Affichage : 1 - 6 sur 6 RÉSULTATS
Articles

Mental

    Par Sylvestre Rossi                                                                    

  De 19** à 2000, j’ai été un malade mental, je le sais aujourd’hui car alors je n’avais pas voulu l’entendre. Disons que ma conscience ne s’était pas éveillée, j’ai guéri, mais le réaliser pleinement m’a pris du temps.

  Aujourd’hui, c’est-à-dire vingt années plus tard, je n’ignore plus que de 19** à 2000 j’ai été un malade mental, je le dis à présent sans ambages, et même je l’affirme en toutes lettres, sans toutefois livrer le nombre scandaleux d’années pendant lesquelles cette maladie a déplacé un angle essentiel de ma compréhension du monde. 

  Je me confesse aujourd’hui à la façon de Fédor Dostoïevski dans sa correspondance avec son frère Mikhaïl. Dostoïevski était plus intelligent que je ne le suis, plus intelligent que la plupart des gens, et plus clairvoyant aussi, et peut-être que sa maladie mentale était plus grave que la mienne, c’est probablement pour ça que dès son extinction établie, il a pu prendre toute la mesure de sa fortune, en livrant aussitôt l’information brute à son frère Mikhaïl. 

  Pas moi. J’ai juste guéri, ce qui signifie que je me suis mis à aller mieux, mais sans me retourner pour regarder en face ma maladie mentale désormais fantomatique. Je n’ai pas éprouvé le désir de lui rendre une ultime visite, ni même me soucier de son absence, je ne suis pas revenu sur ce qui s’était passé pendant ces années **, elles ont basculé dans l’oubli, un oubli souverain, qui s’est joliment emparé de mes rêves et de mes cauchemars. 

  Ce contretemps loufoque avait fait son temps. Pourquoi y aurais-je ajouté une névrose ? Si à la place de cette maladie mentale, j’avais fait ** années de taule, en même temps qu’une guerre en première ligne, la nostalgie se serait-elle approprié une telle aberration ? 

  Certainement pas. Pas dans les deux décennies qui avaient suivi son extinction, en tous cas. Une toute autre époque, bien différente, et pour tout dire un nouvel ego, construit de bric et de broc au début, s’était au fil du temps mis en place après le tarissement de cette maladie, et mon existence, dorénavant acquise, semblait sans rivale de poids. 

  Certes, d’autres vies se manifestaient dans mes songes, aussi bien que dans des constructions conscientes à ma table de travail, mais jamais mes souvenirs n’étaient réinvestis sans réticence, ils se zébraient au contraire de réminiscences inédites et de projets lumineux. 

  De fait, je n’avais plus de souvenirs de cette époque révolue, ils s’étaient éclipsés. J’ignorais l’objet de ma maladie mentale volatilisée, de quel non-sens elle s’était parée, et je l’ignorerai peut-être toujours. M’avait-elle joué un sinistre tour ? 

  J’ai fini par comprendre au bout des deux décennies qui lui ont succédé, dédiées à une certaine insouciance existentielle, que j’avais bel et bien été fou de 19** jusqu’à l’an 2000. Je l’ai ressenti en tombant malade à nouveau, mais le déclic n’a eu lieu qu’après quelques mois d’inconsciente altération, alors que ma vie venait de verser pour la deuxième fois dans un abîme funeste. Peut-on jamais reconnaître un bouleversement mental, quel qu’il soit, au moment même où il prend naissance ?

  Qu’il s’agisse d’une période heureuse qui s’enclenche, déployant bientôt un bien-être spirituel que l’on accomplira probablement en couple, à la faveur d’une grâce impromptue, ou que l’on se débatte au plan individuel au cœur d’un épisode misérable dont il faudra panser les séquelles, c’est au même empire allusif, après coup, que l’on se trouve confronté. 

  Les devins en ce domaine sont rares, mais un cataclysme duquel je ne garde aucun souvenir s’était déjà produit par le passé, et une sorte de qui-vive enchanté venait de m’aviser une fois de plus, une fois de trop, que la maladie accaparait mon mental, à cette différence près qu’elle allait durer moins longtemps cette fois-ci, et pour peu que je m’arrête à la sonder, elle n’annihilerait pas l’ego neuf que pendant tant d’années j’avais eu du mal à échafauder, après la stricte perte de l’originel.

  Le temps était probablement venu de m’interroger avec acuité. Je ne l’avais jamais fait. Et ma transformation de 19** à 2000, pas plus que celle qui advenait vingt ans après, n’avait d’histoire en soi. L’anonymat paraissait marquer le début de toute entreprise.

  Il semblerait que tout ait véritablement commencé par une promenade nocturne et solitaire sous une pluie battante, même si à la vérité mon mental s’était dégradé un peu avant cela. Je ne faisais rien de mes journées depuis quelques temps, lesquelles commençaient très tard, mon auto était cabossée comme celle d’un ivrogne, et de fait je bringuais beaucoup. 

  Des tas de gens font la fête, mais ça ne les empêche pas d’avoir une passion qu’ils assouvissent, dans leurs moments de sobriété ou dans un état second, tel n’était pas mon cas. Je n’avais pas d’idées, ni d’envies. Et dans ma tête, un petit vélo avançait à la vitesse de l’éclair vers l’enfer, ne s’arrêtant qu’à partir du troisième whisky bien tassé. 

  Je pleurais bruyamment cette nuit-là, alors qu’au loin grondait le tonnerre, pendant que je marchais à bon pas sur une petite route de montagne, haussant le regard à chaque fois que les ténèbres s’illuminaient fugacement au dessus de la mer en contrebas, dévoilant un pan de l’horizon. 

  J’habite à la campagne, et cette route départementale peu fréquentée serpente d’un lieu-dit à l’autre la rocaille déserte sur quelques kilomètres. 

  Au fur et à mesure que je m’aventurais sur la chaussée pentue, la brume s’épaississait, et la pluie abondante inondait mon visage intrigué par le mouvement des cieux sur les crêtes. De rares véhicules roulaient prudemment devant moi, et leurs phares, en mode feux de croisement, transperçaient laborieusement l’atmosphère gothique des lieux. 

  A me lire, on pourrait s’attendre à ce que je confie maintenant de bizarres appétences de sorcier, communiant avec les éléments déchaînés, dans un rituel connu de moi seul. Mais il n’en était rien, j’ignorais tout bonnement ce que je faisais. Je le faisais, c’est tout. 

