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Entretien Podcast

Jean-Luc Coatalem, écrivain voyageur

Audrey Acquaviva et Marie-France Bereni-Canazzi ont interrogé l’écrivain et journaliste, rédacteur en chef adjoint de Geo, Prix Femina et Prix de la Langue française pour Mes Pas sont ailleurs, ouvrage consacré à l’écrivain Victor Segalen. Signataire du manifeste « Pour une littérature-monde » avec le regretté Michel le Bris, Jean-Luc Coatalem est un auteur qui n’a cessé d’explorer « les usances » du monde comme l’écrivait Montaigne.

Je ne sçache point meilleure escole […] à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantasies, et usances : et lui faire gouster une si perpetuelle varieté de formes de nostre nature.

Michel de Montaigne, « De la vanité », dans Les Essais
Extrait de l’article d’Audrey Acquaviva consacré à La Part du fils

A travers cette enquête nous est proposé un double voyage. Tout débute par un paysage breton, mêlant présent et enfance. Très vite, ces rivages s’éloignent pour l’Indochine, l’Algérie, l’Allemagne, les Etats-Unis et même la Lune. Les époques alternent. Le présent du narrateur se met en scène au cours de son enquête comme dans  les grands romans d’investigation et le passé dans lequel évolue son grand-père. Et là, le narrateur s’autorise toutes les libertés. Mariant les faits et la fiction, il  invite à Paol à surgir de l’obscurité, à s’incarner. Le lecteur sent que la fiction permet au narrateur de rendre son histoire au disparu. Mais aussi sa présence, ses mots, son regard, sa voix. Il veut approcher le plus près possible des faits. Y plonger quand il imagine les pensées de son grand-père. Il s’autorise même à créer d’autres possibles pour cet homme au destin fauché. C’est bouleversant.

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Jacques Fusina, écrire en Corse

Professeur émérite à l’université de Corse, écrivain « polygraphe » à la fois chroniqueur, romancier, parolier et poète, Jacques Fusina est l’un des fondateurs de l’enseignement du corse dans les écoles de l’île. Son oeuvre artistique et universitaire traduit un goût profond pour la liberté et le respect des normes. C’est cette relation entre liberté de création et respect des normes, propre à la pratique professorale, dont nous avons discuté. Surréalisme, enseignement, plaisir du texte et des langues, au programme de ce nouvel entretien.

Extrait de la préface de Marie-Jean Vinciguerra sur l’oeuvre de Jacques Fusina

Après d’être jeté au volcan (le patronyme vénitien de Fusina n’évoque-t-il pas le feu de la forge – Fucina) et fait oeuvre d’orfèvre, le poète atteint cette « légèreté essentielle », celle de l’âme, la sienne et celle du monde confondues. Il est, désormais, prêt à accorder son chant profond à la brièveté de l’expression poétique. Le Tout est dans l’éclair comme l’éternité dans l’instant. […] Modeste il toise le monde et le mesure à l’empan d’une « paume à vif ». Et de sourdre ce chant augural qui présage, au-delà de la Corse, l’épiphanie du monde.

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Why choose Camping Fusina? Campsite in Venice with an exclusive view on the  lagoon
Fusina, dans la région de Venise

Poésies et chansons
  • Jacques Fusina, Retour sur images, Biguglia, Stamperia Sammarcelli, 2005.
  • Versu Cantarecciu, Ajaccio, Albiana, coll. E Cunchiglie, 1996.
  • E Sette chjapelle, Ajaccio, Albiana, 1986.
  • Retour sur images, Biguglia, Stamperia Sammarcelli, 2005.
  • Soleils revus, Paris, Oswald, 1969.
Essais
  • Ecrire en Corse, Paris, Klincksieck, 2010.
  • Parlons corse, Paris, L’Harmattan, 1999.
Chroniques
  • Incontru, Porto-Vecchio, 2016
  • Prose elzevire, Ajaccio, La Marge, 1989.
Romans
Ouvrage sur l’auteur
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Coralie Camilli : le temps, les arts et la loi

Marie-France Bereni-Canazzi et Kévin Petroni interrogent la philosophe Coralie Camilli sur son oeuvre. Au programme de cet entretien, Kafka, le messianisme juif, l’aïkido, la recherche du geste parfait, la littérature et la philosophie.

“C’est pourquoi, sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l’étude des lettres. Et me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager”. Tels sont les mots de René Descartes dans Le Discours de la méthode. Tels sont les mots que l’on pourrait attribuer à la philosophe Coralie Camilli. Elle écrit dans ses Jours de grâce et de violence, publiés aux Éditions Vérone: “La découverte de la philosophie, loin de m’avoir donné le goût des études, m’avait, à défaut ou à raison, donné au moins la curiosité de l’existence” (P.23).

Chercher dans le grand livre du monde la méthode de votre propre existence. C’est sans doute le trait d’union entre ces quatre ouvrages : Le Temps et la loi, publié aux Puf, La Fin de l’innocence. Une relecture du Procès, publié aux éditions L’Harmattan, Un ouvrage sur L’Art du combat, publié aux éditions Puf et un récit autobiographique, récit fragmentaire, brouillant les dates et les lieux, fruits de ces moments marquants dans son existence . Un livre de philosophie, un livre de littérature. Descartes cherchait dans un récit autobiographique à formuler son entreprise de sagesse. Dans ces œuvres, la pratique des arts, littéraires ou martiaux, joue un rôle essentiel dans son métier de philosophe.

