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Et Après ? Je me tais. Et j’existe ! De et avec Marie Murcia, par Sophie Demichel Borghetti

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Avec Et Après ? Je me tais. Et j’existe ! on pouvait s’attendre à un texte à une voix, pour une comédienne. C’est un monologue, après tout … classique. Classique ?

Justement pas. Justement, non ! Et Après ? Je me tais. Et j’existe ! est un texte encore in-entendu, d’un monologue à trois voix, Trois voix en écho dans un seul corps. Trois voix qui se cherchent, se perdent, se retrouvent et se déchirent ou se perdent encore, qui ne cessent de métamorphoser ce corps habité devant nous par une femme.

Par cette femme contrainte de ré-écrire son histoire, en se dépouillant de sa peau comme elle remonte le temps en effeuillant les pages de son carnet intime, comme d’un journal d’enfant ! Nous assistons à un drôle de passage du temps, à l’effeuillage du temps par la marque de cet écrit qui s’envole, pourtant, cet écrit qui est tout ce que cette femme perdue peut retrouver d’elle-même, et qui ne sont plus que bribes au vent.
Et elle est prise au piège, et nous sommes avec elle dans ce piège, enfermement indicible qui ne tient pas seulement à l’invention scénique.

« Tu m’aimes, je suis, tu ne m’aimes plus, je meurs » : Il et parti, elle est morte. Elle devrait être morte, elle le dit, très vite. Puis elle continue, revient en arrière.
Alors nous voyons un fantôme. Notre fantôme possible. Et si c’était nous ? Si c’était nous, l’enfant abandonné, et si nous ne le savions même pas… ?
Et elle est seule. Et elle ne peut que s’exposer seule, et se laisser traverser par ce qui l’a laissée là, seule, ce qui l’a faite, là, maintenant : Morte vivante d’avoir tellement cru à tout ce qui lui avait promis le bonheur…Je suis vivante ? … Non, ce n’est pas cela !
.
Et je la vois, je l’entends, et je suis cette petite fille perdue. Je suis cette femme qui a perdu son amour, qui ne sait pas pourquoi ! Je suis cette femme qui aime encore ses enfants, tout ce qui lui reste.. Mais où sont-ils ? Où partent-ils ?

Alors, trois voix, soutenue d’une musique qui dit bien que nous sommes dans un temps qui s’égrène, trois voix avec en écho l’ombre mouvante du double de la comédienne qui danse – non pas qui « double » -, mais qui danse l’état de ce corps qui se délite, se déforme, se transforme, tout en devant rester dans la même chair, une même peau et un même visage qu’elle ne reconnaît plus.

Elle est légère, douce… un oiseau qui vole, qui s’envole… Non, ce n’est pas ça ! Ce qui arrive est grave, l’air qu’elle respire doucement l’étouffe.
Nous entendons, parlant dans cette respiration, cette respiration qui suit une musique qui n’appartient qu’à elle, nous entendons une femme fragile, qui à chaque instant se perd et se retrouve.
Une femme qui ne cesse de dévaler dans ses mots une pente qui rend folle, désorientée, jusque parfois dans sa parole…. Parce qu’il faut parler pour trouver une issue, et qu’elle n’a plus de temps, plus le temps. Parce qu’il faut faire vite, encore plus vite !

Parce que s’accélère cette chute immobile, dans le dévoilement criant des trahisons, des arrachements, dans la certitude terrifiante que tout ce qui était, était mensonge !
Alors, elle s’arrête devant nous, pour ne pas s’effondrer tout de suite, et répète indéfiniment le point de départ et le point d’arrêt de sa vie : « Jusqu’à ce que la mort nous sépare ! J’ai signé, je n’ai pas lu »…Pas, lu, pas su, pas compris que la naissance et la mort se conclueraient ensemble ! Comme pour tout amour ? C’est cela, l’amour ?
Et, devant nous, face à face, avec pudeur, mais en liberté, parce qu’elle n’a plus le choix poli des mots, elle nous intime de voir, d’entendre, là, maintenant, quel est le risque d’aimer à la vie à la mort, quel est le risque de vivre ! Pour elle qui aurait dû être une jeune et jolie fée heureuse, mais cette fée était déjà morte depuis longtemps…Pour nous, qui entendons ce qui passe à travers cette chute, qui la voyons belle, belle et désespérée de toute cette beauté devenue oubliée, dangereuse, même, soudain.
Donc, trois voix ! trois voix pour un texte sauvage, irrattrapable, impossible à identifier totalement ; la voix de la jeune fille nubile, la voix du couple et de l’amour, la voix de la femme abandonnée, de la Cendrillon à ses trente ans, qui a vu fuir son Prince charmant. Et on voit, on entend doucement, inéluctablement les protagonistes et les étapes de cette fuite, de cet abandon. Laissés lourds dans un seul corps fragile !

Comme l’ «âge mûr »de Camille Claudel, pièce unique à trois corps qui dit une vérité éclatée dans le temps, Marie est un corps à trois voix, à trois temps : elle est la jeune fille, l’homme et la femme, et la femme seule, enfin, toute seule, que les échos de son passé hantent sans cesse. Pourquoi ?
Et pourquoi aussi, certains secrets, certaines blessures indicibles ressortent d’un sous-texte, d’un souvenir toujours interrompu… parce qu’ils doivent être tracés, quelque part, puis lâchés, rendus à des fantômes pour que celle qui reste puisse survivre.

