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Entretien

Alexandre le Grand, philosophe conquérant

Éduqué par Aristote, Alexandre le Grand fut un monarque érudit, épris de culture grecque. Le penseur lui fit découvrir les grandes tragédies grecques, les poèmes lyriques, ainsi que l’Iliade et l’Odyssée. Olivier Battistini* évoque cette double identité d’Alexandre, à la fois philosophe et conquérant.

Propos recueillis par Philippe Grimaldi

La puissance, la conquête avec Philippe de Macédoine, Alexandre, Périclès. L’histoire avec Thucydide, la philosophie avec Platon et Aristote, entre autres. Cette dualité de la puissance et de l’esprit ne se retrouve dans aucune autre civilisation avec autant de force. Peut-on dire que l’alliance de la guerre et de la philosophie démarre avec la Grèce antique ?

Pour les Grecs, la pensée et l’action sont au même niveau.  Au début de La Guerre du Péloponnèse, Thucydide, l’historien stratège, ne se présente pas comme citoyen du dème d’Halimonte ou comme le fils d’Oloros, mais comme un Athénien : « Thucydide Athénien a composé la guerre (ton polemon) des Péloponnésiens et des Athéniens, a exposé comment ils ont combattu les uns contre les autres (ôs epolemèsan) » (trad. Anne Sokolowski). Il a pensé et écrit son histoire dans une cité « maîtresse de peuples » dont il dira l’ascension, l’apogée et la chute. Il parle aux lecteurs du futur. Le ton polemon/ôs epolemèsan fait signe.

Pour Firmin-Didot, il « voulait exprimer d’une manière brève les circonstances et l’esprit de cette guerre ». Disciple du sophiste Antiphon, contemporain d’Anaxagore, d’Euripide et d’Archélaos le physicien, Thucydide « pense plus qu’il ne parle ».

Cette redondance est donc voulue. Elle est enrichissement, une progression dans la pensée de « l’historien le plus politique qui ait jamais écrit », selon l’expression de Hobbes.

 Le passage du substantif au verbe, de l’idée à l’action révèle une haute langue et le dessein de l’historien : une abstraction depuis le récit détaillé des opérations, organisé selon le rythme des étés et des hivers. C’est une histoire politique, une œuvre qu’il sait « acquisition pour toujours » (I, 22, 4). En vertu de la nature des choses humaines, de tels événements, nécessairement, se reproduiront un jour identiques.

Cette première phrase annonce donc à la fois une métapolitique et la réalité de la guerre dont le récit sera pensé, composé. Il faut la traduire en laissant dire aux mots grecs ce qu’ils veulent dire. Elle est signe, au-delà de « l’histoire réfléchie » et de la philosophie politique ou plus exactement de l’histoire politique telle que Thucydide l’Athénien la conçoit, de la conscience de l’historicité et de la compréhension même de ce qu’est un événement. Il s’agit d’une philosophie de l’action.

L’orgueil de l’historien est justifié. Voici le poème de la force et l’histoire violente de l’homme dans l’univers de la cité, son essence tragique. Depuis le particulier, une vérité universelle et permanente comme ce sera le cas dans l’oraison funèbre prononcée par Périclès au livre II, dans le dialogue des Athéniens et des Méliens (V, 84-111), ou encore dans le récit de l’expédition de Sicile aux livres VI et VII. L’analyse des faits conduit Thucydide à comprendre l’idée de la guerre, le rapport dialectique nécessité de nature/loi, physis/nomos, la nature de l’impérialisme dans l’absolu, et la puissance considérable des Athéniens en particulier, cause la plus vraie de la guerre du Péloponnèse. Tout cela est contenu dans l’incipit…

Alexandre est double, énigmatique. La nuit, près de lui, une édition de l’Iliade corrigée de la main d’Aristote. Mais, plus encore que l’Iliade et l’Odyssée, le véritable viatique du roi est l’étude de la philosophie et le souvenir des leçons données par Aristote sur l’intrépidité (aphobia), le courage (andreia), la modération (sôphrosunè) et la grandeur d’âme (mégalopsuchia). 

Pour Plutarque, la véritable force d’Alexandre est la philosophie, comme le montre la comparaison qu’il fait d’Alexandre avec Socrate, Platon, Carnéade, Zénon. Alexandre est, selon Onésicrite, « le philosophe en armes » (F. Gr. Hist., 134, 17). Par l’union de la philosophie (l’éthique) et du politique, c’est le « plus grand des philosophes », philosophôtatos (Sur la fortune d’Alexandre, I, 5). C’est parce qu’il est le disciple d’Aristote qu’il est victorieux à Gaugamèles

On ne sait presque rien sur l’éducation d’Alexandre par Aristote et sur les idées qu’il lui a inculquées. Mais le philosophe aurait initié le roi aux sciences de la nature, à la médecine, développé en lui cette curiosité, cette passion pour la découverte et l’aventure. Il aurait réalisé pour son élève une édition commentée de l’Iliade que le conquérant a emportée avec lui jusqu’aux confins du monde, écrit un Traité sur l’art de régner et peut-être un autre sur les colonies. Sans oublier le fameux Hymne à Hermias écrit par Aristote pour Alexandre. 

Alexandre faisant porter à Aristote des animaux étrangers afin qu’il écrive son Histoire naturelle, Jean-Baptiste de Champaigne, c. 1672, châteaux de Versailles et de Trianon

On peut imaginer que sans les leçons d’Aristote, Alexandre n’aurait pas été le conquérant et l’inventeur de mondes qu’il a été. Même sa volonté d’unifier et de régir l’Occident et l’Orient sous une seule loi – une loi grecque –, est, finalement, loin d’être fondamentalement opposée aux conseils politiques du philosophe qu’Alexandre suivrait dialectiquement.

Les civilisations anciennes ont principalement légué un héritage architectural : l’Égypte, les empires amérindiens, la religion, notamment les textes hébraïques, ou la loi née en Mésopotamie. Mais aucune n’aborde les rapports des hommes entre eux, à travers un médium qu’on appellera la Démocratie. A quoi cela tient-il ?

La naissance de la pensée rationnelle, au moment de la mise en ordre de l’espace politique de la cité, est le signe, en terre d’Occident, d’une aventure unique, audacieuse. On parle de  « philosophie » et de « science ». Selon la tradition le logos s’oppose au muthos. Il s’agit – mutation fulgurante ou transition progressive –, du passage d’une intelligence du monde à une autre.

Ainsi, la physique des Ioniens placerait, dans le domaine de l’abstraction, un système d’explication déjà en essence dans les cosmogonies primitives. C’est l’hypothèse de la continuité entre l’univers du muthos et du logos défendue par Francis Macdonald Cornford. Les concepts des Ioniens seraient le résultat de la transposition des divinités anciennes.

Mais, si le vocabulaire des présocratiques est lié à la tradition de la parole sacrée, il y a une différence fondamentale : leur démarche est sous-tendue par l’hypothèse que la physis est compréhensible, sans l’intervention des dieux.

Mais, selon une approche autre, les Grecs apparaissent comme des logiciens-nés. La parole de raison serait en essence dans le réseau savamment tissé des mythes. La lecture de l‘Iliade et de l’Odyssée semble le montrer.

Les mythes disent la beauté de ce qui vit et cristallisent le sens du divin, l’émotion devant le sacré. Mais ils sont organisés d’une manière cohérente et, surtout, n’imposent aucune doctrine religieuse.

Par ailleurs, le comportement imprévu – et donc humain –, des héros de l’Iliade et de l’Odyssée ne correspond en rien aux types préétablis et codifiés que l’on retrouve dans les autres épopées ou mythes indo-européens. Georges Dumézil a mis en valeur l’absence paradoxale de l’idéologie des trois ordres en Grèce, à quelques exceptions près, dans le tableau comparatif des peuples indo-européens. Les Grecs se seraient libérés très vite des catégories et des modes de pensée indo-européens, s’ouvrant, ainsi, les chemins du logos.

En tout cas, la « manière grecque de penser le monde » est une réalité difficile à approcher… 

Le logos, né en Ionie, au VIe siècle, dans des cités-États en pleine métamorphose, permet de dire le débat politique et institutionnel, de concevoir l’univers physique, de poser les premières questions sur l’être, d’inventer l’histoire et la géographie… 

Cet événement a modifié les rapports de force entre civilisations

Avec l’hoplite est inventé, en correspondance avec la polis, le principe de la bataille rangée, futur modèle occidental de la guerre et « véritable instrument d’empires ». 

La Grèce des cités du Ve siècle est face à un empire qui s’étend d’Éphèse et de Milet jusqu’à l’Inde et au Turkestan : la Perse achéménide. Les Grecs n’ont pas sur elle une supériorité technique comparable à celle que donneront aux conquistadores, le cheval et l’arme à feu, aux colonisateurs du XIXe siècle, la vapeur et le canon. Au contraire ces « barbares » travaillent aussi bien qu’eux le métal. Leurs villes sont plus vastes et, peut-être, mieux construites. Les palais de Persépolis évoquent la puissance et une civilisation en pleine expansion conquérante. Le Parthénon n’existe pas encore. Pourtant, par deux fois, les armées perses viendront se briser, en Attique, sur la terrible cohésion des phalanges grecques. 

Il y eut Salamine et les subtiles trières athéniennes. Redoutables engins de combat par leurs capacités manœuvrières, outils de la future thalassocratie athénienne, elles permirent de véritables batailles navales. Ce même logos fera tomber Darius, 150 ans plus tard. La phalange macédonienne, héritière de la phalange grecque, est organisée sur 25 rangs de profondeur. Selon Diodore de Sicile, cette solution tactique est due à Philippe II. Elle donna aux troupes de « compagnons à pied » armés de longues lances, les sarisses, cohérence, profondeur et souplesse, les transformant en véritables « citadelles mouvantes ». Sous les coups d’Alexandre le Macédonien tombèrent Persépolis, Suse, Ecbatane, riches en or et en argent.

Les Grecs seraient-ils donc différents ? Nous serions presque tentés de parler, à notre tour, de « miracle grec »…

Il est donc bien difficile d’évoquer l’histoire de la singularité grecque. Le problème reste entier : cela s’est trouvé ainsi, mais comment cela s’est-il trouvé ?

Pour évoquer cette singularité grecque, il y a l’ordonnance géométrique des choses chez Anaximandre, les harmonies des contraires chez Héraclite l’Obscur, lui qui questionne vers la clarté. Il y a les énigmes et le soleil intérieur de Parménide, le poème oraculaire d’Empédocle, les pouvoirs terribles des mots tels que Gorgias les expose dans l’Éloge d’Hélène, et les paradoxes de Zénon d’Élée, la callipolis de la République, la cité parfaite des philosophes-rois de Platon. Aristote… 

Sans oublier le récit de la guerre du Péloponnèse de Thucydide, « l’historien le plus politique ».

Cette parole, qui leur est propre, est énigmatique. Elle « tire hors de l’oubli » le chemin qui nous mène aux Grecs. Cette parole suggère l’univers multiple dont ils sont les inventeurs. Elle nous étonne.

Vous avez travaillé sur les présocratiques, le monde de la guerre comme continuation du politique. Vous terminez un nouvel ouvrage sur Alexandre. Comment renouvelle-t-on la découverte, l’angle de l’analyse et de l’explication des faits à partir des mêmes textes ?

Mon Alexandre, Le Philosophe en armes, est sorti chez Ellipses, « Biographies & Mythes historiques », en novembre 2018. Après celui de Robert Laffont, collection « Bouquins », j’ai repris les sources grecques et latines, à la recherche de nouvelles pistes pour approcher un Alexandre qui toujours nous échappe. Mais, c’est un tableau de Rembrandt qui a été le point de départ d’une nouvelle approche.

Aristote contemplant le buste d’Homère, Rembrandt, 1653, New York, Metropolitan Museum of Art

Dans l’Aristote de Rembrandt, le philosophe, d’une triste gravité, a le regard qui se perd. Sa main droite est posée sur le buste d’Homère qu’il ne contemple pas. L’alchimie des couleurs, une lumière dorée comme pour suggérer un voyage intérieur. Et le silence. L’ombre… La main gauche d’Aristote qui sait l’art de la mimèsis et du « vivre-ensemble » caresse, avec une secrète élégance – comme pour faire signe – une chaîne dont l’or a l’éclat du feu et d’où pend un médaillon à l’effigie d’Alexandre le Grand. Ce qui est caché est souvent le plus important.

Le médaillon est dans la pénombre, presque invisible. Il suggère à celui qui sait voir les choses derrière les choses, une métaphysique ou une esthétique tragique de l’action. Le rêve mélancolique du philosophe sur le temps et la mort, les nécessaires ruines d’hommes et d’empires. Aristote, dans une lumière de soleil couchant, en harmonie avec les « grands morts » que sont Homère, le « maître de toute poésie », et Alexandre, le plus grand des capitaines, médite. Un rêve philosophique qui donne vie et anime l’œuvre superbe et mystérieuse de Rembrandt. Le philosophe sait le génie d’Homère qui a plus d’un rapport avec le sien. Il a montré à son royal élève l’excellence des maximes de l’Iliade, poème « simple et pathétique ». Alexandre, philosophe par les armes, sera maître de guerre par Homère, et le rival d’Achille dans la recherche de la gloire, dans l’hybris et dans l’amitié.

Dans notre Alexandre le Grand, Le Philosophe en armes, des entrelacements du même ordre. Un travail du vannier. Tout au long de notre essai, à la manière d’une rivière secrète et souterraine, la paideia du philosophe et l’Iliade seront, dans les actions et les dits du Macédonien, en résurgences…

Penser Alexandre, avec qui tout culmine, un Alexandre si proche et pourtant si définitivement lointain, c’est penser Alexandre selon des catégories et une mimèsis grecques. Tenter de mettre en tension, dans la trame de notre récit, des temps différents, celui de l’expédition en Asie, celui de l’enseignement d’Aristote et celui de la fureur et de la colère de l’Iliade.

Aborder le matériau archéologique écrit sans référence permanente à l’histoire des auteurs qui relatent les faits, sans dévoiler la leur, rapproche –t-il de l’objectivité, de la vérité historique et philosophique des seuls principes énonciatifs chers à Michel Foucault ? Au cours qu’il donne à ses étudiants, Heidegger parle du Fragments 6 de Parménide. Il essaie de traduire, il n’interprète pas. Au bout de six mois il renonce : « Nous devons bien plutôt nous laisser dire par les mots grecs eux-mêmes ce qu’ils désignent eux. »

Les premiers historiens à se pencher sur la vie d’Alexandre le Grand, viennent bien après son ère et ne disposent que des textes de ses Historiens-Compagnons. Ils peuvent encore comprendre ce monde et cette langue qui sont restés les leurs. Mais aujourd’hui, mêler nos catégories intellectuelles à celles des Grecs, c’est perdre à nouveau Alexandre en réécrivant son histoire en fonction de la nôtre. Il nous faut approcher son monde en nous laissant dire par les mots grecs ou latins ce qu’ils désignent. Or, les catégories qui régissent l’univers de la pensée grecque sont fondamentalement politiques. Ainsi, Aristote demande à Alexandre de traiter les Barbares comme des animaux ou des plantes, d’imposer la loi grecque. L’idée d’un monde cosmopolite, dans une acception contemporaine, serait une erreur d’interprétation des choix politiques et pragmatiques d’Alexandre.