Bibliographie
  • Coralie Camilli, L’Art du combat, Paris, PUF, coll. Perspectives critiques, 2020
    • La Fin de l’innocence. Une relecture du Procès de Kafka, Paris, L’Harmattan, 2020
    • Jours de grâce et de violence, Paris, Editions Vérone, 2020
    • Le temps et la loi, Paris, PUF, coll. Perspectives critiques, 2013.

  • René Descartes, « Le Discours de la méthode », dans Oeuvres et lettres, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 1937.

Adieu
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L’Adieu aux aspirations nationales

Marie-France Bereni-Canazzi interroge Kévin Petroni au sujet de son essai, L’Adieu aux aspirations nationales, publié aux Classiques Garnier. Heidegger, Hegel, Ricoeur, Georg Luckàcs, Jean-Paul Sartre, Marie Susini Ernesto de Martino, Angelo Rinaldi, s’invitent à la table pour éclairer les ouvrages de Marc Biancarelli, Jérôme Ferrari et Jean-Baptiste Predali

Présentation de l’ouvrage
L'Adieu aux aspirations nationales

À travers cette étude des romans Le Sermon sur la chute de RomeMurtoriu et Nos Anges, il s’agit de présenter la crise des formes de vie que traverse la société corse depuis son passage d’une société traditionnelle à une société de consommation.

L’essai se présente comme un parcours du renoncement. Après avoir voulu renouer avec leur pays natal, les personnages font la douloureuse épreuve d’un déchirement causé par le changement du village en une périphérie. Ainsi les héros se trouvent confrontés à un choix : demeurer ou partir.

À lire aussi : Situation de Jérôme Ferrari

Épigraphe

Tout ce que je veux aujourd’hui, c’est,
après ce moment d’ivresse et de liberté
étouffante, couper toute possibilité de
recours et de lâcheté, c’est ce que demain
peut-être je peux encore désirer au-delà
de tout, m’empêcher de m’inventer un
nouveau sol natal, c’est m’arracher à toute
étreinte possible pour achever, dans la
sérénité et l’extase, la magnifique trajectoire de ma chute.

Jérôme Ferrari, Variétés de la mort.
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Kévin Petroni, L’Adieu aux aspirations nationales, Paris, Classiques Garnier, coll. Étude de littérature des XXet XXIe siècles, 2020.

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Patrizia Gattaceca, enchanter la Méditerranée

Dans ce podcast, Patrizia Gattaceca répond aux questions de Marie-France Bereni-Canazzi et de Kévin Petroni sur les liens entre son oeuvre musicale et la Méditerranée.

Des mers les plus lointaines

En Méditerranée, il est difficile de séparer la littérature de la musique. L’Odyssée n’est après tout qu’un entremêlement de récits de marins chantés sur les rives de la Grèce. La poésie, un chant réalisé pour relater les actions mémorables des rois, des dieux, des guerres. Ils unissent et désunissent les peuples de cette mer unique aux religions, aux langues, aux cultures diverses. Et puis, que dire de la poésie plus moderne ? Celle de Valéry, puisant dans l’écume du cimetière marin de Sète, son “île secrète”, le sel de la scansion latine.

Patrizia Gattaceca : Musique - CARMINI
Carmini, le dernier album de Patrizia Gattaceca

Des rives les plus proches

La littérature est résolument musique, en Méditerranée. C’est pourquoi nous avons souhaité évoquer avec Patrizia Gattaceca, auteure, chanteuse, professeure de corse à l’Université, son oeuvre musicale si liée à la littérature méditerranéenne. De Carmini, poèmes de Paul Valéry traduits par Jacques Thiers au Digénis Akritas, épopée byzantine du IXe siècle, en passant par Di U Mare, album réalisé avec Stéphane Casalta, qui réunit des poètes et des musiciens de notre mer, le travail de Patrizia Gattaceca se rapproche de celui du troubadour, à savoir trouver des formes nouvelles de dire et de chanter la vie humaine. Entre tradition et modernité, l’oeuvre de Patrizia Gattaceca célèbre le génie et l’esprit méditerranéen. 

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Disques
  • Patrizia Gattaceca, Carmini, 2019.
    • Avec Stéphane Casalta, Di u mare
    • En 2021, Digénis Akritas
Livres

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Histoire de l’école en Corse

Eugène Gherardi, professeur des Universités à l’Université de Corse, spécialiste de l’histoire culturelle et de l’éducation en Corse, parle avec Kévin Petroni de ses travaux sur l’école en Corse.

Franciser la Corse

Au XIXe siècle, la France souhaite assimiler la Corse. Pour ce faire, l’école est le lieu idéal. Construction de collèges et de lycées dans l’île, promotion de la langue française, instauration des cérémonies de remise de prix, formation des instituteurs devenus fonctionnaires depuis Guizot… Disons-le simplement : la France instaure en Corse une institution qui est censée fabriquer des citoyens français.

Une représentation injuste de l’éducation en Corse

Néanmoins, cette instauration de l’école républicaine en Corse ne se réalise pas sans écueil. L’inspecteur Moure, chargé de l’instruction publique dans l’île, dénonce un territoire vierge de toute culture, un idiome irrespectueux des valeurs du progrès que la Révolution a érigées.

