ARCHIVE – Françoise Bastien nous propose une analyse de la biographie d’Yvan Jablonka, Laëtitia, publié aux éditions Points.

Autant être prévenu, on ne sort pas indemne de la lecture de Laëtitia. Laëtitia, nous la connaissons tous, tout du moins sa mort tragique à Nantes dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, à l’âge de 18 ans, enlevée, assassinée sauvagement, son corps dépecé mutilé et coulé au fond de deux étangs. Laëtitia Perrais qui serait morte des mains d’un « présumé coupable», par la faute des juges. Laëtitia dont on a su si bien exploiter la mort. Laëtitia, est  issue, avec sa sœur jumelle Jessica, d’une longue lignée dont le postulat de départ est celui de la violence faite aux femmes et aux enfants, sur fond de misère sociale et de détresse affective. Elle et sa sœur Jessica ont été placées, dès leur plus jeune âge, dans des foyers éducatifs avant d’être confiées, à l’âge de 13 ans, à  M. et Mme Patron, dont le « père d’accueil », saint pourfendeur des délinquants sexuels, sera condamné quelques années après le drame, pour avoir abusé de Jessica et de plusieurs enfants dont il avait la garde.

De Laëtitia dont au fond on ne connaissait que le scandale et l’obscénité de la mort, on découvre la vie et les promesses d’un avenir, peut-être pas radieux,  mais possible

L’auteur, Ivan Jablonka, est un historien, un universitaire dont on aurait pu attendre qu’il tienne à distance la crudité du réel grâce à un travail scientifique. Mais c’est avant tout un homme engagé et courageux, qui va mettre ses compétences de chercheur au service de Laëtitia, et se livrer à une reconstitution minutieuse du crime, en interrogeant les protagonistes de l’affaire, les proches de la victime, l’avocate de Jessica, les enquêteurs, les magistrats, les avocats, les journalistes. Ce faisant, Laëtitia, maltraitée, mal aimée, mal protégée,  va trouver en la personne d’Ivan Jablonka une figure bienveillante qui va porter sur elle un regard empathique et doux. De Laëtitia dont au fond on ne connaissait que le scandale et l’obscénité de la mort, on découvre la vie et les promesses d’un avenir, peut-être pas radieux,  mais possible.

A partir d’un récit terrifiant où tout est noir et obscène, Ivan Jablonka extrait une pépite.

Ce récit va ainsi tenir tout à la fois de la réflexion intellectuelle et de l’empathie. On y comprend la mécanique infernale qui conduit à la mort, « l’échec de la démocratie (qui) se transforme en tragédie grecque », et on approche au plus près de Laëtitia, de sa fraîcheur, de sa gentillesse et de ses démons. Laëtitia avait subi trois injustices : son enfance, sa mort atroce, et le spectacle de sa mort. C’est contre cette dernière injustice que l’auteur s’est révolté et a obtenu réparation en restituant à Laëtitia toute sa dignité humaine. A partir d’un récit terrifiant où tout est noir et obscène, Ivan Jablonka extrait une pépite. A la fin de cette lecture, vous ne penserez plus jamais à « l’affaire Laëtitia » comme à un sordide fait divers. Tout  au contraire, c’est la figure vivante de Laëtitia qui s’imposera : celle d’une jeune fille   qui a tenu tête à son agresseur, qui a refusé de se soumettre à la violence et au déterminisme, et qui l’a payé de sa vie. « Elle est morte en femme libre.Sa disparition a libéré Jessica. La mort de Laëtitia a donné à ses amies le courage de témoigner contre M. Patron. Jessica a échappé aux haies bien taillées de la route de la Rogère. Elle vit en femme libre ».Quant à Laëtitia, elle est devenue éternelle.

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