Yves Dubetti présente Fille de joie, le dernier roman de Kiyoko Murata, publié aux éditions Actes sud le 5 avril. 

Japon , début du 20e siècle. 

Une enfant (Ichi, 15 ans à peine) est emmenée depuis son île du sud de l’archipel où la mer fournit les ressources jusqu’à une prison en apparence dorée du Shinonome, établissement de plaisirs raffinés pour hommes riches. Elle est plongée dans un huis clos, un monde  de chambres, avec rares regards sur la rue. En bas  ou à l’étage, les seuls lieux fréquentés par les filles, en pleine ère Meiji, semblent bien délimités et étroits. Ils conditionnent tout, le travail comme les êtres ; la jeune fille que l’on suit dans ce roman n’est pas très jolie mais est saine, musclée. Fille de pêcheurs et plongeurs, élevée dehors. elle comprend vite que son corps est son capital, ce qu’ on lui apprend, et que sa préservation ainsi que l’art dont elle va faire preuve  lui vaudront respect, sécurité ou enfer du déclassement. Entre les « Oirans » ou courtisanes recherchées et chargées de l’éducation de certaines nouvelles arrivées et les femmes à louer des rues adjacentes, des quartiers plus lointains,  qui font aussi commerce de leurs charmes, il y a un gouffre. Les unes ont un statut très privilégié, peuvent se retirer, ayant amassé une petite fortune, voire donner naissance à un enfant. Les autres devront de longues années aux propriétaires  qui les ont acquises et voudront, aidés par la loi, les rentabiliser , voire  au-delà  en tirer profit,  pour pouvoir se retrouver au-dehors, libres.  Il leur faut être appréciées, rapporter des clients, des bénéfices, sans toutefois tomber malade ou enceinte. La jeune fille à laquelle l’auteur nous attache, Ichi, profitera d’une loi qui rend obligatoire l’instruction des filles de joie et aidée par l’affection et l’intelligence de son institutrice, elle produira des textes qui surprennent par leur concision et leur justesse ; ils expriment au plus près ses sentiments et constituent des respirations dans le récit, moments où, avec ce qui relève de l’épure, elle se livre. 

Extrait

2 décembre

J’ai rencontré un garçon de chez moi

Il sentait la mer

Son odeur m’a donné le mal du pays

Il était laid, avare, lâche

Et très méchant

Des répits sont accordés, les jours « de soie rouge » quand les femmes, réglées, ne peuvent travailler ; Certaine sont si maltraitées , exploitées dans des maisons particulières où en plus de la prostitution elle servent la famille , qu’elles s’évadent ; Ichi s’inquiète de la disparition de Nazuna, l’une d’entre elles, à peine rencontrée un jour de sortie :

« Moi je vais écrire mon journal.

Mlle Tetsuko sourit et ne s’y oppose pas. Ichi prend une feuille , frotte son bâtonnet d’encre et se penche vers la table, le pinceau à la main. Aujourd’hui aussi, quelque chose semble la contrarier La patience n’est pas son fort, pense l’institutrice. Ichi réfléchit longuement avant de se mettre à écrire.

1er juillet. Forte pluie.

Aoi Ichi

Une amie à moi s’est enfuie.

Elle est recherchée maintenant.

Je ne sais pas où elle est.

Depuis le lendemain de son départ, deux petites filles viennent crier devant la maison où je travaille.

Rendez-nous la grande sœur de chez nous.

Elles viennent quand il pleut.

Elles vIennent quand il fait soleil.

Elles apportent leurs poupées et jouent

Devant chez nous. » (P. 164)

Du savoir, transmis par les femmes, viendra la liberté.

Informations utiles

Kiyoko Murata, Fille de joie, Arles, Actes sud, 2017, 272p., 21,80 euros.

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