Dans Le nom de la bataille, publié aux éditions 49 pages, le poète et écrivain Tom Buron raconte l’histoire de Nathan, alias « Jazz », engagé volontairement dans l’armée ukrainienne comme ingénieur droniste, durant le troisième été de la guerre à Pokrovsk. Histoire inspirée de son propre engagement sur le front contre l’armée russe, il s’agit d’un témoignage d’amitié envers ses camarades et un éloge de la vie hantée par la violence et par la mort.

Par Kévin Petroni

Bateau ivre

La nouvelle repose sur une durée de temps de quarante-huit heures. À la suite d’une permission obtenue par le héros, Nathan passe la nuit avec une jeune femme avant de retourner sur le champ de bataille. Or durant ce bref laps de temps en compagnie de Mila, la percée des Russes, le souvenir des soldats et l’alcool ramènent la mémoire du héros sur le front.

Tout le récit repose sur une oscillation entre les pensées de Jazz, ses angoisses, ses souvenirs du front, le portrait de ses camarades de guerre, et le retour soudain au présent. Cette traversée nous conduit de l’arrière-pays vers le lieu même de la bataille, Pokrovsk. L’alternance crée un effet de discontinuité. Le récit alterne entre des scènes d’introspection et des moments de vie quotidienne rythmés par les bombes ou les drones. Ces moments génèrent un effet de fièvre et de désœuvrement qui rappelle le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud.

Ce navire, se confondant avec l’esprit du poète, libère dans sa divagation autant d’images hallucinées d’horreurs et de beautés. Dans le texte, l’alcool, l’adrénaline et l’inquiétude figurent une mémoire marquée par la violence du conflit, ainsi que par la beauté des liens amicaux et amoureux. Le réel semble y ramener l’esprit du narrateur d’un état halluciné, d’un souvenir saisissant, vers le réel du déplacement. Le narrateur semble parfaitement questionner ce que la violence et la mort font aux vivants et comment ces derniers, fascinés par cette expérience du péril, continuent d’aimer et de chérir la fraternité.

La Route

La guerre est l’élément central de l’ouvrage. Dès l’épigraphe, la référence au roman de Cormac McCarthy, Méridien de sang, propose un programme de lecture simple. Pas d’héroïsme dans la guerre, juste la vérité nue et implacable de l’humanité. Dans son œuvre, l’écrivain américain a souvent affirmé que l’état de guerre était la condition naturelle de l’homme. Elle ne recèle aucune forme d’héroïsme et de bravoure. En d’autres termes, il n’existe aucune transcendance dans le conflit. L’écrivain doit se contenter de délivrer une vérité sans fard, dépouillée à l’extrême. Le narrateur Jazz l’affirme pleinement. Il écrit : « L’homme semble toujours disposé à redevenir animal, à laisser exploser sa violence. Il n’y a ni énigme, ni rédemption : uniquement un élan. Notre sommeil est léger, nous n’avons plus besoin de croire véritablement en quoi que ce soit ; pas même en la victoire, pas même en Dieu ».

Cette vérité de la guerre est renforcée par l’addiction des soldats à l’adrénaline. C’est un autre grand thème de la littérature de guerre. Blaise Cendrars évoque le goût du risque dans La Main coupée. Ce thème occupe une place centrale dans la nouvelle. Il y est écrit : « Le reste de la planète aurait sûrement tendance à nous prendre pour des hommes de bravoure mais n’avons en vérité pour la grande majorité d’entre nous qu’un grand problème de dépendance à l’adrénaline ».

Cette description de la brutalité de la guerre remémore un autre grand classique des fictions de guerre. Il s’agit de la scène d’introduction d’Apocalypse now, elle-même librement adaptée d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Martin Sheen, ivre et titubant dans sa chambre d’hôtel, y revoit les images des hélicoptères américains bombarder la forêt vietnamienne. Dans cette scène enfiévrée, le héros est hanté par un conflit qui l’obsède et dont il reste prisonnier. La fin de la nouvelle est également marquée par cette configuration. L’appel de la violence et de la cruauté résonnent notablement.

