Janine Vittori nous livre sa lecture du roman L’Oubli que nous serons d’Hector Abad publié aux éditions Gallimard, dans la collection Folio.

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Le président de la république de Colombie vient de recevoir le prix Nobel de la paix. Il semble bien lointain le temps où les sicaires assassinaient dans la rue les militants des droits de l’homme, les opposants au régime. Dans une Colombie ravagée par la corruption et la violence un homme d’un autre temps, l’universitaire Hector Abad Gómez, épris des idées des lumières, se bat pour que les plus pauvres aient accès à l’eau potable, à la vaccination et aux soins. Son combat de médecin et d’enseignant il le livre aussi pour que la Colombie soit un pays plus juste et plus tolérant. Le docteur Abad s’exprime dans les journaux, à la radio. Son message dérange les autorités et, souvent menacé, il craint pour son poste à l’université, pour sa vie aussi. À plusieurs reprises il est contraint à l’exil aux États Unis. Mais on ne musèle pas facilement cet homme libre et courageux.

Voilà l’homme public. Celui que des paramilitaires exécutent dans la rue le 25 Août 1987, à Medellín. Le docteur Abad vient de quitter le siège du Comité  des droits de l’homme. À l’invitation d’une femme inconnue, il se rend à la veillée funèbre d’un instituteur assassiné. C’est un piège. Il est tué à bout portant . Dans la poche de son père l’écrivain Hector Abad Faciolince trouve une feuille de papier. Le docteur Abad a recopié de sa main la liste des personnes menacées et un poème « ya somos el olvido que seremos ». La mince feuille de papier et le poème, signé par les initiales JLB, ne l’ont pas protégé des balles des tueurs mais ils sont la preuve qu’il était prêt à mourir. L’auteur a publié  L’oubli que nous serons près de vingt ans après la mort de son père. Il lui a fallu du temps pour écrire son livre. Il aurait voulu que la vie ne lui ait jamais offert l’histoire de ce récit écrit comme un roman.Dans ce  livre très personnel il raconte l’histoire de sa famille. Une famille normale avec une mère très religieuse, nièce d’un archevêque, dotée d’un grand sens pratique et un père brillant , généreux qui distribue son maigre salaire aux étudiants nécessiteux.

C’est surtout « le livre du père » aussi intense que Le Livre de ma mère d’Albert Cohen. Ce père de six enfants, cinq filles et un garçon, ne ressemble en rien aux hommes d’Amérique latine autoritaires et durs. C’est un homme bon, un père aimant, proche de sa famille, un éducateur libéral pour ses enfants car il applique dans la sphère privée les idées progressistes défendues par la personne publique. De toute cette bonté l’auteur aurait pu faire un récit mielleux et sentimental. Mario Vargas Llosa écrit que l’auteur en fait « un témoignage délicat et subtil d’amour filial , une histoire vraie transfigurée par son écriture et sa construction en une superbe fiction ». La douleur est palpable dans le roman.La mort frappe à la porte de la maison et emporte la sœur d’Hector. Puis c’est le père qui tombe. Mais l’écriture autobiographique ne se complaît jamais dans l’effusion larmoyante. Dans tous les détails de cette histoire racontée simplement, de manière chronologique, avec humour et poésie c’est la littérature qui est à l’œuvre. La vie d’un homme bouleversante et sublime comme dans un roman.

Informations utiles: 

Hector Abad, L’Oubli que nous serons, Paris, Gallimard, coll.Folio, 400p., 2012.

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