Par ailleurs, Alexandre est roi car fils de Philippe II, parce qu’il est acclamé par l’armée, parce qu’il démontre sa vertu au combat. Son pouvoir existe parce qu’il se consume. Un pouvoir en devenir, en métamorphoses. Alexandre a face à lui une Assemblée de princes, de guerriers, de fauves qui ont le privilège de la désobéissance, selon les institutions macédoniennes. Le pouvoir d’Alexandre est lié à son logos, à un art de la rhétorique que lui a enseigné Aristote. Avant chaque décision le roi s’adresse à l’Assemblée des hommes en armes pour les convaincre. Mais, sur les bords de l’Hyphase, l’armée refuse de le suivre plus loin. Alexandre ne réussit pas à persuader ses Macédoniens.

Dans ce face-à-face avec le Conseil des Hétaires, chez Arrien, ou l’Assemblée de l’armée, chez Quinte-Curce, le roi sait les limites d’un pouvoir qui repose sur une délégation de souveraineté révocable par l’Assemblée des hommes en armes. Il doit persuader, et Aristote lui a enseigné la rhétorique comme arme politique. L’enjeu est terrible.

Pour Alexandre, mori praestat quam precario imperatorem esse. Il vaut mieux mourir que de n’avoir qu’un « commandement précaire ». C’est-à-dire un commandement qu’il aurait imploré selon l’interprétation intelligente d’Anne Sokolowski : preces en latin dont dérive precarius signifiant le mot la « prière ».

Alexandre abandonne son rêve de toucher au Grand Océan, vers l’est, comme limite de son Empire. Il descendra l’Hydaspe et l’Indus jusqu’à la Grande Mer. Il regardera ensuite vers l’Occident, désirant les bornes qu’Héraklès avait posées comme monument de sa vertu et de ses exploits, comme trophée de sa victoire sur les Barbares, la limite de l’Hellade…

Votre père était proche de René Char, vous êtes un lecteur assidu de Heidegger. De quelle filiation intellectuelle vous réclamez-vous ?

Mon père rencontre René Char, en octobre 1945, à Paris. « C’est le début en amitié d’une longue conversation souveraine » avec la philosophie grecque et la poésie. Heidegger, Beaufret, Char. Son chemin croise celui d’André Breton, de Paul Éluard, d’Albert Camus, de Clovis Trouille. De Francis Bott, Max Ernst, Victor Brauner, Christian Dotremont, Noël Arnaud, Maurice Blanchard…

Il a participé au mouvement des groupes Le Surréalisme Révolutionnaire et La Révolution la Nuit, 1946–1948, notamment par la publication de tracts, manifestes, affiches, textes et expositions. Par ailleurs, il est le traducteur des présocratiques, Héraclite, Empédocle, Parménide. Il a aussi traduit les poétesses grecques, Sappho.

En arrière-plan de mes recherches, Heidegger donc. Mais aussi Hannah Arendt, Léo Strauss, Luciano Canfora, Victor Davis Hanson, Carl Schmitt par exemple.

* Olivier Battistini est maître de conférences à l’Université de Corse, il enseigne l’histoire de la Grèce antique.

Spécialiste mondialement reconnu d’Alexandre le Grand et de Thucydide, il est l’auteur de nombreux ouvrages et notamment d’Alexandre  dans la collection « Bouquins », référence culturelle incontournable. 

Julien Battesti
Entretien

Entretien avec des lecteurs de L’imitation de Bartleby de Julien Battesti

Michèle Causse
Michèle Causse

Le prix Musanostra 2020 a été attribué à L’imitation de Bartleby de Julien Battesti ; deux lecteurs du jury expriment leurs motivations.

Musanostra : Janine et Pascal, vous avez fait l’acquisition du roman de Julien Battesti, dès sa sortie , au mois d’octobre. Qu’est-ce-qui a motivé votre achat ?

Janine : À priori répondre à la question de la raison de l’attirance pour un livre vu sur un présentoir de librairie paraît simple. La réponse serait: la collection L’infini de Gallimard, attachée au nom de Philippe Sollers car elle éveille toujours l’intérêt ; l’objet livre avec son petit format, son élégance, sa couleur emblématique, le monogramme nrf, qui agissent comme autant de gages de qualité; le nom d’un auteur inconnu dont la quatrième de couverture révèle la naissance à Ajaccio. Mais le nom qui a motivé l’achat du livre n’est sans doute pas celui de l’auteur : c’est celui, bien plus mystérieux et étrange, de Bartleby. L’imitation de Bartleby de Julien Battesti. Un roman bref. Le livre compte peu de pages comme c’est le cas pour la nouvelle de Melville Bartleby le scribe. Cela ne peut pas être une simple coïncidence . Le titre est déroutant. Que signifie donc ce terme « imitation »? À quoi s’attendre? Un ouvrage de méditation chrétienne, un manuel d’édification morale comme dans L’imitation de Jésus-Christ? Ou bien faut-il prendre le titre du roman dans le sens de: conformité à l’image de Bartleby? L’intuition première à partir du titre ouvre plusieurs interprétations possibles: le Bartleby de Melville, sa « passion » et sa mort comme image et modèle pour un auteur né en 1985; la reconnaissance d’un semblable pour l’auteur ou peut-être pour les personnages du roman; Melville comme modèle suprême pour un écrivain du XXIe siècle… Seule la lecture du roman pourra répondre à ces premières interrogations. Mais si le roman est écrit dans l’esprit de Melville il y a fort à parier que beaucoup de questions resteront sans réponse.

Pascal : Je l’ai acquis un peu plus tard, sur les conseils d’une libraire. J’ai été séduit par le titre tout d’abord, par l’écho éveillé en moi par la formule « l’imitation de » et par le renvoi au héros de Melville. La collection, aussi, prestigieuse, le nom de l’auteur aussi, inconnu. 

Musanostra : comment le roman a-t-il répondu à la promesse de son titre? 

Janine : Ce livre répond à la promesse de son titre car c’est un roman singulier. Le narrateur, un être solitaire qui s’est adonné pendant cinq ans à des études de Théologie, tombe tout à coup sur le trottoir de la rue d’Assas . Il est comme écartelé par des douleurs dans les bras et les jambes. Une IRM réalisée dans une machine « une sorte de gros tunnel blanc » (qui nous fait d’emblée penser à Moby Dick) révélera une triple hernie discale. Voilà le narrateur contraint à l’immobilité , allongé sur le dos, à même le sol de sa chambre. Cette position, seul traitement envisagé par le jeune homme, fait surgir dans son esprit « des cogitations , et des images de [sa] vie passée » . Par association d’idées, on pourrait presque imaginer que c’est un processus de psychanalyse freudienne ou bien un exercice spirituel, vont remonter en lui des souvenirs de son passé récent d’étudiant à l’Institut catholique, de rencontres dont la plus marquante est celle de Dolie. Cette étudiante de Lettres modernes lui conseille de lire le livre d’un écrivain américain. Elle lui donne un titre Exit. Le narrateur aura beau chercher ce livre comparable à l’Ulysse de James Joyce il ne le trouvera pas. Le livre n’existe pas. Mais ce titre, ce mot Exit, employé le plus souvent dans le sens de Sortie, va lui faire découvrir une curieuse sortie de scène. Sur internet ses recherches le conduisent à une Association pour le droit à mourir dans la dignité. Exit c’est le nom de l’association mais c’est aussi, comme une didascalie -exit, elle sort- la sortie de vie volontaire et théâtrale d’une femme, Michèle Causse. Celle qui choisit de quitter le monde, de mourir sous le regard des caméras, est une brillante traductrice, auteure féministe radicale, militante d’un langage nouveau et d’une « réorganisation de l’espèce humaine ». La langue c’est vraiment le talent suprême de Michèle Causse, ce qui lui a ouvert les portes des maisons de Violette Leduc et de Djuna Barnes. Barnes qui a refusé de recevoir Anaïs Nin et Carson McCullers reçoit Michèle Causse. De quoi parlent-elles dans cet appartement new-yorkais ? De Melville. 

Pascal : Le narrateur est un double de Bartleby. Il vit à l’économie, il attend et cherche autre chose qui le transcenderait, donnerait du sens, l’élèverait. Dès le début, on comprend qu’il est seul, comme tout au long du roman. Grande solitude, terrible, de cet homme aux amours qui ne sont pas salvatrices. Les petites amies sont toutes d’ailleurs , exotiques, comme si cela apportait un sens. Et ses études sont intrigantes , la théologie, en quoi pourrait-elle atttirer un homme jeune s’il n’était pas en quête de sens ? Il veut faire un travail d’étude de la Chandeleur : j’imagine ce que diraient certains de ce choix car on ne connait que trop, pratiquement tous, l’unique vision que l’on garde de ce moment de religion ! Le livre de Julien Battesti fait relire et comprendre autrement le drame vécu par le personnage de Melville. Bartleby, ce n’est pas un paresseux, ni un fou, c’est un désespéré. Il est bien trop lucide pour s’adapter et reste un éternel observateur de la déraison de ce monde. 

Musanostra : Quel est le lien entre Michèle Causse et Melville? 

Janine : Michèle Causse a traduit Bartleby le scribe. Le conte a laissé une empreinte très forte dans sa vie et a sûrement influencé le choix de son suicide assisté. Et le roman de Battesti tisse subtilement plusieurs fils de vie; celle du narrateur crucifié à sa souffrance, celle de Michèle Causse et l’histoire de Bartleby. La trame du roman mêle la « biographie » de Causse, la vie de Melville et la fiction de Bartleby. À partir de son propre cahier de notes l’étudiant en théologie retrace l’histoire du « scribe inerte de Wall Street ». Il nous installe dans le bureau d’un homme de loi de New-York et de ses surprenants copistes. Le narrateur nous raconte le scribe, un énigmatique employé qui ne se plie pas aux usages de l’étude de l’avoué. Bartleby qui « préfère ne pas » comparer ses copies des textes de lois aux textes originaux. Il ne compare pas l’original à son « imitation ». Ou l’inverse. Le narrateur du roman de Battesti nous dit le mutisme du personnage de Melville, son indifférence progressive à la vie aussi bien qu’à l’enfermement entre les murs de l’étude puis ceux de la prison. Bartleby évite la vie ; il meurt. Ce même évitement de la vie se retrouve chez Michèle Causse qui choisit de « dénaître », de renoncer à soi même. 

Pascal : il semblerait que le premier lien soit la traduction par Michèle Causse de l’œuvre de Melville ; puis le fait que les trois personnages, le narrateur, Bartleby et Michèle Causse cherchent un sens supérieur à leur existence et que ne le trouvant pas , ils se meurent. 

Musanostra : que retenez-vous de ce roman? 

Janine : Le roman de Battesti est aussi difficile à définir que les oeuvres de Melville. Il nous embarque. Son narrateur dans cette histoire est le seul survivant. Il se lève et il marche. Ses pas le conduisent à Zurich et le hasard lui réserve des surprises. Le roman est très complexe. Il permet plusieurs lectures, de la plus légère à la plus savante. Comme chez Melville il y a beaucoup d’ironie et en même temps beaucoup de gravité. Julien Battesti nous entraîne dans une épopée poétique. Si pour ce premier roman Julien Battesti s’est placé dans la condition de disciple de Melville il est possible d’affirmer que le modèle n’était pas inégalable. 

Pascal : ce roman parait autobiographique, il faut peut-être interroger son auteur ? Il ressemble par moments à un essai et à une enquête policière, il tient en haleine avec des sujets qui devraient être tristes, la passivité, la lutte pour les droits et la considération des femmes dès la langue, tout comme la solitude, la souffrance, le droit à mourir dans la dignité, quand on le souhaite, y compris quand on n’est ni vieux ni condamné. Il tient en haleine d’une façon étonnante et révèlera à de nombreux lecteurs qu’on peut écrire des choses intelligentes sans ennuyer, dans une écriture fluide, teintée d’ironie bien souvent. On ne peut que sourire de tant d’auto dérision ou encore du regard sur la propreté maladive des Suisses ou sur certain jargon féministe En quelques adjectifs, j’ai voté pour lui pour le Prix Musanostra parce qu’il est dense, intéressant, très bien écrit et actuel tout en étant classique. Complexe à définir en si peu de mots.

Marceddu Jureczek
Entretien

Intervista di Marceddu Jureczek

Marceddu Jureczek (Photo : Pascal Pochard-Casabianca)

Marceddu Jureczek, presidente d’onore di u cuncorsu in Corsu di Musanostra, risponde à e dumande di Marianne Laliman, presidente di u cuncorsu in Corsu.

Marceddu Jureczek hà publicatu dui rumanzi, Ghjuventù, ghjuventù (Cismonte & Pumonti, 2008), Chì ùn sia fattu di guai (Albiana, 2016), dui assaghji, U Vantu di a puvertà (Cismonte & Pumonti, 2008) è Caotidianu (Cismonte & Pumonti, 2010) è parechje cuntribuzione à e riviste Avali, U Taravu è Bona Nova

Musanostra : Prima, chì sceglieriate di dì pè prisentavvi in duie parolle?

Marceddu Jureczek : Mi chjamu Marceddu Jureczek, sogu natu in Aiacciu in u 1973, in u quartieru di U Borgu (Rue Fesch), locu chì à spessu si trova com’è retropianu in a me scrittura. Sogu prufissori di Lingua è Cultura Corsa in Aiacciu, maritatu è babbu di dui figlioli. Di casa stocu in I Peri.

Musanostra : Ci pudete parlà di u vostru raportu à a literatura? A vostra pratica di a scrittura, cume avete principiatu à scrive… È in tantu chè lettore, chì sò i vostri gusti?

