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Moulin rouge. Création. Une histoire de science fiction teintée d’humour sur les mondes parallèles (partie#1)

 par Pierre Lieutaud                                      

L’atterrissage avait été brutal. Le navire avait touché le sol depuis dix minutes et continuait à grincer comme un vieux portail dans des cahots qui n’en finissaient pas… Après toutes ces années, les automatismes ont un peu perdu de leur précision, pensa le commandant. Rouillés, ce mot  lui vint à l’esprit. Dans l’espace, rien ne rouillait jamais, il sourit en se disant que les kyrielles d’algorithmes qui les avaient amenés là ne rouillaient pas, elles non plus. Il imaginait des dentelles qui trainaient derrière eux dans l’espace, des petites dentelles luisantes, inoxydables, qui organisaient, obligeaient le monde. Des choses indestructibles, alors que les  humains dont il faisait partie n’étaient que de pauvres corps de passage, à l’obsolescence programmée par une horloge biologique dont personne ne savait qui faisait tourner les aiguilles. Des corps qui se délitaient lentement, doucement, il pensa aux comprimés effervescents qui se transformaient en petites bulles et s’évaporaient peu à peu… La vie de l’homme, un petit tour et puis s’en va…Un tour pas si petit que ça, il était à des millions de kilomètres de chez lui, 88, boulevard de la grange, Wilmington, Australie. Là bas, sur la vieille terre, des décades et des décades étaient passées, la plupart des gens de sa génération étaient morts et lui, il frétillait face à un nouveau monde. L’embrouillamini du temps et de l’espace lui avait donné un morceau d’éternité…Enfin…Tout ça si Einstein avait vu juste. Ou s’il n’était pas en train de délirer. Le délire d’espace, bien connu des cosmonautes, en avait perdu des dizaines. Sortis dans l’espace, subjugués par le monde qui les entouraient, ils s’étaient séparés du cordon ombilical qui les reliaient à la station spatiale, pour être libre dans l’inconcevable néant bleu qui les entourait. Mais la vraie cause de leur disparition était autre : le mélange respiratoire qui les abreuvait, bombardé d’ions cosmiques, s’était modifié en devenant un gazouillis hallucinatoire qui leur avait fait perdre la tête. Il soupira…Et si les milliards d’ions cosmiques qui avaient percuté le navire depuis toutes ces années lui avaient fait perdre la raison ? Et s’ils ne s’étaient pas posés ? Et s’il était mort, réduit à l’état de bulles ? Reprend tes esprits, commandant, se dit-il, alors que le navire s’était immobilisé sur le sol caillouteux qui défilait sur l’écran de contrôle. Ses mains, crispées sur le levier de commande, se détendirent. Et lui aussi. Juste un moment. Le temps de se dire c’est la fin du voyage, nous sommes vivants. Déjà, les procédures d’identification du site d’atterrissage tournaient, des loupiotes s’allumaient, s’éteignaient, des petits hauts parleurs couinaient un peu partout. Les atterrisseurs télescopiques du navire l’avaient positionné automatiquement à l’horizontale et rien ne bougeait. C’est déjà ça, se dit-il, nous ne nous sommes pas posés à cheval sur un rocher ou sur du sable mouvant… 

Les voix de synthèse récitaient des check list qui résonnaient dans les coursives de la carcasse d’acier où ils avaient passé des années. Il vérifia l’alimentation en oxygène, le plus important, se dit-il. Tout était en ordre, il restait de quoi vivre pendant trois ans et le petit sifflement qu’il reconnaissait au milieu de tous ces bruits, c’était la source de  leur vie…Trois ans pour trouver un nouveau monde respirable…L’équipage, immobile derrière les verrières panoramiques, lui fit penser à un alignement de statues. Silencieux, tétanisés ils regardaient tous leur nouveau rivage, si loin de la terre qu’ils avaient quittée  probablement pour toujours.

H-TER-479 était un gros caillou. Lisse comme une savonnette. Au raz du sol flottait un nuage bleu, plat et dense, des milliards d’étoiles scintillaient au fond du ciel et sur l’horizon se levait un soleil.  L’univers est rempli de milliards de planètes, de galaxies sans fin et nous nous sommes posés là, se dit  le commandant…Une vague de chair de poule le parcourut, de la tête aux pieds. C’est bien beau, toutes ces formations,  ces séminaires de self contrôle, de maintien du sang froid devant des situations qui nous dépassent, mais nom de Dieu, j’ai du mal à rester calme, à penser à un avenir ici. 

