Affichage : 1 - 4 sur 4 RÉSULTATS
Articles

ZONES HUMIDES de Charlotte ROCHE-Editions ANABET

Par François Rusjan

Qualifié de « histoire bien d’aujourd’hui » par le journal Libération, j’avoue que j’ai un mal fou à trouver un qualificatif à cet OVNI littéraire.

Une histoire bien singulière que celle d’Hélène, 18 ans hospitalisée pour subir une intervention chirurgicale sur des hémorroïdes.
Durant cette hospitalisation, elle ne nous parlera que de son corps qui par moments semble être le corps d’une autre. Rien ne nous est épargné de sa vie sexuelle, de son comportement anti-hygiéniste et antihygiénique. On a droit à un véritable traité sur les fluides corporels, tous les fluides corporels.

Jamais je n’ai lu un livre qui dévoile autant l’intîme.Un simple geste banal, parfois réflexe ou automatisme devient pour elle, un véritable sujet d’étude…et objet de nourriture. Elle se nourrit de son corps ou se nourrit-elle du corps d’une autre? Les larmes, le sang, la sueur, les crottes de nez, tout est bon chez Hélène et le parfum « naturel » fait partie de la délectation.
Ce livre pourra, sans aucun doute, choquer certains lecteurs voire même les dégoûter, en sera-t-il de même pour les lectrices ? Est ce le but recherché?
Mais derrière ce déballage se cache une véritable souffrance, Hélène n’accepte pas le divorce de ses parents et souffre d’un épisode très douloureux de son passé.
C’est effectivement un livre sur son corps, sur le corps…seul les dernières pages nous rappellent que tout n’est pas qu’organique chez Hélène (ou Charlotte), elle a des sentiments.

Articles

L’APPEL DE L’HUITRE de Pascal DESSAINT -Editions RIVAGES

par François Rusjan
4l3c

Quinze avril 2009, 10 heures du matin, le bruit des vagues, quelques baigneurs intrépides.
Le décor est planté.
Assis sur un banc, au soleil, promenade des Anglais, j’observe un groupe de pigeons et autres moineaux qui quémandent quelques miettes., des paroles en italien volent jusqu’à mes oreilles, je suis au calme, heureux
Je suis seul et pourtant près de moi, j’ai un nouvel ami. Un nouvel ami écrivain que je viens de découvrir aujourd’hui. Son livre, L’appel de l’huître me semble l’œuvre la plus appropriée  dans cette douce matinée niçoise. Ce sont des textes brefs en rapport avec la nature et les plaisirs les plus simples, les plus beaux.
Pascal Dessaint nous parle de papillons, de lézards, d’araignées, de voyages, de vagabondages verts, de vie.
Les références littéraires ou cinématographiques auxquelles il nous renvoie augmentent encore plus notre plaisir. La comparaison d’une attaque de frelons à la chevauchée des Walkyries et au vol d’hélicoptères d’Apocalypse now en est un exemple délicieux, comique et …tellement vrai.
Certains écrivains sont ses amis, d’autres le sont moins tel Hemingway. Non pas pour ses écrits mais plus pour son comportement de chasseur, de viandard.
P. Dessaint nous parle de la nature avec amour et humour, simplicité et conviction; le bonheurest vraiment dans le pré ; courrez vite lire ce livre sinon il va filer.
Lui qui n’a pas encore lu Dostoiesky prendra t-il le temps de le faire? Il lui faudra peut-être diminuer ses temps de passage dans la salle de bains (les futurs lecteurs comprendront).

Mais déjà d’autres plaisirs m’attendent et je ne peux résister à l’appel de la socca, d’un petit rosé du Var ou d’une tourte aux blettes sucrée.
L’heure tourne, je dois refermer mon livre et abandonner mon banc immaculé ; une belle matinée s’achève sur Nice.

 