Marceddu Jureczek :Anzi tuttu, è prima di pinsà à scriva, bisogna à leghja. Sò un littori appassiunatu è accanitu. Saria a prima cundizioni pà scriva, leghja, turrà à leghja è leghja dinò. Quiddi chì si dicini scrittori senza leghja mai, contani bucii. È comu mi piacia è mi piaci sempri à leghja ciò chì l’anglusassoni chjamani « fantasy », aghju cumenciu à scriva robba di « fantasy ». U me prima abbozzu era, à tredici anni un picculu rumanzu in u mondu di Tolkien. Sò un gran littori di Tolkien ch’e leghju è rileghju suventi. Stu manuscrittu, in francesu, l’aghju persu. Eccu pà l’iniziu. Pà a scrittura in lingua corsa, ebbè mi sò impignatu più tardi, à l’epica di i me studii di storia in Corti, versu 22 o 23 anni. Sò i scritti di Rinatu Coti (talavesu com’è mè), chì m’ani datu a brama di scriva in corsu. L’aghju presu tandu da mudellu, in quant’è a tecnica è macari pà l’impegnu puliticu è intelletuali soiu. D’altrondi, hè Rinatu (semu amichi avali) chì m’hà incuraghjitu à publicà in a rivista ind’eddu scrivia un edituriali, U Taravu, tant’anni fà. Eccu pà a me scola di scrittura.

Par ciò chì sariani i me tichji di scrittura, impennu piuttostu a mani matina, à bon’ora, chì tandu ci hè a paci in casa. M’accadi ancu di scriva di notti tempu, quandu t’aghju travagli in iritardu. Ma a mani si scrivi megliu, pà mè contu, u spiritu hè scioltu di più. 

Musanostra : È chì sò e vostre letture attuale?

Marceddu Jureczek : A v’aghju ditta dighjà, lighjiu è leghju assai fantasy. Ma cù l’anni aghju scopru autori com’è Orwell, Pasolini, Camus, Césaire chì pà mè sò punteddi. Leghju dinò mori assaghji, libri di storia (aghju compiu pocu fà un libru di Jean Favier à puntu di a « Guerre de Cent Ans », scrittu propiu bè !), di filusuffia è avà aghju cumenciu un assaghju di James Scott intitulatu « Zomia » chì parla di quiddi sucetà senza Stati di l’Asia cintrali. Di fatti, leghju parechji libri à listessu tempu. Aghju principiatu un rumanzu di Edward Abbey, « Désert Solitaire », è in corsu, rileghju à « Rise è Frizzure » di u tintu Santu Casta… senza cuntà i figuretti (BD).

Musanostra : I vostri scritti danu una visione rialista è à le volte abbastanza dura di a sucetà corsa oghjinca. Pudemu pensà à stu persunagiu di Chì ùn sia fattu di guai, Andria, chì hà vulsutu fughje l’isula, scurdassi ancu di a so lingua. Ma si sente attempu una tenerezza prufonda pè a Corsica è a so ghjente in ciò chè vo scrivite. Pensate chì a literatura ci pò aiutà à avanzà, à vince i nostri demonii truvendu una forma d’equilibriu, ch’ella sia in Corsica o in altrò?

Marceddu Jureczek : In prima locu, à a forza catartica di a literatura, ùn ci crergu tantu. Eiu, ùn hè pà quista ch’e scrivu. Ni sò ghjuntu à a scrittura in lingua corsa par via di u me impegnu puliticu anzi tuttu. Dopu à u bascigliè è una stonda di studii in Nizza, aghju sparmintatu ch’eru diffarenti di i me cumpagni studienti, aghju scopru ch’erami diffarenti in quant’è populu. U me impegnu nasci da quì. Dunqua, scrivu, è scrivu in corsu pà dì quali sò à u mondu, dicu a me manera particulari è unica di essa di pettu à quidd’altri, megliu cà ciò ch’e a pudiu fà in francesu. À a dumanda di sapè cosa edda pò fà a literatura, in quant’è à mè, a literatura hè un strumentu putenti di capiscitura, di l’omu è di i sucetà ch’eddu inghjenna. Ùn appratendu mancu stampa à scambià calcosa cù i me scritti ; anzi tuttu m’aiutani à renda capiscitoghju pà me a cunfusioni, u caos, u caotidianu dundi no campemu. S’e possu aiutà dinò à quiddi chì mi leghjini, cuccagna ! Ma ùn sò micca un omu di sistema, ùn truvareti dogma micca in i me libri, dubbiti sì, à vulenni più.

Musanostra : Chì pensate di a pruduzzione literaria attuale in lingua corsa? Ci sò tematiche o forme chì vi piacenu, v’interessanu?

Marceddu Jureczek : Ciò chì mi stupisci u più, visti i cundizioni di a sucetà corsa è di a so cultura, in pochi paroli, una situazioni di diculturazioni giniralizata, hè chì part’è più di i ghjovani, quant’eddi facini atti di criazioni artistica, a si provani in lingua corsa. Pensu à a musica, di sicura, ma dinò à a literatura. Fighjuleti par asempiu u travagliu d’avviera strasurdinariu intaccatu da Marcu Biancarelli è i so cumpagni cù u siti internet « Tonu è Timpesta », chì divizia ! Ùn hè ancu ghjunta l’ora di tiracci l’usciu !

Musanostra : Ci fate u piacè di sustene u cuncorsu Musanostra in corsu è d’essene u presidente d’onore. Sò parechje e dimarchje ch’invitanu à scrive (si puderebbe dì pè u piacè di sparte più chè pè a gloria) : cuncorsi, blogs, pagine FB… Chì hè u vostru parè nant’à ciò ch’elle ponu purtà à a lingua è à a creazione ste dimarchje?

Marceddu Jureczek : Aghju dighjà rispostu di una certa manera, a divizia faci prò. Più ci n’hè, più tistimunieghjani di a forza di a cultura, in modu ginirali, è di a lingua corsa in particulari. Fà attu di criazioni scritta, oghji ghjornu, qualivoglia fussi a lingua, hè attu di risistenza di pettu à l’acculturazioni cunsumerista in anda.

Musanostra : Avete scrittu 2 assaghji è 2 rumanzi, apprezziati assai da membri è amichi di Musanostra è aspettemu di pudè leghjevi torna. Ci pudete dì sè vo travagliate nant’à qualcosa è s’ella serà puittostu fizzione, assaghju o altru affare?

Marceddu Jureczek : Bisogna à dì chì quiddu cunfinamentu hè statu à veru una binadizzioni pà mè. Aghju pussutu dà capu com’è vuliu à dui prughjetti di scrittura. In prima, aghju compiu d’accoglia nuvelli, vechji è novi, pà fanni un libru ch’aghju da prupona da quì à pocu à u me editori. A tematica sarà fantasiosa è storica. In sicondu locu, sò in via di compia un scrittu longu, trà una nuvella longa è una « novella » o rumanzu cortu, ùn sò comu chjamallu, abbastanza fantasticu quistu dinò. Eccu, a faccenda ci hè, com’è sempri, hè u tempu chì ci veni pocu…

Eccu.

Entretien

Interview de Jean-François Roseau

INTERVIEW – L’auteur de La Chute d’Icare, Jean-François Roseau, répond pour Musanostra aux questions de Kévin Petroni afin d’évoquer son dernier roman, La Jeune Fille au chevreau.

Son quatrième roman, La Jeune fille au chevreau, publié aux Editions de Fallois, est un roman d’apprentissage aux heures tragiques de la seconde guerre mondiale. Durant l’occupation, à Nîmes, un jeune homme de quinze ans tombe amoureux d’une statue. Quelques années plus tard, il rencontrera celle qui avait servi de modèle : une femme d’une trentaine d’années, entourée de collaborateurs, qui n’échappera pas à l’épuration en dépit des services rendus à de nombreux Nîmois. A partir d’une réécriture du mythe de Pygmalion, récit antique d’un sculpteur tombé amoureux de sa statue et de celle-ci devenue femme, l’auteur plonge le lecteur dans une époque trouble où l’allégresse de la Libération céda parfois devant la lâcheté de la vengeance. Récit d’une éducation sentimentale, La Jeune Fille au chevreau est le portrait d’une femme face à la fureur des foules.

Musanostra – Comme dans l’un de vos précédents romans, La Chute d’Icare, on retrouve dans La Jeune fille au chevreau une référence empruntée à Ovide et à l’Antiquité. Dans votre nouveau livre, l’un des personnages principaux est surnommé « le petit Pygmalion ». Quelle place le mythe occupe-t-il dans vos textes ?

Jean-François Roseau : Si nos désirs, nos vices et nos passions étaient des animaux, Les Métamorphoses d’Ovide serait certainement un bestiaire de référence. L’égocentrisme fatal de Narcisse, la jalousie dévorante de Junon, la timidité maladive de Pygmalion, les ruses de Jupiter ou la curiosité malheureuse d’Actéon, déchiré pas ses chiens pour avoir surpris une déesse dans son intimité, sont autant de tentations sublimées auxquelles, dans une moindre mesure, nous avons tous été sensibles un jour ou l’autre, sinon constamment. Toutes ces figures offrent une parfaite galerie des sentiments humains dans l’infinité de leurs nuances et de leurs variations. Prenons Icare. Bien sûr, il est le symbole de l’ambition et de la démesure, auxquelles j’avais associé l’un de mes précédents personnages, l’aviateur Albert Preziosi, mais il incarne aussi bien l’espérance, le refus de céder à un monde de vaincus, d’abdiquer l’honneur ou de se résigner. De ce point de vue, le vice d’Icare tourne à la vertu. C’est ce qui me séduit dans le récit mythologique qui, comme la littérature, emprunte les voies de la fiction pour mieux dire le réel. Le mythe, comme le roman, c’est un mensonge socialement toléré pour mettre en scène la vérité dans ce qu’elle a de foncièrement ambigu et de mouvant. Ce paradoxe de la fiction, c’est ce qu’Aragon appelle le « mentir-vrai ». 

Dans La Jeune fille au chevreau, « le petit Pygmalion » désigne un adolescent fasciné par une statue qui orne les Jardins de la Fontaine, à Nîmes. Le thème même est antique, puisqu’il suggère les scènes bucoliques de l’âge d’or, par exemple chez Virgile qui nous peint des bergers sommeillant sous de grands châtaigniers et savourant une sorte de brocciu... Si, si, figurez-vous que, dans une traduction des Bucoliques par Marcel Pagnol, que je viens de découvrir, l’auteur propose de comparer le fromage des bergers de Virgile au fromage de brebis corse ! Pour en revenir à La Jeune fille au chevreau, cette statue, « le petit Pygmalion » passe son temps à la scruter, à l’admirer, à la dessiner, si bien qu’il en oublie la frontière entre l’art et la vie et s’éprend d’elle comme s’il s’agissait d’une femme de chair et d’os. Or cette femme existe, c’est le modèle, connue à Nîmes pour sa beauté, et que « le petit Pygmalion » finit par rencontrer. S’opère alors une métamorphose : le modèle remplace l’imitation et le mouvement se substitue à l’immobilité. Cela rappelle évidemment l’animation progressive de la statue d’ivoire dont le sculpteur Pygmalion, dans la mythologie grecque, était tombé amoureux. Le « vrai » Pygmalion, celui d’Ovide, partage avec le personnage de La Jeune fille au chevreau, un même rapport craintif et fuyant  à la réalité. Il la rejette pour mieux se réfugier dans un idéal esthétique qui finalement prend forme, se réalise, comme si le rêve, la foi ou l’imagination avaient précisément le pouvoir de faire advenir un réel attendu. L’art, le mythe ou la littérature agissent sur le réel, ne serait-ce qu’en suscitant des vocations et en modifiant le regard que l’on porte sur lui. C’est peut-être une observation banale, mais les exemples sont nombreux. Icare offre un modèle à Preziosi [aviateur corse des forces françaises libres, tombé en Russie en 1943]. Pygmalion est un modèle pour l’artiste en général et pour mon personnage en particulier… Narcisse, à l’inverse, fait figure de contre-exemple et nous invite à l’humilité. La mythologie, la littérature, les contes de fées, et jusqu’aux histoires de familles (qui parfois tiennent du mythe) sont un réservoir de récits et de références grâce auxquels nous construisons nos vies.  

Musanostra – Je souhaiterais évoquer avec vous un paradoxe qui m’est apparu à la lecture de votre livre, celui d’une contradiction fondamentale dans le geste de création. Dans La Jeune fille au chevreau, il est notamment question d’une statue, de l’admiration qu’elle suscite chez ceux qui la contemplent et de sa disparition finale. Tout geste créateur ne porte-t-il pas en lui-même la possibilité d’une destruction ? 

Jean-François Roseau : Cette opposition et cette liaison fondamentales entre la création et la destruction, c’est le lien équivoque que l’on retrouve dans la querelle des iconodules et des iconoclastes. Les uns adorent les images ; les autres les détruisent. L’art et la création font concurrence au monde. Balzac, selon ses propres mots, fait concurrence à l’état civil, mais Pygmalion, avec sa statue, fait concurrence à la beauté humaine. Et parce qu’elle nous donne parfois du monde une version plus désirable ou plus belle que nature, la création pointe du doigt les limites ou l’imperfection du monde. L’art – qu’il soit littéraire, pictural, sculptural ou autre – est le lieu d’une double transfiguration. D’une part, il isole le monde, le circonscrit en limitant le champ de la représentation. D’autre part, il l’embellit, ou en tout cas nous apprend à le regarder diversement pour en saisir mieux la beauté (d’un paysage, d’un sentiment…). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certaines religions monothéistes proscrivent la représentation de Dieu. Lui, en effet, on ne peut ni l’embellir, ni le limiter puisqu’il est à la fois, et par définition, infini et parfait. C’est l’un des arguments avancés par les iconoclastes dans leur rejet des images et de l’art en général qui, en imitant, limite. Bien entendu, ce sont là des considérations générales. La création n’est pas seulement affaire d’imitation, ni même d’embellissement… 

Cela m’intéresse beaucoup que vous évoquiez, au sujet de La Jeune fille au chevreau, la relation étroite entre le geste de création et celui de destruction. L’oeuvre d’art qui donne son titre au roman fait référence à une statue en pierre, représentant une nymphette faisant face à un chevreau. Elle fut réalisée autour de 1925 par un sculpteur nîmois, Marcel Courbier. Or la version originale de cette statue – et c’est l’amorce du récit, une sorte de mystère originel – a été détruite après la Seconde guerre mondiale. Pourquoi a-t-elle disparu, probablement détruite ? Comment en arrive-t-on à détruire une statue, un tableau ? Comment en vient-on à brûler des livres ? Quelles sont finalement les sources du vandalisme que dénonçait l’abbé Grégoire, pendant la Révolution française, en désignant tous ceux qui s’en prenaient aux oeuvres, et en particulier aux oeuvres des églises ? Il y a quelque chose d’insupportable dans la création et dans la beauté artistique lorsqu’elle nous indique impitoyablement notre finitude. C’est, je crois, le sentiment de Baudelaire dans son poème Le Fou et la Vénus. Alors que le fou supplie la Vénus de lui accorder un regard, « l’implacable Vénus, écrit Baudelaire, regarde au loin, je ne sais quoi, avec ses yeux de marbre ». Si le fou était vraiment fou (mais comme dit un autre poète, Jacques Rigaut, « dans l’asile d’aliénés, il y a un fou, un seul, le directeur »…), si le fou était vraiment fou, donc, ne serait-il pas tenté de détruire cette Vénus froide et méprisante ? Quand l’art n’élève pas, il peut frustrer. Mais la leçon de La Jeune fille, c’est que même détruit, l’art survit d’une manière ou d’une autre. En l’occurrence, lors de l’écriture du roman, j’ai découvert qu’il existait deux répliques de la statue (qui, elle, est en pierre) : une version de marbre en Californie et une version de bronze à Anvers… 

L’art n’est pas là pour nous apporter des réponses, mais pour nous poser des questions. C’est ce qui fait la supériorité de la littérature intempestive sur la littérature de propagande, encore qu’on puisse trouver de très belles oeuvres dans le théâtre ou la poésie assujettis à une cause. Sans parler de littérature de propagande – on en serait même très loin -, je ne suis pas certain qu’on puisse dire de Racine ou de Sartre que certaines de leurs pièces n’étaient pas au service d’une cause. Et Pourtant, leur oeuvre est indéniable. Mais la littérature pure, débarrassée de tout « message » immédiat, permet de soulever une myriade de questions sans imposer d’emblée le poids d’une vision ou d’un système. C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles, j’imagine, les graines de potentats ou les dictateurs installés s’empressent de jeter les livres au bûcher quand ils craignent pour leur assise. Ce que je veux dire par là, c’est que la littérature peut déranger autant qu’elle peut nourrir. Et lorsqu’elle dérange, on est tenté de la faire taire. C’est vrai de l’art en général. Mais je crains de m’être un peu éloigné de la question…

Musanostra – Cette dialectique de la création/destruction, on la retrouve non seulement dans l’évocation de l’art, mais également dans la peinture de l’amour. L’être aimé, comme le modèle du peintre ou du sculpteur, ne se trouve-t-il pas réifié, d’une manière ou d’une autre ? 

