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Peter Blake, On the balcony

PEINTURE – Janine Vittori analyse le thème du balcon dans l’œuvre picturale de Peter Blake

Jamais nous n’aurons autant parlé de balcon que depuis ces deux derniers mois. Les journaux télévisés ouvrent avec des images de citadins qui applaudissent et chantent sur leur balcon. Les chaînes programment des films et des pièces de théâtre; elles nous donnent ainsi l’occasion de revoir Cyrano de Bergerac et la magie de la scène du balcon de Rappeneau est intacte. Quelle joie d’entendre la voix de Depardieu :

De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai, 
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure! 

En attendant le douze mai de retrouver l’être aimé, confiné trop loin, il est amusant de regarder comment les européens ont interprété leur scène du balcon. En Italie un ténor chante de l’opéra et ses voisins reprennent en chœur les airs célèbres.

À Londres deux comédiens, chacun penché sur son parapet, jouent Roméo et Juliette. Pensent-ils à ce moment-là qu’il y a soixante-cinq ans un jeune étudiant du Royal College of Art compose une oeuvre pour son diplôme de fin d’étude qu’il intitule On the balcony?  Peter Blake fait dans cette oeuvre deux allusions à Roméo et Juliette. Comment, pour un britannique de vingt-cinq ans, ne pas penser à la tragédie de Shakespeare quand le balcon est choisi comme thème et titre d’une oeuvre picturale? Peter Blake commence très tôt sa carrière artistique. Il dit s’être passionné dès l’âge de quatorze ans, en 1944, pour les formes d’art populaire. Il aime les collections d’images et en 1955 il parcourt l’Europe et collecte des cartes postales d’art, des portraits de familles royales, des pages de magazines, des supports imprimés de toutes sortes, des paquets de cigarettes… Ce contemporain d’Andy Warhol produit une des premières oeuvres Pop Art de l’histoire de l’art alors qu’il poursuit encore sa formation artistique. En 1955 en Angleterre un critique d’art, Lawrence Alloway, emploie pour la première fois le mot Pop Art et cette même année Blake commence l’exécution de On the balcony.

Cette toile lui a demandé deux ans de travail. Elle n’a pas pour but de condamner la société de consommation. Elle n’est pas non plus une critique des stéréotypes de cette société. Peter Blake avec cette toile se tourne vers son propre passé, vers son enfance, ses années de formation et l’univers commun aux jeunes ayant grandi en Angleterre à la fin de la deuxième guerre. Sa toile est une oeuvre complexe et fantaisiste. Un étonnant trompe-l’œil qui donne à voir tout un fatras d’objets.  Sur un fond vert comme une pelouse anglaise, sans relief, l’artiste a représenté quatre enfants qui nous font face, assis sur un banc. Plus haut, un cinquième personnage, coupé par le bord de la toile, est juché sur une petite table. C’est lui qui tient dans ses mains un exemplaire de Roméo et Juliette de Shakespeare. Une des vingt-sept allusions au thème du balcon contenues dans cette oeuvre. Le fanion rouge de Verona, à gauche au premier plan, complète cette référence.

Les personnages sur le banc ont une apparence curieuse: leur taille est celle des enfants mais leurs attitudes correspondent à celles d’adolescents. La fille en rouge fume, un garçon a mis des lunettes de soleil. Sur les verres miroite le reflet du peintre au travail. Trois d’entre eux portent des badges, des accessoires extravagants et des vêtements qui n’ont pas l’accent british mais celui, américain, de la culture rock de l’après-guerre. Le personnage à l’extrême droite est considéré comme un autoportrait de Peter Blake. Le garçon de gauche tient dans ses mains une reproduction de l’oeuvre peinte par Manet en 1868  Le balcon. C’est la référence la plus évidente au thème du balcon en art et une des plus immédiatement lisible. Les autres images montrent assez souvent la famille royale d’Angleterre.

Chez  Peter Blake cela s’apparente à un hommage. En haut à droite, juste au-dessus de l’autoportrait, il est facile de reconnaître Churchill au balcon de Buckingham le 8 mai 1945. Il est entouré par le roi et la reine qui saluent la foule le jour de la Victoire contre le nazisme. Près d’eux la jeune Elisabeth a déjà la prestance d’une souveraine. Blake en 55-57 se souvient de l’attitude héroïque de la famille royale pendant la guerre. Mais, comme il est un jeune homme qui vit avec son temps, il représente aussi une page du magazine Life daté du 2 septembre 1957. Margaret, radieuse dans une robe d’un blanc immaculé, fait une apparition remarquée sur une terrasse. Elle n’est pas guindée;  c’est une princesse de vingt-sept ans qui pose avec grâce, comme une actrice de cinéma. L’autoportrait du peintre est différent des autres ; le personnage a un air plus grave, un visage plus pâle. Autour du cou il porte, comme un pendentif, un portrait de son professeur d’art, John Minton, qui vient de se suicider. Le tableau qu’il montre, cette figure qui semble sortie d’un roman russe, est une oeuvre du propre frère de Peter Blake.