  J’étais habillé en tenue de ville cette nuit-là, chaussures Church’s, pantalon jaune canari à poches cavalières, chemise bleu roi en mousseline de soie, et veste de tweed gris clair à coudières, je me dissimulais quelque peu dès que j’apercevais au loin deux points lumineux, donnant juste à voir mon dos quand l’auto passait à ma hauteur.

  J’aurais pu m’atteler à comprendre ce qu’il m’arrivait, pourtant cela ne m’a pas traversé l’esprit. Du moins, pas tout de suite. C’est ainsi que se décline une maladie mentale. Elle s’installe, pendant que l’esprit s’affaire à son orée, la délaissant, la négligeant. 

  Des constructions mentales du plus bel effet s’étaient ébauchées, peu de temps après mon étrange balade, je m’étais découvert de nouvelles ambitions, encore secrètes, mais sur le point de voir le jour. Je changeais. Et ce changement occultait la dangerosité de ma maladie, j’étais pétri de poésie, étincelant au plus profond de moi, encore compétent à me dédoubler, à condition toutefois de ne pas trop tirer sur la corde. Avec désinvolture, je faisais de ma vie quotidienne un art voué à ma seule attention. 

  La cabalistique de l’univers se dévoilait casuellement au travers d’une minuscule fente quelque part, je tournais les choses selon mon ressenti, et cet abandon entretenait imprudemment ma maladie mentale, la confortant dans son enracinement cérébral. Tout ce qui ressemblait à une fente dans un no man’s land, une coquille de noix ou la pénombre, réelle ou imaginée, happait une bonne part de mon énergie vitale, générant un engouement risqué.

  Je me fourvoyais, la maladie bousculait mes défenses ensommeillées, mais contrairement à vingt ans en arrière, je pressentais d’en venir à bout, elle ne s’éterniserait pas. Une lézarde luminescente, comme un bref éblouissement après un effort physique intense, apparaissait au fil des jours, réfrénant mon désir de me libérer, mais tout portait à croire que je saurais le moment venu me débarrasser de cet éclaircissement néfaste. Je prenais mon mal en patience. 

  Le risque d’anéantissement de ma vie spirituelle si durement rebâtie était grand, mais j’excluais de me retrouver en plan comme la fois précédente, avec pour maigre indice d’une emprise pernicieuse, l’épreuve d’une amnésie-en-soi, sans rien d’autre de tangible. J’ignorais de quoi était faite mon ancienne maladie, si ce n’était que je ne l’avais pas mise de côté, ainsi que je m’apprêtais à le faire avec celle-ci, et n’imaginais pas qu’après un tel intervalle, je pourrais à nouveau toucher du doigt le mystère d’une expérience similaire. 

  Les visages, les timbres de voix, ainsi que les noms de mes camarades d’antan m’échappaient encore, et le regard de mon amante d’alors demeurait invisible, elle avait habité de sa folie mon mental, notre passion n’ayant su faire l’économie d’un déséquilibre, mieux valait en conséquence s’abstenir de s’attacher à sa réincarnation. Il était trop tard, de toute façon.  

  Je ne pouvais me permettre de prendre à la légère ce sanctuaire en embuscade, dont l’incarnation au regard alerte m’exprimait toute sa joie de me retrouver. 

  — Je suis aussi folle que votre amante oubliée, me disait-elle d’une voix assourdie.

  Elle se rapprochait, et son parfum était semblable à celui de la dame au regard invisible, je reculais de deux pas, elle marquait l’arrêt, quasi boudeuse. 

  —  Barney, disait-elle, dans un souffle.

 Je me nomme Barnum Job Stella, docteur en études religieuses et sorcelleries, et seuls ceux qui m’ont connu dans ma prime jeunesse emploient encore ce sobriquet affectueux. Les yeux de l’étrangère étaient soudainement devenus violets et sans âme, comme ceux d’un animal familier, identiques aux œillades de la folle oubliée. 

  Ne pas m’en préoccuper, juste m’accommoder de ses tentatives évanescentes, car s’y adonner, après tout ce temps, équivaudrait au saccage de ma personnalité, elles me rappelaient une somme de sensations évacuées, et je saurais me prémunir de leur charme vénéneux. 

  L’air du dehors s’engouffrait dans le salon grand ouvert de ma maison de campagne, apportant à l’humidité ambiante une touche d’idéal. C’était comme une renaissance, une résurrection, qu’il fallait endiguer à tout prix. Il était bien trop tard. 

  J’aimais le mois de mars naissant, le soleil pointait fièrement à l’horizon, au travers d’un chapelet d’îlots montagneux, se faufilant sans cérémonie entre les nuages gris, illuminant d’une clarté puissante la mer bleue-pétrole, j’ai toujours chéri ce bleu étrange et poignant. 

                                                                                                                                       Miomo, 27-03-2020

Articles

Gravité

Nouvelle par Sylvestre Rossi

  Souvent je m’enjoins à vivre ce rêve pour trouver le sommeil, mais peut-être n’est-ce pas un rêve, juste un souvenir heureux, un très vieux souvenir, puisé dans une époque lointaine, je suis seul alors sur une étendue déserte, le ciel est jaune comme les blés, la roche violette et l’herbe orangé, l’eau des torrents est rouge lie-de-vin, et limpide, incommensurablement limpide, mon vaisseau est en panne, et je n’arrive à communiquer avec ma hiérarchie qu’une minute par jour. 

  Des années seront nécessaires pour tirer cet incident mécanique au clair, et cela ne m’inquiète pas, au contraire, j’ai de quoi manger à ma faim, grâce à des pilules de survie en nombre conséquent, je suis seul, délicatement seul, avec mon vaisseau-wigwam pour me protéger du froid et de la chaleur excessive.   

  La solitude tant convoitée m’enveloppe enfin, par la plus étrange des providences, elle est l’aboutissement d’une jeunesse paresseuse.

  Et tout comme mes aînés, je vais vraisemblablement aussi rencontrer des naufragés, habités pour certains d’occurrences mémorables, pour d’autres d’oubli quasi instantané. 

  Un temps, une naufragère, dotée de jambes infinies, et d’un visage semblable à celui de la comédienne Capucine, comble mes vagues projets. Son sourire scintille à la place des étoiles mortes dans le ciel d’or. 