Jean-François Roseau : Absolument. Le personnage central du roman, M., est à la fois le modèle de la statue et une femme que tout le monde connaît à Nîmes, non seulement pour sa beauté, mais pour sa liberté de moeurs et l’influence dont elle jouit auprès des Allemands pendant l’Occupation. On lui attribue même, à tort ou à raison, une liaison avec un officier de la Wehrmacht. Le roman reste équivoque sur ce point. Dans le temps du récit, M. est rarement vue autrement qu’en objet… En tout cas, personne ne cherche véritablement à creuser, sinon peut-être « le Petit Pygmalion » (et encore), ce qui se trouve derrière ses attributs emblématiques. Sa blondeur, sa taille, sa prétendue facilité… On la regarde sous l’angle du désir ou de l’intérêt. Comme une proie ou comme un instrument. Autour d’elle, on va voir s’agiter une valse de courtisans plus ou moins insistants et de quémandeurs qui attendent d’elle une intervention auprès des Allemands. Pour être libéré de prison. Pour échapper à un départ pour l’Allemagne au titre du STO. Pour obtenir des tickets de rationnement. Et si elle ne cède pas à ces différentes demandes, alors elle devient une sorcière, une salope, une « poule à boche » et, en définitive, une collaboratrice à abattre. 

A l’origine de ce roman il y a un fait divers historiquement avéré. Le procès, puis la condamnation à mort d’une femme, à Nîmes, à l’automne 1944, pour faits de collaboration. Sur cette affaire, qui touche intimement au contexte de l’épuration en France et à Nîmes, les archives du Gard sont riches de très nombreux documents. Parmi les pièces du procès, on trouve une ou deux accusations, assez peu cohérentes d’ailleurs, mais renforcée par la rumeur publique, qui vaut parfois toutes les preuves du monde, d’une prétendue liaison entre l’accusée et un officier allemand, au nom très français, puisqu’il s’agit d’un certain commandant Saint-Paul… En regard de ces accusations, il y a une dizaine de lettres à décharge, signées par des témoins assurant avoir été aidés sans contrepartie par cette femme. Pourtant, dès le début de son procès, elle est perdante. Qu’on l’accuse sans preuve d’avoir dénoncé des Français, la mort l’attend. Qu’elle déclare, preuves à l’appui, avoir aidé des Français, ce sera peut-être pire, puisque son crédit auprès des autorités d’occupation est une preuve d’entente avec l’ennemi. Sa condamnation est inévitable. 

Dans les documents d’archives, cette femme, on l’entend à peine. Mais il ne s’agit nullement de refaire un procès ou de remettre en question la justice de l’époque. Ce n’est certainement pas l’objet de ce roman. En aucun cas. Les historiens travaillent sur le sujet, et c’est indispensable. La Jeune fille au chevreau est d’abord une fiction, ce qui signifie qu’elle s’émancipe très largement de l’histoire factuelle. Ce qui m’a intéressé, au travers du personnage de M., inspirée d’une chronique locale et tragique, c’est sa réification permanente. D’abord, comme objet d’un spectacle : chacun, à Nîmes, connaît les lignes de son corps figés dans la pierre de la statue dont elle fut la muse. Ensuite, comme objet de désir : ses amants la réifient et ses compatriotes convoitent son aide en cas de problème avec la Kommandantur. Enfin, comme objet de scandale : condamnée, M. est tondue, exhibée dans les rues comme une bête, avec toutes ses pareilles, puis exécutée. Modèle, amante, collaboratrice, M. est réduite à sa beauté, qui est son vice et son malheur. Elle lui vaut simultanément la haine des femmes qui l’envient et des époux qui la courtisent en vain… La troisième partie du roman insiste sur l’identification de M. au rôle millénaire de la sorcière. Il y a chez elle une sorte de Circé contemporaine ou d’ensorceleuse germanique comme Apollinaire les appréciait tant. La sorcière fascine autant qu’elle effraie. On se rend auprès d’elle quand on a besoin de ses maléfices. Mais on la brûle quand elle menace l’ordre des choses. Et, en devenant l’objet d’un sacrifice, elle retrouve une utilité sociale. Sa mort sert de ciment communautaire et canalise les violences de la foule. Purifié, le corps politique se régénère dans l’exercice d’une violence collective. Les femmes tondues jouent ce rôle d’instrument expiatoire. Jusqu’à la fin, aimée ou haïe, désirée ou conspuée, M. restera objet utile. 

Musanostra  – Vous citez en épigraphe deux auteurs du XIXe siècle, Barbey d’Aurevilly et Baudelaire. Tous deux sont des écrivains de la transgression ou de la laideur convertie en beauté. En quoi leur art, ou leur vision, vous a-t-elle influencé ? 

Jean-François Roseau : Baudelaire et surtout Barbey d’Aurevilly, auquel je souhaiterais consacrer prochainement un petit essai, sont des auteurs que lis régulièrement et qui, bien sûr, ont compté et comptent toujours beaucoup pour moi. Leur amitié, et le respect qu’ils avaient l’un pour l’autre, même dans l’adversité, y est peut-être pour quelque chose. Elle dévoile une sincérité touchante chez deux écrivains qui se placent à la marge de la société et de la littérature. Leur dandysme affiché, là aussi, n’est peut-être pas étranger à cette marginalisation plus ou moins volontaire, plus ou moins assumée, plus ou moins mise en scène. Barbey est sans doute moins connu que Baudelaire aujourd’hui, mais il est l’un des rares écrivains à avoir pris la défense du poète lors du procès des Fleurs du mal. A son tour, quelques années plus tard, il sera traîné en justice pour atteinte aux bonnes moeurs après la parution des Diaboliques. Au-delà de tout ce qui a déjà été écrit, déjà dit, et très bien dit d’ailleurs, puis redit, approfondi et répété, sur la beauté du mal et la transformation alchimique de la boue en or ou de la laideur en beauté, chacun de ces deux auteurs a une manière unique de faire jaillir des rencontres inattendues entre Dieu et le diable… J’admire surtout la singularité d’un style unique et personnel. Une ligne suffit pour les reconnaître. C’est rare, je crois. Dans les épigraphes que vous signalez, deux sujets chers à ces deux auteurs m’ont intéressé, qui se retrouvent dans La Jeune fille au chevreau : l’invocation baudelairienne de la beauté et la peinture aurevillienne de la violence. 

Chez Baudelaire, d’abord, la beauté apparaît souvent immobile, lointaine, dédaigneuse, glaciale, cruelle, le plus souvent sous les traits d’une statue. « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre », écrit-il en ouverture d’un poème intitulée La Beauté. Or cette similitude entre la supériorité intimidante de la beauté et la froideur distante de la statue, on la retrouve dans le poème en prose cité plus haut, Le Fou et la Vénus. Il m’était impossible, écrivant un roman sur le pouvoir envoûtant d’une statue, de ne pas penser spontanément à Baudelaire. Avec ses charmes et sa grâce, avec sa chevelure sensuelle (dont on la privera comme pour la priver de son pouvoir de séduction, donc de tentation), M. a quelque chose diabolique. Nîmes n’est sans doute pas le Paris baudelairien. Mais ce qui est certain c’est que l’amour du « Petit Pygmalion » pour M. est inséparable de la ville où il naît et où il s’accomplit. Comme dans certains poèmes de Baudelaire, qui nous montrent Paris dans ses « plis » les plus insoupçonnés, l’histoire de La Jeune fille se tisse au gré des flâneries du personnage central. D’ailleurs, dans la première rencontre de M. et du « Petit Pygmalion », brève et soudaine, il y a peut-être une référence involontaire au sonnet « A une passante » évoquant la fascination subite du poète pour une femme qu’il ne reverra peut-être jamais. Mais « le petit Pygmalion », lui, est bien déterminé à la revoir. 

Barbey, pour sa part, n’est pas très bon poète. On le sait peu, mais il a composé des vers. En revanche, c’est un très grand critique, un immense épistolier et un romancier bourré de talent. Bizarres et baroques, jamais communs ou prévisibles, ses romans et ses nouvelles mettent en scène des personnages invraisemblables, mais fascinants, en particulier du côté des femmes. Il y a Jeanne de Feuardant, Vellini, Albertine, la duchesse d’Arcos…  Les Diaboliques, Une vieille maîtresse, Une page d’histoire ou Une histoire sans nom présentent une série de portraits surprenants où Barbey explore tous les tabous que la société dissimule et réprouve, quand elle ne les condamne pas explicitement. L’adultère, la prostitution, l’inceste, le viol, mais aussi la schizophrénie, et toute une série d’autres pathologies associées à la folie : il faut un certain courage pour aborder tous ces thèmes en bravant la pudibonderie des monarchies et du Second Empire… M., le personnage de La Jeune fille au chevreau aurait très bien pu figurer parmi des diaboliques. Elle en a le mystère et le tempérament passionnée. Mais ce qui m’intéresse chez Barbey est ailleurs : c’est la peinture de la violence et en particulier de la violence des foules… Je pense notamment à un passage de son oeuvre. En citant une phrase de L’Ensorcelée qui raconte le suicide d’une femme tombée amoureuse d’un prêtre, je pensais à l’une des scènes les plus éprouvantes et, à mon avis, les plus belles de la littérature du XIXe siècle qui décrit le lynchage d’une vieille femme, surnommée La Clotte, au cours d’un enterrement auquel elle a eu le malheur de vouloir assister. Les scènes de violence collective, comme celles qui ont pu survenir lors de la Terreur ou, plus tard de l’épuration, m’ont toujours ému, troublé et fasciné comme un sujet tabou dont on ne parle qu’en chuchotant. Comme si, après une sorte d’extase dans la violence, on éprouvait peu à peu un sentiment de honte d’avoir participé à un jeu de massacre et d’acharnement contre un être démuni. C’est, en effet, ce que représente magnifiquement une scène de L’Ensorcelée où la foule se jette sur une femme, qu’on accuse de sorcellerie, l’injurie, la malmène, la lapide et finalement la traîne dans une convulsion générale de rage qui tient de l’orgie et du rite sacrificiel. Puis, peu à peu, le cortège se délite, chacun quitte la mêlée, un peu confus, un peu honteux, puis rentre chez soi, pas fier d’avoir pris part à une curée contre une vieillarde sans défense. Quelle que soit la victime, monstre ou innocent, on ne peut se départir d’un certain dégoût pour ce genre de scène. J’avais commencé La Chute d’Icare sur le lynchage de Kadhafi. Les scènes d’exécutions sans procès ou de tontes publiques lors de l’épuration m’ont donné un autre sujet d’observation. 

Musanostra – L’art et l’histoire sont donc au cœur de l’intrigue du roman qui se passe en grande partie durant la Seconde guerre mondiale, entre 1942 et 1944. Comme dans Au plus fort de la bataille, votre premier roman, et comme dans La Chute d’Icare s’impose la vision d’une histoire cyclique (vous suggérez notamment une analogie entre l’invasion du Gard par l’armée romaine, puis par l’armée allemande quelques siècles plus tard). Dans l’art comme dans l’histoire, on échappe donc jamais à la violence ? 

Jean-François Roseau : Je suppose qu’il est très naturel de se sentir exceptionnel. A chaque époque, on croit traverser une « crise sans précédent ». On se convainc sans difficulté d’être entré dans une ère nouvelle. Les temps récents l’ont montré, encore une fois, en convoquant de façon caractéristique, et parfois caricaturale, la rhétorique martiale et l’imagerie apocalyptique qui s’imposent en période de fléau. Je veux bien croire que cette tonalité était incontournable et qu’il est difficile d’y échapper, du moins sur le plan politique. D’ailleurs, je me garderais bien de me ranger derrière toutes les critiques faciles qu’on entend çà et là, d’autant que je vois difficilement ce qu’il y a avait de mieux à proposer dans l’urgence… Il y a toujours une utilité à entretenir l’idée que la situation est « exceptionnelle ». Ca excuse en partie les dysfonctionnements (puisque rien n’était prévisible) tout en donnant aux gens le sentiment d’avoir été témoin d’un situation unique en son genre. 

Vous parlez d’histoire cyclique… Ces temps-ci, au contraire, il a beaucoup été question d' »accélération » de l’histoire en temps de mondialisation… C’est une analyse qui ne manque pas d’intérêt pour suggérer l’idée d’une linéarité, ascendante ou descendante, du temps. Ce que je constate, pour ma part, c’est une accélération de la répétition qui veut que je sois entré dans une « ère nouvelle », consciemment ou non, pour la quatrième fois depuis mes premiers jours, fin 89… Avec la chute du Mur de Berlin, avec la chute des Tours jumelles, avec la chute de Lehman Brothers et avec l’épidémie du coronavirus, qui n’a pas annoncé la chute du régime chinois, mais pourrait bien, dans quelques mois, se faire oublier aussi vite qu’elle est arrivée. Evidemment, je ne crois pas qu’il faille prendre à la légère ces événements capitaux. Tous ont leur importance et une signification considérable à l’échelle de notre époque. J’espère sincèrement que nous saurons apprendre de ces immenses difficultés que nous avons connues et dont nous subirons longtemps les effets. Je m’étonne simplement de la récurrence de certaines réactions et de la manière avec laquelle certains clament haut et fort le caractère inédit de tel ou tel phénomène. 