À écouter aussi : La Corse des Lumières

Depuis l’Abbé Grégoire, la langue porte avec elle des valeurs : “par l’influence respective des mœurs sur le langage, et du langage sur les mœurs, ils empêchent l’amalgame politique, et d’un seul peuple en font trente”. La nation une et indivisible doit former les institutions qui permettent de propager sa langue et, à travers sa langue, ses lois.

La Corse, terre d’autonomie par l’éducation

La Corse, terre frontalière avec l’Italie, est alors réduite à un rôle de mauvais élève largement injustifié. De l’importance des Jésuites dans l’édification des collèges, en passant par la révolution corse qui bâtit une université à Corte, l’île est loin d’être une terre aux moeurs barbares. Bien au contraire, elle pose les fondements de l’autonomie par l’éducation. 

Avec Eugène Gherardi, professeur des Universités à l’Université de Corse, spécialiste de l’éducation en Corse, de l’histoire culturelle insulaire, nous allons revenir sur cette période de transition entre la domination culturelle italienne et la domination culturelle française de l’île. Ainsi, nous nous demanderons dans quelle mesure la Révolution entraîne une transformation de l’éducation en Corse.  

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La Corse des Lumières

Francis Beretti évoque avec Kévin Petroni la place de la Corse au sein des Lumières et l’importance de James Boswell dans la popularité de Paoli en Europe.

À partir de 1730, la Corse se révolte contre la Sérénissime République de Gênes. Gênes dominait alors l’île depuis le XIIIe siècle. Néanmoins, la brutalité des Génois, les impôts excessifs, le désir d’indépendance des habitants venaient à bout de la domination de la République, sur le déclin en Méditerranée. L’esprit de résistance de l’île rencontre alors l’esprit de réforme qui souffle en Europe.

Qu’est-ce que les Lumières ?

Le siècle des Lumières, fondé sur l’expérience contre le préjugé, la loi contre le privilège, la tolérance contre le fanatisme, le droit naturel contre le droit absolutiste de la grâce, trouvait dans la Corse un exemple politique de sa philosophie.

À lire aussi : La Ghjustificazione présentée par Jean-Guy Talamoni

Voltaire s’amuse des déboires de Théodore de Neuhoff dans Candide ; dresse l’éloge du courage insulaire et de l’esprit de Liberté des soldats de Paoli, tandis que Rousseau se rêve en législateur de cette petite “île qui étonne l’Europe”.

La Corse, régime le plus avancé du XVIIIe siècle

Les Corses ont fondé sous Paoli un État moderne : égalité entre les hommes et les femmes, accès à l’éducation, monnaie, imprimerie, tout est organisé pour assurer aux Corses leur autonomie. Les auteurs des Lumières s’apprêtent à faire connaître l’île dans l’Europe entière, au point que cette dernière suscite des vocations. James Boswell, écrivain écossais, se rend sur les conseils de son ami Rousseau sur l’île. Il y rédige son État de la Corse (Ed. Albiana, 2020).

Boswell, chroniqueur des mœurs corses

Il rédige la description d’une île éclairée, la plus avancée d’Europe, menée par un fin législateur. Cette conception permet de populariser la Corse en Europe. Elle assure de l’île une vision primitiviste. Elle pose le cadre d’un “heureux naturel” des Corses, bientôt subverti en état de sauvagerie par les rapporteurs français.

Bibliographie

Francis Beretti, Antoine-Marie Griaziani, Correspondance de James Boswell, Ajaccio, Piazzola, 2008.

Francis Beretti, Pascal Paoli en Angleterre : Trente-trois années d’exil et d’engagement, Ajaccio, Piazzola, 2015

Jean-Marie Arrighi, Lucien Bély, Francis Beretti, Pasquale de Paoli (1725-1807) : La Corse au coeur de l’Europe des Lumières – Musée de la Corse, Corte, Du 23 juin au 29 décembre 2007, Ajaccio, Albiana, Musée de la Corse, Collectivité de Corse, 2007.

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Une terrible faim : littérature, gastronomie, effroi

Des Contes du Whisky de Jean Ray à la littérature de vampire, la gastronomie joue un rôle essentiel dans la formation de l’horreur. Avec Valentin Trabis, agrégé de Lettres modernes, spécialiste de littérature fantastique, nous vous invitons à la table des maîtres de l’étrange.

Par : Valentin Trabis, Kévin Petroni

Dans sa Consolation à Helvia, Sénèque dénonce l’art pervers d’Apicius, la cuisine. L’auteur de l’art culinaire est blâmé pour avoir “infecté le siècle de sa science”. Les aristocrates romains désertent les cours de leurs maîtres stoïciens pour les bons petits plats du maître cuisinier ; et avec eux, privilégient la mollesse des plaisirs à l’exigence des idées.

Tel est en somme le problème de la gastronomie. Elever au rang d’art des éléments bas, issus de la chair, incitant au désordre. La nourriture est ainsi liée au burlesque. Manger jusqu’à l’indigestion, manger jusqu’à épuiser ses ressources, jusqu’à la dévoration de soi, c’est précisément l’inquiétude des antiques.