  C’est un renversement des valeurs que je vis, l’or est en haut, inaccessible, et la spiritualité tente sa chance au ras du sol. 

  Une atmosphère spéciale ralentit agréablement mes mouvements. Capucine et moi avons chacun des gélules nutritives et une capsule spatiale à l’arrêt, sans dommages irrémédiables.

  Son vaisseau-yourte provient d’une planète aux aspirations matriarcales, mais nos pannes semblent identiques, et nous parlons tous deux fort heureusement le volapuk.

   Le ciel en soirée est souvent safran, et ocre parfois au crépuscule, puis la nuit marron-glacé se peuple de soupirs de ptérodactyles. 

  Campés sur notre quant-à-soi, en contrebas d’un bel à-pic où nous a amené nos pas, nous papotons, bercés par le clapotis du rivage, la marée est imperceptible, et son écume a l’aspect d’une mousse au cassis, de minuscules poissons volants virevoltent comme des moucherons chromés, affleurant le gravillon détrempé. L’horizon ne se donne pas à deviner, c’est une perspective-en-soi, parcourue de mirages. Nous n’avons pas de combinaison de bain dans notre paquetage, et n’osons pas nager nus.

  Capucine manie avec dextérité l’art de la conversation, complimentant beaucoup son entour professionnel dont elle narre les interventions routinières, renvoyant milles ascenseurs gratuits, un peu comme une poule qui continue à courir avec la tête coupée, et cela ne manque pas de charme sur le moment, probablement parce qu’elle cherche à m’être agréable, tout en donnant du temps au temps. 

  Je ne peux évidemment entendre le monde absurde auquel elle se réfère, personne ne le pourrait réellement, mais j’apprécie qu’entre nous rien ne presse. 

  J’ai toujours aspiré à ce que les choses aillent lentement, très lentement, c’est pour cette raison que j’ai choisi le métier de cosmonaute. 

  Naviguer dans l’espace pendant de longues périodes, à des années-lumière de la terre, était mon plus cher désir, et je l’ai réalisé, non sans efforts d’importance, m’y reprenant à deux fois pour réussir le concours des Hautes Etudes Spatiales, échouant à ma première tentative par manque de réalisme, puis me perfectionnant les années suivantes, en tant que pilote d’essai et plongeur sous marin, prenant des risques répétés au point de marquer au fer rouge mes camarades de promotion, et quand enfin je me suis senti prêt à concourir, c’est la toute première place que j’ai décrochée, très loin devant les autres. 

  Je n’ai pas hésité entre les diverses possibilités d’exercer mon métier, choisissant résolument celle d’explorateur solitaire sur les longues distances.

  Sur terre, les femmes de mon âge étaient trop excitées, il était bon que je les retrouve dans quelques décennies, quand elles seraient plus à même de satisfaire mes désirs spéciaux en matière de rapprochement, d’entente et de fusion. 

  En attendant, j’étais disposé à toutes les communions bizarres avec un être aussi aventureux que moi.

  Des mois à présent que je fréquente Capucine, et ce coin de planète m’est de plus en plus familier, grâce au roadster électrique qu’elle a emporté dans son vaste vaisseau-yourte, et dans lequel elle m’invite à faire des reconnaissances, il nous est cependant impossible dans ce véhicule à l’autonomie limitée de nous éloigner de notre point de chute. 

  On fait pas mal de choses à deux, mais pas toujours, je procède aussi à des relevés de terrain, en me servant de ma trottinette pliable, une mire en bandoulière. La chance, le miracle même, c’est notre point de chute commun, tel un pittoresque lieu-dit en rase campagne. Nous aurions très bien pu échouer à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.

  L’endroit parait hospitalier, il y a de l’eau douce, des frondaisons, un climat tempéré. L’eau entre les cailloux est joliment rose au matin, puis s’altère au fur et à mesure que le jour décline, jusqu’à atteindre la nuance « pelure d’oignon », une vapeur en suspens à hauteur d’homme masque en permanence le soleil, rendant le ciel uniformément jaune-or. 

  Les hauts feuillages peuplés de maigres branches, aussi solides que des câbles, soutiennent d’imposants régimes de noix ovales, de la taille d’un ballon de rugby. Sur des arbustes nains, nombres de baies aux couleurs variées chatoient, comme huilées par l’atmosphère. De fait, on se sent cireux, la peau aussi douce que celle d’un bébé.   

  D’étranges animaux à poil ras colonisent les parages, sans qu’aucun ne garde longtemps la station à quatre pattes, ils ressemblent vaguement à des kangourous et à des singes, vivant manifestement de cueillette, ils ne sont pas très grands ni bruyants, et plutôt nonchalants d’allure. 

  Les oiseaux ne paraissent guère avoir évolués depuis l’ère préhistorique, ce sont pour la plupart des ptérodactyles au plumage criard, de la taille de faucons, qui se nourrissent de minuscules marsupiaux, et de poissons volants, fort nombreux en bord de rivage. 

  Je remarque avec un certain désappointement que Capucine se ferme quelquefois au monde, et dans ces moments-là, ses iris disparaissent, je peux très clairement observer que ses yeux pivotent lentement vers l’intérieur de son visage, prenant dès lors l’apparence de ceux des statues grecques, et par un effet de mimétisme quasi immédiat, se donnent la même teinte que la peau, sans la moindre veinule discernable.

  L’existence de Capucine alors se verrouille à double tour, ça ne dure pas, mais il est impossible de communiquer avec elle, parfois pendant quelques heures. Et dans ces plages-là, elle émet des gémissements de plaisir, sans se préoccuper de ma présence, telle Aphrodite, ainsi qu’auraient pu l’imaginer les sculpteurs de l’antique Ionie. Elle instaure idéalement la distance qui sied à une déesse envers un simple mortel. 

  Je suis malgré tout l’happy few de ses transports en solo, et l’interlude terminé, l’intimité ayant secrètement gagné un cran entre nous, chacun réinvestit à reculons son quant-à-soi. 

  Au loin, l’horizon parait moins flou, et la sémantique de Capucine se fait moins convenue, son timbre de voix aussi s’accorde un surplus de naturel. 

  Tout m’a très tôt ennuyé, me confie-elle, il en a été ainsi tout au long de mes jeunes années, sans que je puisse efficacement remédier à ce désastre sensoriel, et déjà je rêvais de tournoyer sans vis-à-vis autour d’une planète lointaine. 