Ce ne sont pas ces phénomènes qui sont extraordinaires. C’est nous qui avons la mémoire courte. 

En effet, dans La Chute d’Icare, je m’intéressais déjà au rôle de la violence dans l’histoire. Là encore, c’est un thème souvent étudié et au sujet duquel des autorités très diverses, très savantes et très éclairées se sont déjà prononcées. Cette violence est à double tranchant. Tantôt, on la célèbre comme l’instant fondateur d’une civilisation ou d’une communauté. Tantôt, on la passe sous silence. Nous avons pour cela de nombreux artifices qui permettent de faire la part des choses entre des séquences historiques et des catégories variées. On vantera la prise de la Bastille, en nous attardant moins sur la Terreur. On portera haut l’héritage de la laïcité à la française, sans trop se souvenir, ou moins bruyamment, des guerres de religion. On célèbrera la Libération sans trop parler d’épuration. C’est tout à fait normal. J’imagine qu’il existe un mot pour classer ce réflexe parmi les mécanismes d’autodéfense et de résilience psychiques, individuellement et collectivement. Non seulement c’est normal, mais c’est souhaitable. Parce qu’il faut bien que nous puissions trier et ne pas périr sous le poids du remords ou de l’histoire douloureuse… Le seul risque, et les historiens, parfois les écrivains, quoique différemment, sont là pour nous en préserver, c’est d’oublier la part sombre d’une aventure collective dont on a simplement voulu conserver la lumière. Si l’on oubliait moins les sauvageries, les crimes, les violences effroyables qui émaillent notre histoire, et qui, de ce point de vue, appartiennent à notre héritage, comme le reste, peut-être que ces faits, mieux gardés en mémoire, se répèteraient moins souvent… Autrement dit, la fiction de la linéarité favorise peut-être les récurrences. 

Nous n’avons pas attendu le XXe siècle pour inventer des pratiques que nous associons volontiers à la Première et à la Seconde Guerre mondiale. Par exemple, chez Barbey d’Aurevilly, on trouve déjà des gueules cassées et des femmes tondues. Dans L’Ensorcelée, cité plus haut, on voit un homme défiguré par les guerres vendéennes et une femme tondue pendant la Terreur pour avoir « collaboré » avec les seigneurs de l’Ancien Régime. Voilà deux images qui présentent une analogie toute trouvée entre le XVIIIe et le XXe siècles. Ce genre de choses nous apprend à relativiser – sans jamais minimiser, ce n’est pas la question – les déclarations fracassantes sur la nature révolutionnaire de certains faits récents. Le drame, c’est que toutes ces choses se produisent et se reproduisent à répétition… En somme, je ne sais pas si, comme le dit Marx dans une formule fameuse, l’histoire se répète deux fois, une fois en tragédie et une fois en comédie. Mais je sais qu’elle se répète souvent et que, d’ailleurs, la littérature est infiniment plus riche en tons, en genres et en registres que la seule opposition entre tragédie et comédie. Pourquoi pas une version poétique, un jour ou l’autre, après une version fantastique et une version vaudevillesque ? Ca nous changerait un peu du tragique et du comique… 

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Jean-François Roseau, La Jeune Fille au chevreau, Paris, Editions de Fallois, 2020.

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Jean-Luc Luciani
Entretien

Interview de Jean-Luc Luciani, prix Musanostra 2020

Jean-Luc Luciani
François Santucci et Jean-Luc Luciani

Jean-Luc Luciani, prix Musanostra 2020, nous présente son ouvrage Musa Chi parte da Corscia, publié aux éditions Alain Piazzola. Travail remarquable sur la poésie pastorale de Corscia, dans le Niolu, ce livre s’offre au lecteur à la fois comme une anthologie poétique et comme un travail ethnologique. 

Musanostra : Ce livre, paru il y a quelques mois, a dû vous prendre beaucoup de temps et d’énergie. Comment avez-vous procédé ?

Jean-Luc Luciani : Oui, j’indique dans ma longue introduction à cette anthologie que mon idée de départ n’était pas de publier un recueil, mais simplement de sauver les poésies, bien souvent fragmentaires, qui pouvaient encore l’être dans mon village maternel. Au début, c’est-à-dire autour de 2014, ce qui peut sembler très tard, je n’imaginais pas que j’allais pouvoir produire un ouvrage de 585 pages… La recherche de poésies du passé n’était donc pas dans un premier temps une recherche active ou méthodique ; je me « contentais » de ne pas laisser mourir ces fragments de mémoire qui m’étaient transmis. Mon introduction développe tout cela, mais si je devais indiquer les points importants, je mentionnerais ma prise de conscience progressive de l’importance de cette culture de la poésie dans mon village, ignorée parfois des habitants eux-mêmes car chacun n’a accès qu’à une partie du patrimoine, et le relatif isolement des hameaux conduit à une fragmentation de la mémoire collective. J’ai donc appris à circuler dans le village, à aller voir tout le monde, y compris en plaine, puisque Corscia a toujours été un village de bergers transhumants. J’ai utilisé aussi les réseaux sociaux. Plus qu’une méthode de recherche, c’est cette façon de cultiver le lien social et humain qui m’a permis de faire tant de belles découvertes, et de belles rencontres. J’ai véritablement appris sur le terrain et ce fut de plus en plus facile.

Musanostra : Quel est votre objectif principal avec cette démarche ? 

Jean-Luc Luciani : Je dois dire que le sens de ma démarche a évolué au cours de mes recherches. Dans un premier temps, je visais simplement à sauver ce qui pouvait l’être de ces poèmes du passé, que je jugeais, comme l’école nous a appris à le faire, du point du vue de la qualité littéraire, qui pouvait me sembler inégale suivant les textes. Mais au fur et à mesure, je me suis rendu compte que cette pratique de la poésie sous toutes ses formes, écrite ou improvisée oralement, était encore présente, malgré l’éclatement de la communauté villageoise. Lorsque certains se réunissaient, ils reprenaient cette pratique mise en sommeil, certes timidement parfois, quand d’autres franchissaient le pas en produisant leurs premières poésies, reconstituant ce qui s’appelle proprement une tradition. Je dis souvent qu’en cherchant du passé j’ai trouvé du présent, et même de l’avenir, puisque sans ma recherche de poésies « du passé », certains textes n’auraient jamais été écrits ! En outre, je me suis intéressé au regard porté par les gens du cru sur ces poésies, et il m’est apparu que leur lecture n’était que très peu esthétique ou littéraire. Cela m’a permis de comprendre que les auteurs, souvent des bergers, traduisaient en quelques vers leur vision du monde, de la vie, ou racontaient en poésie les événements qui leur semblaient marquants. On peut même aller au-delà et considérer, à la lecture des poèmes, qu’il n’y avait pour eux ni petits événements, ni petites gens. Comme le suggérait un de mes témoins, « ils faisaient leur poésies comme ils faisaient leur pain », au quotidien. Leur vie était tissée de poésie, ce fut une belle découverte pour moi.

Musanostra : Dans la production de tous ceux qui ont contribué ou ont été évoqués, quelles créations retenez-vous particulièrement ?

Jean-Luc Luciani : D’après ce que je viens de dire, j’ai appris à éviter les comparaisons et les hiérarchisations. Je pense que nous en faisons assez et à tout propos. Untel a une plus belle voix qu’untel, chante mieux, plus fort, plus aigu… Tout cela me semble hors de propos, et très loin de l’esprit qui se dégage des textes collectés. Chacun a son style, ses thèmes de prédilection, sa finesse d’esprit. Toutes ces poésies m’intéressent pour leur contenu, dont la valeur est pour moi inestimable et incomparable. Je suis particulièrement touché par les poésies les moins « littéraires », les moins travaillées, qui expriment les sentiments de la manière la plus directe, comme celles de Carlinu Paccioni, de Francesca Vesperini, mais on pourrait en citer beaucoup. Chacun aura ses préférences. Je voudrais néanmoins mentionner le nom de François Santucci dit Castagnone, qui nous a quittés au mois de janvier, et dont le souffle poétique m’accompagnera longtemps.

Musanostra : La tâche est importante ; s’arrête-t-elle à ce volume ?

Jean-Luc Luciani : L’ouvrage est un état de mon travail, au fond. Mais il faut préciser que le livre aurait été encore plus volumineux si tous ceux qui écrivaient des poésies au village s’étaient révélés à temps ! Depuis la parution, en comptant des personnes de familles vivant loin de Corscia, mais issues du village et le revendiquant, j’ai déjà trouvé près de vingt-cinq auteurs supplémentaires (le livre en compte quatre-vingt-neuf, plus une trentaine dont je n’ai pu recueillir qu’une ou deux strophes). La pratique de la poésie s’étant ravivée après la parution, et sur différents supports, y compris les chjam’è rispondi sur les réseaux sociaux, on peut dire qu’il y a un au-delà du livre, qui pourra à son tour donner lieu à d’autres ouvrages, qu’il s’agisse d’une nouvelle anthologie, ou de publications des auteurs eux-mêmes, certains étant devenus prolixes ! En outre, je serais heureux que d’autres s’approprient cette démarche et fassent de même dans leurs propres villages. Il n’est jamais trop tard. Certains m’ont déjà dit que je leur avais donné des idées.

Musanostra : Que lisez-vous ? 

Jean-Luc Luciani : Outre les essais en lien avec mon métier de professeur de philosophie, je lis essentiellement de la poésie française ou traduite en français, et en corse bien entendu, même si j’ai une préférence pour la tradition orale. Mes poètes préférés sont Fernando Pessoa, Paul Celan. J’ai découvert récemment Christian Bobin, dont j’affectionne particulièrement un petit recueil rarement cité qui s’intitule Lettres d’or. J’apprécie le fait que ces poésies soient toutes adressées à quelqu’un, même si elles sont ensuite offertes à tout lecteur. Bobin privilégie souvent cette forme de la lettre, et cela correspond bien à l’essentiel des poèmes de mon recueil, puisque la plupart du temps, ils n’étaient pas destinés à être publiés mais confiés à quelques amis, parfois adressés à un unique destinataire. Et Bobin m’a fait découvrir ce magnifique poète gitan qu’est Jean-Marie Kerwich, dont les textes sont d’une puissance incroyable et à la fois d’une très grande simplicité. Quelqu’un de très exigeant, qui écrit dans L’Evangile du gitan : « Je ne veux pas que mes pensées soient violées par l’esprit cynique d’un intellectuel. Je préférerais qu’un clochard allume un feu avec mon livre pour se réchauffer. Ce serait plus noble. » Un livre doit nous réchauffer, il y a quelque chose de vital, ici.

Musanostra : Pourquoi cette investigation est-elle limitée au Niolo ?

Jean-Luc Luciani : Par commodité d’abord. Il était plus facile pour moi de travailler sur un terrain où j’étais connu, du moins par ma famille, puisqu’en réalité, j’ai fait la connaissance de presque tout le village alors que les Curscinchi s’ignorent souvent d’un hameau à l’autre ! Au départ, j’ai commencé à parcourir le Niolu dans son ensemble, puis je me suis rendu compte qu’il y avait suffisamment de matière à Corscia. En outre, j’ai compris qu’il fallait que je me rende en Balagne, en Casinca, à Corte, dans le Cap Corse, là où les bergers passaient l’hiver autrefois, et où les familles se sont installées. J’ai ainsi choisi comme titre de l’ouvrage le premier vers d’une poésie d’Anghjulu Stefanu Calisti dit Caturnellu, « Musa chì parte da Corscia », qui raconte une transhumance en temps de guerre, le poète, déjà âgé, rejoignant Belgodere, village où il a grandi, avec les troupeaux de ses deux frères mobilisés. Petru Santucci, poète présent dans le recueil, dont le trisaïeul est descendu de Corscia pour s’installer à Perelli d’Alisgiani, me fit remarquer avec enthousiasme que ce titre s’appliquait à son ancêtre, puisqu’il était parti avec les animaux et avec la muse ! À l’occasion de cette recherche, j’ai renoué le lien avec une famille, celle du poète Stefanu Maestracci, très attaché à ses lointaines origines, puisque son ancêtre avait fui le village en 1774, durant l’épisode de l’Impiccati di Niolu ! Nous nous sommes mis en relation, il est venu à Corscia, et l’une de mes informatrices a même pu lui indiquer la maison dont il était originaire. Le livre est centré sur Corscia, mais le village a un certain « rayonnement ».

Musanostra : Comment expliquer le magnifique accueil fait à cet ouvrage ?

Jean-Luc Luciani : Il me semble que beaucoup y ont retrouvé une forme de poésie qui passe rarement au crible de la critique littéraire, et qui était tout à fait commune dans bien des villages de Corse. J’ai intitulé l’un des chapitres de mon introduction « Eloge de la simplicité ». Comme le dit Jean-Yves Jouannais dans son essai Artistes sans œuvres : « Ce qu’il est donné à voir de la culture d’une époque est déjà le résultat d’une sélection, élitiste, cultivée, bien pensante, parmi les œuvres ayant eu accès à une certaine visibilité. Pointe infinie d’un iceberg. Une multitude de productions n’accèdent pas à la lumière ». Là encore, il ne s’agit pas de renverser la hiérarchie pour rejeter les œuvres plus travaillées ou plus savantes, mais de faire entendre des voix différentes, toutes les voix. 

Musanostra : Quel est son public ?

Jean-Luc Luciani : Durant l’écriture, j’ai imaginé le public par cercles de plus en plus larges, en commençant par les gens de Corscia qui y retrouvent, ou y découvrent des pans entiers de leur mémoire collective, de leur patrimoine, même sous forme fragmentaire. Puis les amateurs de poésie traditionnelle corse. Certains sont davantage intéressés par les 140 pages d’introduction, rédigées en français (alors que toutes les poésies du corpus sont en corse et présentées en langue corse). La réflexion que j’y propose est plus intellectuelle, disons, même si je me suis efforcé d’être le plus clair possible et n’ai pas voulu donner à cet essai une forme universitaire, avec des appels de notes et une bibliographie par exemple. Des non-corsophones, y compris sans lien direct avec la Corse, ont ainsi marqué leur intérêt et fait l’acquisition de l’ouvrage.

Musanostra : Quels retours vous ont le plus touché ?