La gastronomie, au service du grotesque

Au XIXe siècle, ce constat est repris par Brillat-Savarin : “Hélas ! Je crois que la chair l’a emportée sur l’esprit”. Néanmoins, il ne s’agit plus de partager l’inquiétude de Sénèque, mais de louer l’art du grotesque. Le paysage bourgeois est investi par des visages, des ventres, déformés par les appétits contrariés et les envies rassasiées.

Lire aussi : Jean Ray, ou du fantastique truculent

Le grotesque se fonde sur l’exagération, et l’exagération sur le désir et l’envie exacerbés. La Cibot, cuisinière du Cadran bleu, est associée elle-même à un “morceau de beurre” ; et désigne pour le pauvre Pons de Balzac, grand amoureux de gastronomie, à la fois la marâtre nourricière et la curieuse amante. Partir de caractéristiques très banales pour tendre ensuite vers les domaines du désir et du rêve. Les liens entre la gastronomie et le fantastique sont tout trouvés.

La gastronomie, enjeu narratif et éthique

L’art culinaire devient un élément narratif qui permet d’accéder à des mondes inquiétants et secrets. Les Contes du whisky de Jean Ray nous invitent précisément à déformer notre perception du réel et à nous immerger dans un univers extraordinaire. En ce sens, la nourriture ne se contente pas d’être un élément thématique de l’histoire ; elle joue un rôle narratif essentiel ainsi qu’un rôle éthique : souhaitez-vous déguster la vérité du monde contenue dans quelques gouttes de whisky ?

Bibliographie

  • Jean Ray, Le Carrousel des maléfices, Bruxelles, Espace nord, 2020.
  • Jean Ray, Les Contes du whisky, Bruxelles, Espace nord, 2019.
  • Jean Ray, Le Livre des fantômes, Paris, Alma éditeur, 2018.
  • Jean Ray, Les Derniers Contes de Canterbury, Paris, Alma éditeur, 2018.
  • Collectif, Dracula et autres écrits vampiriques, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 2019.
  • Montaigne, Des Cannibales, dans Les Essais, Paris, Robert Lafont, coll. « Bouquins », 2019.
  • Honoré de Balzac, Le Cousin Pons, Paris, Classiques Garnier, 2018.
  • Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes, Paris, Arléa, 2004.
  • Brillat-Savarin, Physiologie du goût, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2009
  • Arnaud Huftier, Jean Ray, L’Alchimie du mystère, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Encrage », 2010.
  • Arnaud Huftier, « Jean Ray / John Flanders et la littérature alimentaire : l’essence en sommeil », dans Textyles, 23 | 2003, 50-62.
  • Sénèque, Consolation à Helvia, Paris, Mille et une nuits, 2002.
  • Jonathan Swift, Modeste proposition, Paris, Passager clandestin, 2010.

féminisme beauvoir
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Le féminisme selon Beauvoir

Rarement une œuvre a résonné avec autant d’actualité que Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. À l’heure où beaucoup de femmes se battent encore contre la domination masculine et la sauvegarde de leurs droits, Kévin Petroni revient sur ce texte fondateur du féminisme.

Par : Kévin Petroni

En 1949, sur les recommandations de Claude Lévi-Strauss, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe. Une œuvre scandaleuse. Mauriac s’insurgeait contre un livre aux “ limites de l’abject” dans Le Figaro. José Corti exprimait dans ses Souvenirs désordonnés une certaine condescendance contre cette femme qui a vécu “contre elle-même”. Surtout, une œuvre de la liberté à qui les femmes doivent tant, pour paraphraser Elisabeth Badinter.

L’œuvre émancipatrice de Beauvoir

Pour une morale de l’ambiguïté de Simone de Beauvoir apporte une contribution remarquable au mouvement existentialiste, qui imprègne son œuvre. Le texte, fondé sur la citation de Montaigne, “il faut apprendre à bâtir la mort”, invite à quitter les déterminismes de la naissance afin de tendre vers l’émancipation. Le deuxième tome du Deuxième Sexe commence par une phrase qui l’asserte : “On ne naît pas femme, on le devient”. Toute donnée biologique, historique, mythico-religieuse, utilisée pour contrarier ce constat relève inévitablement d’une discipline imposée sur les femmes depuis plusieurs millénaires.

La grande contribution de Simone de Beauvoir au mouvement féministe tient dans le fait d’avoir montré que tout discours fondé sur la nature relevait de représentations culturelles qui conditionnent “l’Éternel Féminin”. “L’Éternel féminin” rend compte d’une dimension intemporelle de la condition des femmes. Pour Simone de Beauvoir, il s’agit d’une aliénation. Les femmes sont regardées et considérées non pas pour elles-mêmes, mais selon des modèles – la jeune fille, la prostituée, la mère – qui les rangent socialement.

Comment être libre ?

Elle révèle la dichotomie qui existe entre les mythes, les représentations accolées aux femmes, et les faits, les femmes comme comme êtres humains. Le problème réside dans cet écart entre théorie et pratique, représentation et réalité, intemporel et temporel. Comment être libre dans une société qui vous assigne dès votre naissance une place sociale déterminée ? Comme l’écrit Simone de Beauvoir :

“Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui il est très difficile aux femmes d’assumer à la fois leur condition d’individu autonome et leur destin féminin ; c’est là la source de ces maladresses qui les font parfois considérer comme des sexes perdus”.