  Intrigué, je dodeline du chef.

  Puis, je suis devenu une demoiselle collet-monté, aimant à s’attabler aux terrasses de cafés peu animés, mais ensoleillés, beaucoup trop ensoleillés pour si peu de monde. Un confident falot m’accompagnait parfois, et j’étais agacé par le bruissement furtif du papier bleu qui recouvrait son Lagarde et Michard, autant que par les bruits de succion de pipe du commissaire Maigret à la télévision. Pourquoi les considérations prosaïques sont-elles toujours rythmées de petits bruits répugnants ? 

  Je souris. 

  Fort heureusement, dit-elle, les quais étaient un délice de silence, qui s’enrichissait au soir d’une légère brise que les autochtones nommaient l’ambada. Même l’album Imagine de John Lennon, sorti l’année de mes quinze ans, m’avait désolé, un peu comme s’il venait d’être enregistré dans un vieux garage en tôle, accentuant le son déglingue d’un style englouti. Seule une conjugaison toute personnelle de chamanisme et d’ingénierie allaient parvenir à bousculer ma morne destinée.

  Son laïus terminé, je me dis in petto : Quel monde étrange que celui dans lequel nous venons de chuter ! C’est un drôle de monde, vraiment, ni menaçant ni parfumé, impavide à tous égards.

  Je me déshabille en toute sérénité, entièrement nu dans mes brodequins délacés que j’abandonne en bord de rivage, après avoir foulé un tapis de gravillons. Une escouade de poissons-volants pirouette au ras du sol, chatouillant mes jarrets, pendant que j’entre précautionneusement dans l’onde, intimidé par le grisant désir de me baigner. La natation était une activité sportive que j’affectionnais particulièrement sur terre, été comme hiver.

  L’eau est excessivement salée, comme dans la mer morte, les yeux me piquent, et sa température est à l’image du système climatique de cette planète, modérée, sa consistance est agréablement lubrifiante. Est-ce une mer ou un lac ? 

  Capucine me détaille, j’aime la façon dont elle s’y prend, bien sagement installée sur un rocher rond comme un aérolithe, dans sa combinaison à col Claudine.

  Je suis fier de mon corps longiligne à la musculature peu saillante, de mes attaches fines, ainsi que de mon cou de cygne, et particulièrement de mes longues mains cachectiques. Elle n’esquisse pas le moindre mouvement pour me rejoindre, ne perdant rien de mes gestes gauches au contact des gravillons revêches quand je sors de l’eau. 

  Je frémis sous l’accolade de la vapeur ambiante, et sans me courber chausse mes brodequins, me dirigeant vers l’amas textile que forme à même la grève poisseuse ma combinaison ignifugée.

  Capucine vient à présent à ma rencontre, comme dans la chanson, et s’assoie près de moi, m’enveloppant de son regard. Elle se saisit de ma main qu’elle garde tendrement dans la sienne, et presque aussitôt s’endort, en position accroupie, puis bascule de tout son poids sur le sol. 

  Son soudain sommeil ressemble davantage à une perte de connaissance qu’à un endormissement, et son visage pâlit à vue d’œil, quasi diaphane. 

  Ses paupières prennent une teinte vert-de-gris, mais sa respiration est régulière. Elle semble gentiment épuisée, la bouche entr’ouverte, les dents comme ointes de miel translucide. 

  Une délectable odeur d’huitre ouverte flotte dans l’air venté, et de curieux borborygmes dans le ciel réussissent un tour mélodieux, dissipant la vapeur, une pluie fine se donne libre cours, éclairant notre lieu-dit d’une luminosité métallique. Capucine ouvre les yeux.

  Nous somme seuls au monde, baignant dans l’espoir de n’être jamais déçus ni lassés, tirant sans hâte des plans sur la comète.

                                                                                                                           Miomo, le 01-02-2020

Articles

Néandertal, Homo sapiens et moi

par Pierre Lieutaud (Nouvelle)

-Bienvenue, frères humains dans l’assistance totale et permanente.
Voilà ce qu’il avait envie de dire. Pour attirer l’attention. Après, il ajouterait : Nous sommes devenus lisses et nous glissons avec les jours qui passent comme des savonnettes au fond d’une baignoire.
Une comparaison comme une autre, pensait-il. Imagée, quand même… Que les hommes sans boussole ressemblent à des savonnettes livrées aux parois de fonte émaillée ou de résine moulée d’une baignoire lui semblait pourtant décrire parfaitement la situation.

Personne ne l’écouterait. Peut être était-il trop tard. Gavés, épargnés de tout, entrés en déliquescence dans un enfer de facilité, de monotonie, d’immobilité à l’allure de paradis, ils suivaient aveuglément ce que décidait l’attirail numérique qui surplombait leurs vies. Il parlait du bonheur, de la fin des servitudes, de liberté, de temps laissé aux hommes pour autre chose…Mais quoi ? Lui, il avait fait le tour du monde, admiré les grandes cataractes, les fleuves boueux si larges qu’ils semblent des mers, atteint les sommets enneigés de tous les continents dans des téléphériques au confort moelleux, traversé les déserts et les marécages, les mers intérieures et les océans, arpenté les ruelles sans fin des bidonvilles autour des mégapoles… Et il était retourné chez lui, au milieu des automatismes qui s’en donnaient à cœur joie, tamisaient la lumière, entrebâillaient les fenêtres, allumaient la radio sitôt qu’il levait le petit doigt… D’un souffle, d’un regard, d’une mimique, il déclenchait les procédures de la vie qui se déroulait, feutrée, économe de voix, d’énergie, de temps, désertée par les cris, les rires, les larmes et les pleurs. Une douce musique le berçait, les stores se levaient, la porte s’ouvrait, le micro onde sonnait, un café fumant attendait…


Pour qu’ils le laissent tranquille et l’oublient un moment, il devait rester couché dans l’obscurité, sans bouger, presque sans respirer…Et sans penser aussi, parce que la dernière innovation, l’analyseur de pensées et d’émotions, un boitier rond, plat et blanc, étudiait le fonctionnement de son cerveau, savait ses désirs cachés, ses angoisses et ses espoirs, surveillait mon rythme de sommeil, discernait le moment ou il avait récupéré de la journée précédente et le réveillait, entouré de lumières pastel venues du plafond de sa chambre. En principe, il était libre. Mais sitôt qu’il pensait, les kyrielles informatiques se mettent en marche pour le conduire où il est légal, moral, et autorisé d’aller. En fait, où ils voulaient.