Jean-Luc Luciani : Déjà le jour de la découverte de l’ouvrage à Corscia, le 6 août 2019, en présence de mon éditeur Alain Piazzola, le village était rassemblé autour de la fête patronale de San Salvadore, certains étaient venus de toute la Corse pour l’occasion et ont pu se rencontrer. Ce fut un grand moment de partage. Puis dès le lendemain, tout le monde semblait s’être plongé dans l’ouvrage, on me disait ne plus faire la sieste ou lire jusqu’à trois heures du matin ! Et certains s’étonnaient de découvrir que leur tante, leur grand-père, était poète, ce qu’ils ignoraient. On m’a fait part de l’émotion ressentie, chacun y trouvant un peu de soi finalement. J’ai aussi été touché que beaucoup me demandent de dédicacer un exemplaire pour chacun de leurs petits-enfants, certains tout juste nés, comme si le livre avait une valeur patrimoniale. J’avoue ne pas avoir pensé à cela lorsque j’ai écrit ce livre. On m’a aussi parfois  demandé de dédicacer l’ouvrage à la mémoire de personnes disparues. Ce sont toutes les générations qui semblent se donner la main autour de ce travail.

Musanostra : Avez-vous des captations des chansons ? Ne mériteraient-elles pas un enregistrement ?

Jean-Luc Luciani : Lorsqu’on écoute les enregistrements de Félix Quilici, dont certains sont d’ailleurs transcrits ici, on peut penser qu’à une certaine époque toutes les poésies étaient chantées. Ce n’est plus le cas, et la plupart du temps on me les a récitées, mais avec un sens du rythme, une scansion très particulière, qu’il me semble étrangement rencontrer à Corscia plus qu’ailleurs. Je dispose de films réalisés lors de ma collecte, et je les publie peu à peu sur une page Facebook reprenant le titre le l’ouvrage. J’y publie également, en passant par Youtube – sur le compte « Sidossi »  – quelques enregistrements de chants, avec les photos du poète, le texte et la référence dans l’ouvrage. La page Facebook acueille aussi des textes complémentaires, et des auteurs nouveaux, toujours issus de Corscia.

Entretien

« La vie d’écrivain est toujours un peu recluse, studieuse, dans un lieu clos et à l’écart du tumulte du monde »

INTERVIEW – Durant le confinement, nous avons pris des nouvelles de Jean-Philippe Toussaint. Ce dernier évoque pour nous ses projets, ses lectures et son attachement à la Belgique et à la Corse. La Clé USB, son dernier livre, est publié aux éditions de Minuit.

MUSANOSTRA : Comment qualifieriez-vous avec vos mots d’écrivain les moments que nous vivons ?

JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT : Je préférerais ne pas parler du confinement, je crois qu’on a tout dit sur la question, tout entendu. Je crois qu’en ce moment, quand on est écrivain, même si on est en empathie avec ceux qui connaissent la maladie, et attentif aux souffrances du monde, il faut écouter sa propre voix, celle qui nous pousse à écrire, à créer.

Je repense souvent à la phrase de Blaise Pascal que j’évoque dans mon premier roman, La Salle de bain, un livre de confinement où le narrateur s’installe dans sa salle de bain pour réfléchir : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir rester en repos dans une chambre ».

En réalité, c’est moins simple qu’il n’y paraît pour beaucoup de gens de rester tranquille, c’est plus facile pour un écrivain. La vie d’écrivain est toujours un peu recluse, studieuse, dans un lieu clos et à l’écart du tumulte du monde, « une chambre à soi » pour citer le titre d’un livre de Virginia Woolf.

Les voyages, les sorties, l’ouverture au monde, sont indispensables à l’écrivain, mais le voyage sédentaire en paix dans une pièce isolée est irremplaçable. Donc, pour ma part, ma vie n’a pas tellement changé, même si de nombreux événements auxquels je devais participer ont été annulés (La Foire du livre de Leipzig, une tournée italienne en avril, et un colloque sur mes livres en Chine en juin).

M : Où et avec qui avez-vous choisi d’être confiné ?

J-Ph. T : Nous étions à Bruxelles avec ma femme, Madeleine, au début de l’épidémie et nous y sommes restés. Je vis et travaille entre le Cap Corse, dont est originaire Madeleine, et Bruxelles qui est ma ville natale.

M : Profitez-vous de ce moment pour avancer et terminer certaines tâches ou le confinement vous paralyse-il ?

J-Ph. T : Comme la plupart de mes projets de voyage, de colloque ou d’exposition, ont été annulés ou reportés à l’année prochaine, j’en ai profité pour m’atteler à un nouveau projet de livre avec beaucoup d’élan et de concentration. Mais il est prématuré d’en dire plus pour l’instant. Je travaille, chez moi, en paix, dans mon bureau, à Bruxelles.

Bruxelles, printemps 2020

M : De tous vos livres, confiez-nous le titre que vous préférez et si vous deviez dire à quelqu’un qui ne vous a jamais lu d’en citer un, lequel ?

J-Ph.T : C’est toujours le dernier qu’on préfère, La Clé USB (Minuit, 2019). Mais c’est comme avec les enfants, on les aime tous, chacun de façon différente. Je dois dire un mot du premier,  qui m’a fait connaître et pour lequel j’ai une tendresse particulière : La Salle de bain, qui a été publié en 1985 par Jérôme Lindon, l’éditeur de Beckett, de Claude Simon, de Robbe-Grillet ou de Marguerite Duras. La Salle de bain est d’ailleurs un livre de confinement, qui rencontre un écho particulier avec l’actualité immédiate :

Lorsque j’ai commencé à passer mes après-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m’y installer ; non, je coulais là des heures agréables, méditant dans la baignoire, parfois habillé, tantôt nu.

M : Quels sont vos activités en ce moment ?

J-Ph-T : Je continue de m’occuper du Borges Projet, un projet interactif de mon site internet.

Voici de quoi il s’agit. Dans mon roman La Vérité sur Marie, je parle d’une nouvelle mystérieuse de Borges, L’Île des anamorphoses. Toute trace de cette nouvelle semble avoir disparu, et je demande aux internautes de la réécrire ou d’imaginer son destin. C’est un jeu littéraire créateur de formes. Nous incitons les participants à la lecture et à l’écriture, nous les invitons à lire ou à relire l’œuvre de Borges. C’est le contraire de la paresse formelle et du narcissisme qu’on trouve si fréquemment lié à l’interactivité sur Internet. C’est une invitation à la rêverie et à l’imagination, c’est un appel à la patience et au travail littéraire le plus exigeant.
Le projet est ouvert à tous — écrivains, lecteurs, simples passionnés de littérature — , mais surtout, je pense, aux amoureux des îles. Avis aux amateurs corses ! On peut retrouver l’appel à contribution ici : http://www.jptoussaint.com/borges-projet.html

M : Que lisez-vous et que nous conseillez-vous ?

J-Ph. T : À la sieste, je lis Ulysse d’Homère. Le soir, je lis des romans de Nabokov, j’ai relu récemment La Défense Loujine, et je suis en train de lire en ce moment Machenka, le premier roman de Nabokov, qu’il a écrit en russe dans les années 1930.

M : Que vous inspire la Corse ? Préférez-vous la mer ou le maquis ?

J-Ph. T : J’étais en Corse, en 1984, lorsque j’ai appris que j’allais être publié pour la première fois. Nous habitions à Mausoléo, à Brando, avec Madeleine, et cela reste un souvenir très fort et fondateur pour moi. J’en parle dans mon livre L’Urgence et la Patience, je raconte le coup de téléphone que j’ai échangé avec Jérôme Lindon dans la cabine téléphonique d’Erbalunga.

La Corse m’inspire.

J’ai beaucoup écrit dans la maison que nous habitons une grande partie de l’année à la pointe du Cap, j’ai fait mon bureau de l’ancienne salle de classe.

J’écris aussi souvent mentalement en me promenant dans la nature, entre la mer et le maquis. Des odeurs d’immortelles, de myrte et de romarin, accompagnent mes phrases dans le sentier des douaniers qui longe le littoral en face de la Giraglia.

Mon roman La Réticence se passe dans un village méditerranéen, la Corse n’est pas explicitement nommée, mais je me suis beaucoup inspiré de lieux que je connaissais.

Je parle aussi de la Corse dans Autoportrait (à l’étranger), dont la première phrase est : « On arrive à Tokyo comme à Bastia. »

Mais la Corse est aussi très présente dans M.M.M.M. (le cycle romanesque que je consacre à la créatrice de mode Marie de Montalte). L’action se passe à l’île d’Elbe, mais c’est en Corse que j’ai trouvé mon inspiration pour les détails du paysage, les sentiers, les criques, la végétation, l’atmosphère, les odeurs.

Jean-Philippe Toussaint vu par Ange Leccia ©-Ange-Leccia

Au creux de l’hiver, je vais souvent écrire deux mois à Ostende, ville balnéaire de la mer du Nord en Belgique. J’aime ce contraste entre la Méditerranée, au printemps et en été, et la mer du Nord de mon enfance en hiver. J’ai besoin des deux.

On retrouve aussi la Corse dans mon travail photographique, et en particulier dans la série Aimer lire, que j’ai exposée au Louvre en 2012.

Mon amitié ancienne avec le plasticien Ange Leccia nous a également amené à réaliser ensemble des vidéos, pour mon exposition au Louvre notamment, ou pour accompagner le spectacle musical adapté de M.M.M.M. que nous avons joué avec le groupe The Delano Orchestra à L’Odéon et au théâtre du Rond-Point à Paris.

Entretien

« Je ne crois pas que cette crise soit révélatrice ; en revanche elle exacerbe la violence, et a obligé à prendre des mesures urgentes pour protéger les victimes »

INTERVIEW – Anne-Laure Buffet, thérapeute, conférencière, formatrice, est l’auteur de Victimes de violences psychologiques, aux éditions Le Passeur. Son dernier ouvrage, Ces séparations qui nous font grandir, est disponible aux éditions Eyrolles.

MUSANOSTRA : Vous oeuvrez depuis des années à faire prendre conscience des violences subies dans les familles. En quoi cette crise sanitaire vous semble-t-elle révélatrice d’un mal être profond ?

ANNE-LAURE BUFFET : Je ne crois pas que cette crise soit révélatrice ; en revanche elle exacerbe la violence, et a obligé à prendre des mesures urgentes pour protéger les victimes. Les tensions voire violences pré existantes n’ont été qu’en s’aggravant. Mais la crise sanitaire et le confinement ont fait naître d’autres tensions, souvent minimisées ou ignorées. La cohabitation, le temps différent, le temps souvent pour soi, a permis également des prises de conscience et confronté de nombreuses personnes à des situations ressenties comme urgentes, et parfois réellement urgentes, leur faisant souhaiter et entreprendre un travail thérapeutique. Cela dit, elle a pu permettre des prises de conscience et des compréhensions individuelles, en cassant une routine plus ou moins confortable mais à laquelle beaucoup se soumettent, par habitude, par crainte du changement ou par absence de temps pour penser et s’autoriser à imaginer un autre possible. Reste maintenant à en tirer une leçon et un apprentissage et chercher, au-delà des situations de violences, à transformer, positivement, ce qui aura été observé et acquis pendant ces deux mois de confinement. 

M: Les femmes sont souvent les perdantes. Pensez-vous que cela puisse changer un jour ? 

A-L. B: J’aimerais dire OUI ! Et je tiens à le souhaiter et même à y croire. Ce que j’espère essentiellement est que nous ne parlions plus « perdantes » / « gagnants » mais humanité. Les plus grands perdants, les victimes majeures sont les enfants. C’est en éduquant, en se formant à les éduquer, à les écouter, à les prévenir et les entourer, que nous pouvons espérer un réel changement. Les enfants d’aujourd’hui sont les adultes de demain – et ce n’est pas qu’une vérité toute faite ou un lieu commun, c’est une réalité dont nous devons tous avoir conscience si nous voulons voir évoluer notre société, humainement, socialement, familialement. 

M : Comment les praticiens gèrent-ils l’arrêt des consultations ? Quels effets cet arrêt causera-t-il dans la société ?


<<A-L. B : La majorité des praticiens et thérapeutes ont proposé des téléconsultations. Des numéros verts et des numéros d’urgence ont également été proposés. Ainsi, chaque personne demandant une écoute pouvait en bénéficier, même si pendant un temps ce n’était pas avec le praticien désiré ou « habituel ». Nous avons dû nous adapter, tant thérapeutes que patients, à la situation actuelle. Il n’était absolument pas question que toutes ces personnes, déjà en thérapie ou désirant un suivi, se retrouvent « abandonnées », sans écoute et sans soutien, particulièrement lorsque l’isolement, l’incertitude, la peur de la maladie, sont si invasives. Et, nécessairement, une réflexion sociale va devoir en découler et il va falloir réfléchir à de nouvelles propositions, une nouvelle écoute ou une écoute différente. Les mois qui arrivent vont être difficiles et riches également en enseignements – il faut construire avec et non imaginer que c’est juste une période difficile, qui va passer…
Les demandes sont en effet nombreuses et même de plus en plus nombreuses. Elles évoluent, également. Les urgences sont plus personnelles, avec un recentrage sur soi essentiel mais dont nous sommes souvent tenus éloignés. 

M: Vous avez créé durant le confinement une page sur laquelle vous proposez vos lectures. Est-ce que le lien que vous avez avec les gens sur les réseaux est important pour vous ou s’agit-il d’une simple distraction ?

A-L. B: C’est un lien très important, quelle que soit la période, s’il est bien utilisé, c’est-à-dire en restant vigilant, attentif à qui nous sommes, à ne pas y mettre plus d’affectif que nécessaire. Il permet de maintenir, parfois même d’approfondir un lien, d’en créer de nouveaux également, tout comme de rencontrer des centres d’intérêts jusque-là inconnus. 
En effet depuis le début du confinement, j’ai choisi de lire un texte ou un extrait de texte chaque jour. Poésies, fictions, essais… j’ai tenté de traverser plusieurs genres et de proposer divers styles et écritures, contemporains ou non. L’idée était de continuer le lien, de continuer à faire un signe, de passer des messages, de rompre l’isolement ou la solitude quelques minutes par jour. Ce qui est apparu indispensable, puisque l’on voit de très nombreux artistes le faire et permettre ces « fenêtres » de détente. 
Je voulais aussi dire qu’il ne faut pas oublier les écrivains et auteurs, les poètes, mais aussi tous les intermittents du spectacle, qui souffrent directement de cette crise sanitaire. C’était donc aussi un moyen d’encourager à lire, parfois des auteurs peu ou mal connus, un moyen de développer la curiosité ou de l’encourager. C’était enfin un moyen pour moi d’être dans un contact, certes virtuel mais qui est également très réel, avec des proches et moins proches. 

M : Qu’est-ce que vous lisez en ce moment ?