Une œuvre sur l’aliénation

Alors, qui exerce cette aliénation ? La civilisation qui privilégie un sexe au détriment d’un autre. S’il y a “deuxième sexe”, c’est qu’il y a “premier sexe”. Celui qui concentre le pouvoir depuis l’antiquité, pouvoir renforcé par le catholicisme, maintenu par la société bourgeoise du XIXe fondée sur le mariage d’intérêt : le sexe masculin. Au fond, Simone de Beauvoir raconte le récit d’une “querelle” des sexes.

Le deuxième tome du Deuxième sexe montre comment la société figure “ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin” et l’ordre viril du monde, qui existe pour lui-même, le masculin. Elle révèle une société très réglée dans laquelle on accorde à chaque sexe une place spécifique. La femme, c’est la passivité (“la passivité caractérisera essentiellement la femme “féminine”) ; l’homme, l’activité (“Il fait l’apprentissage de son existence comme libre mouvement vers le monde”).

Le privilège masculin

Dans cette configuration, la femme est tournée vers l’extérieur. Elle doit être un objet joli, agréable, doux, conforme au modèle de la poupée. Dès le début, se pose pour la femme la question du corps et de sa discipline. Les règles, la masturbation, les lectures, tout cela est fortement contrôlé par la famille et réprimé par l’éducation. La jeune fille est prise entre la pesanteur et la grâce, le poids du conditionnement et le désir d’émancipation. Pour les hommes, la question ne se pose pas puisqu’aucune contrainte ne restreint leur désir. Le mariage, la prostitution, la place économique qu’il occupe lui assure la liberté de désirer quiconque, de posséder, de soumettre.

C’est à partir du corps masculin, du désir masculin, que se fonde la norme sociale. En ce sens, la femme est perçue et se perçoit depuis le point de vue masculin comme un Autre. Soit un homme dégradé. Néanmoins, le corps de l’homme lui-même est fondé sur des normes. Et si un homme ne les respecte pas, la discipline sociale s’impose aussi à lui. Les travaux de Bourdieu sur La Domination masculine confirment cela :

“Le privilège masculin est aussi un piège et il trouve sa contrepartie dans la tension et la contention permanentes, parfois poussées jusqu’à l’absurde, qu’impose à chaque homme le devoir d’affirmer en toute circonstance sa virilité”.

Beauvoir moderne

Qui n’obéirait pas au devoir du vir, les valeurs masculines de combat, de performance, de reproduction, se verrait retirer le statut d’homme. De même que toute femme qui ne consentirait pas aux requêtes du féminin, se trouverait exclue. Il ne s’agit pas de nier l’inégalité de condition entre les femmes et les hommes. Simplement, de souligner qu’une pensée qui enferme un sexe dans une représentation se fonde également sur une pensée qui enferme l’autre sexe dans une image tout aussi réductrice. À un éternel féminin s’ajoute un éternel masculin auquel, dans une société égalitaire, nous ne tenons pas.

Souvent considérée comme une théoricienne du féminisme, Beauvoir a notamment fondé le mouvement « Choisir la cause des femmes » aux côtés de l’avocate Gisèle Halimi.

Simone de Beauvoir défendait une conception de la liberté. Elle invitait aussi bien les hommes que les femmes à se départir des charges qui pesaient sur eux afin de bâtir leur propre existence. Sa pensée est-elle dépassée ? Pas le moins du monde. Simone de Beauvoir nous invitait à veiller sur les droits obtenus par les femmes ces quarante dernières années. Car elle savait que toute liberté dans une démocratie pouvait être révisée, au point de s’éteindre.

Femmes et désir selon Beauvoir

La première des libertés à défendre : c’est celle de s’habiller comme on le souhaite et d’aimer qui l’on souhaite. Cela peut sembler étonnant. Pourtant, des commentaires continuent à justifier des viols en raison de la tenue portée par une femme : “elles sont violées parce qu’elles s’habillent comme des putes”. Le rapport de causalité est intéressant parce qu’il révèle des présupposés sociaux et culturels analysés par Simone de Beauvoir :

1. Le corps des femmes est un objet sur lequel pèse un contrôle social.

2. La vision des hommes : les hommes ne sont que des prédateurs qui ne  contrôlent pas leur désir. Vision très réductrice de l’homme et du désir masculin.

3. L’impunité masculine : les femmes ont la charge du désir, et les hommes, incapables de penser autrement que par instinct, sont dé-responsabilisés. C’est ce que l’on pourrait appeler la pensée d’Eve : le péché du désir incombe toujours aux femmes. Comme le souligne Simone de Beauvoir, cela s’explique par des rôles sexuels très codifiés :

“La civilisation patriarcale a voué la femme à la chasteté ; on reconnaît le droit plus ou moins ouvertement du mâle à assouvir ses désirs sexuels tandis que l’on confine la femme dans le mariage : pour elle, l’acte de chair, s’il n’est pas sanctifié par le code, par le sacrement, est une faute, une chute, une défaite, une faiblesse”.

La liberté des femmes

Une femme doit être chaste ou ne doit pas être. User de sa liberté pour une femme, celle de s’habiller et d’aimer qui elle souhaite, revient au fond à éprouver les limites de la liberté. Un homme ne fait pas souvent l’expérience, du moins pas à cette fréquence, en sortant dans la rue, du harcèlement ou de l’agression causée pour un simple vêtement porté. En ce sens, le corps des femmes reste, et c’est inquiétant, un enjeu politique.