Un projet ? Oui, il en a un. Résister. Remonter le temps, se souvenir, redevenir humain et tout recommencer…
Projet non programmé dans les algorithmes, annonce l’analyseur. Il est sorti des clous. Il a quitté le chemin obligé. Il fait l’école buissonnière du monde numérique. Alors arrivent l’avertissement puis le blâme et la punition. Tous les systèmes se déconnectent de lui. Silence numérique total, complet, assourdissant. Impossible de quitter son appartement, il n’y a plus de clef. Comment se nourrir, le frigo est verrouillé, le micro-onde aussi. Comment communiquer, tous les réseaux répondent occupé. Comment voir le ciel, les vitres de ses fenêtres sont devenues opaques.
Au départ, il reçoit des messages polis de réprimande (« L’étude de vos données mettent en évidence un non respect trop important de réponses aux consignes donnés. En relation probable avec une erreur de compréhension de votre part, Veuillez corriger. Merci »). Puis sont venues les intimidations (« Votre comportement reste anormal. Les sanctions prévues à cet effet vous seront appliquées si vous poursuivez »). Et enfin les sanctions (« Vous êtes déconnecté de l’assistance de vie. La reprise du flux ne se fera qu’après réception d’un message d’excuse et un engagement de votre part de ne pas récidiver »).
Il en est là. Ils ne recevront jamais le message qu’ils attendent. Pour eux, il n’existe plus, ils ont même déconnecté les cameras de surveillance. Une chance. Big data est bien malin, il sait tout de tout, mais le petit crayon noir et le carnet à spirales au fond du tiroir, il n’est pas au courant. Des vieilles choses inutiles, obsolètes, des reliquats du monde d’avant…Qui aurait pensé à utiliser un crayon, du papier pour s’exprimer ? Il n’a pas le choix, sinon, comme les autres, il aurait jeté ces reliques dans une poubelle. Pas numérique, une vraie.


Il attend, seul, avec quelques morceaux de pain et une bouteille d’eau tiède, enfermé dans la pièce où la climatisation a été coupée. La régression complète. C’est ce qu’il cherchait. Le retour à l’âge d’homme. Il est un homo sapiens des savanes africaines, un néandertalien perdu dans les forêts, un humain coupé des sources de vie, du soleil, de la terre qui manque sous ses pieds.
Alors, tant qu’il le pourra, qu’il lui restera du pain et de l’eau, il écrira chaque jour sur les pages du carnet, l’histoire-testament d’un habitant de la terre redevenu homme…Pour se rappeler et tracer une route nouvelle aux naufragés du numérique qui l’entourent.

Premier jour.
Mettre les souvenirs en ordre…
J’étais un petit enfant et ma mère m’aimait. Notre maison ouvrait sur un jardin de fleurs multicolores aux parfums envoutants. Deux grands arbres ombrageaient la prairie où des paons majestueux faisaient la roue. Des milliers de moineaux, invisibles dans les feuillages, faisaient le soir un grand tintamarre pendant que dans le ciel sifflaient les hirondelles. Elles construisaient leurs nids de boues séchées et de brindilles sous les poutres du garage. J’étais heureux. Toutes les parties de mon petit monde s’imbriquaient en douceur. Souvenirs paradiso ? Maquillage du temps ? Dans ma mémoire, il n’y a pourtant ni noirceur, ni regret. Je ne vois que ciel bleu, flocons de neige, soleil d’été, libellules et chants d’oiseaux. M’a-t-on épargné les grandes tristesses, ces vagues mortes au gout d’algues pourries et de vent du nord ? A-t-on allumé des vieux soleils disparus à mes matins d’enfance ? Je ne le saurai jamais.

Deuxième jour.
Les souvenirs coulent comme une source claire. Il lui reste du pain…
L’école, une ruche bourdonnante où je cherchais tant bien que mal ma place. Ma mère m’aimait toujours. Le soir en famille nous écoutions la radio. Le monde soufflait son haleine dans les vibrations des hauts parleurs. Un monde incompréhensible, disproportionné, conquérant, grandiloquent. Et moi, je grandissais, sans le vouloir, sans savoir pourquoi. Le bruit du vent, le bruissement de l’eau, le chant des grillons, le sifflement des bicyclettes et le ronflement des autos qui passaient sur le chemin, s’amplifiaient dans ma tête, j’étais au centre d’un monde d’où arrivaient, de toutes parts des odeurs de fleurs, de fraicheur des feuilles couvertes de rosée, de fadeur des mousses endormies, de chaleur profonde des terres d’argile craquelées par l’été. L’humus des sous bois était chargé de senteurs de feuilles mortes, de glands de chêne écrasés, de vieilles violettes, de champignons pourris, le parfum acidulé des granits pailletés plongés dans l’eau glacée des torrents me faisait rêver. Je captais le monde entier avec une acuité qui me semble aujourd’hui par les hommes perdue. Tous mes sens exacerbés faisaient de moi un enfant animal qui ressentait les lumières, les odeurs, les bruits d’un monde qui s’ouvrait avec la générosité, l’indifférence tranquille, et le mystère profond dont je cherchais l’origine. J’étais enfant de cœur de l’église du village. Le vieux curé, revêtu d’étoles et de dentelles, se prosternait devant l’autel en implorant un Dieu que je ne voyais ni dans son tabernacle, ni dans la sacristie après la messe où la douceur lourde du vieil encensoir, la moisissure sucrée des habits liturgiques couchés dans de longs tiroirs, la poussière acre des tapis éclairés par la lueur violine et rose des vitraux me racontaient des histoires de cavernes endormies, de sorciers fatigués, et de vieilles reliques…
Longtemps après, je me suis dit que si Dieu existait, il devait être là, dans ce vestiaire endormi, au milieu d’ornements inutiles, de burettes vides, de fripes moisies, à l’image du monde…

Troisième jour.
Un kaléidoscope tourne dans sa tête. Il ne sait pas le temps qu’il fait dehors. Aucun bruit…
J’étais grand, les paons avaient fermés leurs roues, les arbres avaient grandis, eux aussi. Il y avait moins de moineaux, moins d’hirondelles, la télévision était posée au milieu du séjour. Sous mes yeux, des gens bardés de diplômes, de certitudes et de suffisance trônaient derrière de grands bureaux, expliquaient les raisons de ce qu’était devenu le monde, donnaient des conseils répétés qui remplissaient nos têtes. Et entre leurs interventions, la publicité nous montrait des machines modernes et indispensables. D’ailleurs, la voisine en avait déjà acheté une. Le temps pressait. On nous traçait un chemin au milieu des hirondelles et des moineaux.

