Longtemps dans l’ombre du célèbre récit de Boswell, le témoignage de John Symonds sur la Corse de Paoli est publié par Francis Beretti aux éditions Alain Piazzola. Un document exceptionnel, minutieusement reconstitué par le spécialiste de la Corse vue par les Britanniques, qui éclaire la modernité du projet politique corse au XVIIIe siècle.

Par Jean-Dominique Poli

L’actuelle publication des Remarks de Symonds, voyageur anglais venu en Corse durant l’été 1767, est un événement à mettre au crédit de Francis Beretti, membre de la discrète avant-garde au rôle déterminant pour la connaissance de la Corse paoline, et pour la formation de l’image moderne des Corses dans le monde anglo-saxon1.

Dans sa longue et très éclairante préface (p. 7-35), le professeur émérite évoque le succès de l’ouvrage de Boswell (An Account of Corsica, 1768), et la façon dont il éclipsera les autres récits2. Celui du Révérend Andrew Burnaby qui voyagea en Corse en 1766 sera oublié, comme les notes de voyage de John Symonds, Remarks on the present state of the island of Corsica written upon the spot.

Un voyageur discret dans l’île en lutte

 Symonds fut un personnage estimé, auteur d’une œuvre solide. Ses écrits offrent un grand intérêt car, juriste qui connaît la complexité des ordres sociaux et pratique la vertu de prudence, il fut  conscient des réalités civilisationnelles. Ses Remarks composent un texte particulièrement attachant.

À la différence de Boswell, Symonds n’a pas la prétention de devenir célèbre en défendant la cause des Corses luttant pour leur liberté, long conflit qui passionna alors les opinions publiques de nombreux pays européens. Les notes si judicieuses qu’il réunit pendant son séjour dans l’île sont plutôt destinées à plaider discrètement la cause des Corses auprès de responsables politiques anglais, comme son grand ami Fitzroy Augustus Henry,  premier ministre de George III.

Paoli vu de près : le chef d’État et le réformateur

Dans son témoignage exceptionnel, Symonds relate ses conversations avec Pasquale Paoli, et il cite clairement les propos tenus par le chef de l’Etat corse (qui l’apprécia tant3). Il prend soin de le décrire favorablement, insistant sur « l’élégance de son comportement », son insensibilité à la peur, sa rare largeur d’esprit, son immense culture. Incarnation de la souveraineté4, le charismatique général de la nation redouble d’efforts pour « éclairer ses compatriotes », pour engager une véritable « démarche civilisatrice » (FB) qui ne peut se dissocier de la mise en pratique d’un système politique innovant se démarquant des monarchies féodales, et des Etats de terre ferme.

Fichier:Pasquale Paoli by W Beckey.jpg — Wikipédia

La « haine implacable » envers la « tyrannie génoise », démultipliée après l’assassinat du général Gaffori qui avait réussi à unifier ses compatriotes, découle aussi de la prise de conscience que « la politique des Génois étant d’encourager un état de barbarie », ils répandirent à cet effet, comme seule stratégie politique, la division.    

Un système politique à l’avant-garde                                                                                                     

Le nouveau système politique des Corses correspond à un immense effort pour surmonter les conséquences de ces querelles intestines, et garantir la souveraineté nationale grâce à « un gouvernement populaire » « le plus conforme à la nature humaine » écrit Symonds. Il va détailler les caractéristiques du gouvernement paoliste dans un chapitre particulièrement précis, insistant sur la réalisation de l’équilibre entre un système le plus représentatif possible, et la concentration des pouvoirs favorisant l’exécution rapide des décisions et l’efficacité au profit du « bien commun ».

Dans ce contexte dynamique, l’enthousiasme des Corses est palpable dans le récit, par exemple lorsque Symonds évoque la création de l’université5, et la formation d’une nouvelle génération au service de la nation.

Pour l’auteur, ce ne sont pas le ressentiment ou les crispations agressives envers les étrangers qui priment, car le Chef de l’Etat a réussi à imposer la liberté de conscience, la tolérance « envers les hommes de toutes les nations et toutes les religions », qui bénéficient de « tous les privilèges dont jouissent les Corses de naissance, sauf celui d’occuper des fonctions publiques. Conformément à cela, un juif qui s’est établi à Isola Rossa a récemment fait valoir son droit de vote à l’occasion d’un représentant de cette ville », ce qui fut « jugé en sa faveur ».

Les Remarks ne sont pas une simple description du voyage ou de ses buts plus ou moins atteints, mais un essai perspicace, rigoureux, réaliste, témoignage sur la modernité de l’oeuvre de Paoli, proche par bien des aspects du système politique anglais.  

Plaidoyer voilé pour un rapprochement anglo-corse

 Mais comment ce précieux témoignage oublié est-il parvenu jusqu’à nous ?

Avec précision, nuance et passion contenue, Francis Beretti évoque dans son introduction l’enquête qu’il mena. Les notes de voyage si importantes passèrent inaperçues d’autant plus que Symonds ne les fit pas publier en anglais à son nom, sans doute par trop grande modestie, ou par recherche d’une forme plus satisfaisante ; sans doute aussi fut-il découragé de publier à la suite de l’agitation occasionnée par la publication de Boswell qui fut un succès éditorial. Francis Beretti propose aussi une autre raison, plus politique : l’amitié de Symonds envers l’homme de gouvernement de premier plan, Fitzroy Augustus Henry (dont il était redevable) le contraignant sans doute à la plus grande discrétion sur ce sujet, le roi étant hostile à un soutien militaire de la lutte des Corses.