À lire aussi : Lettres à Nelson Algren – Simone de Beauvoir

La deuxième liberté, et au fond, c’est un principe constitutionnel : c’est celle de critiquer les institutions quand celles-ci sont considérées comme injustes ou quand elles dysfonctionnent. Lors du mouvement « Iwas », le mot répété était : pas de vengeance sur les réseaux sociaux. Et c’était un conseil salvateur pour les victimes, qui évitaient ainsi une condamnation pour diffamation, mais aussi pour la défense et leur famille, qui pouvaient préparer tranquillement leur argumentaire. C’était une manière de protéger le droit de chacun dans un procès.

IWas : les images de la manifestation | Corse Matin
Manifestation du mouvement « IWas » à Ajaccio, début juillet.

Les ennuis commencent quand la justice se contente d’inviter des victimes à porter plainte alors qu’elle sait très bien que la procédure, dans ces affaires, est défaillante. En 2019, 76% des enquêtes ont été classées sans suite. Y a-t-il 76% de plaignants qui mentent dans ce pays ? Je ne le pense pas.

Le projet du féminisme

La procédure est obsolète, les moyens pour obtenir les preuves difficiles, la pression sociale sur les victimes accablante. Pour ceux qui en doutent, le documentaire consacré par Arte sur ce sujet est édifiant. Alors, il est sûr que la justice ne doit pas se rendre en dehors du tribunal ; mais il est indispensable que des responsables de l’appareil pénal agissent pour rendre la procédure plus efficace. Il est également essentiel que des plaignants puissent critiquer notre justice sans qu’on les considère comme des “ayatollah” ou des “follasses” pour autant. 

C’est parce que la justice ne fonctionne pas que l’intimidation, la rumeur et la vengeance s’étendent au point de menacer les règles de l’État de droit. La justice ne se rend pas dans la rue. Mais c’est à la rue que revient le droit par la manifestation de critiquer les institutions. Sans la rue, sans la presse, sans la contestation du MLF, aurait-on connu une société plus égalitaire et par conséquent plus libre ? J’en doute.

Le Deuxième Sexe résume très bien le projet du féminisme : une pensée de l’émancipation. Josyane Savigneau le définit à la perfection dans son portrait , L’Aventure d’être soi, publié dans Le hors-série du Monde, consacré à Beauvoir : “un acharnement à penser et à construire sa liberté”.

port de l'estaque
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Braque et l’Estaque

Un an après avoir éprouvé « le choc de la peinture physique » des Fauves au Salon d’automne de 1905, Braque part pour le Midi. D’octobre 1906 à février 1907, il séjourne à l’Estaque, près de Marseille. Un séjour placé sous le signe de Cézanne, qui avait déjà peint ces sites dans les années 1870.

Par : Kévin Petroni

Qui pouvait dire qu’un petit port de pêche, situé au nord de Marseille, deviendrait le lieu d’une des plus célèbres révolutions picturales du XXe siècle, le cubisme ? L’Estaque, avait déjà accueilli Cézanne, Monet ou encore Renoir à la fin du XIXe siècle. Elle n’avait cependant pas encore connu le scandale.

La mer et le soleil de l’Estaque : la période fauve de Braque

Lorsque Georges Braque se rend à L’Estaque pour la première fois, il n’a que vingt-quatre ans. A l’époque, Braque n’est qu’un jeune homme inconnu, fasciné par un mouvement soutenu par son père, nourri par ses camarades havrais, Matisse et Derain : le fauvisme. Ce dernier, issu de l’impressionnisme et du pointillisme, s’attache particulièrement à la couleur, plus précisément à la recherche de tons purs, assez intenses, qui doivent conduire le spectateur à l’éblouissement. Le fauvisme est avant tout une pensée chromatique du paysage.

Travaillant en atelier, Braque décide de se rendre sur place. Soutenu par son grand ami Derain, il souhaite s’inspirer du soleil et de la mer pour fonder son propre code de couleur, et ainsi modeler autrement l’espace. Ses premières œuvres restent dans la grande tradition fauviste. Son Port de l’Estaque est largement nourri par le pointillisme et par le style de Cézanne, de même pour son Paysage de l’Estaque. Braque est à la poursuite de couleurs très vives, très lumineuses. Ses séries de tableaux, tantôt tournés vers la côte, tantôt vers l’arrière-pays, ses sentes, son pont, ses vallées, permettent au peintre de se concentrer sur une série d’éléments qui forgeront sa signature.

À lire aussi : Matisse et la lumière

Braque entremêle les références, renonce au point de fuite, multiplie les signes, afin de créer un effet compact et diffus. On peut résumer ses tableaux ainsi : une accumulation de petites casemates, sous le pont, deux arbres et un chemin. La peinture de Braque est foisonnante, et pourtant, déjà tournée vers l’essentiel. A l’automne 1907, son Viaduc de l’Estaque dévoile des maisons réduites à leur plus stricte représentation. Alors que le rapport au réel était essentiel pour les fauvistes, Braque semble opter pour une peinture plus abstraite. Il marque une rupture avec le mouvement.