Quatrième jour.
Il compte les tranches de pain qui restent. Quatre…
Tu es un homme, maintenant. Un message qui m’effrayait : ces voix doucereuses et admiratives me disaient que l’enfance était finie, que le temps était venu de prendre le témoin de l’âge adulte. Quand je me regardais dans une glace, je ne me reconnaissais plus. Ce type dans le miroir, je savais bien que c’était moi, quand je levais le bras, il faisait pareil, quand je souriais, aussi. Ce grand corps était ma défense, ma muraille, ma citadelle et au fond de cette grande carcasse s’était réfugié l’enfant que j’étais. J’y avais fais mon nid, comme les hirondelles sous les poutres du garage. Entre mon enveloppe trop grande et ce moi recroquevillé résonnaient les clameurs de la société où se plongeait ce pauvre Don Quichotte dégingandé. Etudes supérieures, noyé dans un monde qui s’organisait pour être celui que la télévision disait. Quelques guerres queue de cyclone pour écraser les réticents lointains et la route droite se poursuivait. Don Quichotte suivait le charroi du monde, se pliant tant bien que mal à ses injonctions. L’aimerais-je un jour ? Ma mère me manquait. Je regrettais mes moineaux et mes hirondelles. Quelques merles citadins poussiéreux, apprivoisés par les hommes venaient picorer dans mes mains. Un désespoir. Eux aussi suivaient la route.

Cinquième jour.
Un quignon de pain et un fond de bouteille d’eau et c’est tout. Il n’ira pas bien loin.
Le progrès se poursuivait. Qu’on devait suivre. La troïka de bazar était à l’œuvre : les industriels s’emparaient des découvertes scientifiques, la finance en voyait les gains à venir, les sociologues en décrivaient l’intérêt pour les populations. Ils parlaient de bonheur. Et nous voilà tous convaincus, remerciant cette kyrielle de nous avoir donné un moyen d’être heureux, un instrument de joie de vivre…Le pouvoir numérique était là pour diffuser et imposer ce qui allait changer un monde qui n’en demandait pas tant. La publicité était partout, nous étions identifiés, soupesés, évalués, testés. Certains pouvaient rapporter gros, d’autres, résidus du vieux monde, résistaient. Et toujours des hommes suffisants et porteurs de solutions obligées péroraient derrière leurs bureaux. Ma mère ne pouvait plus m’aimer, elle était morte. Je me sentais seul et étranger au monde où je vivais. Don Quichotte, mon double avait du mal à trouver sa place. Il me ressemblait tant !

Sixième jour.
Il racle les miettes et le croute du pain sur la toile cirée. Il a soif. Peut être le dernier jour. Ou l’avant dernier…
L’écrasement se poursuivait…Je pensais à ma mère, mes hirondelles et mes moineaux. Le monde était connecté de toutes parts. Comme des nuées de moucherons, les données complètes sur tous les êtes humains scintillaient sur les écrans des maitres du monde, passaient d’un Cloud à l’autre, dévorant l’énergie, ne changeant rien à rien. Si nombreuses et banales, si détaillées qu’elles étaient ridicules, si inutiles qu’un jour viendrait où on effacerait tout ça, ce thesaurus de pacotille, comme une institutrice efface le tableau noir avec son éponge, pour revenir à l’humanité ordinaire, avec des circuits courts d’homme à homme, d’homme à femme, de père, de mère à enfant, bien plus efficace et vrai. C’est ce que je pense et c’est pour ça que je suis puni, condamné sans violence, dans le silence numérique autour de moi.

Septième noir.
Plus rien à manger et à boire. Il est condamné parce qu’il résiste encore…
Neandertal et Homo sapiens tournent dans mon corps, mon cerveau. Ils cherchent une issue. Je leur fais confiance, s’ils n’avaient pas été là pour assurer la survie de l’humanité, je n’existerais pas. Leurs cerveaux rudimentaires, leurs raisonnements reflexes et à courte vue vont à l’essentiel. Sauver leur peau, la mienne. Ils pensent que je suis enfermé dans une grotte, qu’un éboulement m’empêche de sortir. L’image de la sacristie revient. Je vais les écouter. D’abord, chercher une faille par où entre l’air du dehors. Je fais le tour de la grande pièce, je m’approche des baies vitrées opacifiées. Une ouïe d’aération laisse passer la brise.

Neandertal me dit qu’il y a là une fragilité, et qu’en creusant on peut élargir la faille. Mais là, il ya une baie vitrée et c’est tout. Vas-y, casse cet obstacle, me répète homo sapiens. Il a raison. J’ai pulvérisé le triple vitrage avec la statue de l’entrée, je vois le ciel, le jour, les arbres et les fleurs. Je sors, et maintenant je marche, au milieu de la foule qui ne sait pas. Nous sommes trois, Neandertal, Homo sapiens et moi, et nous vaincrons la bête…

Articles

La robe perdue de la princesse Davia, U vistitu persu di a Principessa Davia

 

 

 

U vistitu persu di a Principessa Davia

La robe perdue de la princesse Davia

 

Proposition de P.Lieutaud et F. Beretti

Veniva Aprile, cun i so tempurali imprevisti, l’acquate tremende chi nascundavanu e campagne e e strade, annegandu i prati, purtendu via e foglie secche, e branche morte e e cartacce in a fiumara di e canalette, u runzulime di i cundotti , scuprendu a u sole rivenutu un mondu schjettu schjettu, imbutratu di culori e di lume.

Eiu caminavu longu mare ; l’aghi di i pini sempre umidi esalavanu un odore mischjatu di resina, di fracicume e di mele ; caminavu e i mo passi ùn facianu nisun rumore sopra stu tappettu zeppu chi u ventu di u mare avia cupertu strade e chjassi.