Articles

Maylis de Kerangal : REPARER LES VIVANTS

par F Rusjan
Maylis de Kerangal, en dédicaces à Bastia ,  répond aux questions habituelles : origine de l’histoire, conditions d’écriture, style reconnaissable, expérience personnelle. Elle se présente comme traductrice, je reste un peu circonspect à cette annonce. Elle nous parle de swell, de sentiments, de médecine, de villes, d’artères, de vaisseaux. Elle cherche et trouve le mot exact qui peut traduire son intention. Elle ne donne qu’une envie : lire au plus vite  Réparer les vivants
Dès le début de ce roman, on est emporté par l’urgence, l’urgence de lire rejoint celle de l’histoire, 24 heures pour sauver une vie. Mais ce n’est pas un thriller : l’urgence est dans toutes les pages, courir à l’hôpital, accepter la mort, accepter de faire un don d’organes, organiser les protocoles tout en respectant les parents endeuillés (les modalités d’entretien sont admirables de précision et de justesse), les corps brisés, les âmes fêlées.
Les phrases de Maylis de Kerangal sont longues, comme une vague qui nous emporte vers la rive et qui est toute en puissance, en beauté, en vrombissements. Les phrases roulent dans un rythme régulier, rapide. Chaque mot semble être réfléchi pour être au plus juste. Je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement avec le film de Alejandro Gonzalez Inarritu « 21grammes », le poids d’une âme : dans sa structure, dans son contenu, dans ses émotions. Les portraits des personnages sont magnifiques, dans leur joie éphémère, dans leur tristesse accablante, dans leurs doutes. On pourrait croire le livre mélodramatique, il n’en est rien, il est tout simplement dans le vrai. Il n’est pas déprimant mais il nous interpelle au plus profond de nous-mêmes : jusqu’à quand sommes nous vivants ? Jusqu’où sommes nous vivants ? Pour nous ? Pour les autres ? Pour l’humanité ?
Maylis de Kerangal est vraiment traductrice, une traductrice des émotions en mots, de larmes en encre, de tatouage en message, du vide en plein, de passions en malheur, de malheurs en espoir, d’espoir en apaisement.
C’est un roman sur une « passation », la « passation » d’un cœur, la « passation » d’une vie, «  la passation » dans l’au-delà d’un magnifique et innocent héros grec qui restera anonyme pour ceux à qui sa mort permettra de vivre. Pour tous, rien ne sera jamais plus comme avant.
Comme cela peut arriver dans une session de surf, tout a basculé.

Simon n’est plus une dépouille, c’est un homme pacifié après la bataille de bistouris, de scalpels, d’écarteurs, de sondes, de scopes, qui, accompagné par le chant rassurant d’un infirmier va rejoindre les Champs Elysées ou l’Ile des Bienheureux pour y jouir d’une jeunesse éternelle, sans peur, sans souffrance.

« Les Immortels t’emmèneront chez le blond Rhadamanthis,
Aux champs Élyséens, qui sont aux confins de la terre.
C’est dans ce lieu que la plus douce vie est offerte aux humains ;
Jamais neige ni grands froids ni averses non plus ;
On ne sent partout que zéphyrs dont les brises sifflantes
Montent de l’Océan pour donner la fraîcheur aux hommes. » L’Odyssée.

Articles

Cinéma : WOODY ALLEN : L’HOMME IRRATIONNEL (2015)

Il est prof de philo, désabusé, dépressif et vraisemblablement alcoolique. Il s’appelle Abe, sa réputation le précède et il est attendu avec enthousiasme dans la nouvelle université de Newport-Providence où il va désormais enseigner.
Les étudiantes et les professeures sont toutes excitées par sa venue mais hélas, il n’est dit-il « qu’un intello à bite molle ».
Parmi ces étudiantes, il en est une, Jill, qui va s’amouracher de lui. Elle, qui se décrit comme pragmatique, est fascinée par son intelligence. Tous deux partagent la même passion pour la littérature russe mais il la repousse, préférant l’amitié à l’amour.
Jusqu’à ce qu’une simple discussion entendue dans un café vienne redonner goût et vigueur à ce professeur. Désormais, il a un projet qui va tout changer dans sa  vie et pourquoi pas le monde : un meurtre.
Woody Allen utilise un procédé littéraire « le fusil de Tchekhov » (dont la définition avait été donnée lors d’un café Musanostra), un simple objet anodin que l’on va oublier peut  devenir d’une extrême importance. Comme le personnage principal qui évolue radicalement passant de l’alcoolique bedonnant au joyeux luron, le film est en perpétuel changement. Il débute comme une bluette dans un charmant décor provincial, puis s’oriente vers un suspense teinté d’humour légèrement british et, enfin, vers un drame plus noir à l’étonnant dénouement.
Avec des prises de vue magnifiques soutenues par la musique de Ramsey Lewis Trio (the « in » crowd), le jeu .des acteurs Joachin Phoenix et Emma Stone est sublimé. Le réalisateur sous couvert de fantaisie, de légèreté,  mais avec un cynisme jubilatoire,  pose la question de la « banalité du mal » et de la morale

Où finit la morale ? Où commence le Mal ? Qui est responsable ?
Une allusion sans aucun doute à Hannah Arendt.
François Rusjan