Georges Braque, Le Viaduc de l’Estaque, automne 1907, Huile sur toile, New York, The Leonard A.Lauder Cubist Trust

Braque et ses “petits cubes”

Beaucoup connaissent l’influence de Picasso sur le cubisme ; mais peu de gens savent que le cubisme est en réalité né dans l’atelier de Georges Braque. La faute en revient à Apollinaire, ardent défenseur du cubisme, qui mésestimait Braque, et adorait Picasso. Et pourtant, le cubisme résulte bien des réflexions de Braque sur l’art. Henri Kahnweiler, collectionneur et marchand d’art, admirateur du grand Juan Gris, consacre une exposition à Braque en 1908. Durant cette exposition, Braque dévoile de nouvelles vues du Viaduc de l’Estaque. Les maisons ressemblent de plus en plus à des cubes, on les distingue de moins en moins facilement dans l’espace. Ces dernières semblent placées de travers, se fondre avec la colline et les arbres.

Georges Braque, Le Viaduc de l’Estaque, 1908, huile sur toile, Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne.

Braque vient d’opérer une révolution, identique à celle de Picasso avec ses Demoiselles d’Avignon. Il vient de faire éclater les règles de la perspective. Depuis Léonard de Vinci, et son Homme de Vitruve, le monde est géométrique, à taille humaine. Avec Braque, la perspective, que tout le monde considérait comme naturelle, redevient une simple convention. Et le monde, pour reprendre le trait d’esprit de Matisse, n’est plus que “petits cubes” se promenant dans l’espace. Mais ne nous trompons pas sur la nature de ce geste : Braque ne réalise pas des petits cubes pour le plaisir ! Il propose un nouvel agencement de l’espace qui fondera l’ensemble de sa peinture : l’art de l’essentiel. Braque détruit pour mieux réagencer.

Puiser dans le réel

Braque réduit, condense, ménage, ce qui chez l’homme peut se fondre avec la nature. Par ce geste, il désire révéler l’essence du monde. L’homme disparaît du tableau, le règne de la forme commence, et avec elle le sentiment de devoir puiser derrière le réel un plus haut sens.

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L’Estaque est le lieu où commence la peinture pour Braque, c’est aussi le lieu à partir duquel elle opère une de ses plus grandes révolutions. Braque n’a pas seulement changé notre manière de percevoir un tableau, il a insufflé chez les artistes et les poètes de son temps une nouvelle manière de percevoir le monde. Ainsi, la poésie de Pierre Reverdy, art de l’essentiel fondé sur la recherche de l’impersonnel, du collage, du blanc typographique et de quelques détails spatiaux doit beaucoup à Braque et à son désir de bouleverser les conventions.

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Dialoguer

PODCAST – Dialoguer, de nos jours, est-ce encore poursuivre la vérité ou vouloir censurer autrui ? Kévin Petroni vous propose de réfléchir à la question.

La vertu s’enseigne-t-elle ? Dans son Protagoras, Platon donne deux visions opposées à cette question : Protagoras soutient que oui ; Socrate soutient que non. Pourtant, par la discussion, rien ne se passe comme prévu : Protagoras s’aperçoit que son enseignement fait cruellement défaut ; Socrate, quant à lui, que son refus de tout enseignement en prend néanmoins la forme. En vérité, l’essence de cet apprentissage réside moins dans le contenu de la discussion elle-même que dans la méthode pour l’exprimer.

L’art de la vérité

Platon déploie le principe de toute conversation : en confrontant mes arguments à ceux d’autrui, je me débarrasse de mes a priori, voire de mon dogmatisme. La méthode est connue. Il s’agit de la maïeutique, soit d’un dialogue dans lequel chacun cherche non pas la victoire, mais la vérité. Je dis bien chercher, car le but n’est pas foncièrement de trouver ce que l’on cherche, mais de s’apercevoir que ce que l’on croyait sûr et certain, impossible d’être corrigé, peut l’être à chaque instant. Pas savoir, mais douter ; et par ce doute,  reconnaître en l’autre la part d’une recherche qui m’échappe, et qui, croisant la mienne, pourrait me conduire, tout comme elle conduit autrui, à réviser un jugement trop hâtif.

Au lieu de figurer autrui selon ce qu’il pense, je juge la pensée d’autrui selon ce qu’il est. Voilà le fondement de toute censure dans le monde moderne

L’art de gagner : tout sauf dialoguer

La vertu s’enseigne-t-elle ? Ou du moins, est-ce son enseignement que nous convoitons ? Platon, reprenant Socrate, assure que c’est le cas. Schopenhauer, dans son célèbre traité de rhétorique assure le contraire. Schopenhauer réfute le but même de la philosophie, à savoir la poursuite de la vérité. A ses yeux, seule compte la volonté de chacun de l’emporter dans un débat. Son traité ne se nommera donc pas L’art du dialogue, mais L’art d’avoir toujours raison, et son principe non pas la maïeutique, mais la dialectique. Pour être plus précis, l’éristique, soit l’art de la controverse.

Ciao Socrate, et son sens du compromis, de la discussion et de la remise en cause ; place à la mauvaise foi, à la stratégie et à la guerre ! Pour Schopenhauer, il existe deux offensives possibles dans un dialogue : l’attaque ad rem, qui concerne le propos, l’idée soutenue durant un débat, et l’attaque ad personam, qui concerne la forme du propos, nous dirions le contexte d’énonciation (qui parle ? Depuis quel tribune ? Devant quel public ? etc). L’attaque ad personam a une stratégie qui lui est familière : l’argument d’autorité. Au fond, l’attaque ad personam ne s’intéresse pas à la pensée, elle ne cherche qu’à décrédibiliser la parole de celui qui parle. 