« O figliulella, ti ne vai, in a statina turnerai, a ritruvà a l’alba chjara u to vestitu di sete, u vestitu di pannu linu. O figliulella, ti ne vai… »

Ma quale sarà statu chi cantichjava sta canzona strana ? Ma sta voce, da induve veniva ?

Ad ogni passu, a canzona ribumbava. E frase si sgranavanu pianu pianu…

«  O figliulé ti ne vai, a figliulella trema da u fretu. A figliulella vole rivene ».

Quandu piantavu, a canzona smarriva. Aghju fighjulatu daretu i fusti di i pini, a mezu a i rami ; aghju scrutatu u frascume, scuzzulatu l’arburelli , i buschetti. Un ci era nimu. Solu u frombu di u ventu tra l’alte branche e, luntanu, u fiscu di i treni, u trostu di e strade. Aghju rintracciatu i mo passi, pianu pianu aghju calpistatu l’aghi di i pini, ed eccu chi a canzona è rivinuta. « O figliulé, ti tocc’a parte, a figliulella si vole veste, chi prestu l’invernu ha da vene ». Volta e gira, u mare e a piaghja si stendianu quant’ ellu si po stende a vista, e e lunghe pinete s’inchinavanu cun dulcezza sotta u vintulellu…

E poi venne l’invernu. I spazzini avianu nettatu e strade e i chjassi. Avà l’aghi di pini accatastati facianu tumuli bruni. Hannu zingatu u focu prima di a stagione di l’incendii. In u scuppittime di e fiamme, eccu chi a canzona era turnata :

« A zitelluccia sottu u ventu d’invernu cerca u so vestitu e s’addispera A zitelluccia chi vene a circà u so vestitu di trina, di tullu azuru, di sete nova »…

Cascavanu l’aghi, si sparghjevanu sottu i grandi pini, e eo, passa e vene per sta a sente a voce. Ma niente.

Passò l’invernu, venne u veranu, eppò a statina. Una sera, quandu u sole sculisciava lindu sopra u mare, una vela spuntò all’orizzonte. Una nave antica calò a so vela a la marina. L’equipagiu scalò a son’ di tamburinu e un lungu curteghju s’avanzò ver di a grande pineta, tramezu a i bagnadori chi ùn lu vedianu micca. A pusà in rondu sopra u tappettu di l’aghi rossi, i barbareschi gironu u capu versu u mare.

A principessa, all’aggrottu di un baldacchinu multicolore scese lentamente da a nave e si misse à pusà in mezu a u circulu. Lentamente, pisò u tappettu di aghi e scuprì u vestitu ch’ella avia persu tempi fà, quandu i barbareschi scalati da u mare l’avianu rapita per fàlla principessa.

Aghju guardatu parte u curteghju sinuosu tramezu i parasoli e e vitture; battìa u tamburu tramezu e rise di i zitelli e a musica chi t’acciuncava. A nave ha issutu a vela e a lentamente smarritu all’orizzonte di a serata d’estate.

Un pare mancu vera, sta storia. Avà, ùn sentu più a canzona, ancu quandu caminu per ghjorni e ghjorni in e pinete di a marina.

A principessa ha ritruvatu u so vestitu e a zitelluccia ùn è più infritulita.

traduction de Francis Beretti

 

La robe perdue de la princesse Davia

 

Avril venait et avec lui les orages imprévus, les averses aux rideaux de pluie effaçant les paysages et les routes, noyant les prés, emportant les feuilles sèches, les branches mortes et les vieux papiers dans des torrents de caniveaux, des gargouillis de plaques d’égout, laissant au soleil qui revenait un monde propre et net, gonflé de couleurs et de lumières.

Je marchais sur la plage, les aiguilles de pins encore humides exhalaient une senteur de résine et de pourriture à l’odeur de miel, je marchais et mes pas ne faisaient aucun bruit sur ce tapis épais dont le vent de la mer avait revêtu les routes et les sentiers.

«  Petite fille tu t’en vas, un jour d’été tu reviendras, retrouver au clair matin, robe de soie, robe de lin….Petite fille tu t’en vas….. ».

Qui fredonnait cette chanson inconnue ? D’ou venait cette voix ?

A chacun de mes pas revenait la chanson. Les phrases s’égrenaient lentement …

«  Petite fille tu t‘en vas, petite fille grelotte au froid … Petite fille veut revenir »

Je m’arrêtais, la chanson disparaissait. J’ai regardé derrière les troncs des pins, entre les branches, j’ai scruté les frondaisons, secoué les petits arbres, les bosquets. Personne. Rien que le bruit du vent dans les hautes branches et au loin le sifflement des trains, le grondement des routes. Je suis retourné sur mes pas, j’ai marché lentement sur les aiguilles de pin et la chanson est revenue.

« Petite fille, il faut partir, petite fille veut se vêtir, vite l’hiver s’en va venir »

Je me tournais dans tous les sens, la mer et le rivage s’étendaient à perte de vue et les longues pinèdes s’inclinaient doucement sous la brise…

Et puis vint l’hiver. Les services de la voirie avaient nettoyé les routes et les sentiers. Les épines de pins amassées faisaient maintenant des congères brunes. On y mit le feu avant la saison des incendies Dans le craquement des flammes, la chanson était revenue :

« Petite fille au vent d’hiver cherche sa robe et désespère…Petite fille qui va venir cherche sa robe de dentelle, de tulle bleu, de soie nouvelle »

Les aiguilles tombaient, s’étalaient sous les grands pins, j’allais et venais pour entendre la voix…Rien.

L’hiver passa, puis vint le printemps et puis l’été… Un soir, alors que le soleil glissait sans bruit sur la mer, une voile apparut sur l’horizon. La voile d’un navire ancien qui s’échoua sans bruit sur le rivage. L’équipage mit pied à terre au son des tambourins et un long cortège s’avança jusqu’au bois des grands pins au milieu des baigneurs qui ne le voyaient pas. Assis en rond sur le tapis d’épines rousses, les barbaresques tournèrent la tête vers la mer…

La petite princesse, abritée sous un dais multicolore, descendit lentement du navire et vint s’asseoir au milieu du cercle. Elle souleva lentement les épines et découvrit la robe qu’elle avait perdue le jour lointain où les barbaresques venus de la mer l’avaient enlevé pour en faire leur princesse.