Celle-ci est enfin nourrie par l’objet même du récit. Cet autre nom de la bataille désigne par périphrase la ville de Pokrovsk. Coup de génie du poète Tom Buron qui, par ce biais, parvient à révéler toute l’ampleur de la puissance de destruction qui s’abat sur la cité jusqu’à l’anéantissement. La force de destruction tend à transformer cet espace en un lieu directement associé aux Enfers. Ce retour du héros au centre du combat est une catabase. C’est-à-dire une plongée au cœur des ténèbres.

Le centre du combat ramène l’homme à la nature même de l’être. Il fait précisément de ce conflit une apocalypse, soit une révélation de l’humanité. Cette traversée renoue avec la structure même du récit de guerre comme une expérience des limites de l’homme. La multiplication des références aux drones ; l’indifférence des soldats à leur propre mortalité ; l’évocation des problèmes d’approvisionnement en nourriture, tout cela rend compte de la guerre dans son élément le plus cru et le plus brutal. Le réflexion du narrateur inscrit pleinement Le nom de la bataille dans la tradition des grands textes sur la guerre.

« Vivre et laisser mourir »

Enfin, le dernier aspect important de l’ouvrage demeure l’importance du témoignage. Il ne s’agit pas de dissocier la part de fiction et la part de réalité. Il s’agit simplement de souligner la capacité de la fiction à témoigner pour autrui. C’est un autre qui évoque non pas simplement les amis connus, mais qui offrent à tous ceux qui ont vécu cette expérience un langage commun.

En dépit du refus de l’héroïsme prôné par le narrateur, le livre demeure un hommage aux engagés dans le conflit. Il célèbre intensément l’amitié. Amitié amoureuse dès le début, amitié de régiment ensuite à travers les portraits de ces soldats engagés pour défendre l’Ukraine.

Wisconsin, Serioja, Red, Ian, Chico, Neck, Tonton, Cheers, Cooks, Slim et Yuri forment une bande soudée au sein de la Légion internationale. Les uns initient les autres dès leur arrivée. Ils sont tous unis par l’adversité. Cette humanité est notable tout au long du récit. Lorsque la situation est tendue sur le front, ils écrivent à Jazz de retarder son retour, et Jazz, quant à lui, refuse d’abandonner. Il veut leur ramener des bonbons, des boissons et les précieuses camel. La structure même de la nouvelle est séquencée par les portraits de Cooks, de Serioja ou encore par la référence à Marko, engagé en première ligne qui s’était suicidé après que l’alcool a été interdit aux soldats. Autant de portraits que le narrateur veut sauver de l’oubli. Autant de moments qui livrent l’actualité du conflit.

Outre le témoignage pour autrui, le récit s’empare d’une autre question cruciale pour tout combattant. Comment se retirer du conflit sans se sentir coupable envers ceux qui se battent ? Nathan demeure lié à son engagement. Toutefois, dans un SMS sous forme de lettre d’adieu, Mila expose clairement l’alternative du départ : « Pour tous les gamins de chez nous qui n’auront pas le choix et qui devront se battre demain, va-t’en, toi qui peux être libre ». L’amante refuse de perdre son ami, tout comme les camarades de le voir mourir sur le front. Ces derniers indiquent à Jazz qu’il en a fait suffisamment. Ce sont des mots qui interrogent le narrateur sur le moment où un combat peut et doit s’arrêter.

À l’instar de la citation extraite de James Bond, ses proches lui conseillent alors : Vivre et laisser mourir. De manière paradoxale, savoir passer le témoin, ce qui ne revient pas à arrêter de se battre, mais à accepter de dire « j’ai fait ma part », demeure pour eux le seul moyen de rester fidèle à tout ce que la guerre ôte aux hommes. Le récit montre combien la question du départ est difficile dans un contexte qui appelle au sacrifice.

Comme dans tous les grands récits de guerre, dans Le nom de la bataille, Tom Buron laisse le lecteur face à de grandes questions sur l’engagement et le sacrifice, sur la guerre et sur l’humanité, sur la violence et sur l’amour. Il livre un témoignage poignant d’une humanité dans les chaînes qui, confrontée à sa propre cruauté, puise sa force dans des moments de grâce.

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Tom Buron, Le nom de la bataille, Paris, 49 pages, 2026.


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