La censure moderne

Au lieu de figurer autrui selon ce qu’il pense, je juge la pensée d’autrui selon ce qu’il est. Voilà le fondement de toute censure dans le monde moderne. Etrange manière de dialoguer. C’est très commode, cela permet tous les procès d’intention possible. Je me souviens d’une discussion entre Raphaël Enthoven et François Bégaudeau dans l’OBS où le moindre argument de Enthoven était contesté non pas en fonction de ce qu’il pouvait penser, mais en fonction de la classe sociale à laquelle Bégaudeau le renvoyait. En d’autres termes, Enthoven pouvait penser quoi que ce soit sur les gilets jaunes, sa parole était immédiatement inaudible dès l’instant où elle était portée par un bourgeois. Et un bourgeois, dans la pensée de Bégaudeau, ne pense pas – demandez à Sartre et Simone de Beauvoir.

Le système peut se répéter à l’infini : lorsque Jean Castex est nommé Premier ministre, Danielle Obono ne s’attaque pas au bilan de Jean Castex en tant qu’ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy, elle l’attaque sur sa personne : un, blanc, de droite. De cette façon, avant même d’avoir prononcé une seule syllabe, le Premier ministre était disqualifié.

L’argument d’autorité reproduit strictement le même phénomène : dans l’argument d’autorité, compte bien moins le propos tenu par une personne que le prestige que je confère à celle qui l’a prononcé. C’est l’un des tours préférés d’Eric Zemmour qui, chaque soir, à la télévision, peut citer le général de Gaulle sur l’immigration, par exemple, sans jamais recontextualiser le propos tenu ou encore le remettre en question. C’est tout aussi pratique. Si d’aventure, je critique la parole du Général, je serai considéré comme quelqu’un qui désavoue la gloire de la France. Je me présenterai ainsi comme anti-français. L’argument dépend du fait que le Général de Gaulle est le libérateur de la France, et qu’ainsi il jouit d’une image sacrée. Impossible de dialoguer.

Socrate contre Schopenhauer

La vertu ne s’enseigne sans doute pas, mais elle s’éprouve pour parodier Pascal. Encore faut-il vouloir l’éprouver. Nous n’avons jamais eu autant de moyens techniques d’échanger, et c’est sans doute pour cette raison qu’il ne nous a jamais semblé si difficile de dialoguer : la démocratisation permettant une remise en cause des hiérarchie de parole, chacun essaie de l’emporter sur l’autre afin de se fabriquer la plus belle des estrades. Et sur la place numérisée que constituent nos écrans, Socrate semble bien faible face à Schopenhauer. 

En savoir plus

Platon, « Protagoras », dans Oeuvres complètes, T.I, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 2019.

Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison, Paris, Circé, coll. Poche, 1999.

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Podcast : Barbarie – Les Mots du temps

Podcast hebdomadaire : Les Mots du temps
Podcast hebdomadaire : Les Mots du temps

PODCAST – Chaque semaine, Kévin Petroni éclaire l’actualité avec un mot de littérature via son podcast Les Mots du temps. Pour cet épisode 5, intitulé Barbarie, il revient sur les combats clandestins organisés dans le sous-sol d’une résidence ajaccienne.

Barbarie – Comment le barbare outrepasse-t-il la loi au nom de son seul désir personnel ?

Découvrez l’ensemble des podcasts Les Mots du temps de Kévin Petroni sur Anchor.fm.

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Au temps des luttes fratricides : L’Autodiffesa di Caino d’Andrea Camilleri

PODCAST – Christophe Ciccoli commente le texte d’Andrea Camilleri, L’Autodifesa di Caino, publié aux éditions Sellerio.

La dispute fraternelle nous expose un cas de conscience qui définit notre façon d’appréhender l’humanité et les lois qui les gouvernent

Andrea Camilleri dans L’Autodifesa di Caino se fait l’avocat du premier criminel de l’histoire de l’humanité. Il appelle à la barre de nombreux témoins et présente à la cour avec humour et finesse un argumentaire puissamment documenté sur les « vraies » raisons qui poussèrent Cain à commettre le terrible fratricide. Ce court opuscule pose avec actualité et acuité deux enjeux majeurs de notre société. D’une part Cain reste présent tout au long des siècles dans l’inconscient collectif et s’avère un acteur majeur de nos comportements et des principes directeurs qui les guident. D’autre part la dispute fraternelle nous expose un cas de conscience qui définit notre façon d’appréhender l’humanité et les lois qui les gouvernent. Avec Abel et Cain deux choix s’offraient à nous : obéir aux injonctions pastorales du premier sous la menace du bâton, de la crosse ou du sceptre et forcer la main à la nature pour qu’elle se plie aux ambitions humaines ou faire en sorte que sous la bienveillance du second un environnement préservé permette de bénéficier de ce que la terre peut offrir, ni plus ni moins. Le destin toujours facétieux a fait que ce soient les principes du trépassé qui l’emportent ce qui fut peut-être la plus cruelle punition infligée au meurtrier. Aux premiers jours de la création un jardin fut planté en Eden, l’homme et la femme l’ont quitté pour s’en aller bâtir des royaumes.