Alors que le capitaine Drogo s’engage dans l’armée à la poursuite de l’aventure, celui-ci doit faire le lourd apprentissage de l’ennui et de la solitude. Roman existentiel, Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, soumet le lecteur à l’attente d’un événement qui ne vient pas. Tout comme notre vie dans laquelle nous attendons un événement qui donne du sens.


Par Philippe Alessandri

On a souvent comparé Buzzati et Kafka, car dans leurs romans flotte le doux parfum de l’absurdité. Absurdité de notre société, et plus précisément des hommes qui la composent. Pourtant il existe, à mes yeux du moins, une différence notable entre ces deux géants de la littérature.


Une aventure qui n’arrive jamais

Si dans l’oeuvre de Kafka les personnages subissent les coups du sort sans qu’ils n’eussent fait quoi que ce fût pour les provoquer, chez Buzzati, et plus précisément dans le Désert des Tartares, le principal protagoniste a fait le choix de venir de lui-même au devant d’une situation qui se refermera sur ses dernières illusions, jusqu’à l’étouffer. Car le lieutenant Giovanni Drogo, qui rêvait de gloire et d’aventures en s’engageant dans l’armée, va vite déchanter.

Et le piège qui se referme sur lui porte un nom: le fort Bastiani. Celui-ci est d’ailleurs un véritable personnage à part entière dans ce roman. Il digère lentement ceux qui ont fait le choix de venir en son antre, et s’amuse parfois à les rendre fous.

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Un roman sur l’attente

Un des sujets majeurs de ce livre est l’attente. L’attente longue, interminable, où les jours sont identiques les uns après les autres. Et qu’attendent-t-ils donc, ceux qui constituent la garnison de ce fort énigmatique ? Ils attendent l’ennemi. Invisible, mystérieux, que l’on croit parfois voir ou entrapercevoir, mais qui se révèle toujours être un mirage. À l’action et aux hauts faits d’armes succèdent l’ennui et son terrible cortège de désespérance. Et l’on découvrira au fil des pages que le lieutenant Giovanni est universel.

Le Désert des Tatares : un reflet de nos vies

Il est nous, qui attendons comme lui quelque chose qui ne vient jamais. Ce quelque chose peut prendre une infinité de formes, que ce soit la femme ou l’homme idéal, la fortune par un gain au Loto ou quelque fabuleux héritage, voire même la maladie, si chère aux hypocondriaques…

Ce lieutenant est notre incarnation, notre reflet dans le miroir. Car, bien qu’entouré par les autres « pensionnaires » de ce fort, Giovanni est seul face à lui-même. Il nous renvoie à notre propre chemin de vie. A notre solitude, à notre ennui et à notre débâcle.

Le dénouement m’a agréablement surpris, mais je vous laisse le découvrir lorsque vous lirez, ou plutôt dévorerez, ce roman à l’écriture parfaitement maîtrisée.


Extrait

A présent, ils étaient tous deux plongés dans leurs réflexions. La route avait de nouveau débouché au soleil, les montagnes succédaient aux montagnes, plus escarpées maintenant et avec des parois rocheuses.

- Hier soir, dit Drogo, je l'ai vu de loin.

- Quoi donc ? Le fort ?

- Oui, le fort.

Drogo se tut un instant et puis, pour être aimable :

- Il doit être grandiose, n'est-ce pas ? Le fort m'a paru immense.

- Grandiose, le fort ? Mais non, c'est l'un des plus petits, une très vieille bâtisse. Ce n'est que de loin qu'il fait de l'effet.

Après un silence, il ajouta :
- Une très vieille bâtisse, complètement démodée.

- Mais c'est l'un des forts les plus importants, n'est-ce pas ?
- Mais non, c'est un fort de deuxième catégorie, répondit Ortiz.

Il semblait qu'il éprouvât du plaisir à en dire du mal, mais ceci, il le faisait d'un ton particulier ; comme quelqu'un qui s'amuse à énumérer les défauts de son rejeton, certain que, comparés aux immenses mérites de celui-ci, ils seront toujours quantité négligeable.

- C'est un bout de frontière morte, ajouta Ortiz. C'est pour cela qu'on a jamais touché au fort et qu'il est toujours comme il y a un siècle.

- Que voulez-vous dire par frontière morte ? 

- Une frontière qui ne donne pas de souci. De l'autre côté, il y a un grand désert. 

- Un désert ? 

- Un désert, effectivement, des pierres et de la terre desséchée, on l'appelle le désert des Tartares. 

- Pourquoi "des Tartares" ? demanda Drogo. Il y avait donc des tartares ? 

- Autrefois, je crois. Mais c'est surtout une légende. Personne ne doit être passé par là, même pendant les guerres de jadis. 

- De sorte que le fort n'a jamais servi à rien ? 

- A rien, dit le capitaine. La route montant toujours, les arbres avaient disparu et il ne restait, çà et là, que de rares buissons ; quant au reste, ce n'étaient que champs grillés, rochers, éboulis de terre rouge. 

- Pardon, mon capitaine, y a-t-il des agglomérations à proximité du fort ? 

- A proximité, non. Il y a San Rocco, mais il faut bien compter une trentaine de kilomètres. 

- Alors, je suppose qu'il n'y a pas beaucoup de distractions. 

- Pas beaucoup, non, pas beaucoup effectivement. L'air avait fraîchi, les flancs des montagnes s'arrondissaient, faisant présager les crêtes finales. 

- Et on ne s'ennuie pas, mon capitaine ? demanda Giovanni d'un ton de confidence, riant comme pour donner à entendre que cela lui importait peu, à lui. 

- On s'y fait, répondit Ortiz. 

Et il ajouta, avec un reproche déguisé : 

- Moi, j'y suis depuis dix-huit ans révolus. 

- Dix-huit ans ? fit Giovanni, impressionné. 

- Dix-huit ans, répondit le capitaine. 

Un vol de corbeaux passa, rasa les deux officiers et s'enfonça dans les profondeurs de la vallée. 

- Des corbeaux, dit le capitaine.

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