A-L. B : La lecture a une place très importante, depuis toujours, dans ma vie. Elle est une compagnie, parfois une confidente, une source de réflexion, un lieu de découvertes et de voyages. L’écriture est toujours aller de pair. Petites phrases, pensées, textes plus organisés. Un moyen de partager je crois, mais surtout d’organiser ma pensée, de la construire, de lui donner un sens et si possible d’apporter un soutien, un réconfort ou simplement un moment de distraction aux autres. 
Apporter également une lumière sur des problématiques personnelles, et permettre de les transformer, comme j’ai cherché à le faire entre autres dans deux ouvrages, Les mères qui blessent et Ces séparations qui nous font grandir, parus chez Eyrolles en 2018 et 2020. J’aime lire des essais, mais également des fictions, des romans, et parfois un bon roman policier, avec un faible pour Agatha Christie.

M: Pouvez-vous nous dire quelques mots de la Corse ?


A-L. B : Ah, la Corse… Ma famille maternelle est corse, et j’y suis affectivement très attachée. C’est assez indicible. Mais, par exemple, l’arrivée en bateau lorsque le jour se lève et l’odeur du maquis, ou encore un prénom, qui va me rappeler des souvenirs, un besoin d’y retourner pour me reposer, me ressourcer loin de l’agitation parisienne, du bruit et de la pollution

Entretien

« Il faudra inventer d’autres formes si on veut que le spectacle vivant continue à exister »

INTERVIEW – Durant le confinement, nous avons pris des nouvelles d’Alice Zeniter, l’auteure du roman, L’Art de perdre, publié aux éditions Flammarion, consacré par une douzaine de prix littéraires, dont le Prix Goncourt des Lycéens 2017. En plus de la situation actuelle, elle évoque pour nous ses projets éditoriaux et théâtraux.

MUSANOSTRA : T’ennuies-tu durant le confinement ?

ALICE ZENITER : Je suis loin de m’ennuyer… J’écris beaucoup, ou plutôt, j’écris lentement donc ça occupe la plupart de mes journées. Et puis j’essaie de profiter de cette longue période que je peux passer dans ma maison, moi qui bouge sans cesse depuis trois ans. Je bricole dans des recoins oubliés, je jardine puisque je vis à la campagne et je téléphone dix fois plus qu’avant, pour prendre des nouvelles. Même quand je ne fais rien, je ne m’ennuie pas – parce qu’alors je m’inquiète et c’est le contraire de l’ennui.

M: Quelles sont tes lectures du moment ?

A.L : Dans mes errements de bricoleuse, je suis retombée sur un carton de livres que j’avais acheté chez Emmaüs un jour où je cherchais des meubles (bien sûr, je suis repartie sans meubles mais les bras chargées de bouquins). J’avais oublié qu’il existait et j’ai découvert son contenu avec plaisir. Il y avait Sourires de loup, de Zadie Smith, Sermon sur la chute de Rome de Ferrari et Les Veilleurs, de Vincent Message, que j’avais lu à sa parution, il y a dix ans, et dans lequel je me suis replongée avec une joie féroce. Il y avait aussi Updike, Bernhard et Lucrèce. Un assortiment bizarre.

M: As-tu un roman en préparation ?

A.L : Mon prochain roman paraîtra en septembre, je l’ai terminé au début du confinement. J’ai un peu peur de ce que sera la situation des métiers du livre dans quelques mois, peur que certaines librairies indépendantes n’arrivent pas à se remettre de leur fermeture printanière malgré les aides, que les grands groupes éditoriaux comme les petites maisons d’édition licencient pour compenser leurs pertes et que de trop nombreux auteurs, déjà fragilisés par l’arrêt des ateliers et des salons durant le confinement, ne parviennent pas à faire connaître leur livre, dans l’embouteillage terrible qui se prépare en septembre. Ce sera une rentrée particulière…

M: Le théâtre est ta grande passion. Tu as beaucoup de projets théâtraux. Peux-tu nous en parler ?

Je prépare un seul-en-scène pour l’automne prochain, c’est une forme hybride, entre la conférence et le spectacle, qui parlera de la place du récit et de la fiction dans notre société et dans ma vie. C’est une Histoire des histoires, en quelque sorte. Préparer un spectacle en ce moment, c’est une activité étrange parce que personne ne sait quand les salles vont rouvrir et si les spectateurs et spectatrices seront au rendez-vous. Peut-être que nous aurons tous peur désormais des lieux clos et de la promiscuité… Ce qui veut dire qu’il faudra inventer d’autres formes si on veut que le spectacle vivant continue à exister.

M: Quels sont les sujets qui t’intéressent pour écrire un futur roman ?

A.L : Tout sauf le confinement, j’imagine. Vivre mon propre confinement et celui des autres, qu’il s’agisse des amis que j’ai au téléphone, des inconnus qui postent des photos sur les réseaux sociaux ou de ceux qui témoignent dans les JT, me suffit largement. J’ai beau avoir conscience que chaque famille confinée est confinée à sa manière, pour détourner Tolstoï, je n’ai pas envie d’écrire ou de lire une ligne de plus à ce sujet.

M: Penses-tu que cette crise va changer les choses, ne serait-ce qu’au niveau environnemental ?

Au début de la pandémie, je dois avouer que j’ai ressenti un léger frisson d’excitation, une drôle d’impression en-deçà de la peur : quelque chose était en train de se passer, il y avait là un événement. Et puis j’ai aussi eu un fol espoir : cette crise allait montrer la nécessité d’un autre système politique, dans lequel l’accès au soin rapide et gratuit pour tous deviendrait un souci absolu, la hiérarchie actuelle des salaires révélerait sa totale vanité et « la main invisible » du marché exhiberait ses échecs et ses injustices… La relocalisation d’une partie de la production en France s’est avérée un énorme enjeu ces dernières semaines et je trouve que cette question réunit les enjeux écologiques et sociaux, qu’elle peut être une base politique commune pour penser différemment l’après. Les semaines passant, j’ai revu mes espoirs à la baisse en constatant que la pandémie produisait surtout chez les dirigeants des discours, des trémolos et des métaphores guerrières.

Entretien

« J’espère une prise de conscience planétaire mais j’en doute »

INTERVIEW- Durant le confinement, nous avons pris des nouvelles de François-Henri Désérable. Confiné à Saint-Florent-le-Veil, village de Julien Gracq, il réfléchit à son futur roman. L’oeuvre de François-Henri Désérable est disponible aux éditions Gallimard.

M: Comment vivez-vous ce confinement ?

F-H. D : Je suis à Saint-Florent-le-Vieil, un village entre Nantes et Angers, où se trouve la Maison Julien Gracq, qui est aujourd’hui une résidence d’écriture. J’y suis arrivé début mars, avant le confinement, et j’en repars mi-mai, après le confinement. J’y suis seul, avec quelques milliers de livres et la Loire à mes pieds.

M: Quelles ont été vos activités récentes ? 

F-H. D : Lire, (essayer d’) écrire.

M: Quels sont vos projets ? 

F-H. D : J’ai terminé début janvier un roman, que je vais laisser décanter quelques mois, et que je reprendrai après l’été. En attendant, j’ai repris le récit d’un long voyage que j’ai fait en Amérique du Sud. 

M : Quel est votre rapport aux crises et aux traumatismes ? Sont-ils un élément déclencheur de fiction, ou le moyen, à travers la littérature, de donner du sens ? 

F-H. D : Je suis sûr qu’il ne manquera pas d’écrivains pour écrire sur la crise sanitaire que nous traversons. Je ne pense pas être de ceux-là : pour l’instant, je ne l’ai traversée que de loin, et le confinement, pour moi, s’est borné à remplir une attestation de sortie pour faire mes courses au Super U de Saint-Florent-le-Vieil. Pas sûr d’avoir matière à en faire un roman…

M : Avez-vous le sentiment que désormais tout sera différent ?

F-H. D : Je l’espère, j’espère une prise de conscience planétaire mais j’en doute. Je ne suis pas loin de penser, avec Houellebecq, que ce monde sera le même – en un peu pire. La croissance, la croissance, la croissance… Éternel mantra de nos dirigeants politiques : la planète envoie des signaux de plus en plus régulièrement, mais il semble plus urgent de relancer la croissance… L’espèce humaine finira bien par passer. 

M: Quelles découvertes littéraires avez-vous faites récemment ?

F-H. D : J’ai beaucoup, beaucoup lu pendant le confinement. Des trucs d’une nullité abyssale, comme la poésie de Bukowski, mais aussi Le Parfum de Süskind, qui m’avait ébloui à vingt ans, et que j’avais un peu peur de relire : c’est toujours aussi éblouissant.

Entretien

« Jusqu’ici, j’allais mal mais tout allait bien »

INTERVIEW – Durant la période de confinement, nous avons voulu prendre des nouvelles de Carole Zalberg, auteure du magnifique Où vivre , publié aux éditions Grasset. Carole Zalberg a été affectée par la maladie. C’est depuis cette épreuve qu’elle désire penser le monde d’après.

Musanostra : Pour vous qui avez des liens forts avec votre lectorat, le confinement doit être difficile à vivre.


Carole Zalberg. À cette question, j’ai envie de répondre par l’une de mes petites chroniques de confinement:

Jour42 (27avril)

2020 année désertique

Jusqu’ici, j’allais mal mais tout allait bien. Plus exactement, j’étais si occupée à lutter contre les effets persistants du grand méchant virus que j’étais dans mon présent comme jamais. Focalisée sur ma respiration, sur les disparitions et réapparitions des symptômes, je ne repensais pas à hier, je ne me projetais pas demain. Cet état quasi animal avait du bon : je n’avais pas d’autre inquiétude que celle de voir se terminer cette fichue maladie. Ma première pensée au réveil était pour mon souffle. Mon premier vœu du jour était de retrouver l’énergie et que cessent les vagues de frissons. N’étant qu’un corps, j’avais aussi la capacité de prendre une part de la peur et de la peine collectives, des angoisses passant sans trop m’atteindre.

Me voilà exaucée. Depuis peu, je respire, je bouge sans m’épuiser. Même la toux est en train de me quitter.
Mais tout s’engouffre avec la vitalité revenue : la nostalgie pour les années récentes si riches en rencontres, en interventions, en échanges et découvertes liés aux livres, les incertitudes quant à ce qui nous attend, l’angoisse partagée avec tous ceux dont l’activité est durablement paralysée.
On nous dira d’écrire, de créer au moins, puisque ça, on le peut. Et peut-être qu’en effet, cette fin d’un monde sera pour certains une formidable source d’inspiration. Mais sans les événements qui les portent, les mettent plus concrètement au monde, quelle satisfaction tirerons-nous de nos inventions? Sans la chair, sans la présence et les regards occupant un même espace, n’allons-nous pas nous assécher plus vite que fleur privée d’eau? Sans la sève du partage, n’allons-nous pas casser comme de vieux troncs creux?
Aujourd’hui n’est pas une bonne journée, pardon.


M : Chacun des responsables politiques et sanitaires change d’avis. Gardez-vous confiance en eux ?

C.Z : J’essaie d’intégrer la notion d’incertitude liée à une situation inédite. J’ai une grande confiance dans ceux qui doutent et cherchent, et je sais que la science, avant de trouver, se trompe beaucoup, tâtonne, connaît des avancées de hasard. On attend des politiques qu’ils affirment, informent sans hésitation ni erreurs mais avec prudence. Franchement, je ne prendrais leur place pour rien au monde, quel que soit le pouvoir allant avec la fonction. Je tâche donc d’accompagner les flottements avec souplesse et sans impatience.


M : Certains estiment que cette crise changera le monde. Si le monde devait changer, de quel ordre serait ce changement ?


C.Z : On pourrait espérer un retour à l’essentiel, une prise de conscience face aux risques environnementaux, la persistance de liens nouveaux, nés à la faveur du confinement. Je crains, hélas, à voir par exemple les files de voitures attendant au McDo drive, que tout reparte avec une plus grande frénésie encore. A chacun, toutefois, de décider s’il conserve le meilleur à l’issue de cette période extraordinaire. Ce qui changera durablement, bien malgré nous, c’est la spontanéité des étreintes, des embrassades, de ces contacts physiques pourtant vitaux. Cela me peine terriblement.

M : Trouvez-vous le temps de lire et écrire en temps de confinement ?

 
C.Z : J’ai bataillé avec le Covid durant près de six semaines, avec l’épuisement et l’intranquillité que cela implique. J’ai donc plutôt moins lu qu’en temps normal et rien écrit en dehors de ces petites chroniques postées sur Instagram (mon profil FB est bloqué pour une raison absurde et inextricable), qui sont bouteilles à la mer et gammes, pour continuer une sorte de conversation et pour ne pas rouiller. D’une manière générale, je suis, comme beaucoup, moins concentrée que d’habitude. Mais je ne connais toujours pas l’ennui.

M : Les acteurs du monde du livre ont du mal à se projeter. Les dates ne peuvent être vraiment fixées, tout devient encore plus difficile, pour les éditeurs, les libraires. Vous avez souvent défendu le statut des auteurs.
Avez-vous des idées sur ce qu’il faudrait faire ? 


C.Z : À part aider matériellement toute la chaîne du livre, il est vraiment difficile d’imaginer des solutions tant qu’on n’y voit pas plus clair. La seule chose qu’on pourrait peut-être d’ores et déjà envisager, c’est de casser enfin le moule des sacro-saintes rentrées de septembre et janvier, pour répartir plus harmonieusement les publications. Ce serait un effet heureux de ce qui est jusqu’à présent un désastre sans précédent pour le secteur de la culture en général et pour les auteurs en particulier, qui perdent dans leur grande majorité la totalité de leurs revenus.


M : Qu’espérez-vous  pouvoir mener à bien en cette si étrange et terrible année ?


C.Z : Dès que les librairies rouvriront, je pourrai me procurer les ouvrages dont j’ai besoin pour mon nouveau projet de roman. J’espère alors réussir à me mettre au travail. J’attends par ailleurs de pouvoir retourner dans mon havre corse. Je ne promets pas d’en repartir…

Entretien

« Ils s’en vont sans une caresse, sans personne pour leur tenir la main, sans un dernier baiser. Nos grands-parents, mémoire historique de notre pays, meurent ainsi »

INTERVIEWDurant le confinement, nous avons voulu prendre des nouvelles de Simonetta Greggio. L’auteure de La Dolce Vita nous parle d’Une Grande Traversée, réalisée avec Julie Beressi, et qui sera diffusée dès le 20 juillet sur France Culture ; Puis, elle évoque son futur roman, Bellissima, qui sera édité chez Stock en 2021.


C’est la radio qui m’a appris la mort de Billy The Kid
(Un jour d’été brûlant, un jour avec des oiseaux dans le ciel)
Jack Spicer, « C’est la radio » extrait du recueil Billy The Kid


Musanostra : Simonetta Greggio, est-ce que vous avez peur ?

