Le 5 mars, 18h30, salle des mariages de Bastia, René de Ceccaty présentera à Musanostra son ouvrage Les Trois vies d’Hector Bianciotti. Francis Beretti nous plonge dans la biographie de l’Académicien, journaliste au Nouvel Observateur et éditeur chez Gallimard, paru aux éditions Séguier.
Par Francis Beretti

Enfance et exil
Il était une fois en Argentine un petit garçon prénommé Hector. Il naît en 1930 au sein une famille d’émigrés du Piémont. Elle habitait une ferme dans un village de la pampa gringa. La pampa des immigrés italiens.

Une enfance « horrible », dit-il. « Un cauchemar. La plaine argentine s’étend à l’infini de tous côtés, un infini plat, plat comme le plancher . Je chevauchais quand j’étais enfant. Au plein galop. Et j’étais angoissé parce que je voyais l’horizon reculer si bien qu’on ne pouvait s’échapper : l’infini était ouvert . Nous ne pouvons quitter que ce qui est fermé, à la rigueur. Mais nous ne pouvons quitter ce qui est ouvert. Et c’est en cela que je suis très argentin, parce que c’était une expérience déterminante. Cela et la faim. La faim en Italie » .
Vers l’âge de 11-12 ans, il annonce à ses parents sa décision de devenir prêtre ou moine. Son père est furieux, mais il ne contrarie pas cette vocation. Elle prend fin un dimanche d’août 1945. « Ce jour-là Monsieur Teste occupa la place vacante de Dieu ». Il a donc quinze ans. La mort de Paul Valéry est pour lui le moteur. Elle lui fait choisir définitivement la littérature contre la religion, ou plutôt la littérature devient sa religion, écrit Ceccatty.
Une cinquantaine d’années plus tard, le 18 janvier 1996, celui qui fut un petit immigré d’Argentine se retrouve à Paris, quai Conti dans le décor prestigieux de l’Institut de France. En effet, Hector Bianciotti a été élu à l’Académie française. Il y occupe le siège n°2 d’André Frossard.
Les vies de Bianciotti
Cette destinée hors du commun, René de Ceccatty, lui-même conseiller littéraire, directeur de collections, romancier, dramaturge, traducteur de l’italien et du japonais, critique littéraire, qui a très bien connu Bianciotti , s’est donné pour tâche d’en retracer l’itinéraire, qu’il a découpé en trois parties dans sa biographie récente intitulée « Les trois vies d’Hector Bianciotti ».
Ce découpage s’est imposé à lui : la vie argentine, la vie espagnole, la vie française. Afin de rendre plus subtil, plus personnel cet hommage à un ami de trente ans, Ceccatty a pensé à trois chapitres, « la vie objective d’Hector Bianciotti », c’est-à-dire ce que l’on attend d’une biographie traditionnelle, « la vie subjective d’H. Bianciotti, » (les souvenirs personnels de Ceccatty, son point de vue sur son ami), et enfin « la vie intérieure d’H. Bianciotti », une série de documents inédits ou peu connus, d’ordre divers : extraits de lettres, entretiens, poésies écrites en espagnol, nouvelle écrite en espagnol, écrits à la première personne, articles critiques, aphorismes.
Les carrières de Bianciotti
En fait dans cette biographie originale, René de Ceccatty développe avec brio ce qu’il a écrit en quelques lignes sur Bianciotti: « le grand critique brillant, l’intellectuel sophistiqué et croulant sous les prix, l’éditeur attentif et entendu ». Les Mémoires d’Hector « évoquaient une jeunesse douloureuse en Argentine, « mais une presse fervente louait les qualités stylistiques et l’humanité, la sincérité, la profondeur ».

Hector ne manquait pas d’humour : « il aimait se moquer du zoo du milieu éditorial et journalistique ». « Il avait vécu dans des milieux trop divers pour ne pas être sensible aux mille manifestations du ridicule collectif ou individuel ».
Dans un passage de son autobiographie Le pas lent de l’amour, Hector fait son autoportrait ironique au moment où il décrit son départ de l’Argentine en direction de Naples : « Sur ce bateau très moyen dont la publicité vantait le principe démocratique de la classe unique, je m’étais composé, dès le départ, le maintien guindé qui me semblait convenir à un voyageur transatlantique , tels les personnages de certain film hollywoodien d’avant-guerre, où même le sourire qu’il arborait donnait à Charles Boyer, au moment d’embrasser Jean Arthur, une fixité de statue que je prenais pour de la distinction ».
Les premières années en Europe ont été invivables. En Espagne, il a l’impression d’être retombé au fin fond de la province. En Italie, il subit l’expérience de la faim (p. 283). L’illustration la plus spectaculaire de cette situation critique a pour décor la Piazza di Spagna. On est loin de la scène célèbre de la Dolce vita. Anita Ekberg se baignait dans la fontaine de Trevi. Elle criait à Mastroianni « Marcello ! Come here ! ». Bianciotti, quant à lui, dort comme un clochard sur l’escalier de la Piazza, avant d’être aidé par une religieuse française de la Trinità dei Monti.
Les admirations de Bianciotti
Hector Bianciotti a connu, ou fréquenté, ou admiré, un grand nombre de célébrités de la vie littéraire et artistique. Mais dans ce firmament brillent à ses yeux d’un éclat particulier quelques noms : Paul Valéry (« Je n’ai jamais connu un éblouissement pareil. C’était une conversion » dit-il quand il découvre ce poète), Jorge Luis Borges, Léonor Fini, dont il devint immédiatement inséparable, et qui l’entraîna dans les étés de 1961 à 1968 dans le couvent de Nonza, Vittorio Gassman, « le plus grand acteur du monde ». Luchino Visconti, dont Bianciotti affine l’appréciation que l’on a généralement de lui : « On ne voit pas à quel point Visconti a su parler de la pauvreté, montrer la misère, et déjouer les rouages qui les engendrent, condamnant aux pires palliatifs, aux combines, ceux qui y sont nés », et à quel point il grandit et sublima même des stars au sommet de leur gloire.
Nathalie Sarraute dont l’œuvre le fascinait, et bien sûr, Angelo Rinaldi, dont le manuscrit de La loge des gouverneurs l’enthousiasma. Il intervint auprès de Maurice Nadeau afin qu’il le publiât ( en automne 1969). Rinaldi l’accompagna jusqu’à la fin. Grâce à la finesse et la légèreté du récit, à l’ empathie envers son sujet et à la variété des points de vue que Ceccatty adopte, il est difficile de résister au plaisir de lire cette évocation de la vie d’un être exceptionnel, fragile, hypocondriaque, éperdu d’amour et de beauté, « ballotté par le destin et le hasard ».
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