Le message sifflait dans toutes les oreilles: « Convocation immédiate de tous les membres de l’équipage ». Dans les coursives s’allongeaient les files de marins, techniciens, ingénieurs, médecins, océanologues, astrophysiciens, tous volontaires pour aller chercher les limites, envoyés dans l’espace depuis la ville spatiale qui tournait depuis des dizaines d’années autour de la terre, leur planète. On l’appelait autrefois la planète bleue. C’était il y a longtemps, même les plus vieux habitants de la ville orbitale n’avaient pas connu ce halo pastel, délicat, qui donnait envie de réciter des poèmes et faisait monter les larmes aux yeux. Que va devenir l’humanité, se disait le glaciologue en suivant le couloir, nous avons quitté une planète moribonde pour nous poser après toutes ces années sur ce désert des Tartares…Pourquoi ici et pas ailleurs? Pourquoi être passé au larges de toutes ces planètes verdoyantes, ces océans infinis, ces atmosphères douces et claires sans s’y arrêter? Pourquoi, chaque fois, on nous disait que la destination était plus loin, ailleurs?

Ils se souvenaient tous  du jour où le commandant les avait réunis. « D’après les calculs », avait-il dit, « nous sommes à la limite de notre univers ». C’était si drôle, incongru, impensable, d’énoncer une chose pareille qui résonnait dans les hauts parleurs des coursives, qu’en même temps qu’il l’écoutaient, il se demandaient s’il  n’avait pas sombré dans la folie, si c’était bien lui qui répétait ces phrases comme un robot, ou bien si quelqu’un les lui dictait, l’obligeait à les dire… « Nos radiotélescopes buttent sur une barrière invisible d’une texture inconnue, si on peut parler de texture pour une chose invisible. Nous nous doutions de son existence, c’etait l’un des objectifs de notre voyage. Mais ceci n’est que notre première étape; le but final est de sortir de cet espace et chercher ce qu’il y a au delà. Pas question de prendre de risques en essayant de passer a travers cette barriere qui meme invisible pourrait nous desintegrer. A partir de maintenant, nous allons la longer cette limite le temps qu’il faudra pour chercher un orifice, une sortie, et pénétrer dans l’inconnu »…

Pendant des années, ils avaient navigué en côtoyant cette limite, ajustant la trajectoire du navire pour qu’il ne s’en approche pas trop et risque de la percuter. Mais percuter quoi? Les dopplers latéraux renvoyaient l’écho de la muraille invisible… Le jour où l’écho du doppler ne retourna pas au navire, le commandant crut d’abord à une panne, il fit vérifier le module de réception, il était intact, fonctionnel. Et rien n’y parvenait. 

Quand apparut sur l’écran l’image de l’orifice, un cercle parfait sans fond, il ordonna de poursuivre la route au même cap, comme si de rien n’était, autant pour reprendre ses esprits que pour s’assurer de la réalité de ce qu’il avaient découvert. Il fit machinalement le signe de croix et fit pivoter le navire de 180 degrés pour retourner vers la bordure de l’orifice. Ils la suivirent pendant un mois lunaire avant de se retrouver où ils étaient partis. Il s’agissait bien d’un cercle et ils en côtoyaient la limite, de si près qu’ils l’apercevaient maintenant dans la lumière des projecteurs de marine. Un biseau bleuté au tranchant effilé. Au-delà scintillaient des milliards de galaxies. 

Ils savaient qu’ils devaient franchir ce passage, mais peu d’entre eux avaient cru possible d’y parvenir un jour. Et tous avaient peur. Une exploration lointaine, oui, mais quitter le monde, c’était mourir, passer dans l’au delà voulait bien dire cela. On décida d’essayer d’arrimer une balise sur la bordure, pour pouvoir retrouver la sortie, dit le commandant, et d’envoyer une expédition de volontaires sur le biseau et plus loin le long de la barrière. Pour savoir de quoi elle était faite. Nous verrons bien alors s’il est possible d’y arrimer une station spatiale ou de construire une base dessus, un espèce de belvédère d’où nous pourrons voir le monde du dedans et le monde du dehors. 

– Nous serons des gardes-frontières, plaisanta un mécanicien,

– Nous planterons le drapeau de l’empire terrestre, dit un autre, 

– Le planter? Mais dans quoi, dit un autre encore, arrêtez vos bêtises, nous ne savons pas de quoi est fait la barrière, et même si elle existe vraiment, 

– Il a raison. Un artéfact, une image fabriquée par nos calculatrices, un brouillard de météorites et rien d’autre, c’est le même univers qui continue, le notre, nous sommes simplement allés plus loin…

Dehors, tout était différent, nouveau, inconnu, dehors était peut être le destin de l’homme, sa seule survie, mais que représenterait-il dans cet univers? 