J’ai regardé repartir le cortège, serpentant entre les parasols et les autos, battant du tambour dans les rires des enfants et les sonos assourdissantes. Le navire a hissé ses voiles et il a disparu lentement sur l’horizon du soir d’été…..

C’est une histoire invraisemblable. Maintenant, je n’entends plus la chanson, même quand je marche des jours entiers dans les allées de pin au bord de la mer. La princesse a retrouvé sa robe et la fillette n’a plus froid.

 

une création de Pierre Lieutaud

 

Articles

Connecting  world, par Pierre Lieutaud

Ses deux baskets étaient posées sur le tapis au pied du lit, comme deux petites autos garées l’une contre l’autre sur un parking  vide. Et lui, nu, assis au bord de son lit, engourdi de sommeil, il faisait bouger ses doigts de pieds en s’étonnant de la perfection de l’alignement de ces baskets, exactement perpendiculaires à son lit au milieu du fatras des vêtements balancés par terre à la va vite.…Quand il déciderait d’arrêter de pianoter l’air avec ses orteils blanchâtres, il y glisserait ses pieds dedans, doucement, sans effort, un petit délice. La vieille armoire grinça, il se dit que le bois refusait de mourir. Qui dirait un jour le supplice des arbres déguisés en armoire, en commodes ou en étagères ? Un frémissement parcourut les deux baskets, la brise du matin  passait sous la porte d’entrée, une vieille porte aux joints usés qui attendait qu’il la calfeutre…Il soupira, se laissa lentement glisser du lit en visant  les baskets et il se retrouva chaussé avec une précision parfaite. Bravo, se dit-il, et maintenant il faut me lever. Mais déjà, les baskets s’agitaient de petits tressautements et entrainaient ses pieds…Il les regarda s’ébrouer, étonné, se redressa, se leva et se campa tout droit.  Ses mains avaient quitté le rivage molletonné du lit et, tel un bateau qui largue les amarres, il avait mis le cap sur la cuisine qu’il n’arrivait pas à atteindre. Ses chaussures semblaient de plomb, si difficiles à décoller du sol qu’il pensa à un malaise, une baisse de tension qui lui donnait l’air stupide d’un paresseux, cet animal qui semble un film au ralenti…Et puis, brusquement, sans l’avoir décidé, il se dirigea vers la porte d’entrée. Pourquoi pas ? se dit-il, le parquet du vestibule est ciré, la marche sera bien plus facile, je vais m’aérer et tout ira mieux. Effectivement, une fois dehors, il sentit la vigueur revenir. Et aussitôt, sans prendre le temps de réfléchir, de regarder autour de lui, il traversa le jardin à grandes enjambées et se retrouva dans la rue. Ma foi, pourquoi pas, se dit-il encore, et il sourit en se disant que ces automatismes prenaient finalement son corps en charge bien mieux que lorsqu’il se lançait dans des réflexions qui n’en finissaient pas et d’où il ne sortait rien de bien pratique…
Deux joggeurs passèrent devant lui, il se mit dans leur sillage, sans réfléchir. Après quelques minutes, il s’aperçut qu’il était nu comme un ver. S’il croisait un agent, il se retrouverait au poste, recouvert d’une couverture sale et inculpé d’attentat à la pudeur. Avec toutes les peines du monde, il parvint à s’assoir sur un banc public et il recouvrit son sexe avec les pages d’un vieux journal plié sur le sol. Que se passait-il ? Un gros nuage passa et la pluie tomba. Ses baskets trempaient dans une flaque d’eau et tenaient ses pieds serrés l’un contre l‘autre, comme quand ils attendaient au pied du lit. Il n’eut pas le temps d’aller plus loin dans sa réflexion, ses pieds dansaient dans l’eau. Il se mit debout, les baskets l’entrainaient dans une danse sans musique, il était un Gene Kelly sans le son, vêtu d’une simple page trempée d’eau d’un vieux journal…Il dansait le long des rues sans pouvoir s’arrêter. En passant sous un tilleul, il entendit un grand éclat de rire…Assis dans la fourche d’une grosse branche, caché dans les feuillages, le diable tenait dans les mains un joystick qu’il faisait tourner dans tous les sens en ricanant.

Articles

Destin, un texte de Pierre Lieutaud

Chaleur écrasante. Persiennes fermées, fenêtres entr’ouvertes, il somnole sur un fauteuil, près du ventilateur. Il attend. Le soir, la nuit, la fraicheur. Une voiture s’arrête devant la maison. Une portière claque. La sonnette retentit…
Il se lève, prend son fusil et tire les deux coups à travers la porte, à mi-hauteur…S’il est petit, il atteindra son cœur, s’il est grand, son ventre. Le bruit sourd d’un corps qui tombe et plus rien. Non, le cri des cigales et le couinement du vieux ventilo. Vie de merde, il semble chantonner en brassant l’air qui sent la résine et le fenouil. Il ôte les douilles, met deux autres cartouches. Ça, c’est pour les flics, les gendarmes et tout le falbala, négociation, fort Chabrol, haut parleur… Mais pourquoi viendraient-ils dans cette maison perdue, dans ce hameau abandonné ? La détonation qui aurait alerté des promeneurs ? C’est vrai, la chasse est fermée. Mais les gens s’en foutent, ils préfèrent rester à l’écart, ils ont bien raison…
Le mort devant la porte est l’un de ceux qui veulent sa peau, l’accusent d’un meurtre qu’il n’a pas commis et le poursuivent depuis son évasion. Son absence les étonnera, les inquiétera. Ils viendront voir. Eh ! bien, ces deux balles seront pour les deux premiers qui rappliqueront. Et il en a d’autres, de balles…
Dehors, le facteur, couché sur les graviers de la cour, serre ses mains sur son ventre ensanglanté. Il mesure un mètre quatre vingt trois et il a reçu deux balles au dessous de la ceinture. Autour de lui, immobiles au soleil, des dizaines de lettres éparpillées semblent attendre de retourner dans sa sacoche. Il a autre chose à faire. Il meurt. Sans comprendre pourquoi. Dans sa main il tient une lettre recommandée et un stylo à bille…Cher monsieur, j’ai le plaisir de vous informer que le tribunal a fait droit aux arguments de votre défense et que vous êtes acquitté, lui écrit son avocat….
postman-pat-clipart-pictures-rl2a9b-clipart