Héroïne de la série Game of Thrones, Daenerys Targaryen est aussi un personnage complexe, qui échappe à toutes les catégories. La mythologie grecque est cependant susceptible de nous en livrer des clefs d’interprétation.

Par : Jean-François Pietri

Le philosophe honoraire que je suis a utilisé le premier confinement pour revoir les 73 épisodes (en huit saisons) de la série Game of Thrones. Et ce fut une seconde fascination mêlée d’une indéniable passion pour Daenerys Targaryen, la Reine des dragons. Le rôle a été tenu pendant huit ans par Emilia Clarke, actrice de théâtre débutante au cinéma, star mondiale d’une saga remarquable, qui s’achève en apothéose sombre et violente.

C’était l’apocalypse. Une fin du monde et une révélation (apocalupsis en grec) tragiques pour mon imagination mythologique. Je voudrais ici en donner les clés interprétatives.

La théogonie d’Hésiode, aède hellénique (VIIIe / VIIe siècle avant notre ère) est le récit de la naissance des dieux immortels. C’est aussi une cosmologie du monde des origines. Il y a trois temps successifs dans cette généalogie complexe et violente de tout ce qui existe. Le temps des êtres chtoniens, celui des titans et celui des dieux ( l’âge des hommes accompagne celui des dieux ). La saga mythique de George R.R Martin, publiée en cinq volumes de 1996 à 2011, est adaptée par HBO en série de huit saisons diffusées de 2011 à 2019. Elle appartient au genre de la Dark Fantasy (ou fantaisie boueuse) pour des raisons analogues aux textes : personnages nombreux et extraordinaires, récit guerrier et tragique, dimension passionnelle de la haine et de l’amour, dimension politique et historique de la lutte pour le pouvoir, bestiaire fantastique d’animaux prodigieux et terribles.

Artefact d’une beauté sublime

Pourquoi ce rapprochement de la saga avec la mythologie grecque, là où on lui attribue plutôt des sources celtiques ? Elle renvoie à la singularité du personnage de Daenerys. Pour tenir ce rôle épuisant, Emilia Clarke a été transformée en artefact d’une beauté sublime, arborant une magnifique chevelure blonde presque blanche, assortie de tresses compliquées. Il fallait 2h30 pour installer la perruque sur la chevelure naturellement brune de l’actrice. Portant en outre des vêtements somptueux aux couleurs significatives et révélatrices de son évolution au fil des évènements (les costumes étaient cousus à même le corps pour en épouser les formes).

En somme, les titres légendaires de Daenerys dévoilent sa destinée : « Daeneyris Stormborn of the House Targaryen, the First of Her Name, the Unburnt, Queen of Meereen, Queen of the Andals and the Rhaynar and the First Men, Khalessi of the Great Grass Sea, Breaker of Chains, and Mother of Dragons ». Née de la tempête, la Non-brûlée, Briseuse de Chaînes, et Mère des Dragons .

Livrons de suite notre interprétation : Daenerys n’est pas humaine, ni divine, ce n’est pas une femme, ni une déesse ; c’est une titanide. Elle incarne et porte avec elle le plus terrible des quatre éléments de la physique naturaliste des Grecs : le feu. Après l’eau, la terre et l’air, le feu est celui qui terrorise tous les vivants. Daeneyris est déclarée unburnt parce qu’elle est insensible au feu. Mère des Dragons parce qu’elle les fait naître en entrant avec les œufs recouverts d’écailles, où ils vivaient depuis trois siècles, dans le brasier funéraire de Khal Drogo, son premier mari. Elle en ressort nue et intacte (ses vêtements ont brûlé) avec sur ses épaules le premier des dragonneaux. Les deux autres se poseront sur ses poings.

Mère des dragons

Le peuple des Dothrakis (cavaliers nomades et barbares, dont elle est devenue la reine) se prosterne en silence à ses pieds, puis l’acclame en l’appelant «sang de notre sang ». La devise de la maison Targaryen est «Fire and Blood» ; elle évoque à la fois le sang des combats et le feu des Dragons. Ils sont les fils de la Lune et du Soleil ; en s’écartant peu à peu de la Lune froide, ils finissent par tomber sur l’Astre Solaire . Ils ne s’y consument pas et parviennent à s’échapper, mais à leur sang se substitue la chaleur terrible de l’étoile. C’est l’origine de leur faculté de cracher un feu destructeur qui balaie et réduit en cendres tout ce qui existe dans le monde.

