« J’eus plus de dépit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux état, survivant à soi-même méconnaissant et soi et ses ouvrages, lesquels, sans son su, et toutefois à sa vue, on a mis en lumière incorrigés et informes ».

Montaigne, Apologie de Raymond Sebond

Pour la « Montaignienne »

C’était la fin des hommes et la fin des jours, la fin des animaux et la fin des mers, et personne ne le croyait. Au crépuscule du jour, le soleil s’effondrait sur le monde, et tous s’aveuglaient des derniers rayons. Le monde craquait, les bêtes hurlaient, le soir ne viendrait pas. Tout finissait, et nous attendions la nuit.

Nous étions à l’aube d’une journée nouvelle. Francesco Pascoli, geôlier, s’apprêtait à apporter sa collation au Tasse. Depuis quelques jours, les crises s’intensifiaient. S’il ne parlait plus d’anges venus sur la Terre pour mener la guerre contre l’Ennemi, Le Tasse réclamait toujours de voir le prince. Francesco ne comprenait pas ce qu’il disait au sujet des oiseaux à l’agonie, et des pluies d’astre dans le soir ; Francesco se contentait d’observer ses yeux asséchés par de furieuses insomnies, et de calmer les tremblements que Le Tasse confondait avec les tremblements du sol. Parfois, il se calmait et s’endormait quelques heures. Sali et abîmé par des nuits de doute, Le Tasse se confondait avec le dernier des larrons ; et Francesco peinait à distinguer le poète de son enfance, portant sur les tréteaux, le combat de Dieu. Il lui arrivait de songer aux pupilles d’admiration de ses parents lorsque le poète, emporté par le souffle de Dieu, déployait dans ses rimes et ses tonalités les chevaux de l’armée sainte contre l’armée du diable ; Francesco lui-même, à l’écoute de la guerre, se rêvait en Saint Georges, brandissant l’épée pour son prince et son Dieu ; il s’imaginait triomphant à la vue des femmes de la cour, poursuivant dans la conquête des cœurs un combat sacré. Il cherchait son amie, la personne qui affermirait son coeur. Il voyait en lui un prophète, celui qui parlait le langage dissimulé dans le chant des oiseaux et des arbres, dans le roulis des océans et des éclats de foudre ; Francesco se sentait libéré de l’apparente apparence des choses. L’apparente apparence des choses… C’est ce que Francesco désirerait montrer à son maître à présent. A cet homme, aveuglé par ses propres métaphores, terrifié par ses propres cris, diminué par sa propre mémoire, il voudrait dire des mots d’une extrême banalité ; le ramener à des gestes simples, comme manger, boire, dormir, s’habiller, se laver ; l’évader de cette prison bâtie à coup de génie et d’exécration, dans le vertige de jours et des nuits de solitude. Francesco souhaitait l’éduquer, tout comme le Tasse l’avait instruit. C’est pourquoi il s’apprêtait comme chaque matin à apporter sa collation au Tasse.

Nous n’habitons plus les oiseaux, et les coeurs des femmes ; nous n’habitons plus les enfants et leur descendance ; nous n’habitons plus la lune et les baisers ; nous sommes broyés par les griffes des ours et des léopards, déchiquetés par les griffons dans les airs tournoyant, enflammés par la flamme des laves. Nous sommes plongés dans l’agonie, et les hommes pensent dormir.

Francesco voulait rallumer le réel dans les yeux du Tasse. Il souhaitait rompre en lui les années d’enfance. Avant d’arriver dans sa chambre, il se préparait à de nouvelles demandes d’entretiens avec le prince et à de nouveaux refus, à de nouvelles colères et à de nouvelles résistances. Le Tasse ignorait que le prince l’avait enfermé, qu’il avait vu les ténèbres dans ses yeux, l’angoisse ébranler sa conscience et qu’il ne pouvait le supporter. Il craignait ce mariage étroit entre la sagesse et la folie. Pour le souverain, c’était là une terrible menace pour la communauté, car si toute la sagesse chrétienne pouvait entraîner son prophète aussi rapidement vers la folie, c’est que toute la chrétienté reposait sur la perdition. Des années d’enseignement, des années à suivre le sacrifice de Dieu, les Anges tombés pour notre garde, des années de prophétie qui viraient à la crainte de bêtes imaginaires et d’étoiles invisibles. Francesco refusait de lier son enfance aux paroles d’un fou. Le Tasse ne pouvait pas avoir rêvé, il avait vu quelque chose que personne ne pouvait voir, que personne ne pouvait sentir de manière aussi prégnante. Francesco en était convaincu. Dans la folie du Tasse, il y avait une part de son délire qui parlait à tous, et si c’était le cas, ce n’était pas que la folie se transmettait. Elle révélait une langue personnelle, liée à notre propre création et à notre propre perte. Il s’agissait d’une langue qui ne venait pas d’un au-delà, mais d’un au-dedans. La langue de l’homme, livré à l’angoisse de sa propre déchéance. C’était une langue sans mot, une langue sans signification ; c’était la langue des commencements et la langue des décrépitudes. Francesco en était convaincu, et c’est pour cette raison qu’il souhaitait ranimer le réel dans les yeux du Tasse. Il voulait libérer l’homme de sa fin, et ce n’est qu’en ouvrant la porte de sa chambre pour lui apporter, comme chaque matin, sa collation, qu’il découvrit Le Tasse délivré.

Vous ne la voyez pas, vous ne pouvez pas la voir. Elle est si loin d’ailleurs, puisqu’elle est en vous.

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