Le lendemain, après une touchante cérémonie d’adieu, le module d’exploration emporta l’équipage et la balise. Ils étaient si loin de tout que, privés de communication avec la terre, ils firent passer en boucle sur les écrans les photos de leurs femmes, leurs enfants, probablement des vieillards et qui disparaitraient avant que n’arrivent à eux leurs images, si elles leur arrivaient un jour… Ils emportaient avec eux un drapeau de la terre, une bannière blanche avec un globe bleu au centre…S’il y avait un sol où ils allaient, ils le planteraient dessus..

Seuls au monde, déjà morts bien que vivants, avant-garde d’une humanité en voie de disparition, ils n’avaient plus rien à perdre. Ce jour là, probablement, par un signe du destin, un enfant, une fille etait née dans la maternité du navire et tétait sa mère avec voracité. 

Trois jours après, alors que le module d’exploration glissait le long de la bordure sans pouvoir s’y arrimer « De la gélatine », disaient les messages de l’équipage, « si claire et transparente que nous pouvons voir l’univers de chaque coté avec une netteté étonnante »,  ils avaient franchi le passage, comme les marins des temps anciens passaient l’équateur, une limite invisible, théorique, fruit du calcul de physiciens rêveurs isolés dans leurs laboratoires…Des automatismes avaient pris le contrôle du navire. Sur sa lancée, moteurs stoppés, il semblait faire roue libre dans l’infini, ils avaient navigué dans le silence de l’espace des années durant sans que rien ne change…

Comme tout cela ressemble à l’univers d’où nous venons, se disait le commandant qui devait dresser la carte d’un nouveau ciel, calculer les apogées, les périgées, les trajectoires de ces milliards d’étoiles. Devant eux brillait un soleil et tournaient des planètes…Et puis, un jour, leur trajectoire s’était incurvée, les calculatrices avaient montré que l’une des planètes inconnues attirait vers elle leur navire. Le commandant avait ordonné de laisser faire les choses. Dans le nouveau monde où ils étaient, il se sentait privé de mots pour parler de ce qui les entourait. Alors, il appelait  choses les événements qu’il ne pouvait comprendre ou prévoir…

Le message automatique post atterrissage s’était ouvert comme une huitre. Vingt ans qu’il essayait en bricolant les circuits et les algorithmes de le faire sans y arriver jamais. Où allons-nous s’était-il demandé toutes ces années? Et là, il avait sous les yeux ces vieilles phrases, écrites par des gens probablement morts. Que savaient-ils de H-TER-449? Etait-ce le nom qu’ils avaient donné à ce caillou dont ils ignoraient tout et où le hasard de l’attraction des planètes qu’ils avaient survolé, côtoyé, les avait amenés? N’avaient ils pas été simplement livrés au ping pong de la gravitation interstellaire? 

C’est bien beau, tout ça, se dit le commandant mais maintenant, qu’on l’ait voulu ou pas nous nous sommes posés et il faut faire connaissance avec notre nouveau rivage.

Qui s’appelait dans le message Earth number 2. Une blague. Ou l’espoir de créer une nouvelle terre, le nom de baptême de la planète où ils s’étaient posés…Mais qu’y avait-il de comparable avec la terre, même dans l’état où elle était quand ils l’avaient quittée ? Il existait encore là bas, par ci par là, sur sa surface  marronnasse et racornie, des ilots bleus et verts, avec de petites mers, alors qu’ici, c’était un néant rocheux. Au dessus d’un écran, une petite ampoule s’était allumée et clignotait pendant qu’un message défilait : « Résultat de l’étude de l’environnement extérieur; atmosphère comparable à le terre, respirable, température 18 degrés centigrades, brise détectée secteur sud est, force 5 nœuds, air de turbidité normale »…Formidable, se dit le commandant, mais curieux…

« Vous sortirez sitôt le navire stabilisé et les automatismes réinitialisés et vous enverrez en reconnaissance au cap plein nord le véhicule Véga avec 4 soldats. Leurs messages radio vous décriront ce qu’ils verront ». 

Je crois rêver, se dit le commandant, ils sont à des milliards de kilomètres, probablement morts et enterrés depuis longtemps et qu’est ce qu’ils ordonnent? Reconnaissance au cap plein nord ! 