À leur naissance, les dragonneaux mesurent 50 centimètres. Ils se lovent amoureusement contre leur mère, voletant autour d’elle et se reposant sur ses poings entourés de bandelettes protectrices. Daenerys les considère vraiment comme ses enfants, et communique en silence avec leur âme, sauf quand elle leur ordonne d’un seul mot ( Dracarys ! en haut valyrien ) ce qu’elle veut anéantir. Leur mère pilote tactiquement leur vol pour qu’ils évitent les machines de guerre qu’on pointe sur eux. Mais elle les punit en les enfermant dans une cave monumentale lorsque leur adolescence dissipée les mène à attaquer inutilement les troupeaux des paysans ; tuant même accidentellement la fille d’un berger. Devenus adultes en peu de temps, ils mesurent 50 mètres de long et 10 mètres de haut. De surcroît, ont une gueule effrayante avec des crocs, des griffes et des épines monstrueuses. Ils déploient leurs ailes pour emmener leur mère sur leur dos.

Les dragons reçoivent des noms. Le premier s’appelle Drogon, en souvenir de Khal Drogo, le deuxième Raeghal, pour Rhaeghar Targaryen, frère aîné de Daeneyris et le troisième Viseryon, pour Viserys son frère cadet. Il est indéniable que ces êtres fabuleux, à la fois merveilleux et dangereux déterminent la nature titanesque de Daenerys.

Daeneyris la titanesque

Dans la Théogonie, Théia « La Divine » est une Titanide, fille de Gaîa et Ouranos. Elle est la créatrice des métaux précieux. Sœur et épouse d’Hypérion, elle engendre Hélios (le soleil) et Séléné (la lune), les deux astres dont naîtront les Dragons de GOT. Leur mère héritant de son insensibilité au feu et de sa chevelure blonde argentée Thémis « Juste Coutume », autre Titanide, est aussi fille de Gaîa et Ouranos. « Elle enfanta les Heures – Eunomie, Discipline ; Dikè, Justice et Eirénè, la Florissante Paix–, et avec elles, les Moîres, Les Destinées– Clothô, Fileuse, Lachésis Tire-au-Sort et l’Inflexible Atropos – Celles qui aux mortels, à la naissance donnent d’avoir le bien comme le mal. » (Théogonie, v. 901/906). Notons que Thémis sera la deuxième épouse de Zeus après Métis. Aussi, elle l’assiste dans l’Olympe et les Heures, et les Moîres sont leurs filles.

Cette proximité généalogique n’est pas la seule raison de notre interprétation hésiodique de la Reine des dragons. Il y a aussi sa destinée tragique avec les contradictions qui l’animent. Daenerys est humaine par son attachement aux peuples, son amour pour Jon Snow. Elle est inhumaine par sa pulsion destructrice, sa haine pour ses ennemis et ceux qui la trahissent, ou refusent de lui faire allégeance. La contradiction essentielle qui détermine son action dans le Royaume des 7 couronnes est d’ordre politique. Daenerys veut en même temps le pouvoir et la justice. Mais elle détient une puissance incendiaire qui l’entraîne dans la démesure ( l’hubris des Grecs ) .

Le crépuscule de deux mondes

La Maîtresse du Feu Solaire n’est pas invulnérable. Jon Snow la tue après avoir refusé de régner à ses côtés, et Drogon accomplit son tragique destin. Avec une grande douceur, il essaie d’abord de la ramener à la vie, ensuite il fait fondre le Trône de Fer constitué des mille épées (le trophée des vainqueurs) que ses ancêtres avaient fondues à l’origine pour la famille des Targaryen. Le monde ancien s’effondre. Arya, la nièce de Daenerys prend la mer à l’Ouest en quête d’un Nouveau Monde. Drogon emporte sa mère dans ses griffes à l’Est. L’Orient est le lieu d’apparition du Soleil Levant, l’Occident le lieu d’extinction du Soleil couchant.

Dans cette conjonction crépusculaire des deux mondes, qu’adviendra-t-il du genre humain ? Espérance, renaissance ; ou désespoir et malédiction ? Le doute s’est définitivement inséré dans la fiction. Arya est une tueuse plus redoutable encore que sa tante Daenerys. Elle l’a sauvée de l’armée des Morts lancée contre elle par le Roi de la Nuit. De fait, surgissant de nulle part, Arya le transperce de sa fine épée, ce qui provoque le démantèlement instantané de son armée de ressuscités. 

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Deux citations du dialogue pour clore cette herméneutique passionnelle : d’abord Jon Snow qui dit à la Reine Dragon (à l’instant où il la poignarde ) : – « We do it togheter, we break the wheel together. You are my queen, now and always ». Ensuite Daeneyris, quand elle s’adresse à ses trois armées après la destruction de Port-Réal, la capitale : – « Faith ! Not in god . Not in myths and legends. In Myself, Daenerys Targaryen ! ».

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