INTERVIEWDurant le confinement, nous avons voulu prendre des nouvelles de Simonetta Greggio. L’auteure de La Dolce Vita nous parle d’Une Grande Traversée, réalisée avec Julie Beressi, et qui sera diffusée dès le 20 juillet sur France Culture ; Puis, elle évoque son futur roman, Bellissima, qui sera édité chez Stock en 2021.


C’est la radio qui m’a appris la mort de Billy The Kid
(Un jour d’été brûlant, un jour avec des oiseaux dans le ciel)
Jack Spicer, « C’est la radio » extrait du recueil Billy The Kid


Musanostra : Simonetta Greggio, est-ce que vous avez peur ?

Simonetta Greggio: Peur n’est pas le bon mot. Je me dis juste que je n’aimerais pas mourir de cette infecte saloperie, car cela empêcherait les fabuleuses funérailles que j’ai prévues pour mon départ ; en même temps, comme depuis début mars j’écoute continuellement Leonard Cohen (sa mélancolie en velours est une compagnie plus joyeuse que les sinistres bulletins de santé planétaire), il y a une petite fille en moi qui murmure, Et si Leonard Cohen t’accueillait de l’autre côté, juste après le tunnel, n’irais-tu pas volontiers ?

M: Est-ce que vous écrivez en ce moment ?

S.G : J’ai honte, mais non. Je n’ai jamais pas écrit. Pour la première fois de ma vie, j’écoute seulement. Mon cœur qui bat, principalement. Mais aussi les âneries que mes camarades de jeu racontent ici et là, journaux et radios, Ah oui, c’est bizarre, d’habitude je préfère les tartines beurrées aux céréales et je déteste le yoga, là c’est l’inverse… mais on s’en fout, mon vieux ! Tes conseils aux jeunes générations, tes méditations sadhana sur le balcon, les tomates que tu as semées pour la première fois et quelle joie de voir les pousses percer la terre, tes élucubrations sur le vieux monde et le nouveau monde, le social, le politique, l’économique, le culturel, on s’en breloque grave.
Pourquoi ? Parce que ce n’est pas pertinent. C’est vain. C’est trop tôt. Dès que j’entends les mots « journal de confinement », j’ai envie de cracher par terre. De grâce, un peu de silence.


M: Eh bien, dites donc, quelle mouche vo piquée ?

S. G: Pardon, je me suis laissée aller. Oui, c’est vrai, notre vieux monde est mort. N’avons-nous même pas le droit de l’enterrer correctement ?
Un médecin urgentiste italien disait l’autre jour, Nos vieux s’en vont, une génération entière s’efface. Ceux qui ont vécu la guerre, qui ont les visages rugueux, les mains calleuses d’avoir plié de la ferraille, pétri du ciment, en marcel et bleu de travail, chapeau en papier sur la tête. Ils s’en vont à la queue leu leu ceux de la Lambretta, de la Fiat 500, des premiers frigos. Ils nous quittent, enveloppés dans un drap comme le Christ dans son suaire, ceux qui à la sueur de leur front ont reconstruit notre pays, nous laissant en héritage le bien-être dont nous avons si bien profité. Avec eux s’en vont l’expérience, la courtoisie, le respect, et une certaine élégance que tout le monde avait, de l’agriculteur à l’homme politique. Ils s’en vont sans une caresse, sans personne pour leur tenir la main, sans un dernier baiser. Nos grands-parents, mémoire historique de notre pays, meurent ainsi.
Assez !
Le pays doit trouver le temps, le moyen, de vous dire merci, et de vous accompagner sur un bout du chemin avec 60 millions de caresses.
Donnons-nous donc ce temps. Celui de regarder derrière nous encore une fois, pour avoir le courage, comme eux l’ont fait, de reconstruire.

M: Donc vous n’écrivez pas, vous êtes juste en colère à plein temps, c’est ça ?

S.G: Non. Pas du tout. Je n’ai jamais aussi bien dormi. Je rêve encore plus que d’habitude.
Je ne lis que des livres que j’aime, Truman Capote en tête.
J’ai trouvé le début de mon prochain roman, le troisième tome de Dolce Vita, qui va s’appeler Bellissima. Il paraîtra chez Stock en 2021. Si jusque-là, j’ai retracé l’histoire de l’Italie à partir des années soixante, en passant par Andreotti et Berlusconi, la mort d’Aldo Moro et les grands mensonges d’État, et dans les Nouveaux Monstres, le deuxième tome, j’ai raconté ce qu’est la Mafia, dans ce troisième volume je parle de moi, de ma famille. C’est basé sur une histoire vraie, mais ça reste un roman. Et je parle de l’Italie depuis le début du vingtième siècle. Du fascisme. De l’après-guerre. Pour arriver à Giuseppe Conte. 900, en somme.


M: Vous ne faites rien, mais vous n’arrêtez pas, c’est ça ?

S. G: Plus ou moins. Je m’occupe aussi d’un atelier d’écriture, Les Mots, où je travaille avec des écrivains en herbe qui m’émerveillent, car souvent je préfère leurs textes à ceux d’écrivains confirmés. Leur sincérité – et parfois leur style naissant – me bluffent et m’émeuvent. J’ai toujours pensé qu’il faut qu’on vous donne la main, qu’on vous passe le témoin, pour écrire. Alors, je le fais.

M: Autre chose, à part bien dormir et pas bosser du tout ?

S. G: Relire Blonde, de Joyce Carol Oates. Tout est faux, tout est vrai. Marylin Monroe plus lumineuse, plus authentique que jamais. Mon-chan, l’appelaient-on en Asie. Ce qui veut dire, Délicieuse enfant.
Et je prépare une Grande Traversée de l’été, pour France Culture, avec mon amie Julie Beressi, avec laquelle j’ai déjà crée Virginia Woolf l’année dernière.
Le sujet ?
SURPRISE !
Rendez-vous le 20 juillet.


M: Il y a quelque chose que vous regrettez particulièrement, de l’ancien monde ?

S.G : L’amour libre, les seins à l’air, les marguerites dans les cheveux, Love not War. J’étais trop petite, j’ai raté le coche. Je me dis qu’avec un peu de chance, les mômes vont nous remettre ça dans le nouveau monde. Bah, je serai alors trop vieille. Mais – jamais trop vieille pour aimer.

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