Parce que seule cette écriture exceptionnelle, parce qu’elle est écriture hachée, nomade, itinérante, peut ainsi donner parole à cette folie sans qu’elle nous échappe, donner prise à ce désespoir pour se rattraper aux mots qui restent, aux mots qui sauvent, peut-être. Une écriture qui ose et qui sait parler à l’autre, perdu dans la solitude abyssale, et l’obliger à répondre. Pour se donner les armes des mots pour décider de soi.

Qu’est-ce qu’on peut décider, quand on a tout perdu ?

C’est la question que le destin pose tragiquement à Marie, pour ces heures de litanies qui se déroulent devant nous et laissent traces en nous. C’est la question de cette écriture de la vie tragique… Et après ?

Sophie Demichel-Borghetti
Et Après ? Je me tais. Et j’existe !
De
Marie Murcia – Cie Miranda
Mise en scène : Catherine Marcadet
Avec Marie Murcia – danse : Davia Benedetti – piano : Manuel Domarchi

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" Un Domaine où … ": création au sein de l’ARIA, texte de Clément Camar-Mercier, mise en scène de Serge Nicolaï, assisté de Charlotte de Casanova – avec Marie Murcia et Christian Ruspini.

Sophie Demichel2
Prochaines représentations
Le 15 mars 2018 – Théâtrales de Bastia
21èmes Rencontres Internationales de Théâtre
 

Je veux vous parler aujourd’hui de théâtre. Vous parler d’« Un Domaine où … ». « Un Domaine où … », tragédie conjugale, selon l’auteur, est d’abord un texte, un texte magnifique, magnifique parce que simple et abrupt.

Alors pourquoi aller voir absolument « Un domaine où… » ?

Parce que, par la mise en scène habitée de Serge Nicolaï, dans les voix et corps dévoués de Marie Murcia et Christian Ruspini, se raconte une histoire. Une histoire comme peuvent être d’autres, comme peuvent être toutes les autres.

L’histoire d’une femme et d’un homme qui se parlent, comme ça commence toujours au théâtre. Qui essaient de vivre à deux. Une femme, un homme qui semblent expérimenter une valse.
Pourquoi ? Jusqu’où ?

Depuis ce domaine où nos mères et les mères de nos mères sont nées. Dans un village inconnu, il se trouve, en l’occurrence, un village corse. Mais cela aurait pu être ailleurs. Pourtant, il est important de dire que cela arrive là, peut arriver ici.

Il y a, il y eut un domaine où il s’est passé, où il va se passer quelque chose ; d’aussi simple qu’on le voit d’abord, d’aussi dur qu’on l’entend après, de plus en plus, dans le ciselage des mois, qui seul dit le Temps.

Dans un domaine où l’on n’est plus, dont on est chassé, et qui pourtant est le lieu de l’être hérité. Ce foyer où l’on est et où l’on attend. On attend de faire quelque chose, on attend d’aller quelque part. Ailleurs, peut-être.
Le temps n’existe pas. On ne sait pas combien de temps le fil va mettre à se rompre.
Seules, les saisons, comme étapes d’un enchaînement fatal des choses, quand la perpétuation impossible du juste devient violence.

Les premiers gestes sont ceux d’un retour de cérémonie, les premiers mots viennent pour parler d’un mort.
Et les mots tournent, tournent autour d’un vide présent et invisible, se heurtent, s’arrêtent, nous font comprendre qu’ils ne s’entendent pas entre eux.

Parce que l’extérieur est une menace, présente, absente, depuis un écran ouvert ou fermé.
Parce que leur intérieur, de plus en plus, tourne autour de cette mort, de ses conséquences, et puis du vide, non qu’elle laisse, mais qu’elle dévoile : « Abyssus abyssum invocat ».
Ils font des gestes pour s’occuper; pour supporter l’insupportable vérité du silence.

Alors, l’apparente légèreté du propos se creuse de plomb, se comprend peu à peu, s’éprouve, pour nous qui les regardons, comme une scène tragique, une destruction programmée, signifiée par ces répétitions absurdes, qui nous rappellent, nous, à la fragilité de tous nos jours.
Et si c’était nous, alors ?

Mais alors, ça nous dépasse, nous enracine au-delà de l’envisageable, des silences quelconques du quotidien. Les rôles se renversent, le foyer devient le lieu de la meute, de la folie inopérante.

« On n’essaie pas d’aimer, on aime ! », dit Marie.

Quand on n’aime pas, quand on n’aime plus, tout devient outil, prétexte à la catastrophe inévitable, alors, tout mène à la spirale de cette violence d’une folie de la maîtrise absolue, quand tout échappe.

Et c’est dans le corps que l’on entend, bien encore après, dans le noir d’après le théâtre, dans le silence de notre trouble, que l’on entend ces derniers mots: « Au nom de moi, Battez vous ! ». « Au nom de moi ! »

Et on a envie de dire : « Merci Marie, Merci » !

Alors, pour ce désir là, pour ce désir réveillé, pour assister à ce théâtre-là, allez voir « Un Domaine où… » !

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                                                                                                            Sophie Demichel-Borghetti