Fichier:James Boswell by Sir Joshua Reynolds.jpg — Wikipédia

En effet, le texte met l’accent sur deux éléments qui pourraient décider d’un engagement anglais en faveur des Corses :la proximité du système politique mis en place « tout d’un coup »6 par l’action de Paoli et le système anglais, et l’intérêt économique que l’Angleterre pourrait tirer en commerçant avec l’île. Symonds regrette que Londres ait pris la décision d’interdire le commerce avec les Corses (« renouvelée en 1762 ») pour satisfaire Gênes. Symonds plaide en faveur d’accords commerciaux susceptibles de précéder une entente politique étroite avec le gouvernement de Paoli7. Il suggère aussi le danger pour les intérêts anglais en Méditerranée que constituerait une prise de contrôle de l’île par la monarchie française à l’affut.

L’enquête passionnante suit pas à pas Symonds à Gênes avec Boswell, puis son départ de Livourne pour Isola Rossa, son parcours en Corse (passant par le couvent de Caccia où avaient déjà logé Burnaby et Hervey un an plus tôt), jusqu’à Corte, et son départ par San Fiorenzo pour Livourne, puis son retour en Angleterre, et la reprise de ses activités après le Grand Tour.

De nouvelles pistes s’ouvrent lorsque sont découverts les liens que Symonds avait pu tisser pour réaliser son voyage dans l’île. Elles mènent à l’influent Raimondo Cocchi, médecin, anatomiste, directeur de la Galerie des Offices à Florence, venu rejoindre Burnaby lors de son trajet en Corse, durant lequel il rencontra son ami Pascal Paoli8.  

L’enquête : aux origines d’un manuscrit

Le sort du manuscrit original en anglais restait très mystérieux, d’autant plus que des passages, et une version non originale circulèrent. Nous apprenons que Symonds fit tout d’abord parvenir son manuscrit à Boswell par l’intermédiaire de Charles Nalson Cole, mais Boswell ne le reçut qu’après la mise à l’impression d’An Account. Symonds confia ensuite son manuscrit au comte Carlo de Firmian qui aurait facilité sa publication anonyme en italien (Osservazioni  d’un viaggiatore inglese sopra l’isola di Corsica…), cet anonymat accentuant les confusions, les fausses attributions, et il favorisera les glissements de sens, les modifications diverses du texte, ou les passages tronqués.

Lire aussi : Les voyageurs britanniques au XVIIIe siècle avec Francis Beretti

La traque du manuscrit original va se poursuivre. Elle passe par Penta di Casinca, et elle put aboutir à la première publication de l’intégralité des notes de voyage inédite des Remarks par les soins de Francis Beretti en 19889 ; et à l’actuelle traduction en français, avec l’appareil critique désiré. Quelle constance, et quel résultat !

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En savoir plus

John Symonds, Observations sur l’état actuel de l’île de Corse écrites sur les lieux en 1767. Description de quelques parties de l’île. Introduction, traduction et notes par Francis Beretti, éditions Alain Piazzola, 2025. Des illustrations appuient le texte, une carte détaillée permet de visualiser et dater exactement le  parcours de Symonds dans l’île.


Notes

  1. Citons ses publications concernant les auteurs anglais qui, à la suite de James Boswell, opposent les Corses « Fils de la Liberté », « patriotes et non pas rebelles (qui) ont hérité des vertus antiques », aux « Fils de la Tyrannie », les Français de la «race hautaine des Bourbon », (Pascal Paoli et l’image de la Corse au dix-huitième siècle : le témoignage des voyageurs britanniques, Oxford, Angleterre, The Voltaire foundation at the Taylor institution, University of Oxford, 1988.) Il faut y intégrer l’exil de Paoli en Angleterre. Citons Pascal Paoli à Maria Cosway, Lettres et documents, 1782-1803, Oxford, Voltaire Foundation, 2003. ↩︎
  2. Francis Beretti avait préfacé la première réimpression (qu’il avait sans doute doute suscité) de l’Etat de la Corse de Boswell édition de Londres, 1769, par Lafitte reprints, Marseille, 1977. Il y indique l’immense influence de l’ouvrage qui « introduisit Bonaparte à l’histoire de son île natale, et créa la légende de Paoli. » ↩︎
  3. Paoli confia à Burnaby, lors du voyage de ce dernier en Corse, que Symonds « mérite l’éloge que Tacite fait d’Agricola ». ↩︎
  4. L’accent est mis sur le Grand Homme pétri de virtù et guidant le peuple. ↩︎
  5. Il insiste sur ses dix professeurs, et les matières enseignées. Il signale aussi la formation de Paoli à Naples, et les cours qu’il suivit auprès des jésuites, et d’Antonio Genovesi. ↩︎
  6. Le généralat de Paoli résulte, en fait, d’une longue tradition politique. ↩︎
  7. Bien plus tard et dans un tout autre contexte, le texte de Symonds exercera-t-il une influence, directe ou indirecte, dans la décision anglaise d’intervenir en Corse, et de mettre en place le  royaume anglo-corse (1794-1796) ? ↩︎
  8. Cocchi tira un essai publié anonymement des nombreuses notes saisies sur place : Lettere italiana sopra la Corsica, 1770. ↩︎
  9. In Studies on Voltaire & the Eighteenth Century. ↩︎


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