Marquer un temps d’arrêt sur cette oeuvre nous permet de comprendre les aspirations d’une jeunesse des années 50: sur le revers de la veste du jeune qui porte des lunettes l’insigne YHA de l’association des auberges de jeunesse est juste à côté de l’Union Jack

Cette toile de Blake est une prouesse technique. Elle crée l’illusion d’un collage. Au premier regard l’œil se trompe. Il croit que chaque élément est collé sur la toile. Ce n’est pas le cas. Tout est peint. Tous les éléments sont reproduits, imités, avec un réalisme remarquable. Les insignes  sur la robe de la fille semblent être  brodés. La couverture de Life a des marques de pliures et d’usure. La nature morte sur la table du premier plan reproduit avec beaucoup d’exactitude la boîte de corn-flakes américains, la tablette de beurre, le journal, les cartes, les vignettes publicitaires. L’exploit de Blake consiste à introduire dans l’oeuvre tous ces objets hétéroclites et de les représenter à l’échelle.

Il est capable de reproduire Manet avec la technique de l’impressionnisme, de restituer le tableau de Léon Kossoff,  au premier plan, avec des empâtements de plusieurs millimètres. Sur une même toile il a recours à des techniques différentes, la peinture à l’huile et l’huile mélangée à la gomme, ainsi qu’à des manières de peindre diverses. Marquer un temps d’arrêt sur cette oeuvre nous permet de comprendre les aspirations d’une jeunesse des années 50: sur le revers de la veste du jeune qui porte des lunettes l’insigne YHA de l’association des auberges de jeunesse est juste à côté de l’Union Jack.

Qu’est ce qui a changé dans notre monde? Le désir d’ailleurs, l’envie de consommer toujours plus des produits venus du bout du monde, sont toujours bien présents. Mais quelque chose de plus ambigu, comme dans la toile de Blake, a surgi.

Qu’est ce qui a changé dans notre monde? Le désir d’ailleurs, l’envie de consommer toujours plus des produits venus du bout du monde, sont toujours bien présents. Mais quelque chose de plus ambigu, comme dans la toile de Blake, a surgi. Le repli sur soi du confinement a fait naître la  volonté de se tourner vers sa propre vie, vers ses souvenirs de famille. Et partout des réflexes plus « nationaux » ont surgi. Ils ne valorisent pas les chefs d’état mais tous les gens ordinaires qui ont permis aux pays de continuer à vivre.

Peter Blake est aujourd’hui un vieil artiste de quatre-vingt-huit ans. Sort-il tous les soirs sur un balcon pour saluer sa Reine et son Pays? «  […] on essaie quelquefois de rester consciemment en retrait ou de retourner dix ans en arrière. Je suis porté à pratiquer ce jeu, « nager à contre-courant » parfois de façon consciente, parfois de façon inconsciente » écrit-il. Continuez à nager à contre-courant Sir Blake. C’est le privilège des artistes.

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« Ce que l’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre » : Hopper, Fenêtre de nuit

Art – Janine Vittori nous propose une réflexion sur la peinture d’Edward Hopper.

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’y a pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux , plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée par une chandelle. Ce que l’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Charles Baudelaire, Les fenêtres

Que se passe-t-il derrière les vitres éclairées? Que font les inconnus qui livrent aux regards indiscrets l’intimité de leur appartement?

Edward Hopper a souvent représenté des intérieurs illuminés. Il les apercevait de son appartement de Washington Square, en marchant dans la rue ou bien depuis le métro aérien, la nuit.

L’oeuvre Fenêtres de nuit offre au spectateur, complice du voyeurisme du peintre, la contemplation fugitive d’une figure féminine surprise dans son intimité. C’est une impression fugace, sûrement fortuite.

Mais l’imprévu qui permet d’avoir accès à la vie intime d’une inconnue n’est pourtant pas laissé au hasard dans la construction de la toile.

Le confinement de la chambre est le lieu de tous les mystères.

L’immeuble new-yorkais est enveloppé dans l’obscurité de la nuit. À un étage élevé une corniche incurvée souligne l’arc tracé par les trois fenêtres qui forment un triptyque. Chaque fenêtre peut être regardée de manière indépendante.

Les trois ouvertures donnent sur une pièce fortement éclairée. La lumière est si puissante que son reflet atteint la corniche et adoucit la transition entre le noir de la façade et la clarté de l’intérieur. La pièce, aperçue à travers la fenêtre centrale, est une chambre. Toutes les couleurs sont brillantes: le blanc du mur, le vert de la moquette, le jaune du radiateur; tout luit sous la lumière qui tombe du plafond.

 La fenêtre centrale, seule des trois à être vue en entier, dévoile une femme de dos. Hopper a peint un fragment de son corps dans une partie de la chambre. Cette femme n’a pas baissé le store car elle ignore tout du voyeur. Elle se prépare pour la nuit. Son lit n’est pas encore défait. Il est tout près de la fenêtre, à gauche de la toile, qui laisse s’envoler le voile léger de son rideau. Le tissu transparent reprend la forme du corps de la femme. Il en redessine, tout en grâce, le contour du dos et des fesses.

Ce tissu fin et clair, comme un idéal de pureté, semble contredire la première impression de voyeurisme. Et en suivant la ligne courbe de la corniche, la troisième fenêtre, plus doucement éclairée par la lumière tamisée de l’abat jour,  trouble encore un peu plus notre sentiment .

Quelle scène, perverse ou innocente, avons-nous entrevue depuis la hauteur du métro aérien? Nous ne saurions le dire. Le confinement de la chambre est le lieu de tous les mystères.