Il avait pourtant été obligé d’obéir. Vega refusait de démarrer s’il lui indiquait une autre route….

A suivre………….

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De la poésie plein les poches, par Sam Bozino (1e partie )

A l’heure du Printemps des Poètes, nous nous proposons de dresser un rapide panorama de l’édition de poésie en format poche.
A tout seigneur, tout honneur : 2018 voit célébrer le cinquante deuxième anniversaire  de la collection Poésie/Gallimard qui a dépassé le chiffre symbolique des 500 parutions en 2016, dont la plupart sont disponibles. Au départ, la collection puisait exclusivement dans le riche fonds de la maison, la poésie étant depuis l’origine (1911) au cœur des éditions de la NRF : Claudel, Supervielle, Breton, Eluard, Char, Guillevic…C’est d’ailleurs Capitale de la douleur qui fut choisi pour le premier numéro en 1966.
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La maquette de Massin, apparemment inspirée des séries de Warhol, reproduit une photo du poète, au milieu de la page blanche, en 5 exemplaires de couleur différente ; ce bandeau photo court aussi sur le dos et la quatrième de couverture. Sur cette dernière, aucune présentation comme il est d’usage dans toute autre collection. Récemment, l’identité visuelle de la collection a évolué, les photos juxtaposées laissant la place à un portrait de l’auteur devant un long rectangle qui peut être un détail de tableau, un paysage ou encore le détail d’un manuscrit. Poésie / Gallimard s’est ensuite rapidement ouverte aux auteurs étrangers et contemporains, ainsi qu’aux anthologies par siècle, par pays, par thèmes ou par genre poétique. Les parutions de 2016 font la part belle aux auteurs contemporains, pas forcément édités à l’origine par Gallimard : ainsi Jacques Darras, Abdelatif Laâbi, Anise Koltz.

les mots

Dans une chronique parue tout récemment dans le site Recours au poème et intitulée « Poétique de la collection Poésie », Eric Pistouley écrit une lettre adressée à la collection, citons-en ces quelques lignes pour clore ce chapitre : « Tes dos ont blasonné toutes les bonnes bibliothèques, des chenues jusqu’aux deux planches d’une chambre d’étudiant, semant des regards entre les titres crevassées et pâlis ! Réunie ou dispersée, quand je te vois quelque part, je me sens en compagnie. D’un lecteur? mieux : un taste-mots, un rêveur, un arpenteur musical. Il suffit d’en remarquer cinq, douze, et ils sont tous là, les Cinq cents et quelques, un panthéon au grand air. Car d’annexe de la nrf, te voici vaste et disparate académie, ouverte aux douze vents. » Un autre grand éditeur parisien, le Seuil, propose une collection dédiée à la poésie : Points Poésie, créée en tant que telle en 2006 et dirigée par la romancière Véronique Ovaldé. Elle affiche un catalogue varié, avec de prestigieux auteurs étrangers, tels Rilke, Celan, Cummings, Yeats ou Juarroz. On y trouve les grandes voix de la francophonie que sont Césaire et Senghor. Sont également présentes dans la collection des monographies sur des poètes : Char, Rilke (rédigée par Philippe Jaccottet)… Enfin, les contemporains ne sont pas oubliés, comme Bernard Noël ou Antoine Emaz. L’identité visuelle de la collection a évolué : au départ, un portrait dessiné de l’auteur en noir et blanc occupait la couverture, mais la photographie est apparue dans les volumes récents.

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Les autres grandes maisons de poche, en général, n’ont pas une collection spécifiquement dédiée à la poésie : c’est ainsi qu’au Livre de Poche on ne trouvera guère, à l’exception d’un Boris Vian, que les grands classiques. GF propose aussi des poètes du grand XXème siècle un peu moins en vue : Reverdy, Tzara fondateur du dadaïsme, Toulet et ses Contrerimes… De la même façon, il faut aller pêcher certaines perles dans la collection Babel d’Actes sud : outre les classiques orientaux d’Omar Khayyam et Abu Nuwas (Le Vin, le Vent, la Vie), une anthologie du grand poète palestinien Mahmoud Darwich ; mais également les Disparitions, recueil de Paul Auster : le versant poétique de l’œuvre de cet auteur, primordial pour lui qui a par ailleurs traduit en anglais des poètes français, est assez méconnu.

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 Suite           assomusanostra.wordpress.com/2018/03/16/rapide-panorama-de-ledition-de-poesie-en-format-poche-par-sam-bozino-deuxieme-partie/