranquilles et plus forts que les monuments. Nous étions là et nos yeux agrandis laissaient échapper des larmes joyeuses. Nous disions: « Les planètes et les étoiles de première grandeur ne nous sont pas comparables. Quelle est donc cette puissance plus terrible que l’air ? Belles nuits d’août, adorables crépuscules marins, nous nous moquons de vous ! L’eau de Javel et les lignes de nos mains, dirigeront le monde. Chimie mentale de nos projets, vous êtes plus forte que ces cris d’agonie et que les voix enrouées des usines! »

Chaque chose est à sa place, et personne ne peut plus parler : chaque sens se paralysait et des aveugles étaient plus dignes que nous.

Oui, ce soir-là plus beau que tous les autres, nous pûmes pleurer. Des femmes passaient et nous tendaient la main, nous offrant leur sourire comme un bouquet. La lâcheté des jours précédents nous serra le cœur, et nous détournâmes la tête pour ne plus voir les jets d’eaux qui rejoignaient les autres nuits. Il n’y avait plus que la mort ingrate qui nous respectait. Chaque chose est à sa place, et personne ne peut plus parler : chaque sens se paralysait et des aveugles étaient plus dignes que nous. On nous a fait visiter des manufactures de rêves à bon marché et les magasins remplis de drames obscurs. C’était un cinéma magnifique où les rôles étaient tenus par d’anciens amis. Nous les perdions de vue et nous allions les retrouver toujours à cette même place. Ils nous donnaient des friandises pourries et nous leur racontions nos bonheurs ébauchés. Leurs yeux fixés sur nous, ils parlaient : peut-on vraiment se souvenir de ces paroles ignobles, de leurs chants endormis? Nous leur avons donné notre cœur qui n’était qu’une chanson pâle.

Extraits

« Je sens brûler en moi un désir sauvage d’éprouver des sentiments intenses, des sensations ; une rage contre cette existence en demi-teinte, plate, uniforme et stérile »

EXTRAITS – Sebastien Quenot nous propose un extrait du Loup des Steppes, de Hermann Hesse.

Je sens brûler en moi un désir sauvage d’éprouver des sentiments intenses, des sensations ; une rage contre cette existence en demi-teinte, plate, uniforme et stérile, ; une envie furieuse de détruire quelque chose, un grand magasin, par exemple, une cathédrale, ou moi-même ; une envie de commettre des actes absurdes et téméraires, d’arracher leur perruque à quelques idoles vénérées, de munir deux ou trois écoliers rebelles du billet tellement désiré qui leur permettrait de partir pour Hambourg, de séduire une petite jeune fille ou de tordre le cou à quelques représentants de l’ordre bourgeois. Car rien ne m’inspire un sentiment plus vif de haine, d’horreur et exécration que ce consentement, cette bonne santé, ce bien être, cet optimisme irréprochable du bourgeois, cette volonté de faire prospérer généreusement le médiocre, le normal, le passable.

Extraits

Tout est passé si vite

EXTRAIT – Francis Beretti propose un extrait du livre de Jean-Noël Pancrazi, Tout est passé si vite, publié aux éditions Gallimard.

Le narrateur nous fait entrer dans les impressions d’une romancière qui a acquis une certaine notoriété ; elle est affaiblie par l’âge et la maladie, mais elle a su garder l’acuité du regard ironique qu’elle porte sur ceux qui avaient cédé « à la mode des bergeries lyrico-communautaires des années soixante », mais qui, après avoir un peu goûté au pouvoir, se sont laissés griser par les ors de la République. Ils sont soucieux de prendre une pose avantageuse qui leur profiterait professionnellement et politiquement. La mode étant à l’humanisme, ils s’efforcent de ne pas apparaître trop « technocrates ». Ils doivent démontrer qu’ils ont « la culture au cœur », qu’ils sont proches des artistes, même si ceux-ci ne sont que des figurants destinés à justifier leur fonction.


« Ils doivent donner l’illusion qu’ils sont allés « sur le « terrain » (ce mot qu’ils prononçaient avec une flamme excessive, une rudesse béate) ; se donnant de temps en temps , un alibi de compassion sociale, en participant à un colloque sur le quart-monde, aux assises de la pauvreté ou aux états-généraux de l’exclusion (où ils se sentaient soudain si près des déshérités qu’ils étaient prêts, dans leurs discours à la tribune, à leur offrir toutes primes, s’ils ne se souvenaient à temps qu’elles n’étaient pas vraiment connues du grand public et qu’ils devaient les garder secrètes) ou en adorant, au moment de la réception de juin, dans les jardins du Palais-Royal, les portraits géants de SDF suspendus au-dessus d’eux (ce casting de mendiants qui avaient eu le temps de disparaître, de mourir depuis, et qui ne sauraient jamais qu’ils avaient eu le privilège de figurer un soir d’été dans le ciel de Paris au-dessus d’un parterre de fleurs et d’élites), photographiés, les nuits les plus froides de l’hiver, sur les quais, les trottoirs ou dans les centres d’hébergement dont ils se faisaient répéter les noms par le photographe alors en vue pour les citer plus tard avec un accent informé et ému (en faisant croire que les lieux leur étaient familiers, qu’ils s’y étaient souvent rendus sous la neige) dans une réunion au sommet sur la misère et l’accès des plus démunis à la culture, et vers lesquels ils levaient, avec une exclamation de pitié rayonnante et comblée, leurs cravates soudain dénouées et leurs pochettes ébouriffées exprès, des toasts de de charité brève et survoltée, tout en surveillant la progression, pari les invités, du ministre du moment pour lequel ils avaient déjà préparé, quand ils l’aborderaient, le compliment singulier qui l’emporterait sur les autres flatteries et leur vaudrait de faire bientôt partie de sa garde rapprochée – un sourire de suprématie gênée, de satisfaction vaguement coupable comme s’ils s’excusaient rapidement d’exhiber leurs maroquins, lui en voulaient secrètement de n’en avoir pas acquis le goût, de ne jamais même avoir la tentation d’approcher le Prince pour en obtenir une grâce, de rester le témoin abîmé, solitaire, libre et déçu de l’époque de leurs effusions égalitaires et de leurs hymnes à la vie nue ».

Extraits

« Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit » : Alain, Propos

EXTRAITS – Marie-France Bereni-Canazzi nous propose un extrait d’Alain, extrait de ses Propos sur les pouvoirs.

Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien.