ARTICLE – Frédéric Lecomte vient de disparaitre brutalement. Nous lui rendons hommage en présentant un de ses articles sur le parcours exceptionnel du Prix Nobel de littérature Bob Dylan. Souvent considéré comme fini, Dylan n’a cessé de se réinventer et d’apporter à la musique américaine un vent de liberté.

Columbia a eu la riche et surtout lucrative idée de publier un coffret de quarante-sept cd consacrés à l’œuvre protéiforme de Bob Dylan – The Complete Columbia Albums Collection Volume 1. Ah bon, parce qu’il va y avoir d’autres volumes… Une drôle d’idée en fait. En effet les fans ont déjà tout tant en vinyle qu’en cd, les profanes ne savent que faire d’une telle avalanche de galettes aussi royales fussent-elles et les jeunes générations préfèrent télécharger plutôt que de dépenser la fortune de cent cinquante euros pour ce volumineux objet. Et puis Dylan est le dernier des Mohicans, un rebelle qui ignore sa maison de disques et préfère se balader seul dans les rues le visage caché sous sa capuche. On ne met pas Dylan en boîte et malgré son âge avancé, l’heure du sarcophage n’a pas encore sonné. Non franchement, mis à part quelques journalistes happy few qui ont reçu cette belle boîte de Pandore avec super livret et harmonica, ce qui n’est évidemment pas notre cas, cette vraie fausse intégrale appartient déjà au passé. Par contre, rien ne nous empêche de retracer le parcours d’un génie aussi unique qu’instable.

Un jeune de la classe moyenne américaine

Robert Allen Zimmerman est né le 24 mai 1941 à Duluth dans l’état du Minnesota. Il passe son enfance à quelques miles de là, dans la bonne ville de Hibbing, où la vie est heureuse et harmonieuse, comme pour la plupart des bambins issus de la classe moyenne américaine. Mais dès l’adolescence, Robert Zimmerman, éprouve un profond malaise et tente par tous les moyens de s’évader du conformisme suffoquant inhérent à la morale puritaine des Etats-Unis.

« Je suis né avec la mort autour de moi et fut élevé dans une ville moribonde »

Bob Dylan, à propos de son enfance

À l’âge de dix ans, le jeune Bob, par encore Dylan, écrit de nombreux poèmes et les met en chansons à partir de 1955, juste après avoir découvert Hank Williams, compositeur au génie torturé, incarnant le destin tragique d’un countryman retrouvé mort dans le coffre de sa voiture le jour de l’an 1953. Bien avant de se chauffer à un rock’n’roll balbutiant, Dylan écoute religieusement les psalmodies d’un héros écorché vif.

La découverte du Rock

Les premières influences du futur Bob Dylan pourraient se résumer en trois Hank : Hank Williams, bien sûr, mais aussi Hank Snow et Hank Payne. Très vite, et sur les traces du mythique rêve américain, Robert Allen Zimmerman s’identifie à de nouvelles icônes : l’acteur James Dean, le pionnier du blues Robert Johnson, le poète maudit Arthur Rimbaud, et le chantre de l’Amérique libertaire : Woodie Guthrie à qui Dylan voue un véritable culte.

Puis, comme tous les adolescents américains, Dylan se prend la déferlante rock’n’roll de plein fouet et fonde ses premiers groupes de rock au milieu des années cinquante. Son premier combo s’appelle les Shadow Blasters, groupe s’adonnant au rock’n’roll noir.

Duluth. La maison de naissance de Bob Dylan

À l’âge de dix-sept ans, Robert Zimmerman est un garçon révolté et frustré qui a besoin de s’inventer une nouvelle identité. Les rapports avec son père se dégradent un peu plus chaque jour et, c’est dans un contexte conflictuel, qu’il décide de quitter le domicile familial pour partir à l’aventure. « Je suis parti car il n’y avait rien à faire dans ce trou paumé », avoua-t-il, « Tout ce que je savais, c’est que je devais partir pour ne jamais revenir. »

Devenir Dylan

La première étape du jeune Zimmerman est Minneapolis où il découvre une scène folk en pleine ébullition. Nous sommes en 1960 et, désormais, Robert Zimmerman se fait appeler Bob Dylan (en hommage au poète gallois Dylan Thomas), s’inventant, non seulement une nouvelle identité, mais surtout, un double schizoïde, personnage façonné au cœur d’un laboratoire imaginaire.

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À l’époque, Dylan est un universitaire rebelle qui boit plus que de raison, expérimente la marijuana et collectionne les petites amies. Une guitare acoustique en bandoulière, il écume les clubs, jouant du folk et du blues au gré de sa fantaisie. Animé par une insatiable soif de connaissance, Dylan se familiarise avec les auteurs beat, Ginsberg, Ferlinghetti et bien sûr Jack Kerouac dont il dévore le Mexico City Blues. Musicalement, il se met à jouer de l’harmonica après avoir entendu et rencontré Jesse Fuller, bluesman noir multi-instrumentiste qui chante en s’accompagnant d’une guitare douze cordes, d’un kazoo, de cymbales et d’un harmonica dont les crissements ponctuent le propos.

En janvier 1961, Dylan débarque à New York et va directement au Café Wha ? du Greenwich Village, où il se produit sur la scène ouverte. Il rend également de fréquentes visites à sa grande idole, Woody Guthrie qui est hospitalisé dans le New Jersey pour une dégénérescence neurologique irréversible. Passant le plus clair de son temps sur les diverses scènes des cafés du Greenwich Village, Dylan survit grâce au panier qu’il passe après chacune de ses prestations. C’est à cette époque qu’il se met à porter des chapeaux, accessoires remplaçant le traditionnel panier.

Le Café Wha ?, à Greenwich Village, où Bob Dylan se représente pour la première fois à New York

Peu à peu, Bob Dylan s’affiche sur la scène musicale new-yorkaise et peaufine à la fois son image et son répertoire. L’un de ses premiers concerts payants a lieu en avril 1961, en première partie du légendaire John Lee Hooker. Mais la rencontre décisive pour sa carrière est celle avec John Hammond, grand manitou de chez CBS qui a découvert, entre autres, Billie Holliday. Fasciné par le charisme et le sens de l’écriture de Dylan, John Hammond le signe chez CBS au terme d’une audition fructueuse. Dylan enregistre en deux jours son premier album, en novembre 1961. Tout simplement intitulé Bob Dylan , le disque sort quelques mois plus tard, en mars 1962, et présente l’artiste seul à l’acoustique et à l’harmonica. Essentiellement constitué de reprises, Bob Dylan se vend à cinq mille petites copies et propose une des toutes premières compositions de Dylan, « Song To Woody », dédiée à sa marotte Woody Guthrie.

 

Blowin in the wind donne le ton des futurs succès contestataires de Bob Dylan

1962 voit Bob Dylan se mettre à écrire et à composer frénétiquement. Jugeant son premier album peu représentatif de son écriture, le poète passe des heures à observer ses contemporains et à les mettre en scène au fil de textes qu’il ne cesse de réécrire. Parallèlement, son esprit contestataire lui insuffle un cynisme métaphorique dont il cultive savamment et secrètement l’algèbre mystérieuse. Mais bien trop malin pour tomber dans le piège des étiquettes, Dylan refuse d’endosser le rôle de chanteur protestataire qu’on tente de lui imposer. Au contraire, il s’en défend farouchement, brouillant un peu plus les cartes d’un jeu dont il possède tous les atouts. Le paradoxe Dylan ne fait que commencer et Bob déclare tout à fait sérieusement : « Cette chanson n’a rien de protestataire. Je n’écris pas de protest songs. J’envisage l’écriture comme la transmission d’un propos de quelqu’un vers autrui, n’y cherchez rien d’autre… » La chanson en question s’appelle « Blowin’ In The Wind », sublime plaidoyer anti-militariste et parabole elliptique qui paraît le 27 mai 1963.

Les premières chansons contestataires

Titre ouvrant le deuxième album de Dylan, Freewheelin’, soit « En roue libre« , « Blowin’ In The Wind » est la première pierre de taille d’un édifice pharaonien que Dylan ne cessera d’ériger contre vents et marées . Déçu par les maigres ventes de son premier disque, il décide mettre les bouchées doubles pour Freewheelin’ dont l’enregistrement s’étale sur près d’un an et relève d’un véritable tour de force.

Avec ce disque, Dylan griffe sauvagement la conscience mondialiste d’un occident bouffi par son insatiabilité de conformisme et de morale étroite. Mieux que quiconque, ce jeune homme de vingt-deux ans, campe une Amérique rongée de l’intérieur et empêtrée dans une menace de déluge nucléaire sur fond de missiles cubains. La paranoïa d’une troisième guerre mondiale atteint son paroxysme et Dylan synthétise et exorcise la peur ambiante au fil de chansons apocalyptiques intitulées « Talking World War III Blues », « A Hard Rain’s A-Gonna Fall » et « Masters Of War », même si cette dernière semble faire autant allusion à la dope qu’à la folie guerrière.

Bob Dylan et Joan Baez forment un couple iconique de la scène folk contestataire

Explosif, Freewheelin’ l’est à bien des égards, et Dylan ponctue ses phrases assassines de thèmes amoureux, comme en témoignent « Girl From The North Country » ou le merveilleux « Dont’ Think Twice, It’s All Right ». L’année 1963 annonce de nombreux changements et voit Bob Dylan succomber aux charmes d’une jeune chanteuse folk qu’il croise régulièrement depuis plusieurs mois, Joan Baez, avec qui il se produit en duo à l’occasion du célèbre festival folk de Newport en juillet, avant d’effectuer une mini tournée en co-récital avec sa nouvelle muse. Si Bob Dylan et Joan Baez forment un couple hautement symbolique de la scène folk protestataire américaine, Dylan en sort grand vainqueur. En effet, Joan Baez est à l’époque beaucoup plus populaire que lui et leur tournée commune lui permet d’affronter un nouveau public, comme en témoigne cette déclaration de Joan Baez : « Il m’arrivait de réunir dix mille personnes par concert et j’y traînais sur scène mon petit vagabond. Ce fut une expérience mémorable. Ceux qui ne connaissaient pas Bob étaient furieux de l’entendre à mes côtés, et le conspuaient sans ménagement. »

En 1965, Bob Dylan publie Mr. Tambourine Man

C’est dans ce contexte délétère que Dylan s’impose comme le grand prophète des droits civiques, celui qui, des activistes les plus radicaux aux jeunes rebelles anticonformistes, va faire l’unanimité avec une chanson générique, permettant de mesurer la profondeur d’un fossé séparant autant les générations que les extrêmes politiques : « The Times They Are A-Changin' », dont la phrase clef demeure : « Ne critiquez pas ce que vous êtes incapables de comprendre. » Effectivement, les temps changent, et quelques semaines après que Dylan eut enregistré cette chanson, le président Kennedy est assassiné à Dallas, ce qui plonge l’Amérique dans un traumatisme profond. Dans la grande tradition des poètes beat, Dylan décide alors de parcourir et d’explorer cette Amérique blessée qu’il aime tant et qui le fascine immodérément. Durant plusieurs semaines, il la dévore à pleines dents et son inspiration redouble d’intensité. C’est durant ce périple qu’il écrit l’ébauche d’une nouvelle chanson, « Mr. Tambourine Man », s’inspirant du dérèglement de tous les sens imaginé par le poète trafiquant d’armes Arthur Rimbaud et d’un Mardis Gras fêté à la Nouvelle-Orléans. « Mr. Tambourine Man » ne paraît qu’en 1965. Entre temps, Dylan enregistre son quatrième album acoustique, Another Side Of Bob Dylan qui est très mal perçu par le public et les critiques qui lui reprochent de s’éloigner des thèmes sociopolitiques des disques précédents.

Mais en cette année 1964, c’est surtout l’invasion britannique qui, musicalement, secoue l’Amérique. Sur les traces toutes fraîches des Beatles et des Rolling Stones, de nombreux groupes américains réalisent qu’une bonne dose d’électricité propulse propos et formule musicale dans les sphères triphasées d’une hystérie collective. Ainsi, les Byrds sont un des tout premiers groupes américains a survolter leur folk en le branchant sur le secteur. On appelle ça du folk-rock et leur premier tube est une version électrique de « Mr.Tambourine Man ». Comprenant mieux que quiconque les possibilités d’une formule musicale électrifiée, Dylan décide d’enregistrer un album mi-acoustique, mi-électrique, et s’entoure d’un groupe de musiciens lumineux. Chef-d’œuvre absolu, Bringing It All Back Home marque l’avènement d’un nouveau Dylan dont la qualité des compositions surpasse celles d’antan.

Les années du folk-électrique

Avec des chansons comme « She Belongs To Me », « Maggie’s Farm », « It’s Alright, Ma » ou « It’s All Over Baby Blue », le poète, plus visionnaire que jamais, se transcende aux confins des raclures de son âme. L’album paraît début 1965 et sur la pochette, ce n’est pas Joan Baez qui pose aux côtés de Dylan, mais Sarah, sa future grande conquête. La chanson d’ouverture s’intitule « Subterranean Homesick Blues », bastonnade dont les phrasés anticipent le futur rap. Dans la foulée de sa reconversion électrique, Dylan demande au réalisateur Pennebaker de filmer façon « cinéma-vérité », la tournée qu’il s’apprête à effectuer en Angleterre. Document exceptionnel pour comprendre les motivations, mais aussi et surtout, les pressions auxquelles Dylan doit faire face, Don’t Look Back révèle l’artiste sans fard et le présente dans le contexte chaotique d’un succès qui le dépasse et ne cesse de faire boule de neige.

Bob Dylan initie les Beatles aux drogues douces

Aux questions nunuches de la presse à scandale dont les Anglais sont si friands, Dylan répond par des volées de bois vert, et ce petit bonhomme frêle et fragile d’apparence, fait preuve d’un sens de la répartie confinant souvent à la monstruosité. L’homme carbure toujours autant au mélange Beaujolais-marijuana, mais ses narines trahissent un net penchant pour la poudre de perlimpinpin. Défoncé du matin au soir, Dylan ne quitte plus la paire de lunettes noires qui masque ses pupilles dilatées et s’offre un vertige dangereux consistant à rêver sa vie plutôt que de vivre ses rêves. Mais Dylan mange du lion matin, midi et soir. Il compose hymne sur hymne, écrit sans relâche et prend la tête, non pas d’un mouvement, mais d’une forme de pensée. Au-delà de sa musique, son aura fascine les plus grands et c’est lui qui initie les Beatles à leur premier pétard. Il y a des journalistes partout et les quatre de Liverpool fument le précieux mélange, planqués dans la chambre de Dylan.

Un brin parano, John Lennon exige même qu’on ferme les rideaux de façon à s’assurer qu’ils ne cachent pas de photographes. Le vers de la contre-culture américaine croque amoureusement la pomme des gentils Anglais et l’influence de Dylan apparaît au cœur de leurs nouvelles compositions.

La tentation de la littérature

De retour aux Etats-Unis, Dylan réalise qu’il lui est pratiquement impossible de réitérer un album de la qualité de Bringing It All Back Home et envisage sérieusement d’abandonner la musique pour se consacrer exclusivement à la littérature. Il travaille d’ailleurs depuis plusieurs mois sur un projet de roman intitulé Tarantula. C’est alors qu’il griffonne fiévreusement des pages et des pages, donnant naissance à l’un de ses plus longs et plus beaux poèmes.

« Je venais de décider d’arrêter la musique », dit-il, « et voilà que je me mets à écrire cette histoire, un jet continu de vomis étalé sur une vingtaine de pages que j’ai concentré en une chanson toute simple : « Like A Rolling Stone ». Après ça, je n’avais plus envie d’écrire de romans ou de pièces de théâtre. »

Nous sommes en juin 1965 et Dylan retourne en studio, accompagné, entre autres, du fabuleux guitariste Michael Bloomfield et du claviériste Al Kooper. Ensemble, ils gravent l’album Highway 61 Revisited, autre grand chef-d’œuvre, démontrant que l’artiste a encore de multiples ressources créatrices. Le grand tube de ce disque, c’est bien sûr « Like A Rolling Stone », mais le reste de l’album ne propose que du nectar. C’est un disque essentiel, le préféré de l’écrivain Greil Marcus. En juillet 1965, Dylan se produit, comme chaque année, au festival folk de Newport. L’occasion pour lui de réaliser que son passage à l’électrique ne fait pas l’unanimité. En effet, de nombreux puristes l’accusent d’avoir retourné sa veste à des fins commerciales. Une attitude détestable et récurrente qui le poursuit jusqu’en 1966, à Manchester, quand un membre du public le traite de « Judas », ce à quoi Dylan répond : « Je ne te crois pas, tu n’es qu’un menteur ! », et d’enchaîner en immolant « Like A Rolling Stone » sur l’autel de la bêtise humaine.

Dylan, Les années de grâce

En 1966, Allen Ginsberg déclare : « Dylan a signé un pacte avec Dieu. C’est un défi artistique que de chercher à savoir si l’art peut entrer dans un juke-box. Et il a prouvé qu’il en était capable. » Drôle d’époque en effet. Le LSD envahit les consciences et les visions de Dylan deviennent kaléidoscopiques. Plus somptueux que jamais, Dylan grave le premier double album de l’histoire du rock, Blonde On Blonde, dont le dernier titre, « Sad Eyed Lady Of The Lowlands », s’étale sur toute une face et dure plus de onze minutes. Toujours plus fort, toujours plus haut, Dylan implose, explose, et touche au sublime avec des chefs d’œuvres comme « I Want You », « Just Like A Woman », « Absolutely Sweet Mary », « Rainy Day Women 12 & 35 », etc.

Mais toute médaille a son revers. Quelques semaines après la parution de Blonde On Blonde, Dylan se plante au guidon de sa Triumph 350 et tombe de haut. Immobilisé pour les uns à cause de cet accident, ou suivant une cure de désintoxication selon certaines mauvaises langues, Dylan est, quoiqu’il en soit, très mal en point.

Les années de disette

Il passe la majeure partie de l’année 1967 à se reposer, à s’isoler et à s’interroger sur le sens de sa vie. Il grave également dans sa cave les légendaires Basement Tapes avec ses compagnons du Band. C’est un Dylan métamorphosé qui entre en studio fin 1967 pour y enregistrer un nouvel album empreint de mysticisme biblique et de musique campagnarde. Une recette surprenante, certes, mais toujours aussi efficace, au moment où le gotha du Rock s’adonne à un psychédélisme acidulé parfumé d’encens et de patchouli.

Bob Dylan et Johnny Cash réunis à Nashville

À la fin des années soixante, Dylan est un être brisé d’émotions, une sorte d’icône, survivant entre le mythe d’Elvis Presley et celui de Martin Luther King. De Jimi Hendrix aux Rolling Stones, toute la planète rock le vénère et cette responsabilité croissante de « Gardien du Temple » l’irrite et le déboussole profondément. Dans un premier temps, il adopte la fuite en avant, faisant faux-bond au festival de Woodstock pour aller se réfugier en Angleterre, sur la scène de l’île de Wight. Côté studio, il retourne à Nashville enregistrer Nashville Skyline, faire quelques séances country avec son ami Johnny Cash, ainsi que plusieurs sessions qui seront distillées au fil des albums Self Portrait, New Morning et A Fool Such As I.

Volontairement inégaux, voire bâclés, ces disques contiennent, certes leur juste dose de poison, mais Dylan semble de toute évidence mettre un malin plaisir à dégrader sa propre image comme un vulgaire vandale.

Dylan is back

Il fait une apparition remarquable et remarquée au concert humanitaire organisé par son ami George Harrison au profit des sinistrés du Bengla Desh en 1971 et surtout, il compose la musique du film Pat Garrett & Billy The Kid pour lequel il exige qu’on lui écrive un petit rôle, celui d’un étrange personnage répondant au nom d’Alias. L’album sort en 1973 et recèle enfin une chanson digne des chef-d’œuvres d’antan : « Knocking On Heaven’s Door ».

À nouveau en selle, Dylan retrouve une fois de plus ses vieux copains du Band avec qui il enregistre Planet Waves contenant le pognant « Forever Young » et part en tournée comme en témoigne l’excellent double live Before The Flood. Mais le grand événement de cette année 1974, c’est la parution de l’album Blood On The Tracks, manifeste amoureux renouant avec l’inspiration et la magie de Blonde On Blonde. Toujours aussi prolifique, Dylan enregistre l’album Desire et prend la défense du boxeur Rubin Carter – la chanson « Hurricane » – incarcéré pour meurtre de toute évidence à cause de sa couleur de peau. Desire est à nouveau un grand cru dylanien. C’est ensuite la « Rolling Thunder Review » qui sillonne les Etats-Unis avec pléthore d’invités allant de Joan Baez à Roger McGuinn des Byrds en passant par Mick Ronson ex-guitariste de Bowie, et donne le jour au live Hard Rain.

Mais pour Dylan, la seconde moitié des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt correspondent essentiellement à sa conversion tardive et surprenante au catholicisme. Au grand désespoir de ses amis rabbins, Dylan enregistre toute une série d’albums au nom du Christ Sauveur. C’est d’abord Street Legal, puis Slow Train Coming avec le disciple Mark Knopfler, Saved, Shot Of Love et enfin Infidels, toujours avec Knopfler et, bonne surprise, Mick Taylor, le Stone déchu. Ensemble, cette bande de joyeux lurons fait des miracles et Dylan en profite pour dénoncer vigoureusement les années fric et l’exploitation du Tiers-Monde.

Les années 80, une période de transition pour Dylan

Malheureusement, La suite des années quatre-vingt voit Dylan publier des albums franchement anecdotiques, pour ne pas dire décevants, et il n’y a guère que sur scène, hanté par ses vieux démons, que le « Gardien du Temple » recycle brillamment ses anciennes pièces de résistance. Performer forcené, Dylan s’acoquine tantôt avec le Grateful Dead, tantôt avec Tom Petty & The Heartbreakers, ou encore avec Keith Richards, Ron Wood, Mick Taylor, ou Santana, donnant des concerts chaotiques, mais contenant toujours leur quart d’heure de magie. Parallèlement, il participe à la récréation Travelling Willburys avec Roy Orbison, Tom Petty, George Harrison, ou encore Jeff Lynne, avec qui il enregistre des merveilles en cuisine.

Bob Dylan se lance dans une tournée sans fin

Tout cela demeure bon enfant et il faut attendre la fin des années quatre-vingt et la collaboration avec le producteur Daniel Lanois pour renouer enfin avec l’inspiration. L’album Oh Mercy crée l’évènement en 1989 et Dylan, de se faire pardonner errances et négligences avec des compositions poignantes. Du coup, il prend une grande décision : se lancer dans une tournée sans fin, vertigineuse échappatoire qu’il baptise « Never Ending Tour », prétexte à tous les excès, mais aussi à des moments de pure magie. En fait, Dylan ne donne le meilleur de lui-même qu’en de rares occasions, quand la communion avec le public s’épanouit dans une symbiose hallucinatoire.

En 1991, la maison de disques Columbia décide de rendre hommage à Papy Dylan pour trente ans de bons et loyaux sévices rendus au Dieu Rock’n’Roll et à ses Saints. L’occasion pour Neil Young, George Harrison et bien d’autres d’honorer le vieux Singe qu’a vu l’Homme. Mais de tout ce cirque, Dylan semble s’en moquer éperdument et le prophète enregistre successivement deux superbes albums de reprises, Good As I Been To You et World Gone Wrong, qu’il interprète seul à l’acoustique et à l’harmonica comme à ses fébriles débuts.

Dylan, le phœnix

On le dit malade, à l’article de la mort, il ressuscite sur son lot d’hôpital et dit à l’infirmière n’avoir jamais vu Elvis Presley d’aussi près ! On lui rend grâce pour avoir incarné la contre-culture et il fait des courbettes au Pape… On lui donne la légion d’honneur et il dérape sur les Croates. Cela dit tous ses derniers albums sont d’excellente facture et Dylan continue de jouer au yoyo avec nos nerfs : Plus on l’aime, plus il semble nous ignorer ; plus on le déteste et plus il nous offre son âme. Mais nul ne sait qui, de Robert Allen Zimmerman ou de Bob Dylan, est celui qui s’éveille chaque matin.

Bob Dylan a reçu le prix Nobel de littérature en 2018

Une seule chose est sûre, le bonhomme a encore quelques bons tours dans son sac à malice et ses derniers albums, Time Out Of Mind, Love And Theft , Modern Time » et consort, sont un véritable enchantement, n’en déplaise aux grognons et autres détracteurs sectaires. Dylan, avare d’interviews, jaloux de son propre génie, continue de nous envoyer de ses nouvelles, celles d’un front improbable et sinueux, dont les lignes démarquent une identité biaisée qui a toujours eu l’éclat et la classe d’enfanter la démesure en toute simplicité.

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