Simonetta Greggio: Peur n’est pas le bon mot. Je me dis juste que je n’aimerais pas mourir de cette infecte saloperie, car cela empêcherait les fabuleuses funérailles que j’ai prévues pour mon départ ; en même temps, comme depuis début mars j’écoute continuellement Leonard Cohen (sa mélancolie en velours est une compagnie plus joyeuse que les sinistres bulletins de santé planétaire), il y a une petite fille en moi qui murmure, Et si Leonard Cohen t’accueillait de l’autre côté, juste après le tunnel, n’irais-tu pas volontiers ?

M: Est-ce que vous écrivez en ce moment ?

S.G : J’ai honte, mais non. Je n’ai jamais pas écrit. Pour la première fois de ma vie, j’écoute seulement. Mon cœur qui bat, principalement. Mais aussi les âneries que mes camarades de jeu racontent ici et là, journaux et radios, Ah oui, c’est bizarre, d’habitude je préfère les tartines beurrées aux céréales et je déteste le yoga, là c’est l’inverse… mais on s’en fout, mon vieux ! Tes conseils aux jeunes générations, tes méditations sadhana sur le balcon, les tomates que tu as semées pour la première fois et quelle joie de voir les pousses percer la terre, tes élucubrations sur le vieux monde et le nouveau monde, le social, le politique, l’économique, le culturel, on s’en breloque grave.
Pourquoi ? Parce que ce n’est pas pertinent. C’est vain. C’est trop tôt. Dès que j’entends les mots « journal de confinement », j’ai envie de cracher par terre. De grâce, un peu de silence.


M: Eh bien, dites donc, quelle mouche vo piquée ?

S. G: Pardon, je me suis laissée aller. Oui, c’est vrai, notre vieux monde est mort. N’avons-nous même pas le droit de l’enterrer correctement ?
Un médecin urgentiste italien disait l’autre jour, Nos vieux s’en vont, une génération entière s’efface. Ceux qui ont vécu la guerre, qui ont les visages rugueux, les mains calleuses d’avoir plié de la ferraille, pétri du ciment, en marcel et bleu de travail, chapeau en papier sur la tête. Ils s’en vont à la queue leu leu ceux de la Lambretta, de la Fiat 500, des premiers frigos. Ils nous quittent, enveloppés dans un drap comme le Christ dans son suaire, ceux qui à la sueur de leur front ont reconstruit notre pays, nous laissant en héritage le bien-être dont nous avons si bien profité. Avec eux s’en vont l’expérience, la courtoisie, le respect, et une certaine élégance que tout le monde avait, de l’agriculteur à l’homme politique. Ils s’en vont sans une caresse, sans personne pour leur tenir la main, sans un dernier baiser. Nos grands-parents, mémoire historique de notre pays, meurent ainsi.
Assez !
Le pays doit trouver le temps, le moyen, de vous dire merci, et de vous accompagner sur un bout du chemin avec 60 millions de caresses.
Donnons-nous donc ce temps. Celui de regarder derrière nous encore une fois, pour avoir le courage, comme eux l’ont fait, de reconstruire.

M: Donc vous n’écrivez pas, vous êtes juste en colère à plein temps, c’est ça ?

S.G: Non. Pas du tout. Je n’ai jamais aussi bien dormi. Je rêve encore plus que d’habitude.
Je ne lis que des livres que j’aime, Truman Capote en tête.
J’ai trouvé le début de mon prochain roman, le troisième tome de Dolce Vita, qui va s’appeler Bellissima. Il paraîtra chez Stock en 2021. Si jusque-là, j’ai retracé l’histoire de l’Italie à partir des années soixante, en passant par Andreotti et Berlusconi, la mort d’Aldo Moro et les grands mensonges d’État, et dans les Nouveaux Monstres, le deuxième tome, j’ai raconté ce qu’est la Mafia, dans ce troisième volume je parle de moi, de ma famille. C’est basé sur une histoire vraie, mais ça reste un roman. Et je parle de l’Italie depuis le début du vingtième siècle. Du fascisme. De l’après-guerre. Pour arriver à Giuseppe Conte. 900, en somme.


M: Vous ne faites rien, mais vous n’arrêtez pas, c’est ça ?

S. G: Plus ou moins. Je m’occupe aussi d’un atelier d’écriture, Les Mots, où je travaille avec des écrivains en herbe qui m’émerveillent, car souvent je préfère leurs textes à ceux d’écrivains confirmés. Leur sincérité – et parfois leur style naissant – me bluffent et m’émeuvent. J’ai toujours pensé qu’il faut qu’on vous donne la main, qu’on vous passe le témoin, pour écrire. Alors, je le fais.

M: Autre chose, à part bien dormir et pas bosser du tout ?

S. G: Relire Blonde, de Joyce Carol Oates. Tout est faux, tout est vrai. Marylin Monroe plus lumineuse, plus authentique que jamais. Mon-chan, l’appelaient-on en Asie. Ce qui veut dire, Délicieuse enfant.
Et je prépare une Grande Traversée de l’été, pour France Culture, avec mon amie Julie Beressi, avec laquelle j’ai déjà crée Virginia Woolf l’année dernière.
Le sujet ?
SURPRISE !
Rendez-vous le 20 juillet.


M: Il y a quelque chose que vous regrettez particulièrement, de l’ancien monde ?

S.G : L’amour libre, les seins à l’air, les marguerites dans les cheveux, Love not War. J’étais trop petite, j’ai raté le coche. Je me dis qu’avec un peu de chance, les mômes vont nous remettre ça dans le nouveau monde. Bah, je serai alors trop vieille. Mais – jamais trop vieille pour aimer.

Entretien

« Je ne refuse, par principe, aucune bénédiction »


INTERVIEW – Durant le confinement, nous avons voulu prendre des nouvelles de Julien Battesti, l’auteur du prodigieux roman, L’Imitation de Bartleby, publié dans la collection L’infini des éditions Gallimard.

M: Pourquoi avoir choisi d’écrire sur Bartleby ?

J.B: Le livre tourne en effet autour de la figure de Bartleby, mais c’est le téléscopage avec l’histoire de Michèle Causse qui a suscité l’écriture. La conjonction entre ces deux personnages, l’un fictif, l’autre réel, a fait naître la voix du narrateur, et donc le roman, qui est le troisième terme de la rencontre.

M: Melville est-il un de vos écrivains préférés ?

J.B: Bien sûr ! Moby Dick ou Billy Budd, par exemple, sont des livres que je lis en transpirant. Par ailleurs, sa correspondance avec Hawthorne est un des documents les plus précieux pour une initiation à la littérature.

Vous êtes publié chez Gallimard, dans la collection L’Infini. Que représente cette collection pour vous ?

J.B: Mon désir d’être publié à L’Infini n’était autre que celui d’être publié par Philippe Sollers, un écrivain que j’admire depuis longtemps. Une seule page de Femmes ou de Paradis est échangeable contre des bibliothèques.

M: Quelle est votre conception du roman ?

J.B : C’est un défi lancé au réel, un colis piégé. Mais le roman est aussi parole adressée et, en tant que tel, acte d’amour.

M: Qui lisez-vous parmi vos contemporains ?

J.B : Sollers, DeLillo, Ellis, Michon, Haenel, Calasso et d’autres.

M : Que faites-vous pendant le confinement ?

J.B : Le confinement n’a pas tellement modifié mon mode de vie. Je lis, j’écris, et je regarde des photos de filles d’Ajaccio sur internet.

M: La théologie est un thème important dans votre livre. Et dans votre vie ?

J.B: Oui, la théologie me passionne. La Création de l’homme de Grégoire de Nysse, par exemple, est un livre indispensable, notamment pour sa métaphore du cône d’ombre. Je vois le catholicisme comme un gros gâteau d’amour. Il y a une profusion baroque dans cette tradition qui est une des plus belles images du don infini de Dieu. Par ailleurs, je m’intéresse beaucoup au monde orthodoxe, au judaïsme, au soufisme, au Tao. Je ne refuse, par principe, aucune bénédiction.

M: Ce narrateur solitaire et sarcastique, c’est vous ?

J.B : C’est une possibilité de moi.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

J.B: J’ai récemment écrit un texte intitulé L’œil parle. C’est une préface qui se trouve dans le livret du nouveau coffret DVD d’Hector Obalk, Grand-Art, Saison 1, aux Editions Montparnasse.

M. Ressentez-vous une urgence à publier de nouveau ?

J.B : Aucune. La seule urgence que j’aie à l’esprit, c’est de demander en mariage une fille qui, sans cela, pourrait faire l’erreur de se marier avec un autre. Mais j’attends le déconfinement des coiffeurs.

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Milena Agus : « En Sardaigne, la situation n’est pas aussi alarmante et tragique que sur le continent »

Durant le confinement, nous avons souhaité prendre des nouvelles de Milena Agus, actuellement confinée en Sardaigne.

Musanostra : Comment vivez-vous votre confinement en Italie ? Êtes-vous inquiète pour vous et vos proches ?

Milena Agus : Au sujet de l’isolement, ce n’est pas pour moi si terrible parce que je reste à la maison bien volontiers. Toutefois, ma préoccupation majeure s’oriente vers New-York où mon fils, qui est pianiste, réside. La situation est catastrophique là-bas. En Sardaigne, la situation n’est pas aussi alarmante et tragique que sur le continent. Le fait de vivre sur une île s’avère être un avantage.

Musanostra : Trouvez-vous que le gouvernement italien a bien géré la crise sanitaire causée par l’émergence du COVID-19 ?

M.A : Au sujet du gouvernement italien, il se comporte plutôt bien. Dans la mesure du possible. Le virus est inconnu, nous n’avons pas de vaccin, il nous réserve encore de nombreuses surprises. Le gouvernement est en train de faire tout son possible pour gérer la crise de la meilleure des manières.

Musanostra : Pouvez-vous nous parler de Terres promises ? Dans ce texte, il semble que l’héroïne parte à la recherche d’un lieu différent de la Sardaigne pour s’y accomplir avant de rentrer en Sardaigne.

M.A : A propos de Terre promesse, le titre renvoie à une conception personnelle et intime. C’est comme si nous, les êtres humains, naissions avec une terre promise en tête. La vie elle-même semble être une terre promise. Et puis, la réalité n’est jamais digne de nos attentes. Avec mon livre, je voulais dire que nous partions souvent à la recherche de quelque chose de différent et que nous ne parvenions à estimer à leur juste valeur les moments de beauté et de bonheur que nous vivions, ne serait-ce que quelques instants. C’est pourquoi Felicita, l’héroïne, a cette théorie, celle de s’arrêter dans un lieu où elle se sent bien, de l’apprécier, et d’achever l’inlassable recherche de cette terre promise.

Musanostra : Votre prochain roman devait être publié en Italie cette année et l’année prochaine en France. Qu’en est-il après cette crise ?

M.A : Mon prochain roman aurait dû paraître en avril. Mais les librairies sont fermées, les distributeurs ne sont pas en situation d’assurer leur travail dans de bonnes conditions. Il devrait sortir en septembre en Italie, et puis en 2021 en France.

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Pierre Jourde, « Je fais ce que je fais toujours : écrire »

Durant le confinement, nous avons pris des nouvelles de Pierre Jourde, qui nous a fait l’amitié de nous répondre.

Musanostra : En cette période d’arrêt des activités disons sociales , quel lieu de confinement avez vous choisi et si ce n’est pas trop indiscret , pourquoi ? 

Pierre Jourde : Mon domicile à Paris. On ne choisit pas forcément. J’étais là avec ma famille au moment du confinement. Mais cela répond à une nécessité : mon fils a beaucoup de travail pour le lycée, qu’il reçoit par internet, et mon épouse, professeur à la Sorbonne, travaille également par internet. Cela dit, dans ma ferme du Cantal (sans internet) on va bientôt sortir le troupeau, et je vais sans doute y aller donner un coup de main à mon fermier, c’est toujours un moment de gros travail.  

M : Aviez-vous un projet particulier qui vous tenait à coeur, et que vous avez dû remettre ? Présentation d’un nouveau livre, rencontres, retrouvailles familiales, voyages, concerts… ou autres.

PJ: Venir en Corse début mai pour Musa Nostra ! Je n’ai pas pu aller skier, et je serais bien venu faire un tour en Balagne pour les vacances de Pâques. Je ne sais pas si la soirée qui devait m’être consacrée en Sorbonne à la mi-mai pourra avoir lieu. Je devais également participer avec Eric Chevillard à un colloque à Clermont-Ferrand, sur l’animal en littérature, c’est annulé, et je devais aussi à cette occasion rencontrer les étudiants d’une khâgne que je parraine, je regrette vraiment de ne pouvoir le faire. 

M: Qu’avez-vous fait les premiers jours ? Avez-vous réalisé que ça allait un peu durer ?

PJ: Surtout pas de journal de confiné, à part la parodie que j’en ai faite dans ma chronique sur Bibliobs. Je fais ce que je fais toujours : écrire. Rien ne change fondamentalement.  

M: Avez-vous vite commandé des livres ? Si oui, lesquels ? 

PJ: Ma bibliothèque est assez fournie pour trois vies de lecture. J’ai commandé Kunstformen der natur, de Ernst Haeckel, l’ouvrage d’un biologiste allemand, qui date de 1904, sur l’esthétique des formes vivantes. Sinon je lis beaucoup sur tablette. En ce moment, Tacite et Wilkie Collins.  J’ai fini Monotobio d’Eric Chevillard, un livre fou, le livre d’un génie absolu.   

M: On vous connait très actif, très animé, plein de fougue. Comment canalisez-vous cette énergie dans le confinement ? 


PJ : Je fais du sac de frappe avec mon fils. Je lui ai appris quelques techniques de boxe.


M: Dans votre bibliothèque, on trouve quels auteurs  ? y a-t-il des livres que vous cachez ? certains dont vous ne voulez pas vous séparer, même si vous ne les lirez plus ? 

PJ : Tous les auteurs. J’ai un rayon Vialatte et un rayon Huysmans très fournis, puisque j’ai travaillé sur ces auteurs, et un gros rayon littérature fin-de-siècle, une de mes spécialités universitaires. J’ai tout Chevillard, tout Novarina, Beaucoup d’anglo-saxons (Conrad, James) de latino-américains, d’italiens, tout Kleist, presque tout Perutz, un de mes favoris.  Pas mal d’ouvrages historiques. J’ai aussi un rayon spécial bouses, Sollers, Angot, Jardin, Haenel, Edouard Louis. C’est mon armoire aux monstres.  

M: Sur quoi travaillez-vous ? professeur, auteur, chercheur…vous avez plusieurs brûlots ou vous vous concentrez sur quelque chose ? on vous lit bientôt ?

PJ: J’ai entrepris un roman assez compliqué à gérer narrativement, qui se passe dans une époque qui ressemble au XIXe siècle, et flirte avec le fantastique. Je ne suis pas près de finir.