Janine Vittori nous propose une réflexion sur la peinture d’Edward Hopper.

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’y a pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux , plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée par une chandelle. Ce que l’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Charles Baudelaire, Les fenêtres

Que se passe-t-il derrière les vitres éclairées? Que font les inconnus qui livrent aux regards indiscrets l’intimité de leur appartement?

Edward Hopper a souvent représenté des intérieurs illuminés. Il les apercevait de son appartement de Washington Square, en marchant dans la rue ou bien depuis le métro aérien, la nuit.

L’oeuvre Fenêtres de nuit offre au spectateur, complice du voyeurisme du peintre, la contemplation fugitive d’une figure féminine surprise dans son intimité. C’est une impression fugace, sûrement fortuite.

Mais l’imprévu qui permet d’avoir accès à la vie intime d’une inconnue n’est pourtant pas laissé au hasard dans la construction de la toile.

Le confinement de la chambre est le lieu de tous les mystères.

L’immeuble new-yorkais est enveloppé dans l’obscurité de la nuit. À un étage élevé une corniche incurvée souligne l’arc tracé par les trois fenêtres qui forment un triptyque. Chaque fenêtre peut être regardée de manière indépendante.

Les trois ouvertures donnent sur une pièce fortement éclairée. La lumière est si puissante que son reflet atteint la corniche et adoucit la transition entre le noir de la façade et la clarté de l’intérieur. La pièce, aperçue à travers la fenêtre centrale, est une chambre. Toutes les couleurs sont brillantes: le blanc du mur, le vert de la moquette, le jaune du radiateur; tout luit sous la lumière qui tombe du plafond.

 La fenêtre centrale, seule des trois à être vue en entier, dévoile une femme de dos. Hopper a peint un fragment de son corps dans une partie de la chambre. Cette femme n’a pas baissé le store car elle ignore tout du voyeur. Elle se prépare pour la nuit. Son lit n’est pas encore défait. Il est tout près de la fenêtre, à gauche de la toile, qui laisse s’envoler le voile léger de son rideau. Le tissu transparent reprend la forme du corps de la femme. Il en redessine, tout en grâce, le contour du dos et des fesses.

Ce tissu fin et clair, comme un idéal de pureté, semble contredire la première impression de voyeurisme. Et en suivant la ligne courbe de la corniche, la troisième fenêtre, plus doucement éclairée par la lumière tamisée de l’abat jour,  trouble encore un peu plus notre sentiment .

Quelle scène, perverse ou innocente, avons-nous entrevue depuis la hauteur du métro aérien? Nous ne saurions le dire. Le confinement de la chambre est le lieu de tous les mystères.

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